CHAPITRE XII
une expérience acquise tout à la t'ois sur les champs de bataille et dans les conseils. Cette expérience ne tarda pas à être mise à l'épreuve.
Depuis la mort de Bauduin-le-Courageux, la paix avec le roi Philippe-Auguste était devenue fort difficile à maintenir; et le jeune comte se trouvait dans l'alternative d'encourir ou la haine du roi de France ou le mépris et l'indignation de ses propres sujets. En effet, les Flamands aigris déjà contre Philippe par les guerres que ce prince leur avait faites sous les deux règnes précédents, commençaient à réfléchir sur les desseins du monarque déjà possesseur de deux belles provinces appartenant jadis à leur seigneur : le Vermandois et le comté d'Arras. De ces démembrements, ils tiraient un mauvais augure pour l'avenir du pays; et ils redoutaient beaucoup de voir leur patrie tomber sous le joug de la domination française. Les esprits se portaient alors naturellement vers une alliance avec l'Angleterre qui offrait au commerce flamand des débouchés nombreux et faciles, et dont les princes avaient toujours été les parents ou les amis des comtes de Flandre.
Bauduin cependant, vassal de Philippe- Auguste , n'avait pu s'empêcher de prêter foi et hommage à son suzerain, et de lui payer le droit de relief, montant, comme ^n sait, à une année des revenus que le âef produisait. Il ne s'était soumis à cette formalité que sur l'injonction du roi, qui, pour le décider à obéir, lui avait promis le château de Mortagne avec le Tournaisis. Mais cette promesse était illusoire ; et Bauduin eut le regret de se voir trompé et de subir les reproches des barons et des villes de son comté. L'antipathie contre les Français devint alors plus vive^ que jamais, et cette fois Bauduin la partagea complètement.
Quoique ses finances fussent épuisées par le paiement du relief, et que le pays eût besoin de repos et de tranquillité, le comte n'hésita pas à venger son honneur et à maintenir avec énergie l'intégrité de ses droits inséparables de ceux de la nationalité flamande. Le roi d'Angleterre était toujours en guerre avec la France ; et pour avoir un auxiliaire aussi puissant que Bauduin, il
était disposé à faire certains sacrifices. D'ailleurs l'intérêt bien entendu de chacun réclamait en ce moment une alliance offensive et défensive. Elle se conclut sans délai'.
La charte fut souscrite par les principaux barons d'Anglelerre, de Flandre et de Hainaut, et la guerre s'engagea dè^^ lors avec ensemble et unanimité. Le roi d'Angleterre poursuivit la lutte commencée depu's longtemps en Normandie. Le comte de Flandre se jeta sur le Tournaisis, et, après avoir forcé les habitants de Tournai à rester neutres et à lui payer une forte somme d'argent^, U alla mettre le siège devant Douai, s'en empara, dévasta ensuite les terres appartenant au roi sur les confins du Vermandois, prit successivement Bapaunie, Péronne et Roye ; puis se replia sur l'Artois, dont il attaqua la capitale. Arras fit une longue résistance, et donna le temps à Philippe-Auguste de s'avancer contre B-juduin.
Effrayé das proirrès du comte de Flandre, Philfppe, pour opérer une diversion, avait déjà excité Thibaud, comte de Bar, à entrer dans le comté de Namur. Il arriva bientôt lui-même devant Arras. Bauduin, à son approche, leva le siège, et feignit de rentrer précipitamment en Flandre , coratne s'il avait eu peur. La roi, trompé par cette tactique, le suivit, et Bauduin manœuvra si adroitement qu'il l'attira dans la contrée marécageuse qui s'étend à l'ouest d'Ypres. A peiae Philippe-Auguste y avait-il assis son camp que le comte fit lâcher les écluses, et l'armée française se trouva tout à coup entourée d'immenses nappes d'eau. Afin de de sortir de ce mauvais pas, le roi consentit à des propositions pacifiques que Bauduin accepta, mais dont il eut bientôt à se repentir; car le roi, de retour à Paris, fit déclarer nulles par son conseil toutes les conditions du traité, comme émanant d'un vassal insurgé.
Cette perfidie nouvelle ne fut pas aussi désavantageuse au comte de Flandre qu'on aurait pu le penser. Il reprit les armes, revint en Artois et enleva la ville d'Aire presque sans coup férir, la bourgeoisie pré-
(]'; Rymer, Fœdera I, 67.
(2) Martène, Thés, anecd. T, col. 6G7.
