‹ Histoire des comtes de Poitou, 778-1204 (volume 2)Chapitre 5 sur 54 · AL1ÉN0I · texte numérisé non relu

AL1ÉN0I

Le lendemain, 5 mai, Aliéner était k Montreuil, le château des comtes, silué au milieu des domaines de Tabbaye de Sainte-Croix. Les religieuses ne laissèrent pas échapper l'occasion de réclamer contre les entreprises de Richard qui, pour étendre ses chasses, leur avait enlevé les bois dépendant de leur terre de Vâles. Elles produisirent à l'appui de leurs dires plusieurs témoins, habitants du pays, àsavoir les chevaliers Pierre et Guillaume de Frozes,et Groleau, le sergent Pierre Pasdeloup et autres. Châlon de Rocheforl et Laon Ogier, chevaliers de la reine, chargés de recevoir le serment des témoins et leurs dépositions, et quelquesaulres membres de l'escorte, reconnurent la justesse des réclamations des religieuses de Sainte-Croix et conseillèrent à Aliénor d'accueillir leur demande, ce qu'elle fit volontiers, en présence de nombreux témoins, et particulièrement d'Elie, frère d'Anne, abbesse de Sainte-Croix (1).

On retrouve ensuite la reine à Niort. Dans cette ville elle reçut une nombreuse députationdegensde la Rochelle qui venaient lui apporter leurs témoignages de fidélité comme à leur unique maîtresse; toutefois ils ne se contentèrent pas de cette démarche gracieuse, ils sollicitèrent d'elle une grande faveur, celle de constituer leurconimunaulé en commune jurée. Aliénor se rendità leur demande et elle leur accorda une charte solennelle qui établissait une commune dans leur ville ; elle spécifiait que cette concession avait pour but de faciliter aux habitants les moyens de défendre ses droits aussi bien que les leurs, qu'ils engageaient leur foi envers elle et envers ses successeurs, tant pour le maintien de ses droits que de ceux de l'Église. Elle confirma en même temps tous les libres usages en vigueur dans la ville et reconnus tant par ses prédécesseurs que par elle-môme. Ce fut sans nul doute le sénéchal, Pierre Berlin, le voisin et l'ami des Rochelais, qui présenta à la reine la dépu talion composée de David de Puilboreau, de

ment on trouve aussi une charte (orin^., no 12), par laquelle Aliénor enjoignait aa prévôt de Poitiers de veiller à ce que Tabbaye fût remise en possession d'une aumôncrie que lui avait ravie (iuillauine BjIIou et que celui-ci avait été condamné à lui restituer en vertu de juii^enienis de la cour du roi, des bour^-eois et des clerc? de la ville. Celle dernière indication nous parait attester que cet acte est antérieur à rétablissement de la commune de l*oitiers, autrement il porterait que la sentence émane non des bourgeois, mais bleu de la commune ou du maire. (i) Arch. de la Vienne, orig^., Sainte-Croix, n® 5.

34o LES COMTES DE POITOU

Guillaume Téaud, de Pierre et Philippe de Paye, de Guillaume Salomon, d'Amaury de Caours, de Sanche de Beaulieu et de Pascaud de la Kochelle. A la délivrance de la charte assistèrent, en outre, Raymond de Rex, Isembert, matlre des écoles de Saintes, Pierre deVouvant, Eudes, abbé d'Angles, et autres (1).

En favorisant uniquement la Rochelle, Aliénor risquait de mécontenter les autres villes de ses états qui avaient tout autant droit que celle-ci à posséder les privilèges dont elle allait jouir et qui ne s'étaient point départies^de leur fidélité à son égard. Evidemment, quelques-uns de ses conseillers le lui firent sentir ; elle comprit leurs raisons et la concession de la charte de la Rochelle devint le point do départ d'actes de même nature qui marquèrent les diverses étapes de son voyage.

La première ville qui devait profiter de ces bonnes dispositions ne pouvait être autre que Poitiers, la capitale du duché. Cette cité, pourvue de ccrlains privilèges par les comtes de Poitou et particulièrement par le père et Taïeul d'Aliénor, se les était vus retirer lorsqu'elle avait tenté de se constituer en commune, en 1137; depuis ce jour, elle avait été gouvernée, au nom des rois de France et d'Angleterre, par un prévôt. Elle était par suite rentrée dans la règle commune et ses habitants se trouvaient privés de certainsdroits civils dont la Rochelle etOléron avaient été postérieurement gratifiés. La reine décida que Poitiers serait mis sur le pied de ces localités privilégiées et elle lui concéda d'abord une première charte, par laquelle elle déclarait qu'elle restituait à ses fidèles habitants les libertés et les droits dont ils avaient joui du temps de son père, de son aïeul, et d'autres ses prédécesseurs, à savoir qu'ils pourraient marier librement leurs lilles, que toute femme libre aurait la faculté de prendre Tépoux qui lui conviendrait, en quelque lieu que ce fût^ soit dans la ville de Poitiers, soit en dehors ; qu'ils auraient le droit de tester librement en plaçant leurs dispositions dernières sous

( I ) Arccre, ///s/, de la Rochelle, II, p. 6Go, preuves.Le mot de commune jurée ii*était )>ns einplayc daiis la charte de Henri II, on ne le trouve que dans celle d'Alîêoor, et, (1 autre part, comme c*est seulement après la concession delà reine que roo rencontre le nom (fun maire de la l\ochelle, il est à croire que la commune dllenrt II amit pour (lief le prcv«')t royal. A ce propos, nous nous éloignons de lopinion que Glrj a émis(> dauH ses Ktnhlissementsde Rtmen ; il eu sera pareillement pour quelques aatret points de détail, sur lespiels nous n*insisterons que lorsqu'ils présentêrODt un réri* table intérêt historique.

AUÉNOR 341

la protection du seigneur de leur ville; que toute personne sérail admiseàdonner caution pour quelque délit qu*elle aurait pu commettre dans rintérieur de la cité et ne pourrait être mise en prison que pour les cas de meurtre, de trahison ou de vol; enfin, pour attirer les étrangers dans la ville, la charte stipulait que ceux qui viendraient y fixer leur demeure jouiraient des mêmes privilèges que les autres habitants (1).

Ayant, par cet acte, délivré les citoyens de Poitiers de ces droits abusifs, de ces mauvaises coutumes qui se rattachaient étroitement aux liens du servage, Aliénor accorda ensuite à ces hommes libres la faculté de pouvoir défendre leur liberté en se constituant en commune jurée, telle à peu près que celle qu'elle venait d'établir à la Rochelle. Ce qui semble bien indiquer que cette dernière concession est toute spontanée et qu'elle est une conséquence de la précédente, c'est qu'en ce jour elle n'avait pas auprès d'elle de Poitevins qui auraient pu venir la solliciter; on ne voit parmi les témoins de la charte de Poitiers que les personnages qui venaient d'assister à la délivrance de celle de la Rochelle : le sénéchal Pierre Bertin, les chevaliers de la reine, Laon Ogier et Châlon de Rochefort, les abbés de Saint-Maixent et de Saint-Cyprien, et les Rochelais qui n'étaient pas encore partis porter la bonne nouvelle à leurs concitoyens (2).

Pendant son séjour à Niort, Aliénor reçut la visite de sa fille Jeanne, l'ancienne reine de Sicile, qui avait épousé, au mois d'octobre 1196, Raimond VI, comte de Toulouse, et qui, trahie parles siens dans une campagne qu'elle avait entreprise pour soutenir les droits de son mari^ était venue demander secours à Richard, mais elle n'était arrivée qu'après la mort de son frère. Jeanne accompagna sa mère dans son voyage ou à tout le moins jusqu'à la Rochelle (3).

C'est vers cette ville qu'Aliénor se dirigea en quittant Niort, mais en route elle s'arrêta à Andilly et prit son logement chez son fidèle Pierre Berlin. Là elle trouva des jurés de l'Ile d'Oléron,

(i) Arch. comm.de Poitiers, orig., A. i; Giry, Eiablûsementt de Hoaen, U, p. i43.

(2) Arcb. comm. de Poitiers, copie de 1298, A. i3; Giry, Eiabli$$emenlt de Roaen^ II, p. i45.

(3) Mêlais, Cartat. saint, de la Trinité de Vendôme^ p. iiy.

34 a LES COMTES DE POITOU

conduits par Ilumberl de Fors, qui venaient demander leur paridu gâteau qui se distribuait. La reine recommença en leur faveur ce qu'elle venait de faire pour les bourgeois de Poitiers ; elle coafirma et renouvela toutes les dispositions de la charte de franchise qu'ils avaient obtenue du comte Othon, et déclara qu'elle abolissait à tout jamais les mauvaises coutumes qui avaient pu èlre établies dans Tlle à partir Ju jour de son mariage avec le roi Henri d'Angleterre.

A la suite de cette concession d'Othon, les habitants d'Oléron semblent avoir constitué une organisation communale à laquelle manquait toutefois la sanction de l'autorité supérieure. Aliénor la lui donna et assura aux jurés de l'île, par une seconde charte, la perpétuité de leur commune jurée, faveur qu'elle accompagna de privilèges identiques à ceux qu'elle venait d'accorder aux communes de la Rochelle et de Poitiers,

L'éveque Henri de Saintes se trouva à Andilly el fut, avec les gens de l'entourage ordinaire de la reine, témoin de ses nouvelles libéralités; du reste, comme elle était entrée sur le territoire de son diocèse, il était naturel qu'il vînt se joindre à son escorte (1).

