CHAPITRE SIXIÈME
SOMMAIRE
Charles le Chauve couronné roy de Guyenne , qui est érigée en duché, dont Banulfe I, comte de Poicliers est fait premier duc. — Cérémonies du couronnement de* ducs. — Mort de Ranulfc H. — Seigneurs lais possédant abbayes. — Plainte du pape sur ce comte de la Marche.
L'an 854» le 6 de juin selon une chartre de S. Denis , Charles le Chauve fut oingt et couronné roy de Guyenne en la ville de Limoges , par les mains de Raoul, archevesque de Bourges , assistans plusieurs antres archevesques et évesques de France , Guyenne , Italie et Bourgongne , comme porte un mémoire de S. Estiennc de Limoges , d'où Stodilon ou Est eu il estoit lors évesque ; ce fiit au temps que le roy institua le duché de Guyenne , et mit des comtes en ses villes et provinces (ce dit Aymar) ; mais d'affirmer que le siège en fut establi à Bourde aux il en faudroit le tesmoignage de quelque plus ancien auteur que Bouchet, et ceux qui l'ont escrit après luy. Les Danois alors couroient , et ravagoient la Guyenne de toutes parts: les guerres intestines, et estrangères avoient emporté bon nombre des plus vieux et expérimentez capitaines. Plusieurs mutuellement jaloux , et envieux de leur grandeur et avancement, et poussez par des inimitiez particulières, avoient une mauvaise intelligence entre' eux. Les desseins et les affaires du Chauve
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ne luy permettoient pas de se trouver partout en personne afin de commander et se faire obéyr; davantage il y avoit danger de nouveaux mouvemens au pays , et que Louys, roy de Germanie qui naguèrea avoit esté appellé par aucuns des Guyennois en haine de. la cruauté de Charles qui avoit fait trencher la teste à Gosbert Comte du Mans, ne fust invité d'y entreprendre une autresfois avec meilleur succez que la première. Tandis que le déluge des Normands gagnoitle pays, et le mal qui menaçoitde pis rengregeoit tous les jours. Le siècle et les rencontres demandoient un chef, et comme un lieutenant général qui eust charge et authoritez sur les comtes et gouverneurs des autres villes et provinces, et qui se fist recom mander non moins par la grandeur de sa race et valeur recognuë , que pour l'amour envers le pays, et fidélité envers le roy. Enfin Ranulfe, comte de Poictiers fut choisi d'entre tous les seigneurs, et institué premier duc de Guyenne, Tan 854, 76 ans après que de duché il avait pieu à Charles-Magne l'ériger en royaume. Toutesfois le royaume de Guyenne ne fut pas si-tost esteint et supprimé, quoy que disent les historiens françois. Car Charles, l'un des enfans du Chauve, fut roy de Guyenne , et il ne décéda qu en 866, comme la suite de l'Histoire montrera; comme pareillement elle fera veoir que le duché fut donné pour en jouir seulement à la volonté du roy, et à temps , tout ainsi que le duché et le marquisat de France , qu'il conféra l'an 861, à Robert le Fort , avec lequel Ranulfe estoit non seulement lié d'amitié, mais aussi de sang et d'alliance. Mais la postérité de l'un et de l'autre par un pernicieux conseil , sceut dextrément se faire confirmer ces estats et gôuvcrnemens , jusques à les convertir en propriété et domaine. Finalement depuis retournez et réunis à la couronne dont premièrement ils avoient esté distraits, et démembrez. Or quelle cérémonie se gardoit en une telle institution de dignité, si le duc obtenoit provision du roy, faisoit son entrée en la ville capitale et prenoit possession : quel ordre es^ toit tenu plus ou moins esloigné de l'usage du siècle des Mérovingiens , sous lesquels" Marculfe a escrit les formules des dignitez et des charges publiques , ou si plus ou moins cet ordre s'approchoit des manières et façon de nostre aage , nous ne pouvons ni le devi-
ET DUCS DE Gl YENNK. 3l
•ter ni le feindre ? Rien est vray que Eudes Gaifer et Hnauut et ies anciens ducs qui tenoient le pays de Guyenne en propriété, et s'en disoient seigneurs héréditaires absolus et souverains , jusques à usurper quelquesfois le tiltre de roy,se faisoient couronner à Limoges. Une chronique Françoise de ce pays-là, non encores imprimée, nous aprend que le simbole de la preuve s'en void encores aujonrd'huy dans la muraille de I église de S. Sauveur , qui est S. Martial: car en l'aspect du midi, Louis le Débonnaire, comme on dit, y fit graver en relief la ligure d'une lionne, tenant en ses griffes deux lionceaux , et au dessous un vers latin de telle substance.