BATDUIN DK CONSTANTINOPLE.
férant la domination de ses anciens maitros à celle du roi de France. Les gens de SainU Omer ne montrèrent pas la même disposition d'esprit. Ils se rappelaient avoir été naguère rudement châtiés par Philippe-Auguste pour avoir voulu prendre le parti de Bauduin père du comte régnant. Ils résolurent donc de se défendre de leur mieux pour qu'on ne pût, le cas échéant, leur faire un crime de s'être rendus. Le siège fut mené par Bauduin avec une courageuse énergie. Le comte Arnould de Guisnes vint l'y trouver avec les milices de Bourbourg et d'Ardres, et le seconda vigoureusement. C'est même à ses efforts qu'on dut la réduction de Saint-Omer. Il avait amené une grande quantité de balistes et autres machines de guerre. Du haut d'une tour en bois aussi élevée, dit un historien, que celles de Babylone', il assainissait les murailles avec ses gens, et lançait dans la ville d'énormes blocs de pierres.
Qu'ind Saint-Omer fut prise , le comte Bauduin, satisfait, dit-on, des services d'Arnoul de Guisnes, lui donna spontanément une forte somme d'or et d'argent que le roi d'Angleterre venait de lui envoyer pour les frais de la guerre conti-e la France^. Dans le même temps, les Gantois, qui avaient aidé leur seigneur de toutes leurs forces, et qui, pour combattre les Français, ne refusaient plus de quitter leurs logis et leurs métiers, reçurent une récompense qu'ils ambitionnaient beaucoup. Le comte plaça dans les armes de Gand plusieurs pièces nouvelles, à savoir un collier d'or et un lion d'argent. Au sujet de ce privilège, il s'éleva une contestation entre les flères communes de Flandre et le comte Bauduin. Le comte portait, sur la première face de son écu, les armes de Hainaut, et sur la seconde les armes de Plandre. Les communes exigèrent qu'il portât le lion seul, ou du moins que le lion fût placé sur la première face. Il fut obligé d'accéder à ce vœu d'ailleurs tout patriotique^.
La guerre contre la France se continua pendant près de deux ans avec des alterna-
(1) Ex Lamb. Andrensis presbyleri Mst. corn. Ghisneslum. édjt. Godefro}' de Méi'iiglaise.
(2) IMd. (3) Jacques de Guise, xiii. 2i0.
tives diverses. Le roi Richard d'Angleterre était mort, et l'alliance conclue en 1197 fut renouvelée entre le comte de Flandre et Jean-sans-Terre, frère et successeur de Richard. Mais enfin, fatigué d'une lutte qui aurait pu devenir interminable, Bauduin entra en voie d'arrangement avec Philippe- Auguste. Le roi, pour gage de ses dispositions bienveillantes , lui rendit tous les prisonniers faits depuis la guerre, et l'on convint d'une conférence à Péronne pour le mois de janvier de l'an 1199. Le monarque y vint avec toute sa cour ; et de son côté, Bauduin amena la comtesse sa femme et les principaux barons des deux comtés. Les préliminaires de la paix ne furent pas longs; car Philippe-Auguste la désirait plus ardemment encore que Bauduin, et tenait surtout à détacher ce dernier de l'alliance anglaise. On régla dans les conférences les véritables limites de la Flandre, éternel sujet de querelles depuis Philippe d'Alsace.
Tout avide qu'il était de domination, le roi de France consentit alors à des sacrifices notables et qui firent voir aux Flamands qu'ils avaient eu raison de tenir tête au monarque. Une partie de l'Artois fut réintégrée au comté de Flandre; et le Fossé-Neuf, creusé autrefois par Bauduin de Lille pour arrêter l'invasion de l'empereur Henri III, servit de limite entre les possessions du roi et celles du comte. Ce qui se trouvait au-delà fut déclaré appartenir au domaine royal, et tout ce qui était en deçà forma la part de Bauduin. Ce prince recouvra donc pour lui et ses successeurs Douai, Ardres, Lillers, La Gorgue, Richebourg, Aire, Saint-Omer, l'avouerie de Béthune et l'hommage du comté de Guisnes ; le roi retint Arras, Lens, Bapaume, Hesdin et le pays environnant*.
C'était là un résultat fort important, et dont l'habileté de Bauduin et le courage des Flamands peuvent revendiquer toute la gloire. Il régna désormais entre le prince elles sujets un accord et une sympathie que la suite des événements ne fit qu'augmenter.
Après s'être montré guerrier valeureux et sage, le comte de Flandre, à l'exemple de
(4) Traité de Péronne, ap. Marten. Tlies. anecCI^. I, 1021, et a'.ias.