Enfin Aliénor arriva à La Hochelle. H ne nous est resté aucun

(i) Rymer, Fœdera^ I, p. m ; Arcère, l/ist, de la Rochelle^ preuves, II, pp. 639 et G4o. C'est au contenu de ces deux actes que se bornèrent les faveurs accordées par Alicnor à l'ile d'Oicron. Pour notre part, nous n'hésitoos pas à déclarer qu'elle n'a eu aucune participation dans la rédaction, voire même dans la compilation des Rôles d'Oléron, le célèbre code maritime du Moyen-Age, dont presque tous les histori(*ns lui font bonneur. L'opinion commune en France, comme le dit M. Pardt*ssos (Collection de lois maritimes^ I, p. 283), en place la composition au temps où Aliénor était encore reine de France, c'est-à-dire avant ii53; cet auteur combat cette attribution, mais il ne se prononce pas sur l'époque où s'est fait ce recueil (p. 3o8). Quant à M. de la Fontanelle de Vaudoré, qui a spécialement étudié celte question (Lois et nsdijes ninritimes de l'Aquitaine du Nord^p. iSy), tout en attribuant les RfUesà Aliénor, il lesdate seulement du régne de Jean Sans-Terre,alors que ce prince avait reconnu à sa mère toute autorité en Poitou (i 199-1204). Cette spécification ne repose sur aucun fondement sérieux ; non seulement il n*est fait aucune allusion aux Rf)les d'Oléron dans les textes du xii« siôcle, mais ils restent tout aussi inconnus an xiii'^ siècle; c'est seulement à partir du xiv«» siècle qu'il est fréquemment fait appel à leur jurisprudence. Au lieu d'être une œuvre personnelle, codifiée eo vertu de mande* ments royaux, les Rôles ne nous paraissent être qu'un recueil de sentences rendnee par la cour du maire d'Oléron lorsque quelque débat touchant les choses maritimea était porté devant elle. C'est ce qui nous paraît devoir être déduit de la formule qni suit chacun des articles de ce code et qui, plus ou moins variée, se résume en celle* ci : « Et tel eut lejujement en cest cas ». Un de ces articles, le vio^j^-sizièroe dent certains manuscrits, se termine ainsi : « Cest le jugement donné tetmoingn le 9eei de u l'is/e df L'^'iiu vstnhli ani.r contrat e de la dicte isle le Jour da mardi proekaim < après 1(1 f'esle saint André npostre^ fan de f/râce mil deux cène iili*' êi êeix

ALlEiNOR 343

témoignage de Taccueil enlhousiasle qu'elle dût y recevoir de la part des liabiluiils, et sa présence en celte ville n'est connue que par ses générosités. Elle y séjourna toutefois et probablement assista à l'élection du premier maire de la ville, qui fut Guillaume de Monlmirail (1), sans doute un parent de ce Robert, qui avait été sénéchal de Poitou en 1 185. Il est au reste à remarquer que les communes nouvellement établies choisirent leurs premiers maires parmi les personnes les plus notables de leur cilé et à Poitiers, entre autres, où TélecTtion du maire dut se faire en même temps qu'à la Rochelle, le choixdes bourgeois se porta sur Savary, maître de la monnaie de celte ville el seigneur de la Tour-Savary (2).

Aliénor avait dans son entourage un défenseur attitré des intérêts de Fontevrault, son chapelain Roger; celui-ci profila du séjour de la reine à la Rochelle pour lui faire accroître les faveurs dont elle avait déjà gratifié son monastère. Elle avait à se louer d'un habitant de la ville, nommé Pierre Foucher; suivant un usage assez fréquent à celle époque (3), elle affranchit ce particulier et ses héritiers, de toutes tailles, quêles et exactions, de Toslet de la chevauchée et autres coutumes, el, quand par cet acte il fut devenu absolument quille de toutes les charges dont il pou* vait être tenu envers le comte de Poitou, elle le donna à Tabbaye de Fontevrault (4).

La comtesse de Toulouse était encore auprès de sa mère quand

« ans 9. Cette date, qui répond au 3 décembre 1286, dans laquelle M. de la Footenelle (p. 1 14) ne voit que celle de la délivrance d'une copie des rôles, nous parait être au contraire celle du uJG^enient]qui forme l'objet de ce vin<^t-si\ièine article et qui, pour plus d'authenticité, fui cnreicistré en la'courdu scel aux contrats. Dans le manuscrit du temps qui est en nolre'possession et qui a pour titre : Ensuist le roile DaU' leron qui est pour la mer^ les nMes s'arrêtent à cet article vinçl-six, car ce qui suit porte ce nouveau titre : Ce sont lt»s n'^hlesses et cousttimes ntix comptes de Bretaigne, Dans le Grant ronttier et pilotaf/e de la mer de Garcie Ferrande, ce second recueil se trouve, comme dans noire manuscrit, placé à la suite des Hôles d'Oléron, mais le vini^t-sixième article, daté de 1286, est suivi de plusieurs autres qui sont évidemment des adjonctions à la codification primitive. (i) Marchei^-ay. Notices et pièces hist.^ p. 204.

(2) Arch. de la Vienne, G. 4^8, acte de l'an 1200.

(3) Voy. Arch, hist. du Poitou, l, p. 79, Dons d'hommes au xui* siècle en Bas- Poitou, par de La Boiitelière.

(4) Marche^ay^ Notices et pièces hist., p. 2o3; Teulet, Layettes dn Trénor des chartes^ 1, p. 2u8. Ce personnasj^e, évidemment un riche bourtç-eois, se rendit à Fontevrault, où en présence de la reine Aliénor, il Ht d'importantes donations au monastère ; il eu déposa le liire sur le urarul autel de rêiflise abbatiiile el le confirma plus tard par sou testamcut (Aich. de Maiuc-eî-Loiie, Fintevrault, titres anciens, 0^19).

celie-c! reçut les doléances du prieur delà maison de Puyravault, dépendance de la Trinité de Vendôme. Elle-même et Richard avaient autrefois concédé à Guillaume Maingot le domaine de Surgèr es, dont il portait le nom, en vertu de quoi il prétendait à certains droits sur les terres des prieurs. La reine déclara que lorsqu'elle fit ce don elle n'avait nullement entendu y comprendre que'que charge que ce fût imposable sur le prieuré, lequel continuerait à jouir d'une pleine et entière liberté (1). A cet acte, ainsi qu'aux précédents, on constate la présence de Sanche de IJeaulieu, de David de Puilboreau, de Bernard de Ruffec, d'Isembert, le maître des écoles de Saintes, et autres.

De la Rochelle, Aliénor se dirigea sur Saint-Jean-d'Angély, évidemment pour faire un pèlerinage au chef du Précurseur. Dans cette ville elle trouva le comte d'Eu et Hugues le Brun, qui venaient se joindre à son cortège. Pendant son séjour à la Rochelle, elle avait reçu des chevaliers du Temple d'importantes demandes, qui avaient évidemment pour but de contrebalancer les concessions qu'elle avait faites aux bourgeois de la ville et qui auraient permis à ceux-ci d'élever autorité contre autorité. Mais le temps lui manqua pour examiner celte requête et c'est seulement à Saint-Jean-d'Angély qu'elle délivra la charte qui devait ample* ment y satisfaire. Elle déclara que désormais les hommes des Templiers seraient affranchis de toute obligation d'ost^ de chevauchée, de bians et de gardes, et, en outre, que les maisons possédées par ces hommes seraient à l'avenir quittes de tous cens et de toutes les coutumes qu'elle pourrait posséder sur elles. Elle confirmait aussi tous les dons de maisons ou places que ces chevaliers avaient pu recevoir en don dans la ville de la Rochelle, celui de 100 sous de rente annuelle que leur avait fait Eble de Mauléon en perpétuelle aumône, et enfin elle leur donnait la chaussée du Perrot, avec les moulins qu'ils pourraient édifier sur chacun de ses côtés, jusqu'à la limite de la terre des Frères de THApilal (2).

(i) Métais, Cartfil, saint, de la Trinité de Vendôme^ pp. 117, 118 et la». Malgré la charte d'Aliénor, Maing^ot, qui était un des plus zélés partisans dea roia anglaia, n'abuDdoona la poursuite des droits auxquels il prétendail sur Pujravault qu'an temps de Henri III, roi d'Angleterre, en 12 17, et noa avant 1189, comma ^a imprime rabbé Métais, p. 116.

(s) Arch. hiit, de la Saintonge, I, p. 3o. V07. Musset, La Roehdlê M êe$ paris.

Pendant qu'elle résidait à Saint-Jean, la reine fit aussi délivrer aux religieux de Sainl-Eutrope de Saintes, qui étaient venus en suppliants auprès d'elle, une charte par laquelle elle reconnaissait tous les droits de franchise que son père et son aïeul, les précédents ducs d'Aquitaine, avaient autrefois concédés au Puy-Saint- Eulrope, droits dont ils avaient été dépouillés par Richard, ce qui les avait laissés sans défense contre les entreprises et les vexations des agents du comte (1).

C'est au mois de juin qu'Aliéner se trouvait à Saint-Jean; c'est aussi pendant ce même mois qu'elle résida à Saintes. Là, en présence et du consentement de l'évèque et du chapitre cathédral dont elle réserva tous les droits, elle confirma les anciens privilèges dont jouissait la cité de Saintes et lui accorda de posséder une commune organisée sur le mode de celle de la Rochelle (2).

Le 1 «''juillet, la reine était à Bordeaux. Pierre Bertin l'avait abandonnée et était resté dans son gouvernement du Poitou; il avait étéremplacéauprèsd'Aliénor par Raymond Bernard deRouzinan, sénéchal de Gascogne (3). L'évèque de Saintes avait continué à faire partie de son cortège, mais celui-ci s'était grossi de l'archevêque et du doyen de la cathédrale de Bordeaux, de l'évèque de Lectoure,de Gaston, comte de Bigorre, et d'un grand nombre de seigneurs de Gascogne. En leur présence, la reine confirma tous les privilèges accordés à la Sauve par les rois Henri et Richard, et porta à quinze jours la durée de la foire établie par Othon lors de la fêle de l'élévation de saint Gérard (4).

Aliénor ne pouvait se montrer, à l'égard des citoyens de Bordeaux, moins généreuse qu'elle ne l'avait été pour ceux des autres villes de son duché; elle leur accorda toutes les franchises et les libres coutumes dont elle avait doté Poitiers et autres cités, mais elle ne fut pas au delà. Elle ne les autorisa pas à constituer dans leur ville une commune jurée, non point sans doute que son intention y eût été contraire, mais elle dut céder aux réclamations

(i) Arch. hist. de la Sainionge, II, p. 270.

(2) Teulet, Layettes du Trésor des chartes, I, p. ao8.

(3) Ce personnage était en fonctions le 3i mars 1199 (Bnitails, Cariai, de Saint* Searin, p. 128).

(4) Ci rot de la Ville, Hist, de ta Grande»Sauve^ II, p. i4t*

que ne purent manquer de lui faire l'archevêque et les chapitres qui jouissaient dans celle cil6 d'une grande aulorité. Elle ne fut donc pas plus loin dans celle voie de liberté où elle était si largement entrée^ mais les bourgeois de Bordeaux lui ayant demandé comme compensation de posséder une maison de change ou monnaie dans leur ville, elle leur concéda volontiers ce privilège (1).

Enfin, le 4 juillet, se trouvant à Soulac, elle confirma tous les droits et tous les privilèges de Tabbaye de Sainte-Croix de Bordeaux (2).