La nourricière lionne,
Les ducs enfante et couronne (<).
Au-dessus de la lionne se monstre un lionceau de pareil ouvrage , le pied en l'air faisant mine de le delâcher sur sa mère , et au-dessous se peuvent lire deux vers latins qui disent cecy au plus près.
Gaifer fils insensé, oppresse sa nourrice , Mais grit'vcrucnt puni il en sent le suplicc (2j.
Ce trait de Louis le Débonnaire , et le sacre et couronnement du Chauve en roy de Guyenne à Limoges , enseignent que l'honneur de la cérémonie appartenoit à ceste ville-là , comme sans doute les ducs héréditaires depuis s'y sont fait couronner: en voici l'ordre qui semble ne pouvoir estre enchâssé en aucun autre lieu plus à propos, lequel nous avons reliré du latin d'une pièce assez antique qui se trouve au Martirologe de Sainct Eslienne de Limoges.
L'évesque de Limoges, revestu de ses ornemens pontificaux , avec la chappe de soyc , assisté de ses chanoines ayant la chappe de mesme parure, le livre, l'eau béniste, et l'encensoir devant , portez par ceux à qui la charge en appartient , se présentent par le
(1) Aima Leœna Duces servos parit atque coronat.
(2) Opprimit hanc natus Vuaifar malè servus Alumnam , Sed pressus gravittite luit svb pondère pœnam.
3a HISTOIRE DES COMTES DE POICTOU
dedans à la petite porte de l'église. Le prince à qui par la grâce de Dieu la duché est escheue à tiltre héréditaire, accompagné de ses
principaux barons et seigneurs, se présente à l'oDposite au dehors , à Tentrée de la mesme porte , ayant la guirlande ou chapeau ducal en teste. L'évesque luy lève la couronne au-dessus le chef, l'asperge d'eau sacrée , et lui affenble sur ses espaules un manteau de line soye: puis il lui met au doigt l'anneau qu'on dit de S. Valérie en signe de tradition et investiture de la duché.
En après lui pose et assist sur le chef, le cercle d'or ou chapeau i ducal qu'il lui avoit ci-devant osté.
Cela fait, l'évesque présente au duc la bannière attachée et pendante à une lance, le duc la saisit, et, la tenant de la main , s'avance alors dans l'église droit au chœur suivi de la procession générale; et de là se rend devant le grand autel sur lequel repose l'espée ducale nue , et hors de son fourreau.
L'évesque prend l'espée, la baille au duc qui la reçoit, et fait serment de l'employer à la défense et protection de 1 église , et à l'exaltation de la foy chrétienne, sraibubu Le doyen puis après chausse les espérons d'or au duc, pour faire voir qu'il doit se monstrer prompt et soudain à secourir et défendre son peuple et ses sujets (ce dit la relation.)
Puis sur le point que l'évesque veut se préparer et vestir afin de célébrer 1 office, le sous chantre reconduit le duc dans le chœur , et le fait seoir dans la place du doyen , où il oit dévotement la messe , s'estant premièrement dessaisi de l'espée et de la banière. Durant la messe le séneschal de Guyenne, ou quelque grand baron à la volonté du duc tient nuë l'espée ducale, la pointe en haut à la main droite du duc , et un autre seigneur tient la banière , le bout à son costé senextre. Avant l'Agnus Dei, le duc va deréchef devant l'autel , se prosterne à genoux , reçoit la bénédiction de l'évesque, se lève et retourne en sa place.
La messe dile, et l'office accompli, le duc pour la dernière fois s'approche de l'autel, sur lequel il offre en grande humilité son manteau, son chapeau ducal, sa lance, et la banière. Cela fait le duc se retire en son hostel, où le festin et les magnificences sont
préparées , le peuple le suivant avec toutes sortes de réjouissauces et d'acclamations.
Tel estoit Tordre qu'on gardoit au couronnement des ducs héréditaires de Guyenne ; 1 evesque à chacune cérémonie disant une ou plusieurs oraisons et prières , à peu près celle qu'on void au pontifical romain.
