CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME
SOMMAIRE
Croisade contre les Sarrasins. — Origine de Godefroy de Bouillon. — Du mariage de
Philippe I avec Bertrade. — Fondation du monastère de Fontevraut. — Le duc
chef de cent soixante mille personnes. — Le duc fait refus de faire hommage de la
conques t e qu'il ieroit sur les infîdellcs à l'empereur Alexis Cotnnéne. — Les Turcs
au nombre de cinq cens mille tournent en fuite l'armée des chrétiens. — L'armée
des chrestiens trahie. — Le duc se sauve de la meslée. — Siège de la ville d'Aota-
radon , vulgairement dite Tortose et la prise.
C'est en ce concile d'Auvergne dont est fait mention cy-devant , que fut presché la croisade contre les Sarrasins ; et pour ce qu'après la prédication du pape Urbain, qu'il fit merveilleusement pathétique , l'assemblée toute esmeue et persuadée à passer en Palestine , s'escria d'une voix qu'il estoit bien juste et raisonnable, et que Dieu le vouloit et commandoit ainsi, ce qui fut prononcé en trois paroles au langage du siècle (Diex el volt) c'est-à-dire, Dieu le veut : le pape ordonna que ce seroit le cri général de l'armée chrestienne. Nous le remarquons en ce lieu , par ce que ce mot de guerre est corrompu en tous les autheurs, à cause du changement de nostre langage beaucoup plus poly qu'en ce temps-là, et esloigné de nous de plus de cinq cens ans, auquel la lettre X se prononçait par us , et a continué jusques à l'aage de nos pères , comme on en peut voir les exemples dans Pierre Fabri , et le pronom el, pour le , pris du Latin ille , qui est celui de tous les livres antiques escrits en dialecte walon , estoit alors presque général en ce royaume. Doncques la première partie des seigneurs françois entreprindrent la conqueste de la terre saincte , et se croisèrent à cette fin : c'est-à-dire , prirent une croix sur eux pour symbole et
marque de leur voeu, laquelle ils faisoient principalement attacher sur l'espaule , et depuis en la croisée contre les Albigeois , on commença de L'appliquer sur la poitrine à la différence du voyage d'outremer. Du premier signalé voyage en Hiérusalem , fut chef Godefroy de Bouillon ou de Boulogne, gouverneur de Lorraine , de par sa mère Idain , issu de Charles-Magne. Aucuns comme Mcier, veulent dire que nostre duc Guillaume VIII se croisa en mesme -temps, mais nous sommes bien certains qu'il se croisa seulement ' en la ville de Limoges Tan 1 100 , et se mit en chemin au mois d'avril de l'an 1 1 ai , qu'il fut chef de cent soixante mille personnes, au tesmoignage d'Albert d'Aix lors vivant , et de Guillaume de Malmesburi , et y en avoit soixante mille de ses terres et sujets. Le motif de son entreprise né se doit rapporter , sinon à la piété et à la dévotion , et ce ..peut faire que ce qui se passa en un concile célébré à Poictiers le 1 7 de novembre 1 1 00 , ayda bien fort à la résolution. Plusieurs assemblées avoient esté tenues en France, en divers endroicts pour raison de ce que le roy Philippe, mesprisant son espouse légitime , détenoit Bertrade de Montfort , femme de Fouques Rechin , laquelle il aimoit esperduement , on voulnt encores en cette année parler de cette affaire, combien qae la reine fust décédée dés Tan ioq4- Nombre de prélats se trouvèrent au synode , avec le légat du sainct Siège dans Sainct-Hilaire-le- Grand, et comme ils communiquoient ensemble, une pierre, jettée d'en haut , atteignit un évesque à la teste et le blessa ; ce nonobstant l'assemblée persévéra et continua tousjours, il y en a qui attestent que tous les prélats s'enfuirent fors. Et Pierre d'Arbrissel qui depuis fonda Fontevraut , lesquels demeurèrent fermes sur le lieu, et adjoustent les authenrs que Pévesque de Poictiers par le commandement du duc qui favorisoit le roy , fust l'instrument d'un tel scandale. Joint que le duc lui-mesme menant une vie lascive , estoit perdu de l'amour d'une maistresse nonobstant le mariage de lui et de la duchesse M ahaut de Tolose sa femme légitime , et craignoit d'estre traicté aussi rigoureusement que le roy , par ainsi recherchoit la rupture du synode. Si le discours en est véritable , on peut croire que le désir d'expier une telle tache
