CHAPITRE XI
les et de ses fortes tours. Le comte de Fi-andre ordonnait de préparer les béliers, mangonneaux et balistes, quand les assiégés, désespérant de la défense, firent demander conseil au duc leur seigneur. Le duc répondit que puisqu'on ne pouvait défendre le fort, il fallait le rendre à la condition que le sire Engelbert d'Engliien en aurait la possession et qu'il ne s'en servirait pour nuire ni au comté de Hainaut ni au duché de Brabant. Bauduin consentit à cet arra)igement de même qu'à une trêve que le duc, ciTrajé du ravage de ses terres, réclama en même temps ; puis il revint en Flandre. Là, il reçut, d'une manière plus complète et plus régulière , l'hommage de ses vassaux et s'occupa de réorganiser l'administration un peu ébranlée depuis la mort de Philippe d'Alsace. Il régla plusieurs différends, et se montra bon justicier pour tout le monde; car la Flandre, comme le dit un contemportiin, est un pays où la tranquillité ne peut être maintenue qu'à ce prix, et elle a besoin d'être gouvernée par un prince actif et sévère*. Bauduin possédait ces diverses qualités; il y joignait en outre la prudence et l'adresse.
Après la reddition de Saint-Jean-d'Acre, lo roi Philippe-Auguste, qui lui aussi avait ressenti les influences de la peste et dont la santé s'était gravement altérée, revint en France. On dit encore que son retour ;-.v?it été hâté par l'espoir de s'emparer du comié de Flandre^. Quand il eut appris l'arrivée de son suzerain à Paris, le comte de Flandre et de Hainaut s'empressa de l'aller trouver afin de lui prêter hommage. Phi- Jippe avait vu de mauvais œil l'arrangement conclu sous les auspices de l'archevêque de Reims, et regardait comme trop minimes les avantages que la France en retirait. Il ne considérait pas avec quelle fidélité le comte s'était conduit au sujet de l'Artois dont il aurait très-bien pu s'emparer lors de son avènement, quand les villes de f'.e pays voulaient se donner à lui. Bauduin ne trouva donc ni équité ni bienveillance auprès de son gendre, auquel.il avait cepon-
(1) Gilb. Mont, chron. ap. J. de G. xin, 74.
(2) Ex Anrirensis monast. chron. ap. B. xiji, 571.
dant rendu tant de services en hommes et en argent ^.
Dans un premier mouvement de colère, le roi manifesta l'intention de faire arrêter le père de sa femme au milieu même de son palais et en violation de toutes les lois de l'hospitalité. Le comte fut averti secrètement par des officiers de la maison du roi qui lui étaient attachés, et s'enfuit le soir de Paris accompagné d'un seul chevalier et de deux valets. Le lendemain, il étaitsur ses terres, et se préparait à résister vigoureusement au monarque dans le cas où celui-ci aurait voulu faire quelque démonstration hostile. Tous les vassaux, grands et petits, des deux comtés, qui détestaient Philippe-Auguste, jurèrent de soutenir Bauduin de toutes leurs forces, et de venir se ranger sous sa bannière au premier appel , tant ils étaient impatients de recommencer la guerre contre un prince qui depuis plus de dix ans leur avait fait tant de mal^.
Mais le roi de France se ravisa. Le temps et la réflexion dissipèrent son ressentiment, et il manda par lettres au comte Bauduin qu'il pouvait en toute sécurité se rendre auprès de lui à Péronne. Le comte y alla avec toutes les précautions nécessaires, et la paix se rétablit sans difficulté. Bauduin promit de payer au roi dans l'année une somme de cinq mille marcs d'argent pur au poids de Troyes, pour le droit de relief de la Flandre; car en France, dit un chroniqueur, la loi, sinon l'affection, oblige tout vassal à donner à son seigneur, pour le relief de son fief-lige, autant que ce fief peut produire dans une année'. Quant à la réception de l'hommajîe, le roi assigna au comte et à la comtesse rendez-vous à Arras pour le second dimanclie de carême. La cérémonie s'y fit avec l'appareil, usité; et Philippe-Auguste reçut en même temps l'hommage des comtés de Boulogne et de Guines, qui devaientrevenir au comte de Flandre du chef de Mathieu, frère puîné de Philippe d'Alsace.
Dé-sormais réconcilié avec le roi de France, Bauduin s'attacha à conserver les
(r!) Ex ann. Aguicincfns^" mo:'>ast ap, P. xviii. .543. (1) Cilb. I.Ionl. chr. ap. J.de G. xiii, OJ. (5) Ihul. 0-1.
T.Î.VUGUERITE DALS.VCE. BAUDUIN LE-COURAGEUX.
