‹ Histoire des comtes de FlandreChapitre 97 sur 236 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

son père, s'appliqua aux soins de l'administration intérieure et s'occupa, dans le loisir de la paix, d'une œuvre qui dénote en lui l'amour du pays joint à l'amour des lettres. Il fit composer des histoires sous une forme abrégée, à partir de la création du monde jusqu'au temps où il vivait; il en fit rédiger d'autres relatives à la Flandre et au Hainaut, et- contenant la généalogie de ses ancêtres. Ces chroniques furent, par ses ordres, translatées en langue française et prirent de lui le nom à'' Histoires de Bauduin ' .

Du reste, à -cette époque, un développement intellectuel très-prononcé se manifeste au sein des provinces belgiques. Tandis que dans la Flandre tudesque le peuple s'égaie aux facétieux récits du Reinaert te vos et d'autres productions satiriques ou galantes, la langue romane, parlée depuis longtemps dans les parties méridionales du du comté, en Hainaut, en Artois et eti Cambrésis, se formule en longs poèmes où sont racontés, sous une forme rude et grossière à la vérité, mais souvent pleine de naïveté et d'énergie, les faits et gestes des anciens preux; en fabliaux et chansons remplis de malice et de verve; en complaintes et légendes empreintes d'une foi vive jusqu'c\ l'enthousiasme, sincère jusqu'à la superstition.

Les jongleurs et ménestrels vont chantant, à la porte des châteaux ou sur les places publiques, leurs vers improvisés. Et ce ne sont pas toujours des trouvères de profession comme Adam-le-Bossu ou Audefroi-le-Bâtard , qui se font les interprètes de cette littérature naissante ; ce sont aus.^i quelquefois de grands et riches seigneurs, tels que Hugues d'Oisy, châtelain de Cambrai, ou le sire Quènes de Béthune, qui maniait aussi bien l'épéè dans les croisades que le luth et la mandore à la cour do Flandre ou à celle de Philippe-Auguste-. Le comte Bauduin lui-même cultivait la poésie. En 1202, se trouvant dans le palais doBoniface, marquis de Mon t-f errât, avec

(1) .Jacques cl3 Guise, xm, 24C.

[i) V. Jongleurs et Ménestrels du nord de la France, p;u A.. Dinaux m, 381. — Romancero français, par P.

Paris, 77.

lequel il devait partir pour Venise, il ripo.sta en vers au troubadour FoJquet de Romans, qui, dans un tenson, s'avisait de traiter les princes et les barons avec trop de familiarité^. A dix-huit ans il montrait déjà sa prédilection pour les œuvres du gai savoir, et se plaisait à récompenser dignement les jongleurs et jongleresses qui chantaient devant lui aux fêtes de Spire, où- l'empereur l'avait armé chevalier''.

Comme législateur , Bauduin se fit uu renom tout particulier dans l'histoire. Jusqu'à son règne, le Hainaut était dépourvu de lois régulières et n'obéissait qu'à des coutumes fort anciennes et fort confuses qu'il devenait très-nécessaire de coordonner. Le comte fit rédiger deux grandes chartes, l'une traitant de la constitution féodah; , l'autre contenant, sous le titre de paix, une espèce de code criminel et do procédure.

La Flandre, au gouvernement de laquelle Bauduin n'apportait pas moins de s^oins qu'à celui de son pays natal, doit également à ce prince des ordonnances où respire un grand amour de la justice et du bon droit. Ainsi, pour favoriser le commerce et en régler le développement, il promulgua des tarifs d'octroi ou tonlieu pour Gand et pour Bruges, et accorda un marché à cette dernière ville. H porta un décret contre les prêteurs à intérêts et les usuriers ; enfin, sur le point de partir pour la croisade, il rendit une ordonnance dont le dispositif seul prouve tout à la fois la droiture de son esprit et la bonté de son cœur :

« Mes prédécesseurs comtes de Flandre, de temps immémorial, toutes les fois qu'ils venaient dans une ville de leur comté, recevaient un lot de vin qu'ils payaient trois deniers, quel que fût d'ailleurs le prix de cette boisson ; et cela était passé en coutume ayant force de loi. Au moment de m'acheminer vers Jérusalem, j'apprends .de la bouche d'hommes sages, pieux et discrets, que cette coutume, loin d'être juste et raisonnable, n'est réellement qu'une exaction odieuse, un acte de rapine dont je ne dois pas laisser l'exemple à mes sucesseurs, sous

(3) Raynouard, Choix des pocsi"S de Trçuliadonrs, V 152. (4) Gilb. Monl. chron. ap. J. de G. xii, 480.

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