Soulac est la dernière étape connue du voyage entrepris par Aliénor dans son duché d'Aquitaine, voyage où elle avait eu pour but, comme elle le disait, de veiller sur les besoins de son peuple et de s'occuper du bien de la patrie. La fatigue de cette course de deux mois rendit-elle la reine malade, ce que son grand âge permet de supposer, ou reçut-elle des nouvelles qui la décidèrent à revenir sur ses pas, on l'ignore? Toujours est-il que le 30 juillet

(i) Rotuli chart,^ p. 4 ^* Cies actes ne sont connus que par les coofirmatîoos d« Jean Sans-Terre. On ne saurait dire quelles sont les monnaies qui auraient pu être frappées par les bourc^eois de Bordeaux en verfu de la concession d'Aliéoor. Peutêtre se sont-ils contentés d'utiliser, pour cette émission, de vieux coins reconnus pour appartenir à la duchesse d'Aquitaine Ces pièces, denier et obole, dont on coooalt au moins deux variétés de frappe, portent d'un côté deux croisettes, placées sur la même li(ç^ne horizontale, ayant au-dessus Toniép^a et au-dessous l'alpha, le tout entouré par la léfii'ende circulaire DVCISIT. Au revers le champ est occupé par une croix avec la légende circulaire AGVITANIE. (Pucy d'Avenl, Monnaies féodales ^ II» p. 78, no* 2741 à 2743, et pi. Lix, noi 1 1, 12 et 1 3). On a beaucoup hésité à attribuer ces monnaies à Aliénor, mais il nous paraît que cette identiKcation ne saurait être contestée. Il est à remarquer que si les comtes de Poitou ont conservé jusqu'à Richard le type immobilisé de Charles^e-Simple, ils ont agi autrement en Aquîiaioa« où l'on possède des pièces émises en qualité de ducs par les Guillaume, par Euden, pur Guy-Geoffroy, par Louis \\\, par Henri II et ()ar Richard. Les pièces d^Aliënor ont tout à fait l'aspect de celles de Gahors, quant à la décoration du champ, à Texception toutefois de ce qu'au-dessus des croisettes la croix crossée des Caoarsins est remplacée par Tq, lettre qui avec l'A se trouve sur les pièces de Heori et de Richard en Aquitaine. Quant au mot DVCISIT, il nous parait être une corruption orthos^raphique de celui de DVCISIA, dont la dernière lettre a pu dereoir facilement un T, par suite de la faute du i^raveur du coin. Nous ne doutons pas qu'il ait voulu mettre « Ducisia ». et non « Ducissa », ce dernier mot étant de création récente et probablement iii^noré du monnayer. Cette détermination aurait pour conséquence de placer la fabrication de ces pièces anonymes, en ii37, auasildl la mort de Guillaume VIII, alors qu'on ne savait quel nom ou même quelle qualité prendrait la tille du défunt. Si Texpression « Comitissa » remonte haut dans la basse latinité, on ne trouve pas celle de c Ducissa » avant le xii* siècle, et même il nous semble (|u'elle a dû être créée pour Aliénor. Du Cançe, dans son Glossaire, le cîle d'après un acte publié par Rymer, Ftrdera^ V,p. 616. col.i« portant la date de i348, quant à .nous, nous l'avons relevé pour la première fois dans une charte de l'abbaje de N(»tre-I)«n»e de Saintes, de l'année iil\i{(MrtuLdc Sotrt- Dame de Saintes, p. 36).

(2) (Jatlia Christ., Il, cul. 820.

AUENOK 347

elle se trouvait auprès de son fils Jean Sans-Terre à Rouen (1).

Depuis leur séparation, les événements avaient marché. La mission de Tarchevèque de Cantorbéry et de Guillaume Le Maréchal en Angleterre avait réussi. Chez les grands seigneurs anglais il n*y avait pas eu d'hésitation dans leur choix entre un prince qui avait passé une partie de son existence au milieu d'eux, qui lors de ses manœuvres contre Richard s'était créé de nombreux partisans, et le jeune duc de Bretagne qu'ils ne connaissaient pas. Jean passa donc la mer en toute confiance, et le 27 mai, jour de l'Ascension, il fut couronné roi d'Angleterre à Londres dans l'église de Saint-Pierre de Westminster (2).

Sûr de la fidélité de son royaume, garantie par le serment des grands et du peuple, Jean, désormais roi d'Angleterre et duc de Normandie, se hâta de retourner sur le continent oîi il avait fort à faire. Philippe-Auguste, aussitôt après la mort de Richard, s'était empressé d'envahir le comté d'Ëvreux, Constance et Arthur avaient pris possession de l'Anjou, du Maine et de la Touraine, et Aliénor, dans son duché d'Aquitaine, ne s'était pas prononcée franchement en sa faveur. Dans aucun des nombreux actes émanés d'elle pendant le mois de mai, elle n'avait prononcé le nom de son fils, et c'est à raison de sa qualité personnellCi tant de reine que de duchesse, qu'elle avait toujours agi.

Dès le lendemain de son couronnement, Jean Sans-Terre s'étai^ paré des titres que portait Richard et il se qualifiait comme lui do roi d'Angleterre, de seigneur d'Irlande, de duc de Normandie et d'Aquitaine, et de comte d'Anjou (3). Toutefois, comme en ce moment, il ne régnait véritablement que sur l'Angleterre et la Normandie, il s'agissait pour lui de devenir maître des autres possessions continentales de son frère.

(1) Rotuli chart,j p. lo 6.O0 ne peut b*empécher de faire remarquer que, pas plus qu*Othon ne Favait fail précède m ment, Aliénor ne pénétra dans la GMSCOjij^ne proprement dite. Faut-il en attribuer la cause à ce fait que ce pays faisait partie du douaire de Bérengére et que c*est à cette princesse qu'appartenait d'y exercer les droits souverains?

(2) Rec, des hist. de France, XVII, p. 597, R, de Hoveden.

(3) Rotuli chirt., l, p. 3i. Cette for.nule se trouve en tète d*une leUre que Jean Sans-Terre adressa le i4 janvier 1 199 au pape Innocent 111 à l'occasion de ses dilti» cultes avec Ilamelin^évèque du Mans, et dans laquelle il inTormait le pape qu'il avait envoyé par devers lui son clerc P . Barrell, avec pleins pouvoirs pour traiter cette affaire.

Celait le domaine héréditaire des Piantagenets qu'il lui était le plus difficile de recouvrer. Après que, par un rapide coup de main, Constance se fut emparée d'Angers, elle vit accourir près d'elle les principaux seigneurs de l'Anjou, de la Touraine et du Maine, qui venaient prêter serment à Arthur, comme à leur seigneur légitime. L'usage angevin pour l'hérédité des fiefs était qu'en cas de vacance dans la succession des comtes par défaut d'héritier direct le frère aîné du précédent comte lui succédait dans la possession du patrimoine familial ou, à son défaut, son fils atné par représentation. Tel était le cas d'Arthur : fils de Geoffroy de Bretagne, le frère cadet de Richard, il se trouvait évincer Jean, le dernier des cinq frères, enfants d'Henri II et

d'Aliénor(l).

La couronne d'Angleterre n'était donc pas en jeu, mais seulement les trois comtés angevins dont Arthur s'empressa de prendre possession ; il commença par se rendre au Mans, où il fui très bien accueilli par les habitants, et, pour affirmer la légalité de ses droits, il fit, dans celle ville, hommage pour ses trois comtés à Philippe-Auguste, qui était venu le trouver (2).

11 se rendit ensuite à Tours oti, selon l'usage, il fut reçu solennellement chanoine de Saint-Martin. Ce voyage fut sur le point de lui être fatal. A imery, vicomte de Thouars, Hugues le Brun, comte de la Marche, Geoffroy de Lusignan et plusieurs autres barons poitevins, qu'Aliénor avait évidemment gagnés à la cause de Jean, firent une chevauchée rapide dans le but de s'emparer de sa personne. Le dimanche avant l'Ascension, 23 mai, ils se présentèrent devant Tours, mais cette ville, comme Limoges et bien d'autres, était un composé d'agglomérations distinctes, dont deux étaient ceintes de murailles, la Cité, où se trouvait la cathédrale, et Châteauneuf, avec la collégiale de Saint-Martin. Arthur eut le temps de se réfugier dans la Cité, que les Poitevins ne purent enlever ; ils durent se contenter de piller la ville ouverte et d'emmener des bourgeois pour leur faire payer rançon. Philippe-Auguste, qui guerroyait non loin de là, averti du danger que courait le jeune prince, envoya en toute hâte à son secours GuiU

(i) lïec, des hiit. de France, XVII, p, 596, R. de Hovedeo. (2} Salmon, Chron. de Touraine ^ p. i45.

ALIËNOR 349

laume des Barres, Tancien adversaire de Richard; celui-ci arriva le 24, mais les Poilevins, voyant leur coup manqué, s'étaient hâtés de déguerpir, et ils ne purent être rejoints par le capitaine français (1).

Arthur retourna au Mans, dont Tévêque et les habitants lui étaient tout dévoués, et y passa une partie du mois de juin. En se rendant dans celte ville, il fut remercier Philippe-Auguste de son intervention et le roi, qui se trouvait alors à Montlandon, confirma les dons qu'Arthur avait faits à deux de ses principaux partisans, Juhel de Mayenne et Guillaume des Roches ; ce dernier, qui avait beaucoup contribué à la prise d'Angers, avait reçu en cadeau du jeune prince la sénéchaussée d'Anjou et du Maine (2).

Le dimanche 20 juin, Jean Sans-Terre aborda à Dieppe et envoya immédiatement auprès de Philippe-Auguste des députés qui s'entendirent avec lui pour proroger jusqu'à l'Assomption la trêve conclue avec Richard, laquelle devait expirer à la Saint-Jean. Aussitôt son arrivée en Normandie, il vit venir à lui les ambitieux de toutes sortes, désireux d'obtenir une part des faveurs que, nouveau roi, il ne pouvait manquer de distribuer. Parmi eux on rencontre deux Poitevins, Raoul de Mauléon et Geoffroy de la Celle. Soit que Pierre Berlin fût arrivé au terme de son mandat, soit pour tout autre motif, ils venaient l'un et l'autre solliciter sa succession. Ce fut Mauléon qui l'emporta, mais en même temps Jean donna à l'un et à l'autre une mission de confiance. Le 30 juin, étant à Carentan, il leur confla une lettre de créance, qu'ils étaient chargés de remettre, lorsqu'ils les rencontreraient, aux chefs delà mission que son beau-frère, le roi de Castille, envoyait vers lui; dans cette lettre, il faisait savoir aux députés espagnols qu'ils pouvaient ajouter une foi absolue à ce qui leur serait dit par les deux Poitevins, qui partaient assistés de P. Barrel, son clerc privé, ou même seulement par deux d'entre eux (3).