ET DUCS DE GUYENNE. lj\
conjoint avec la dévotion et l'envie de faire paroistre sa grandeur parmi tant de princes, qui se croisoient de tous costez, lui fournirent occasion de mener à chef son entreprise et de passer en Orient, L'armée estoit composée de plusieurs armées ensemble, levées par plusieurs grands princes, comtes, barons et autres seigneurs. Gomme Hugues le Grand, frère du roy Philippes comte de Vermandois , dont Raoul son aisné espousera Alix ou Pernelle <le Guyenne , petite fille du duc Estienne comte de Blois et de Chartres, Eudes duc de Bourgongne, Estienne surnomme Teste- Hardie, comte de Bourgongne , issu de germain de nostre duc, Hcrpin comte de Bourges , Hugues VI sumommme le Diable, sire de Lezignem frère utérin de Baimond le Grand comte de Sainct- Gilles, Geofroy de Pruilly comte de Vcndosme, Anseaume, archeves(jue de Milan, l'évesque de Pavic, Lisiard de Soissons, l'évesque de Laon , Guelfe duc de Noremberg, avec les trouppes d'Allemagne et d'Italie , grand nombre de dames et principalement de Guyenne , se croisèrent pareillement , ausquellcs se joignit Idain marquise d'Autriche. Cet immense armée ayant traversé la Hongrie, et entre dans la Thrace, le duc du païs se vint jetter dans Andriuopoli , afin de leur bouclier le passage. Les nostres essayèrent de gagner le pont, où il se fit un cruel conflit, auquel Raoul du païs de Sainlonge (le latin dit de Scegonges) parent du duc de Guyenne fut tué, et Harduin de Sainct-Méard , arresté prisonnier avec plusieurs autres. Enfin le duc de Bulgarie tomba ès mains du nostre, qui fut un moyen de paix , parce qu'on alla tant de part et «l'autre qu'on arresta les articles, les captifs mis en liberté, et le ehemin ouvert, tes chreslicns tindrent la voye de Constantinople , où ils séjournèrent cinq sepmaincs, les biens venus et festoyez en la cour de l'empereur Alexis Comnène , où devant eux estoit arrivé le comte Baimond de Sainct-Gilles oncle du duc de Guyenne: comme le duc voulut prendre congé , l'empereur essaya de tirer de lui un hommage de la conqueste qu'ils feroient sur les infidèles , le duc en fit refus, et usa de quelques propos assez libres et hautains, dont l'empereur s'offença, et à cette occasion, selon la vieille constume des Grecs , qui ont tousjours esté envieux de la
prospérité des François, il conjura la raine de l'armée. Tellement qu'il envoya personnes secrettes pardevers Solyman et les princes de Turquie , afin de se mettre en armes et attendre les chrestiens en lieu advantageux, leur donnant advis des chemins qu'ils dévoient tenir sous les guides que luy-mesme avoit baillées. Cependant les nostres s'embarquèrent, et trajectans le bras de Sainct-Georges au mois d'aoust 1101 , suivirent le chemin de Nicée , où ils séparèrent leur gros par l'advis de leurs guides qui les menèrent par des lieux pénibles et fascheux , et d'ailleurs stériles. Joint que les Turcs avoient fait le gast, et bouché les Fontaines, les puits et citernes, afin de les vaincre plus aisément, mattez de faim et mes-abes. Le duc força et destruisit plusieurs villes , saccageant et ruinant tout le pais à L'environ. Les Turcs en nombre de cinq cens mille les attendoient au passage d'une rivière, où les nostres enidans trou?er quelque soulagement à leurs travaux, jugèrent qne c'estoit à recommencer, car les infidelles tirèrent sur eux. Le duc et les François, qui avoient l'avant-garde , combattirent vertueusement le premier jour, mais le lendemain les Italiens ayant désiré la pointe se tournèrent incontinent en fuite, sans faire résistance ny monstrer aucune vigueur de courage , et par leur