L'année seconde du duché de Ranulle, 855, les Normans entrez par l'emhoucheure de Loire , sortans de leurs navires marchèrent droit à Poictiers , en intention de la saccager ; les Guyennois leur allèrent au devant à une lieue de la ville , et en firent un tel carnage qu'ils les tuèrent tous sauf trois cens , ou peu d'avantage , qui reschapèrent de la meslée : mais neuf ans après, c'est-à-dire l'an 863, les Danois se saisirent de Poictiers, et la pillèrent avec l'église de S. Hillaire , où ils mirent le feu et la hruslèrent , et l'année suivante tuèrent en guerre le comte Estienne d'Auvergne. Gomme les malheurs s'accompagnent volontiers , la ville de Poictiers brusla l'an 865. Or l'histoire ne parle plus de Ranulfe jusque s à l'an 867, et se contente de magnifier sa valeur et ses faits en général, tout ainsi JT^^"'""' que de Robert le Fort, marquis de France, sorti de la maison royale, si «* kert M - s -
A. Oiidii,
et excellent tige de nostre roy Louis XIII, et lequel Robert néant moins elle compare aux. Macabées , sans réciter aucuns de ses valeureux faits de guerre, fors celui quand il fut tué avec Ranulfe; doneques au mois de juillet de ceste. année- là, une troupe de gens de cheval composée de Normans et Bretons meslez en nombre de quatre cens ou environ , saillans de leurs navires qu'ils tenoient sur Loire allèrent surprendre la ville du Mans, et la pillèrent. Robert et Ranulfe accompagnez des comtes Gode- Ni, * d « »; »• * froy et Henry, assemblèrent des troupes pour leur courir sus. Eux se voiant poursuivis essayèrent de gaigner promptement leurs vaisseaux ; mais pressez des nostres , jugeans n'y avoir aparence d'échapper se jettèrent dans un bourg, ou village qu'un autheur non imprimé nomme Brieserta, où ils se fortifièrent à la haste. Robert, et Ranulfe donnèrent dedans et passèrent au fil de l'espée tout ce qui se rencontra , le reste avec Hastive leur capitaine se sauvèrent dans l'église du lieu , laquelle estoit de pierre , ce que Réginon re-
HISTOIRE DES COMTES DE POICTOl)
marque , par ce que les monstiers d'alors estoient de bois pour la plus-part. Nos chefs voiant l'église de défense , et le nombre notable des ennemis renfermez au dedans, après avoir un peu délibéré entre eux ils les assiégèrent tout an tour , faisant dresser leurs tantes et pavillons , jusqucs au lendemain que les engins de la batterie venus, et les plates-formes montées ils espéroient de les forcer, car le soleil estoit prest de se coucher ; ainsi chacun se retira vers son quartier. Robert tout eschauffé quitta le heaume, et le haubert, afin de se rafreschir un peu : comme chacun s'empeschoità camper et faire les logis , les ennemis tout-à-coup firent une saillie hors de la forteresse , et avec grand cry et huée fondirent sur Robert et ses gens. Toutefois les noslres sans s'estonner de l'avanture inopinée, -qui sonventefois en fait de guerre trouble les plus vaillans , reprenans leurs armes soustindrent courageusement le choc des ennemis, -et les menèrent batans à la pointe de i'espée jusques dans le moustier , où ils se renfermèrent.
Robert qui avoit accouru à la haste sans 'heaume , ny haubert, tomme il les poursuivit avec trop peu de soing de sa personne est tué à la porte de l'église, et son corps traisné au dedans. Ranulfe plus csloigné, attendant l'issue du combat fut atteint d'un coup de trait deslasché par une feneslre de l'église ; ses gens l'emportèrent de là; mais trois jours a peine se passèrent qu il mourut de la blesseure. Les comtes Godefroy et Henry furent pareillement tuez en ceste journée, certainement infortunée et malheureuse pour la mort de tant de seigneurs de marque , qui servira ci-après d'un grand pied et advancement aux entreprises des estrangers. Nos gens estonnez et pleins de regrets et de larmes pour la perte de leurs chefs et capitaines , levèrent le siège sur l'heure , et se retirèrent, et les ennemis bien joyeux retournèrent à leurs vaisseaux. Une chronique adjouste que ce désastre advint par punition divine, par ce que Robert et Ranulfe, ne s'estans voulus éhastier par l'exemple et le malheur de leurs prédécesseurs, tenoient, contre leur ordre et profession, l'un l'abbaye de S. Martin de Tours, et l'autre celle S. Hillaire le Grand de Poic tiers ; combien que quelque religieux puisse avoir fait un lel jugement à son advantage,