Cette présence, auprès de Jean Sans-Terre, de deux personna-

(i) SaliiMMi, Chron. de Touraine, p. i45.

(j, l.c»»|». Dclisie, (Jtif. df's actes de /*hili/)p€'Aiif/u8te, n»» 56i et 56a.

(3) Usiner, Fœdera^ 1, p. ii3.

35o LES COMTES DE POITOU

ges notables du Poitou est significative. En agissant ainsi, ils ne faisaient, selon toute vraisemblance, que suivre rimpulsion qui leur avait été donnée par Aliénor. Toutefois, bien que la reine désirât voir le triomphe de son fils, elle crut bon de prendre certaines précautions à son égard et, en particulier, de lui faire reconnaître son autorité en Aquitaine. Jusqu'à ce jour elle s'était tenue publiquement dans une certaine réserve, car il ne tenait qu'à elle de détacher complètement son duché de la couronne d'Angleterre et de rentrer dans la vassalité directe du roi de France; or, avant de reconnaître sa sujétion envers son fil», elle posa ses conditions.

Son négociateur semble avoir été l'abbé du Pin, Milon, le chapelain de Richard. Le 14 juillet, Jean, étant à Séez, confirma la donation que son frère Richard avait faite à l'abbaye du Pin de l'église de Saham, avec toutes ses dépendances, dont l'acte lui fut mis sous les yeux. Par qui? on ne le dit pas, mais, selon toute probabilité, c'est par l'abbé Milon qui, en toute juslice,commençait par tirer parti pour lui-même du rôle qu'il était appelé à jouer (1).

Le même jour, Jean concéda aux bourgeois de Saint-Jeand'Angély le droit d'avoir une commune, avec toutes les franchises ot les libres coutumes qui pouvaient y compéter(2). Dans cet acte, quia tout le caractère d'une confirmation, il n'est pas tonterois question d'une concession primitive, qui ne pourrait être due qa*à Aliénor. La reine, nous l'avons vu, avait pourtant séjourné à Saint- Jean, et sa largesse était telle qu'il ne lui en aurait pas beaucoup coûté de favoriser les bourgeois de cette ville, ainsi qu'elle venait de le faire pour ceux des localités qu'elle avait traversées. Mais sa bonne volonté diU être entravée par quelque opposition venant des religieux de Tabbaye qui jouissaient de droits considérables dans la ville, et qui pouvaient redouter la présence d'une commune, puissance rivale à leurs côtés. La charte de Jean Sans-Terre indiquerait que les parties s'étaient mises d'accord el qu'elle était Texéculion de promesses faites par la reine ou d'engagements pris par elle.

(i) Rotuli chart.y p. i^;.

(2) Rolnli char!., p. \b.

ALIENOR 35i

Le surlendemain, 16 juillet, le roi gratifia les Templiers (Viine charte, datée aussi de Séez, par laquelle il leur accordait les privilèges les plus étendus, les exemptant de toutes charges dans Tétendue de son royaume (I).

Le 17, il était au Vaudreuil; ce jour-là il confirmasuccessivement deux chartes de sa mère Aliéner en faveur des citoyens de Bordeaux; l'une qui leur accordait les franchises dont elle avait doté les autres villes de son duché, Tautre qui les maintenait dans le droit de posséder une monnaie dans leur cité (2).

Nous ne connaissons pas le nom du représentant des intérêts de de Saint-Jean, mais celui de Bordeaux se laisse deviner. C'est un marchand de celte ville, nommé Elie Beger, à qui Jean accorda le même jour la faveur de pouvoir circuler avec ses marchandises dans tout son royaume, sans avoir à payer aucun droit, excepté en Poitou. Toutefois il pouvait amener dans ce pays, une fois par an, un navire de cent tonneaux chargé de vin, exempt de toute coutume; il lui concédait aussi un emplacement dans la ville de Bordeaux, auprès de celui que le roi Richard avait jadis concédé à Roux Beger et à son frère Raymond, à la seule charge d'avoir à payer une paire d'éperons dorés pour service de rachat féodal, quand il y aurait lieu (3). C'est h ces seules faveurs que s^arrêta en ce moment la libéralité du roi Jean envers Bordeaux; l'opposition contre rétablissement d'une commune ne s'était pas assoupie chez les intéressés, et le roi ne passa pas outre.

Nous ne saurions dire quels sont les services que Raymond^ vicomte de Tarlas, fit rémunérer par le don que^ le 25 juillet, Jean étant encore au Vaudreuil, lui fit du pont de S>aint-Pantaléon^ mais on sent encore l'action d'Aliéner dans la présentation que les gens d'Oléron firent au roi de la charte de franchise et de liberté qu^elle leur avait accordée; il la confirma comme il avait précédemment fait pour tous les actes de la reine (4).

Le 29, Jean était à Verneuil, et le 30, il arriva à Rouen, où il retrouva sa mère, qui avait été devancée par les gens pressés de

(i) Rotnli chari., p, i b.

(2) liolnU chari, ^ p. 4 ^•

(3) Rotnli chart,^ [t, [\b,

(4) Rotnli chart.y p. 5 6.

35a LES COMTES DE POITOU

profiler de ses bonnes disposilions (t). Parmi les compagnons de la reine, on relève les noms d'Hélie, archevêque de Bordeaux, de Raoul d'Exoudun^ comte d'Eu, de Geoffroy de Lusignan, de Jouberl de la Guerche, de Guillaume Maingot, de Raoul et de Guillaume de Mauléon, d'Humbert de Fors et de Geoffroy delà Celle. On y voyait aussi le vicomte de Thouars, qui ne voulait pas perdre le bénéfice de son coup de main manqué. En présence des grands seigneurs anglais qui faisaient escorte au roi Jean et des Poitevins de tout rang arrivés avec Aliénor, il se reconnut rhomme lige du roi, pourvu que celui-ci exécutât les conventions arrêtées entre eux et que le point de départ de celles-ci remontât à quinze jours avant la Saint-Jean; il était dit en outre: que ce qui avait été fait durant cet espace de temps par Fune des parties à Tencontre de l'autre ne lui serait pas imputé. Parmi les clauses non énoncées de cet accord se trouvait le don par Jean Sans-Terre au vicomte de Thouars de la charge de sénéchal dAnJou et de la garde du château de Chinon (2).

Ce fut donc à Rouen qu'eut lieu l'entrevue d'Aliénor et de son fils. Elle dut être très cordiale, mais en même temps elle conserva le caractère politique que lui donnaient les événements qui venaient de se passer. Bien qu'Arthur dominât sur la plus grande partie des trois comtés d'Anjou, du Maine et de Touraine, et qu'il eût derrière lui la Bretagne, cependant sa situation n'était pas tellement solide que Constance, mise en éveil par le guel-apens de Tours, n'ait cru devoir prendre certaines précautions. Le retour de Jean Sans-Terre en Normandie l'inquiétait, aussi, pour parera toute éventualité, crut-elle devoir confier son fils à Philippe- Auguste. Le roi de France, heureux de celte ouverture,s'empressa devenir à Tours prendre livraison du jeune prince. C'est le moment où Aliénor, après avoir suspendu son voyage dans le midi, se rendait en Normandie à la rencontre de Jean ; elle se reposait

(i) Le 3o juillet 1199, la reine assista à l'abandon, que fit le roi Jean à Pierre dei Roches, orieur de Loches, du droit de nommer aux prébendes de ce chapitre. Cet acte fut ccrtaiDemcnt pris à Tiostigation de Robert de Turneham, qui assista à sa dèli* vrance et qui faisait ainsi récompenser des services passés ou peut-être rémuoérer à Pavancc ceux que l'on attendait du prieur de Loches; quant à ce dernier, il était peotétre apparente avec Guillaume des Roches, que le roi désirait ramener à lui {Roimii charl,, p. 10 ù),

(2) Rotuli charl.f p. 3i bis.

à Fontevraull; Toccasion lui parut favorable pour faire savoir qu'elle était rentrée en possession de ses biens patrimoniaux, et elle s'en fut à Tours trouver Philippe-Auguste, à qui elle fit personnellement hommage du duché d'Aquitaine (1).

Cet acte lui donnait une grande force pour s'engager avec Jean. Celui-ci ne pouvait plus revendiquer le duché comme héritier de de Richard ; l'abandon que leur mère en avait fait à ce dernier, à qui elle ne l'avait jamais réclamé, prenait le caractère d'un acte viager, et à la suite delà reconnaissance par le roi de France de la reprise du duché par Aliénor, celle-ci se trouvait libre d'en disposer comme il lui conviendrait. Elle désirait bien favoriser Jean, mais d'un autre côté elle ne voulait pas, si celui-ci venait à succomber dans la lutte engagée avec Arthur, que ce dernier, ou plutôt sa mère, fût en droit de considérer le duché d'Aquitaine comme une partie de l'héritage de Richard, et c'est alors que, garantie d'un côté par l'hommage qu'elle avait fait au roi de France, elle conclut d'autre part un curieux traité avec son fils. Par un acte seulement signé d'un grand seigneur anglais, H. Bigot, sans doute le négociateur que son fils et elle avaient chargé de leurs intérêts, elle fît savoir à tous qu'elle avait donné à son très cher fils Jean, roi d* Angleterre, son héritier direct, tout le Poitou avec ses dépendances, soit qu'elle les possédât par droit héréditaire ou par acquisition; que Jean lui en avait fait aussitôt hommage et en conséquence la duchesse donnait ordre à toutes personnes de ses états, archevêques, évoques, comtes, barons, chevaliers et à tous les clercs, de rendre à leur tour hommage au dit Jean, vu qu'il était à la fois son héritier et leur seigneur, et de s'acquitter envers lui de toutes les fois et ser-^ vices qu'un homme lige pouvait devoir à son roi (2).

En retour Jean, par un autre acte, reconnaissait avoir entière^* ment abandonné à sa mère, sa vie durant ou pour tout le temps qu'il lui conviendrait, le Poitou avec ses dépendances, tel qu'elle le lui avait donné et qu'il était consigné dans la charte qu'elle en

(i) Rec. des hist, de France^ p.5o, Rigord. Comme Aliéoor était encore A Soulmc le 4 juillet, et que Philippe-Auguste arriva à Parb le a8 juiUet en compug^ie d'Arthur, on peut placer du i5 au 20 de ce mois l'entrevue de la duchesse d'Aquitaine et du roi de France.