lascheté causèrent la perte de l'armée des chrestiens , dont ce jour là les Sarrasins mas* sacrèrent bien cinquante mille : le reste se sauva du mieux qu'il put. Hugues le Grand , frère du roy Philippes de France , s'en alla mourir en Tharsos ville de la Caramanie , estant blessé au genoux en cette misérable journée , qui tut le 18 octobre 1 101. Le duc de Guyenne garentit sa vie à travers des montagnes, par des chemins inconnus, abandonné de tout le monde , sauf de son escuyer , avec lequel il se rendit en une ville qu'un autheur appelle Longinach, près de Tursolt , où commandoit le capitaine Bernard surnommé l'Estranger. TaDcrede, prince d'Antioche, adverti de son infortune, monstrant d'en avoir un grand deuil et compassion , lui alla audevant et l'amena dans sa ville. L'année suivante qu'on disoit 1 102, les princes et seigneurs , qui s'estoient pû sauver de la défaite , se donnèrent un rendé-vous au port de Sainct-Siméon4'Hermite, dont Bernard l'Estranger estoit gouverneur. Là se trouvèrent a
Tentrée du mois de mars 1 102 , le duc de Guyenne, les deux Estien nés comtes de Blois et de Bourgongne, Raimond comte de Sairict-Gilles , le duc de Bavière, Hugues de Lezigaem, Conrad connestable de l'empire d'occident. Enguerrand évesque de Laon , et Manassé de Barcelone. Le capitaine Bernard arresta le comte de Sainct-Gilles prisonnier, parce qu'on le soupçonnent d'avoir eu intelligence avec l'empereur Alexis de Conslantinople et les Turcs, et d'estre coupable de trahison de nostre armée , et ayans accompagné les princes jusques dans la ville d'Antioche , il le livra entre les mains de Tancred qui le fit resserrer estroitement. Toutefois delà à quelques jours, à force d'importunités et de prières, les princes impétrèrent sa liberté , et de compagnie tous ensemble mirent le siège devant la ville d'Antaradon, vulgairement dite Tortose, laquelle ils prindrenl le 19 avril, et la donnèrent au comte de Tolose qui demeura dedans, afin de la garder pour le service des chrestiens.
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SOMMAIRE
Voyage du duc et du roy Baudouin, de Tortose en Hiérusalem. — Miracle du feu qui allume les lampes du Icmple de Hiérusalem , le jour du samedy sainct. — Ambassade vers Alexis empereur de Constantinople. — Betraicte do duc en la cour du prince Tancred d'Antioche. — La journée de Rames. — Seigneurs remarquables qui s'y trouvèrent. — Origine de Hugues de Lesignem et ses alliances. — Pourquoy Alfonse comte de Poictiers 6t dissoudre son mariage avec Isabeau de Lezignem. — Par quelle branche Gerfi oy de Pruilly possède la comté de Vendosrac. — Tige de la maison de Vendostne.
n. c./. Mên j jE d e Guyenne et le camp des François après la prise de aH.jvràîf"!' Tortose, se trouvaut en nombre de dix mille, tirèrent à Bar ut où ils trouvèrent le roy Baudouin qui leur estoit allé au-devant avec de bonnes forces : car ils lut avoient donné advis de leur chemin, et faisoit dangereux sans bonne escorte de passer tant de fascheux païs pour se rendre en Hiérusalem : ils partirent le lendemain de compagnie , arrivèrent à Joppe ou Japhe , quinze jours avant Pasques , où ils reposèrent huit jours : et le jour des Rameaux , parlant de Japhe , entrèrent dans la ville de Hiérusalem , en laquelle le duc résolut de passer les festes , voir le miracle du feu , qui descendant du ciel , allume les lampes du temple le jour du samedy sainct. La deuxiesme sepmaine de Pasques les princes s'assemblans eu deux divers endroicts advisèrent d'envoyer des ambassadeurs pardevers l'empereur Alexis de Constantinople pour se plaindre des trahisons exercées contre les chrestiens. Puis le duc , après avoir visité les saincts lieux , se retira dans Antioche en la cour du prince Tancrède environ la feste de Pentecoste : le 1 7 de may ensuivant fut la désastreuse journée de Rames , où se trouvèrent les comtes de Blois , de Bourgongne , Bourges et Y en-
