CHAPITRE XII
Bauduln avait pris la croix dans l'église de Saint-Dohat. Enfin, dès les premiers jours du printemps de l'année 1202, les croisés purent quitter leurs foyers. " Sachez, dit Villeharduin , que maintes larmes furent pleurées à leur partement et au prendre congé de leurs parents et amis. » L'armée était belle et bien organisée. Les désordres et les malheurs des précédentes expéditions avaient fait rejeter les gens sans aveu et les mauvais garçons, de sorte qu'elle ne se composait que d'hommes d'armes et de servants expérimentés. Le comte Bauduin, en ] a passant en revue, y avai t toute confiance ' . Il partit avec elle, traversa la Bourgogne, les montagnes du Jura, le Mont-Cenis, les plaines de la Lombardie, et arriva sain et sauf à Venise.
D'un autre côté, une flotte de cinquante vaisseaux, que le comte avait organisée en Flandre , était sortie des ports de ce pays sous la conduite de Jean de Nesle, châtelain de Bruges, de Tliierri, fils de Philippe d'Alsace, et de Nicolas de Mailly. Elle emportait la comtesse Marie et sa jeune fille née à Valenciennes, de nombreux vassaux, des munitions de toute espèce, et devait rejoindre le comte à Venise ou partout ailleurs ; Jean de Nesle en avait fait le serment à son seigneur. Malheureureusement des tempêtes qui eurent lieu durant tout l'été empêchèrent la flotte de traverser le détroit de Gibraltar ; et elle arriva seulement en automne à Marseille. La comtesse et le châtelain , indécis par suite des nouvelles contradictoires arrivant de Venise, résolurent d'y passer l'iiiver; ce qui mit Bauduin dans une grande inquiétude et un grand embarras.
Les croisés rendus à Venise durent songer à payer l'énorme somme réclamée par le doge pour prix de leur passage. La discorde se mit alors parmi eux ; les uns voulaient payer, d'autres ne le voulaient ou ne le pouvaient pas. Pour faire cesser ces querelles , Bauduin donna tout ce qu'il avait et tout ce qu'il put emprunter^. Cet exemple de générosité fut à l'instant suivi
(1) Villeharduin, De la Conquête de Constantinoplc, éd. P. Par. s, 16. (2j lUd. 19.
par le comte de Blois, le marquis de Montferrat, le comte de Saint-Pol et la plupart des chefs de l'armée. « Alors, dit Villeharduin, vous eussiez pu voir tant de belles vaisselles d'or et d'argent portées à l'hôtel du duc de Venise pour faire le payement^. » Cependant il manquait encore trente-quatre mille marcs d'argent pour compléter la somme. Le doge proposa aux croisés de ne pas exiger tout de suite le payement du déficit, à condition qu'ils aideraient les Vénitiens à reprendre Zara, qui jadis appartenait à la république et s'était donnée depuis au roi de Hongrie.
Le comte de Flandre fut très-affligé de cette proposition, qui détournait les croisés du but de leur expédition; mais on était à la merci des Vénitiens : l'armée, reléguée dans l'ile de San-Stefano, était pour ainsi dire prisonnière et hors d'état de se mouvoir. D'ailleurs, selon droit et justice, il fallait satisfaire à l'obligation contractée envers Venise, sinon en la payant, du moins en lui fournissant l'assistance qu'elle réclamait. Tout scrupule fut enfin levé par une démarche du vieux doge, lequel, dans un moment d'enthousiasme, prit la croix à l'autel Saint-Marc, et jura de vaincre ou de mourir avec l'armée chrétienne. On se rendit donc à Zara, dont on fit le siège et qu'on prit nonobstant les admonitions du pape, qui voyait de mauvais œil les croisés se détourner de leur entreprise pour attaquer les domaines du roi de Hongrie, prince catholique, et qui en ce moment-là même se battait en Palestine.
L'expédition de Zara terminée , aucun obstacle ne semblait devoir empêcher les croisés de poursuivre leur route vers Jérusalem. Il s'en présenta néanmoins; et il arriva un incident que Villeharduin appelle une des plus grandes et des plus merveilleuses aventures qu'on pût entendre. En effet, par un concours d'événements extraordinaires, l'armée chrétienne était destinée â renverser un empire et à en fonder un autre au profit du prince flamand dont nous retraçons l'histoire.
Tandis que les croisés étaient encore à
(3) Ibid.