(2) RotuUchart.^ p. Zob; Mém, de la Soc. des Anl, de rOaest^ i845, p. 198.

II ï3

avait fait faire ; il reconnaissait qu'il lui en avait fait homaiage et qu'à son tour il lui avait fait l'abandon de tout le droit seigneurial ou de propriété que ce don lui avait attribué, avec les fois, hommages et services qui pouvaient y appartenir. Enfin, non conlenl de cette concession par laquelle il reconnaissait sa mère comme dame et souveraine du Poitou, il voulait encore qu'elle fût dame de lui-même et de son royaume, c'est-à-dire qu'il la maintenait dans ses prérogatives de reine d'Angleterre ; Aliénor ne pouvait désirer rien de plus. Il fut toutefois convenu entte les parties, et c'est peut-être Jean qui fît insérer celte clause dans l'acte, que, de part et d'autre, ils s'interdisaient de faire en territoire aquitain aucun don ou aucune concession sans leur consentement réciproque, en exceptant toutefois de cette restriction les dispositions raisonnables que l'un ou l'autre pourraient prendre en vue du salut de leur âme (1).

En vertu de cet accord, Aliénor fit aussitôt reconnaître par son fils ceux de ses actes qui ne rentraient pas dans le cadre de celle dernière réserve, si bien que, pendant quelque temps, la chan* cellerie du roi d'Angleterre ne fut employée qu'à donner une nouvelle force aux actes de la reine par l'eiïet de rapprobalioa royale.

Tout porte à croire que le traité intervenu entre Jean Sans- Terre et sa mère fut conclu le 31 juillet, car c'est le lendemain, 1" août, que s'entassent les reconnaissances des faveurs accordées par Aliénor durant les trois mois qui avaient suivi la mort de Uichard. C'est d'abord Agathe, la vieille gouvernante de ses enfants, qui est confirmée dans la possession du manoir de Léoflon, dans le Devonshire (2), puis Henri de Bernaval, sénéchal de la reine pour ses domaines d'Angleterre, qui se voit assurer les 10 livres de rente assises à Butdeslune, qu'elle lui avait données (3).

(i) Roi al i char t,^ p. 3o a; Hymer, FœJera, l, p. ii3. Ea pUçaat ces actes, qui ne sout pas datés, après le voyage dWiicnor eu Aquitaine, nous nous sommes écarté» Corinne il nous arrivera encore quelquefois par la suite, de ratlachaot mémoire de M. Lecointre-Duponl, intitulé : Jean -Sans-Terre ou essai historique sur les deraières années de la domination des Plantageneis dans TOuest de la France {Mim.de la Soe. des Antiq . de V Ouest, i845, pp. 97-208).

(2' liotali chnrt , p. 8 a,

(3; Holuli chart., p. 8 a.

C'est ensuite cette famille de Fors, dévouée à Richard et à Aliénor, à qui Jean reconnaît les faveurs que lui avait accordées son frère, alors qu'il était comte de Poitou, à savoir la franchise de toute taille et de toute coutume pour les hommes d'Humbert de Fors et de Jean, son frère, dans leurs possessions de l'île d'Oléron (1).

Après avoir pourvu ses serviteurs, Aliénor se préoccupa des églises de son domaine, et fil présenter à son fils les chartes qu'elle avait concédées aux établissements qu'elle affectionnait le plus particulièrement en dehors de Fontevrault, à savoir Montierneuf et Notre-Dame de Saintes. Le roi confirma en bloc les deux abbayes dans la jouissance des biens qui leur avaient été donnés par ses ancêtres ou par sa mère, les maintint dans tous les droits qu'elles pouvaient posséder, et, en particulier, reconnut à Montierneuf l'absolue propriété de l'église de Saint-Nicolas de Poitiers (2).

Jean se rendit ensuite à Argentan, où il reçut l'hommage d'un chevalier tourangeau, Richard de Preuilly, qui s'était, dès le premier jour, prononcé pour lui en même temps que Robert de Turneham ; il lui constitua une rente dç 100 marcs d'argent ; le cadeau était considérable, mais l'acte du seigneur de Preuilly était des plus précieux pour Jean, dont il assurait la domination dans la partie de la Touraine sise au sud de la Loire, où les gardiens des forteresses de Loches et de Ghinon avaient aussi embrassé sa cause (3).

Puis il revint à Rouen, car il était temps de se préoccuper de la prolongation de la trêve avec Philippe-Auguste, laquelle devait expirer le 16 août. Là, il retrouva sa mère qui lui présenta un des sergents qu'elle avait attachés à son service, Geoffroy de Ghauvigny; celui-ci avait jadis reçu en don de Richard, du temps où il était comte de Poitou, la terre de Bran, près de Gharassé, et demandait que cet acte fût confirmé, ce que Jean ne Ql aucune difficulté d'accorder (4). Pareillement il reconnut le cadeau que

(i) Rotuli chari.f p. 8 a.

(2} Rotuli chart.y pp. 7 6, 8 a et S b»

[6) Rottili charf,, p. 9 ô»

(4) Rotuli char t, y p. 11 a.

sa mère avait fait à Savary le Jeune, fils ou frère de Pierre Savary , seigneur de la Tour, familier de la cour de Richard, de la maîtrise de la monnaie de Poitiers pour en jouir par lui et par ses héritiers en toute propriété J(l).

Du 16 au 18 août^ les deux rois, de France et d'Angleterre, se rencontrèrent entre Boutavant et le Goulet, mais ils ne purent tomber d'accord. Philippe, qui avait conféré la chevalerie à Arthur, s'était fait rendre hommage par lui non seulement pour la Bretagne, mais encore pour le Poitou, l'Anjou, le Maine, laTouraine et la Normandie. Le roi de France voulut bien reconnaître que si Jean venait lui apporter son hommage pour ce dernier duché, il l'en reconnaîtrait possesseur, mais il réclama pour Arthur^ devenu son pupille, tous les autres domaines des maisons d'Anjou et de Poitou ; comme bien on pense, les négociations entamées sur ce pied n'eurent aucune suite et les deux rois se séparèrent pour recommencer à se battre (2).

Jean se relira au château de la Roche des And élis, où il conclut avec le comte de Boulogne un traité d'alliance dans lequel figurèrent, comme témoins, Raoul comte d'Eu, Geoffroy de la Celle, Guillaume de TEtang, Robert de Turneham, Guillaume de Pressigny, Guillaume de Mauzé, Pierre Savary, et autres Poitevins qui n'avaient pas abandonné la cour (3). Le 20 août il était au Vaudreuil. Aliénor, qui l'avait accompagné avec son chapelain Roger, reçut en ce lieu la requête de son cousin André de Chauvigny, qui lui demandait de lui faire don de la seigneurie de Sainte-Sevère. La reine, qui aimait beaucoup André, y consentit volontiers, et, tout aussitôt, llélie de Sainte-Sévère, qui devait tenir quelque fief dans cette grande seigneurie, en rendit hommage au nouveau seigneur. Le jour même, Aliénor obtint de son fils qu'il ratifi&l l'abandon de Sainle-Sévère à André de Chauvigny, aux seules conditions de l'hommage et du service ordinaire de vassalité (4).

Le 23 août, le roi était rentré à Rouen; celte fois, c'est Geoffroy de la Celle qui obtient, pour rémunération de ses services,

(i) /ioltili chant. ^ p. ii a. Ce Pierre Savary était, ea nos, seigoeur de Colombiers, près Châtcllerault (D. Fonleneau, XVII, p. t\m^),

(2) liée, (les hist. de France j XVII, p. 598, R. de Iloveden.

(3) liotiili chant., p. 3o a.

(4) RotuU chant., p. 10 à; Teuiet, Layettes da Trésor des chartes, I, p. ao5.

une rente de 100 livres sterlings à percevoir surle trésor royal(l). L'intervention de la reine ne paraît pas ouvertement dans ce dernier acte, mais elle est formellement établie dans les suivants, qui furent aussi passés à Rouen, trois jours après le précédent. Aliénor avait à sa charge sa fille Jeanne, la comtesse de Toulouse, qui ne recevait pas de secours de son mari, fort empêtré dans de nombreuses difficultés avec ses vassaux. La comtesse avait d'abord cherché à résider à Fontevrault, mais les ressources lui manquaient, et la reine, s'entremettant encore, obtint de Jean qu'il constituât à sa sœur une rente annuelle de 100 marcs. Le même jour, 26 août, elle lui fil confirmer la donation qu'elle avait faite à Hugues de Jaunay, son sergent, en rémunération de ses bons services, des domaines de Tron et des Bruyères en partie, l'autre portion appartenant à Aimery Floceau, situés non loin du fief de Bran, dont elle avait récemment disposé; ces domaines valaient 60 sous de monnaie anp:evine de revenu et étaient chargés envers le comte de Poitou, pour tout service, de 6 deniers payables chaque année à la Toussaint (2).

C'est pendant son séjour à Rouen, que, le 25 août, Jean prit des délais avec des marchands de Plaisance en Italie, afin de s'acquitter envers eux de la somme de 2,125 marcs que Richard leur avait empruntée pour venir en aide à Olhon quand on offrit à ce prince la couronne d'Allemagne (3). Le 30 août, il est de retour à la Roche des Andelis, mais les solliciteurs l'y suivent; c'est un bourgeois de Moissac,Giraud deMora, qui obtient de lui le privilège de parcourir le royaume en toute franchise avec ses marchandises, puis Guillaume de l'Etang, qui se fait confirmer tous les dons qu'il a obtenus de Richard en Normandie (4).

Le lendemain, les bourgeois de Niort se présentèrent devant Jean au même lieu de la Roche et lui exposèrent que, leur ville étant du domaine royal, ils ne pouvaient jouir de moindres avantages que celles qui se trouvaient sur le même rang qu'elle. Les villes auxquelles ils faisaient allusion avaient reçu, tant de la reine

(i) Roiuli chart.y p. 1 1 a.

(2) Rotnli chart,, p. i3 a.

(3) Rynier, Fœdera, I, p. ii5; Rotuli chart., pp. 3i a et 96 6,

(4) Rotuli chart., p. 16 6.