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riosme , Hugues de Lezignem , Hugues de Gamache , et Hugues a™. vai«« Bouton, ces trois Poictevins, dont les deux derniers moururent Ct "' Jmn courageusement en la bataille. Les autres seigneurs au nombre de j» ur ..r«d«R*. cinquante en tout, entre lesquels y avoit douze comtes, compris ™' le roy Baudouin , se jettèrent dans la ville de Rames , d'où le roy , "■>• par l'advis de tous s f estant sauvé par une brèche , eux se retranchèrent dans la tour, où après avoir soustenu de rudes assauts, enfin résolus de vaincre ou de mourir au lict d'honneur , sortirent les armes au poing contre les ennemis faisant des vaillances incroyables ; mais forcez du nombre des ennemis plutost que de leur valleur, ils moururent partie sur le champ, partie faits prisonniers, eurent la teste tranchée , excepte le comte Herpin de Bourges , qu'on reconnut pour avoir porté les armes sous l'empereur Alexis ; et le connestable Conrad qui fut garenti, parce que les Sarrasins cslonnez de la valeur qu'ils admirèrent en lui , le prièrent de se rendre à composition la vie sauve. On dit que tous ces seigneurslà s 'estaient embarquez à Japhe au sortir de Hiérusalem , afin de faire voile en France, et que la tempeste les avoil contraints de retourner au mesme port où ils avoient levé l'ancre. Ce Hugues de Lezignem estoit frère utérin de Raimond de Sainct-Gilles de Tolose , et ayeul d'un autre Hugues comte de la Marche et sire de Lezignem et de Couhé , vivant l'an 1 1 99 , comme il dit luy-mesme dans une chartre de Sainct-Hilaire. Cestuy-cy mourut l'an 1 208 ou environ : car il se trouve qu'en ce temps-là l'évesque de Poictiers , ayant saisi et mis en sa main la chastellenie de Lezignem et ses appartenances , pour le rachapt deu par le déceds du susdit Hugues , il n'en peust jouir, d'autant que le roy Louis VIÏI avoit prévenu. Il fut père de Hugues qui espousa Isabelle ouElisabet, héritière d'Angoulesmc , veufve du roy Jean , dit Sans-Terre : de leur mariage vint Isabeau qu'accorda Raimond dernier comte de Tolose. Tellement qu'il ne se faut esmerveiller si le comte Alfonse de Poictiers , frère du roy sainct Louis , lequel avoit espousé Jeanne fille unique de ce dernier Raimond et de Sance d'Arragon sa première femme , poursuivit la dissolution de son mariage et d'Isabeau de Lezignem, attendu la proximité de leur lignage, espérant
1jG HISTOIRE DES COMTES DE POICTOU
par ce moyen hériter «le tous les biens de la maison de Tolose. Car s'il fust sorti un fils masle de ce mariage, le traicté sait avec leroy saitict Louis , pour raison du comté , n'enst pas esté suffisant pour ie priver de son droit , ce qui soit dit en passant , afin d'oster les controverses d'AEmile, Vignier et Belleforesl, pour sçavoir qui estoit ce Hugues que l'histoire de la guerre saincte appelle partout frère de Raimond de Sainct- Gilles. Il ne sera pas aussi mal à propos de remarquer que ce Geofroy de Pruilly , surnommé Jourdain comte de Vendosme , a esté de par sa femme Euphronie, fille de Pernelle et de Fonques fils de Bouc hard le Chauve, et d'Adelle d'Anjou fille de Fouques-Nerre , et de la fille de Bouchard le Vieux , comte de Paris et de Vendosme , sous les roys Hugues Capel et Robert, la tige de tous les comtes de Vendosme qui ont duré en ligne masculine, jusques à ce que la maison fondue en fille est tombée par alliance en la famille de Bourbon.
Bouchabo le Vieux , comte de Parts et de Vendosme, et comte de Corbeil, par sa femme.
La fille N. espousa Foulques Nerre comte d'Anjou , elle luy porta le Vendosmois en dot
Adelle d* Anjou, espousa Bouchard le Chauve.
BOUCUARD
comte, mourut jeune.
Guy comte Foulques dit Lote , espousa Per-
tutellaire. ) nelle de Monstrcuil.
Bouchard III, Euphronie, femme de Geofroy ni» mort sans enfans. Comte de Pruilly, et P r du nom
comte de Vendosme, mort à Rames.