car il est malaisé de sonder les secrets de Dieu : néautmoins il sert de marque pour l'histoire , et donne à entendre que devant eux les seigneurs lais possédoient ces abbayes-là , et possible veut parler de Bernard I, comte de Poictiers, et de Teudon grand chancelier de France devant Tan 834, abbé de S. Martin, qui l'un et l'autre furent tuez en guerre. Au reste les seignenrs et gentilshommes de Guyenne en ce temps-là possédoient quasi tous les héritages de l'église , dont les plaintes estant parvenues aux oreilles du pape Nicolas I , il leur en escrivit au mois de décembre de ceste mesme année, comme l'indiction 1 5 monstre. Les exhorte pour le talut de leur âme de mettre fin à une telle cruauté, et mesmes corrigeant ceste grande impiété , de restituer les choses dont ils se sont emparez par force et violence, ou par autre moyen illicite et contre les loix : car encores que la terre soit au seigneur, toutefois on croit que les choses aumosnées par les princes religieux et par les fidèles aux lieux saincts , deviennent à l'instant sans doute le spécial héritage de Dieu , attendu qu'on void bien qu'elles sont dédiées à son culte et à l'usage de ses serviteurs et ministres; de quoy il s'ensuit infailliblement que ceux-là offensent Dieu qui n'ont point de crainte d'usurper les biens ecclésiastiques , et s'en approprier contre la loy ; d'autant que retranchant ces choses-là aux lieux pieus, ils soustraient le moien de subsister à ceux qui sont destinez au service de Dieu , et ainsi estouffent les louanges du Dieu vivant. C'est pourquoy sa sainteté supplie les seigneurs et nobles de Guyenne , et les conjure à ce qn'esloignez de ceste tyrannie ils restituent et rendent sans délay à chacun des lieux consacrez à Dieu les choses qui leur appartiennent sans rien en réserver ni excepter, si ce n'est les acquisitions qu'ils en ont faites en justice selon la loy , et du gré des évesques, abbés et autres recteurs des lieux saints , à la charge néantmoins de restituer du tout les choses destinées à l'église à tiltre inaliénable , pour son usage , desquelles par simplicité , ou nonchalance des prélats , ils se sont accommodez contre tout ordre de justice , et les ont possédez jusquesà présent , au préjudice des canons et des loix de Dieu. Les exhorte aussi de faire le semblable des choses que lesroys , sous quelque prétexte que ce soit, ont cydevant retranchées des lieux saints, et les leur ont confiées pour les
tenir bénéficiairement et en fief, ce qui n'a esté, et n'est pas juste; et celuy qui se les vendique , sans doute trouvera Dieu pour juge et pour vengeur. Que si ceux qui en quelque sorte que ce soit usent de rapine et de violence , ne sont chastiez en ce monde par le jugement des hommes, on ne doute point qu'en l'autre le jugement de Dieu les condamne rigoureusement ; de quelle peine estimez-vous punissables ceux qui sont manifestement convaincus de pêcher grandement contre Dieu mesmes? plusieurs des anciens princes et I seigneurs, fort esloignez de la manière de faire de ceux de ce temps, s'abstenoient non seulement des lieux dédiez à Dieu par les gens de bien; mais aussi leur aumosnoient sans fin et sans cesse du leur propre. Si les seigneurs de Guyenne ne veulent imiter ceste libéralité, au moins qu'ils se contiennent sans piller et violer les lieux Saints. Si celuy qui desrob'e dans le palais, ou dans la cour du roy , ne doit point eschapper avec impunité de son crime, combien moins celuy qui commet larcin en la maison de Dieu qui est le roy des roys, et le dominateur des dominateurs , pourra- t-il en son incorrection esviter la croix qui lui est préparée? Parquoy d'autant que c'est chose effroiable et pleine d'horreur de tomber en la main de Dieu , le saint père les admoneste et exhorte , et proteste comme en la face et présence de la divinité , qu'ils rendent et restituent sans délay aux églises leurs biens qu'ils usurpent injustement, sans qu'ils présument d'ainsi plus se licencier à l'avenir, ny sur cela , ny sur autre chose qui les touche. Au reste , ceux-là ont bonne grâce qui disent, que le comte de la Marche mourut avec le comte Robert, ne sçachans pas que Robert estoit comte de la Mar-
che depuis nommée duché de France , et que la comté de la Marche , qu'on appelle aujourd'huy , n'a esté estably sinon fort longtemps après , comme il se verra par l'histoire. Vignier donne an duc Ranulfc trois enfans, Lambert, Arnaud et Odolite, toutesfois ils estoient enfans d'un autre Ranulfe que le comte Vulgrin d'Angoulesme fit vicomte de Marcillac ; et les enfans du duc furent Ranulfe II, Ebles Idit l'abbé, et Gobert. Cet endroit de l'histoire est remarquable pour les maisons de France , de Guyenne , Tholose, Angoulesme, et Anjou, les plus illustres, et renommées q«i furent jamais au monde.