Aliénor que de lui-même, le privilège si envié de posséder une commune, et, comme leur cité avait été dotée de libertés et de franchises par le roi Henri, par Richard, par Aliénor elle-même, il ne leur manquait plus que de pouvoir se constituer en commune. Le prince ne se fit pas prier et leur accorda ce privilège avec la jouissance de toutes les franchises et libertés qui étaient la conséquence de celte concession (1).

Le môme jour, 31 août, Jean, qui cherchait à s'attacher les Templiers, que leurs richesses rendaient déjà tout-puissants, leur confirma toutes les libéralilés qu'ils avaient reçues de ses prédécesseurs, et particulièrement celle que leur avait faite son père Henri Plantagonet, lequel leur avait accordé le droit de percevoir une coupe d'argent, du poids d'un marc, sur chaque ville, château ou domaine de Normandie, du Maine, de l'Anjou, de laTouraine, du Poitou et de la Gascogne, qui donnait au roi un revenu de cent livres ou plus (2), et enfin, sans doute à la sollicitation de samère,il renouvela en faveur de l'abbaye de Fontevrault toules les concessions faites en Angleterre aux religieuses par ses prédécesseur8(3).

Mais durant ce séjour en Normandie, le roi ne borna pas l'emploi de son temps à accorder des faveurs aux protégés de sa mère et aux siens, il méditait le moyen de mettre la main sur l'Anjou et le Maine, que Constance, au nom d'Arthur, continuait toujours à occuper. La comtesse avait accordé toute sa confiance à Guillaume des Roches, qui administrait ces pays en qualité d^ sénéchal, mais Guillaume était ambitieux et il se laissa tenter par les ouvertures que lui fit faire le roi d'Angleterre.

Jean sf> dirigea donc vers Sablé, la principale des possessions du sénéchal, passa le 16 septembre à Bourg-Ie-Roi, et le 18, se trouvant à Auvers-le-Hamon, il déclara qu'il se conformerait à tout ce que Guillaume des Roches et les loyaux chevaliers de l'entourage d'Arthur proposeraient pour amener une réconciliation entre lui et son neveu ; comme garantie de l'exécution des engagements qu'il pourrait être amené h prendre, il désignait plusieurs seigneurs qui seraient caution de sa parole (4).

(i) Rot II li char t. ^ p. i4 6.

(2) Rottdi chart.y p. iS 6.

(3) liotuli charf.f p. i3 A.

(4) liotttli chart.y pp. 28 6 et 3o 6.

ALlÉNOa 359

La négociatrice de cette entente paraît avoir élé Constance de Beaumont, cousine de Tancien sénéchal d'Anjou, sans doute femme de Roger de Toeni, et sœur de Raoul de Beaumont, seigneur que Jean donna comme caution à Guillaume des Roches; ce qui tend à rendre cette supposition vraisemblable, c'est que, le 22 septembre suivant, Constance de Beaumont reçut du roi un don important (1).

Le résultat de ces prémices, bientôt suivies d'un accord définitif, ne se fit pas attendre : Guillaume des Roches rendit à Jean la ville du Mans. Le roi d'Angleterre s'y trouvait le 22 septembre, mais il n'y fit pas un long séjour, car le 25 et le 26 on le rencontre à Chinon, où il venait peut-être puiser dans son trésor les armes nécessaires pour s'assurer la fidélité de Guillaume des Roches et des barons angevins ou manceaux qui suivaient celui-ci dans sa défection (2).

Pendant ce court séjour h Chinon, il reconnut un don que son frère avait fait aux religieux de Grandmont et y ajouta le cadeau d'un homme, nommé Pierre Doré, à la condition toutefois que ce particulier, qui devait ôlre sujet à caution, ne pratiquât pas l'usure. Il revint ensuite au Mans, où il retrouva Guillaume des Roches, qui rcçutsans doute en ce moment le prix de sa «tornée», et il résida dans cette ville jusqu'au 30 septembre (3).

Cette dernière journée du séjour du roi d'Angleterre au Mans est marquée par un acte bien significatif pour les destinées futures du comté de Poitou. Par cet acte, Jean abandonna à Raoul de Mauléon, à Guillaume, son frère, et à Savary, fils de Raoul, tout le Talmondais avec les domaines des Moutiers-les- Maufaits et de Curson, ainsi que tout ce qui pouvait dépendre du pays de Talmond en hommes et redevances, et ce en échange de tous les droits que les Mauléons prétendaient tenir de leurs ancêtres sur la Rochelle. De plus, il leur assurait une rente de 10,000 sous poitevins sur la prévôté de la Rochelle, et leur concédait le château de Benon, excepté la portion de la chàtellenie dont Hugues de Thouars se trouvait en possession le jour de la

(i) Rotai i chart,, p. 20 b.

(1) Rottiii chant,, p. ai a et A.

(3) fiotuii chant,, pp. 28 a, 23 6, 24 a et aS a.

rédaclion de cel accord (l).Enun mot, c'était la confirmation de la charte d'Aliénor que les intéressés étaient venus lui demander. Jean avait peut-être hésité jusqu'à ce jour à ratifier un acte dans lequel les Mauléons s'étaient attribué une part léonine; aucun de ses prédécesseurs n'aurait jamais signé une pareille convention, par laquelle il était fait abandon de ce qu'ils s'étaient, au contraire, de tout temps efforcés d'acquérir et de maintenir en leur possession; en particulier, ils n'auraient jamais renoncé au Talmondais, le séjour de plaisance des comtes de Poitou depuis plus d'un siècle et où se trouvaient réunis tous les plaisirs que pouvait rechercher un grand seigneur à cette époque (2).

Comment Kaoul de Mauléon se trouvait-il au Mans? Peut-être faîsait-il partie du cortège qui accompagnait à Fontevraull le corps de Jeanne de Toulouse. La princesse, qui avait suivi sa mère à Rouen, était alors dans un état de grossesse avancée, mais elle ne put supporter les fatigues de ces voyages continuels, elle tomba malade et mourut de l'opération césarienne, en donnant le jour à un enfant qui ne lui survécut pas. Elle avait choisi Fontevraull pour le lieu de sa sépulture et même elle voulut mourir revêtue de rhabitdes religieuses de cette maison, comme si elle en avait fait réellement partie; sur son lit de mort, elle fit don au monastère d'une rente de 1,000 sous angevins sur les salines de la Jarne pour l'usage de la cuisine des religieuses (3).

En ce moment la comtesse avait auprès d'elle, outre sa mère, plusieurs religieuses de l'ordre de Fontevrault, l'archevêque de Cantorbéry, et l'abbé de Turpenay. Ce personnage, qu'Aliénor semble s'être personnellement attaché après les services qu'il lui avait rendus lors de la mort de Richard, avait dû la suivre lorsqu'elle vint trouver Jean Sans-Terre, et il se trouvait àRouen^ le 26 août, jour od la comtesse fit son testament; il était dans sa destinée de rendre les derniers devoirs aux enfanta de la reine. Ce qui tend à faire croire que Jean accompagna les restes de sa sœur, c'est que, le 6 octobre, il se trouvait à Saumur,

(i) Rotuli charte, p. 24 b,

(2) lintnli charte, p. 24 b,

(3) D. Vaisscle, Itist, de L'injuedac, nouv. éd., VI, p. 190; Rec, des hist, de France, XVll, p. 699, H. de lloveden; Clypeits Fontebralden$is, U» p. 160.

c'est-à-dire tout proche de Fontevraull; là, il confirma la concession qu'Aliénor, pour récompenser les services d'un de ses sergents, Roger le Queux, lui avait faite d'un domaine qu elle possédait en Angleterre (1).

La reine obtint en même temps de son fils qu'il constituât une rente viagère à deux des demoiselles de sa sœur, Béatrice et Alice, qui, par suite de la mort de Jeanne, allaient se trouver sans ressources; il assura, le 6 octobre, sur les revenus de la prévôté de Saumur, une rente de 15 livres angevines à Béatrice et une autre de 10 livres à Alice, mais après l'extinction de ces rentes arrivée par le décès des deux titulaires, qui sans doute allaient vivre désormais à Fontevrault, cette abbaye entrerait en possession d'une rente de 5 livres sur la même prévôté (2).

Dès que Jean eut quitté le Maine, Philippe-Auguste y pénétra, s'empara de Ballan et alla assiéger Lavardin, mais le roi d'Angleterre, qui avait été recruter des forces en Poitou, le contraignit à se retirer. Philippe se rendit alors au Mans, mais, craignant d'être enfermé dans cette place, il l'abandonna pour rentrer en France. Guillaume des Roches, qui, on ne sait comment, était revenu trouver son maître, ne l'y suivait pas ; bien au contraire, mettant à profit pour ses dessins secrets une réponse hautaine de Philippe, qui, après la prise de Ballan, avait cru devoir renverser les remparts de cette place, quoiqu'elle fit partie du Maine, domaine d'Arthur, et qui avait déclaré qu'il ne consulterait au sujet de ses conquêtes que son bon vouloir, il agit sur l'esprit d'Arthur et le détourna de partir avec le roi de France. Il lui démontra si bien les avantages qu'il aurait à s'entendre avec son oncle, que le jeune prince resta au Mans. Quand Jean se présenta devant la ville, le 7 ou le 8 octobre, Guillaume des Roches, qui avait le commandement suprême de l'armée d'Arthur, lui en ouvrit les portes.

Le 8, ce même Guillaume des Roches fut témoin, avec Geofl'roy

(i) Roluli chari., p. 26 a,

(a) Roluli charLj p. 25 b, Teulet, qui a publié cette pièce (Layettes du Trésor des chartes, l, p. 222) d'après un vidimus de i3i49 où il est dit qu'elle fut délivrée le 6 octobre, l'an deuxième du règne du roi, Ta, en conséquence de cette dernière indication, placée dans Tannée 1200, mais cette attribution est inadmissible, vu que Jean Sans-Terre se trouvait en Angleterre le 6 octobre 1200.

de la Celle et Guillaume de Gournay, d'un acte de générosité de Jean Sans-Terre à l'égard d*un PoîteTÎn et dont TinitialiTe T^aait a?>«olument du roi. Un des plus marquants hommes de guerre de TAunis était assurément Guillaume Maingot, qui, deTançant 1» événements, aTait,aussilot la mort de Richard, reconoa rautorilé directe de Jean Sans-Terre et lui avait rendu hommage^uit poar ce qu'il tenait à Surgères que pour ce que lui avait donné la reine Aliénor.II était connu sous le nom de Surgères* mais bien qa*il possédât en ce lieu des domaines considérables, il n*en était pas sei* gneur,el là tendait assurément son ambition. Dans les érénemenls qui venaient de sepasser.il avait assurémentjoué un rôle précieux, aussi le prince^ voulant Ten récompenser et accédant sans nol doute à ses sollicitations, obtint d*Aliénor qu'elle détachât one nouvelle parcelle de son domaine de Poitou, la tour de Surgcre<<, et qu'elle en fit don à Guillaume Maingot ayec Timportant bailliage qui en dépendait.Non content de ce cadeau,le roi constitua au nouveau seigneur de Surgères une rente de 100 marcs d'argent sur les revenus de la Rochelle. C'est ainsi que s'égrenait le beau domaine des comtes de Poitou, dont les possessions directes passaient de jour en jour entre des mains cupides (I).