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bonnes grâces de l'empereur qui en mainte occasion lui avait donné des témoignages d'estime et d'amitié. Il se rendit en Allemagne, et lui prêta serment de vassali té pour les fiefs qu'il tenait de lui. Peu de temps après, l'empereur et Bauduin se rejoignirent de nouveau à Maëstricht, où le duc de Brabant avait été également convoqué, et il s'opéra un accommodement temporaire entre le duc et le comte depuis tant d'années ennemis.
Ainsi le comte de Flandre travaillait de toutes ses forces à la consolidation de la paix. Mais des ferments de discorde sans cesse renaissants l'empêchaient de déposer les armes pour longtemps. Tranquille sur le compteduroi de PranceetduducdeBrabant, il avait un autre sujet de souci qui provenait de l'accroissemeirt même de son pouvoir.
Nous avons dit que Bauduin avait été jadis institué héritier du comté de Namur par son oncle Henri-I'Aveugle. La naissance d'une fille qu'Henri, contre son attente, eut en 118G, changea ses dispositions à l'égard du comte de Hainaut. Bientqt il fiança cotte enfant à Henri II, comte de Champagne, en promettant de lui laisser tous ses domaines. Bauduin se vit par là frustré de la donation que son oncle lui avait faite, et agit auprès de l'empereur Frédéric, dont le comte de Namur relevait directement, pour qu'il annulât l'effet des nouvelles volontés de Henri-l'Aveugle. Frédéric n'eut pas de peine à se, rendre aux vœux du comte de Hainaut, et déclara formellement qu'il ne souffrirait jamais que le comté de Namur, fief d'empire, passât aux mains d'un prince français; il voulut, en outre, faire annuler le mariage projeté. Henri-l'Aveugle s'v refusa d'abord; et le comte de Champagne, étant venu à Namur, emmena même sa fiancée âgée d'un an'. Il y eut pendant plusieurs années des pourparlers et des conférences entremêlés d'hostilités. Souvent le comte de Namur prêta secours aux ennemis de son neveu, et surtout au duc de Brabant; tant et si bien qu'une guerre sérieuse éclata entre Henri et Bauduin, lequel se rendit maître d'une partie des états de son onclj.
(1) Elle s'appelait Eimesindc et ce fut ïnlbaut couite de Bar qui l'épousa par la suite.
La paix s'était enfin rétablie par l'entremise de l'archevêque de Cologne; et l'empereur, confirmant la donation précédemment faite, avait érigé le comté de Namur en marquisat. Depuis lors Bauduin prenait les titres de comte de Flandre et de Hainaut, et marquis de Namur. Mais le vieillard, chagriné do n'avoir pu transmettre à sa fille le fief impérial dont Bauduin était désormais investi, conservait toujours rancune à ce dernier, et le tourmentait chaque fois qu'il en trouvait l'occasion,
La guerre s'était rallumée entre Philippe- Auguste et les Anglais. Le roi de France, toujours avide d'augmenter sa puissance, avait appris avec une joie extrême la captivité de Riohard-Creur-de-Lion, qui, à son retour do la croisade, avait été retenu prisonnier par le duc d'Autriche. Il profila de cette circonstance pour s'allier avec Jean, comte de Mortagne, frère de Richard, qui cherchait à soulever les barons anglais et normands et à se faire proclamer roi. Ce (|ue Philippe voulait c'était la Normandie, dont les monarques français convoitaient depuis longtemps la possession. Le comte de Mortagne céda toute la partie de cette province en deçà de la Seine vers Paris excepté la ville de Rouen. Philippe en fit le siège. Le comte de Flandre, comme vassal de la couronne, et aussi en vertu de son traité d'alliance avec le roi, fut appelé à concourir à cette guerre. Il s'y rendit en grand cortège de chevaliers et sergents d'armes. Les efforts combinés du roi et de ses alliés furent inutiles contre Rouen ; toutefois l'on s'empara de plusieurs châteauxforts et l'on ravagea le pays. Durant cette expédition, Philippe-Auguste, satisfait de l'aide que son beau-père lui prêtait, conçut le projet de marier avantageusement deux des enfants de Bauduin. Yolande de Hainaut fut donnée à Pierre, comte de Nevers, fils de Pierre de Courtenai, oncle du roi; et la fille unique de Pierre de Courtenai, Mahaut, âgée pour lors de cinq ans, fut promise à Philippe troisième fils du comte de Flandre^. Mais ce mariage n'eut pas lieu,
(2) Le traité préliminaire passé à cettts occasion repose aux Areliives de Flandre à Lille, 2e cartul.de F/.., pièce 2J1.