Mais raccord, si laborieusement échafaudé par Guillaume des Roches entre l'oncle et le neveu, ne devait pas avoir une longue durée. Le jour môme de la prétendue réconciliation de Jean Sans- Terre et d'Arthur, celui-ci fut mis en garde contre les intentions de son oncle par un fait inattendu. Jean avait mandé à Aimery, viromte de Thouars, qui comme sénéchal d'Anjou avait la garde du cliciteau de Chinon, de venir le rejoindre au Mans. A son arriv<''e, le roi exigea de lui qu'il renonçât à ses charges; en même temps il confia la garde du château de Chinon à Roger de Lasci, comte de Chesler, jusqu'à ce qu'il eût été pourvu au remplacement d'Aimery comme sénéchal. Celui-ci, furieux, et redoutant d'autre part que le mauvais vouloir de Jean Sans-Terre à son égard ne s'en tint pas là, dut agir sur l'esprit de Constance et d'Arthur et les décider h s'enfuir. Lui ou quelque autre (il entendre à Arthur que son oncle voulait s'emparer de lui et le jeter

(i) Rotali chart., p. aS a.

AIJENOR 363

on prison ; dans la nuit, le jeune duc quîlfa subrepticement le Mans, accompagné dans sa fuite par sa mère, par le vicomte de Thouars et par Guy, le frère de ce dernier, qui allait bientôt épouser la duchesse, 'et dont Tinfluence sur elle ne put manquer de contribuera la détermination qu'elle prit (1).

Quelque secret que ce départ ail été tenu il ne pouvait se produire absolument à Tinsu de Jean Sans-Terre, qui dut chercher h s'y opposer ou du moins à poursuivre les fuyards; on peut croire qu'il se heurta à un soulèvement des habitants du Mans, dévoués h Arthur (Févéque de celle ville, Hamelin, était absolument hostile au roi d'Angleterre), et que dans cette lutte le feu fut mis à la ville et en dévora une grande partie (2).

En privant le vicomte de Thouars de ses dignités et en dénonçant raccord conclu cinq mois auparavant, Jean Sans-Terre s'élait démasqué trop tôt; pour le moment il restait indécis sur ce qu'il aurait à faire, soit ?i poursuivre son neveu, et par suite laisser le champ libre au roi de France, ou bien marcher contre celuici et risquer de voir le Maine retomber aux mains des Angevins; a'issi accueillit-il avec faveur les ouvertures du cardinal Pierre de Capoue que le pape Innocent III avait envoyé en France pour établir la paix entre les deux rois; grûce à son entremise, ils consentirent une Irôve qui devait s'étendre de ce mois d'octobre au jour de laSaint-Hilaire, H janvier 1200 (3).

Profitant de cette accalmie, Jean descendit en Poitou. Le 8 novembre, étant à Niort, il confirmait les privilèges accordés à la Rochelle par sa mère et ses prédécesseurs ; il est à croire que le messager des Rochelais était Hélie Bernard, ancien sergent de Richard, à qui, le môme jour, le roi donnait, en récompense des bons services qu'il lui avait rendus ainsi qu'à son frère, le minage

(i) Rec. des hisi.rfe France, XVÏÏ, p. Sqq, R. de Hoveden.

(2) I\ec, des hist. de France, XVIU, p. 87, R. de Cojçîçcshale ; Salmon, Chrnn. de Toaraine, p. i46. Jean Sans-Terre était en 1res mauvais termes avec févèque du Mans, ainsi qu'en témoigne une lettre en date du i/| janvier laoo, qu'il écrivit h son sujet au pape Innocent UI {Rot ait chari., p. 3i b). Quant h l*mcendie de la ville du Mans par Jean Sans-Terre, dont la date n'a jamais été précisée, il a été placé par les historiens à diverses époques de Tannée de 1 199; contre toutes ces attributions, il j a des objections à faire ; en somme, 1 nous a paru que celle que nous avons adoptée est la plus vraisemblable.

(3) Rec. des hist. de France, p. 5i Rigord, et p. 599, R. de Hovedea.

et le cens du petit change de la Rochelle, pour les tenir désormais en fief (1).

Jean fit à Niort un long séjour ou du moins il ^y établit sa principale résidence, car le 12 octobre il se trouvait à la Haye (2) el le 15 octobre il était de retour à Niort, d*où il accorda sa sauvegarde spéciale à Léon le Juef, son orfèvre(3). 11 se tenait encore dans cette ville le 22, le 23 ou encore le 24 novembre, avec de grands personnages de sa cour qui l'avaient accompagné durant tout son voyage, tels que Robert, comte de Leicester, Guillaume Le Maréchal, comte de Pombrock, et Hubert de Bough, qui devint plus tard sénéchal de Poitou. Les clercs royaux, Simon, archidiacre de Wels, et Jean de Gray,ont daté de cette résidence plusieurs chartes, parmi lesquelles il faut citer celle qu'il accorda aux moines de la Grande-Sauve. Richard leur avait jadis donné en aumône perpétuelle le droit de percevoir annuellement trois muids de sel sur les saliniers de Bordeaux; Aliénor avait postérieurement confirmé celle aumône et Jean vint h son tour y donner son assenlimenl; de plus il joignit à cette faveur celle de pouvoir posséder un navire circulant en toute franchise sur la Garonne et autres fleuves de son royaume.

De Niort, Jean vint à Poitiers, où on le rencontre le 3 et le 4 décembre (4). 11 était dans son dessein de se rendre à Chinon, et^ cédant sans doute aux sollicitations de son cousin, Raoul de Faye, le fils de l'ancien sénéchal de Poitou, il s'arrêta le 5 décembre à Faye-la-Vineuse, le principal domaine de Raoul. Mais le roi ne pouvait aller prendre gtte chez son vassal, qui avait à le défrayer ainsi que son escorte, sans payer son écot; aussi le 4, avant son départ de Poitiers, reconnut-il à Raoul la possession de la terre de Brulhois que le roi Henri avait donnée jadis au père de Raoul, à la charge de lui fournir en temps de guerre le service de trois chevaliers, et sous la réserve de la dtme de ce domaine qui avait été assurée perpétuellement aux moines de Layrac (5). L'arrêt que Jean fitàFaye,dans cette journée du 5,est aussi marqué

(i) Teulct, Layettes du Tréêor des chartes ^ I, pp. 208 et au.

(2) DufTus-Hardy, Rotnli litt, pat.^ I, Ilioerary of Kiog John.

(3) Rolati chart,,p. 62 6.

(4) Rotuli chart,, p. Oi a et 6.

(5) Rotuli chart,y p. 62 6.

ÂLIÉNOR 365

par la reconnaissance d'un aulre acle de son père, à savoir de la concession qu'Henri avait faite aux chartreux du Liget du domaine sur lequel ils s'étaient établis (1).

Le prince retournait en Normandie, mais avant de quitter le Poitou il accomplit certainement bien d'autres actes que ceux dont la mémoire a été conservée par des textes. Il est possible, entre autres, qu'il ait alors couvert de sa protection Philippe de Cognac, le fils naturel de Richard, qui, faisant remonter la responsabilité de la mort de son père à Aymar, vicomte de Limoges, avait cherché l'occasion d'exercer sa vengeance contre celui-ci et un beau jour avait réussi à le tuer. Guy, fils d'Aymar, qui lui succéda, se montra toujours un adversaire résolu de Jean Sans- Terre et c'est peut-êlre à ce fait qu'il faudrait en faire remonter la cause (2).

Le 13 et le 19 décembre, le roi était à Cherbourg, se préparant à passer en Angleterre, où il comptait résider un certain temps ; dans cette occurrence, il ratifia d'avance les actes que pourrait faire sa mère, depuis le jour de Noël prochain jusqu'à celui de Pâques ensuivant, et en particulier il lui reconnaissait la faculté de pouvoir disposer par testament, s'il y avait lieu, de tous ses revenus établis tant en Angleterre qu'en Normandie; le même jour, il confirma un don de 100 livres angevines de rente qu'Aliénor avait fait aux religieuses de Fontevrault sur les revenus d'Oléron(3).

Mais en ce moment, informé de certaines intentions de paix que manifestait Philippe-Auguste, il ne donna pas immédiatement suite à son projet; il revint sur ses pas et célébra la fête de Noël à Bures. Les deux rois s'abouchèrent ensuite entre les Andelis et Gaillon; il fut convenu dans cette entrevue que Ton reprendrait les pourparlers interrompus par la mort de Richard, et qu'en

(i) notait chant., p. 63 a; Carré de BasseroWe^ Dictionnaire d' Indre-et-Loire, IV , p. 53.

(2) Rec. des hist, de France, XVU, p. 699, H. de Hoveden,

(3) Rotuli chart.y pp. 63 a et 6, et 64 a. L'acte d*Aliéaor en faveur des religieux de FoQtevTauit o'a pas été cooservé ; il est absolument distinct d*UQe autre concession de 100 livres de rente, faite à la maison de Fontevrault, sur la prévôté d'Oléroo, mais cette fois en monnaie poitevine, et qui fut confirmée par Jean Sans-Terre le 28 juia 1200. On remarquera qu'en ce moment Jean ne se considérait encore que comme roi légal d'Angleterre et duc de Normandie, et qu'Aliénor se jugeait absolument maîtresse de di:iposer des biens et des revenus qu'elle pouvait posséder en Aquitaine*

conséquence Louis, fils du roi de France, épouserait la nièce de Jean, Blanche de Castille; que le roi d* Angleterre donnerait à Blanche en dot le comté d'Evreux et toutes les places fortes que les Français possédaient en Normandie au moment de la mort de Richard, et qu'il paierait à Philippe-Auguste 30^000 marcs d'argent; enfm il promettait de n'apporter aucun secours à son neveu Othon, tant en hommes qu'en argent, dans le but de lui faciliter la conquête du trône d'Allemagne ; toutefois la réalisation de ces engagements était reportée aux octaves de la Saint-Jean prochaine (1).

Il est à supposer que l'un des négociateurs de cet accord fut Guillaume des Roches, car, le 27 décembre, le roi, de retour à Caen, le nommait sénéchal d'Anjou au lieu d'Aimery de Thouars qui n'avait pas encore été remplacé, et en même temps illui accordait le droit de tenir un marché le jeudi de chaque semaine et une foire de huit jours à la Pentecôte dans son bourg d'Agon(2}.

Quanta Aliénor, qui semble avoir accompagné le roi dans toutes ces pérégrinations, elle reçut de lui mission d'aller en Castille chercher la princesse Blanche.

Au début de ce voyage il arriva une mésaventure à la reine. Comme elle avait à traverser les domaines d'Hugues le Brun, sire de Lusignan, celui-ci lui tendit un piège dans lequel elle tomba ; il la fit prisonnière et la retint pendant quelque temps, ou plutôt il la contraignit, moitié par force, moitié de t>onnc volonté, à lui reconnaître la possession du comté de la Marche. On se rappelle qu'Audebert avait vendu ce beau domaine, le 7 octobre 1177, au roi d'Angleterre, Henri IL Ce dernier» malgré l'opposition des Lusignans, qui faisaient valoir des droits à l'héritage d'Audebert, avait conservé le comté. Richard fit de même, et l'un et l'autre l'avaient fait administrer par des sénéchaux, tout comme leurs autres possessions directes. Aliénor, en sa qualité de duchesse d'Aquitaine, était suzeraine de la Marche, et à ce titre elle jouissait des mêmes droits que son mari et que son fils ; Hugues obtint donc qu'elle lui céd&t l'objet de ses coo-

(i) Rec. des hist. de France, p. Ooi, R. de Uovedeo. (a) Rotuli chart., p. 34 a.

ÂLIÉNOR 367

voitiscs el qu^elle le reconnût comme comte de la Marche (1).

Mais le Lusignan ne s'en tint pas là; muni sans nul doute d'une lettre de la reine, il se rendit auprès de Jean Sans-Terre afin de faire reconnaître sa nouvelle qualité en même temps que son droit de propriété. Le 28 janvier 1200^ il arriva à Caen^ résidence du roi ; il avait à sa suite de nombreux chevaliers poitevins, ses vassaux, et était assisté de son frère Raoul, comte d'Eu, qui s'était montré jusqu'à ce jour tout dévoué à Jean. L'indice le plus assuré de la propriété d'un fief étant la reddition de l'hommage de ce fief au seigneur suzerain^ Hugues demanda à être admis à rendre ce devoir à Jean pour le comté de la Marche ; le roi accueillit sa requête et le 26 janvier, à Caen, Hugues se reconnut son homme lige pour la Marche et prêta serment de remplir toutes les obligations auxquelles il était tenu en cette qualité. Le comte d'Eu l'imita, évidemment à titre de copropriétaire du comté et pour la réserve des droits auxquels il pouvait prétendre. Les compagnons des deux comtes prêtèrent en même temps serment de fidélité au roi ; parmi ceux qui s'engagèrent avec Hugues, on reconnaît ses vassaux, Joscelin de Lezay, Guy de Bernezay, Hugues de Rochefort, Léon Claret, Âiraud de Prissay, Guillaume de Maire, Simon du Cimau; d'autres Poitevins : Maingot de Melle et son frère Chàlon^ Aimery de Cursay, Hugues de Beaussais et autres furent les répondants du comte d'Eu. Pour plus de sûreté, et afin de ne pas rencontrer d'obstacles dans la prise de possession du comté de la Marche ou d'autres domaines, les Lusignans obtinrent des lettres du roi qui informait ses justiciers et autres fidèles d'avoir à se conformer à la convention qu'il venait de passer avec eux, autant de temps qu'eux-mêmes rempliraient fidèlement leurs engagements, et il prit à témoin les principaux personnages de sa cour, parmi lesquels on relève les noms de Geoffroy de la Celle et de Guillaume de l'Etang, qui se portèrent garants de la parole royale (2).

Jean se préoccupa ensuite de pacifier le Midi, oii les compé-* titions entre les seigneurs de ce pays entretenaient un étal de (rouble permanent. L'évêque de Saintes, celui de Bazas, l'archi-

( 1) Rec, des hi$t. de France^ XVIII, p. 762, Aubri des Troîs-Footaines. (2) Hymer, Fœderay l, p. 116; Rotali chart,^ p. 58 b.

diacre deBlaye, étaient venus apporter leurs doléances au roi, et c'est sur leurs sollicitations qu'il se décida à agir (1). Le 29 janvier, étant à Buron, il écrivit à l'archevêque de Bordeaux, à Brandin, sénéchal de Gascogne, à d'autres chefs de routiers, et en particulier à Mercadier, qu'il envoyait vers eux, frère Pierre de Verneuil, Raoul de Mauléon, sénéchal de Poitou, et Geoffroy de la Celle, à qui il donnait pleins pouvoirs pour régler toutes les affaires de Gascogne et ramener la tranquillité dans le pays, mais en même temps il leur faisait savoir qu'il ne ferait pas de paix avec Gaston, comte de Béarn, si Ernaud Raimon, vicomte de Tartas^ adversaire de ce dernier, n'y était pas compris. Toutefois le lendemain, 30 janvier, étant encore à Buron, il revint sur la décision prise la veille, et Geoffroy de la Celle, qui parait avoir été son confident intime, reçut les pouvoirs les plus étendus pour traiter les affaires de ces régions ; Jean lui fit délivrer des lettres par lesquelles il mandait à l'archevêque de Bordeaux, aux évêques de Saintes, de Daxetde Bayonne, àses principaux agents en Gascogne, à Pierre de Verneuil et à Raoul de Mauléon, qui évidemment étaient déjà en route, d'avoir à se conformer à ce que Geoffroy devait leur dire de sa part (2).

Cet acte est un des témoignages les plus palpables de la politique cauteleuse et indécise de Jean Sans-Terre qui, par ses tergiversations, en arriva promptement à détacher de sa personne ses partisans les plus dévoués; mais Raoul de Mauléon et Pierre de Verneuil n'étaient pasbien loin. Informés de ce qui se tramait contre eux, ils revinrent, et le jour même où Jean avait donné ses pleins pouvoirs en Gascogne à Geoffroy de la Celle, il prenait une décision corrigeant quelque peu celle-ci, par ce fait qu'il mandait aux envoyés du roi de Castille qu'il avait envoyé vers eux P. de Verneuil, R. de Mauléon et G. de la Celle, avec d'autres grands de sa cour, et qu'ils pouvaient avoir toute confiance dans ce qui leur serait dit en son nom par l'un des trois agents qu'il désignait (4).

Geoffroy de la Celle fit prendre en même temps au roi d'An-

(i) Rotuli chart., pp. 34 b et 35 a.

(2) Hotuli chart. y p. 58 «,

(3) Rotuli chart. ^ p. 58 b. Ce même jour, 3o janvier, ces personnages aasislaîeot, eu <|uali;c de témoioM, à des largesses faites par le roi à GuiUaume des Hochest 9én^

chai d'Anjou (/i/., p. 34 a).

gleterre deux décisions importantes, mais qui ne pouvaient qu'être désagréables à Raoul de Mauléon, son compétiteur, chargé de les mettre à exécution. Par Tune, prise àCarenlan,le 31 janvier, le roi donnait à ferme pour un an aux bourgeois de la Rochelle tous les revenus royaux de leur ville, moyennant le prix de 40,000 sous angevins et vingt coupes d'argent du poids d'un marc. Ce n'était qu'un essai qui ne se renouvela pas, peut-ôlre pour ce motif que l'année suivante ce n'est pas Raoul de Mauléon qui aurait été frustré de cette perception de deniers royaux, mais bien Geoffroy de la Celle lui-même (1).

L'autre décision, qui est du mois de février, a trait aux bacheliers du Poitou, c'est-à-dire aux nobles qui n'avaient pas pu prétendre à la chevalerie et qui, ayant fait auprès du roi un service personnel, avaient, en récompense, été pourvus par lui de fiefs ou terres nobles. Or les bacheliers, après qu'ils Jse furent mis en possession de ces biens, voulurent en jouir en toute franchise, sans remplir aucune des obligations des possesseurs de fiefs. Jean manda donc à son sénéchal d'avoir à réclamerl'hommagede ces domaines et de faire prêtera leurs détenteurs le serment de fidélité ; en cas de refus de leur part, Raoul de Mauléon devrait mettre la main sur leurs fiefs jusqu*à ce qu'il en eût été décidé autrement (2).

Mais Raoul, bien que pourvu de ces missions, ne se pressa pas de partir et il se trouvait à la cour de Jean quand y arrivèrent les envoyés du roi de Castille, au devant de qui il avait été député quelques jours auparavant, et qui venaient s'entretenir avec le roi d'Angleterre du mariage de la princesse Blanche et de quelques autres difficultés pendantes entre les deux princes au sujet du Béarn. Le 4 février, il était avec eux à Valognes auprès du roi et c'est la dernière fois qu'il soit question de lui (3). Il dut mourir peu après, soit au cours de son voyage de retour, après avoir pris congé de Jean à Carentan ou à Valognes, soit dès son arrivée dans ses domaines,carilreçutla sépulture dans le monastère des Mouliers-les-Mauxfaits en Poitou (4).

(i) Roiuli chciri., p. 58 6.

(2) Rotait chart., p. 69 a.

(3) Cariul. do Foûtevrault, I, p. 470; Bibl. de C Ecole des Charles, 4« série, lVi p. 33o, note.

(4) Hotuli chart,, pp. 34 A et 35 a.

La nouvelle en arriva promplemont à Jean Sans-Terre, car, le 22, étant à Cherbourg sur le point de s'embarquer pour l'Angleterre, il pourvut Geoffroy de la Celle de la charge de sénéchal de Poitou et en même temps il notifia aux maires et communes de la Rochelle, Saintes, Saint-Jean d'Angély, Niort et Poitiers, la décision qu'il avait prise. Il en informa aussi Farchevèque de Bordeaux, les évêques, les abbés et en général tous ses fidèles du Poitou, ieurrecommanda à tousd'obéir en toutes choses à Geoffroy, en qui il avait une absolue confiance, comme à lui-même. En même temps il l'envoyait vers eux, en compagnie de Guillaume des Roches, l'un et l'autre étant chargés d'exécuter ses volontés et de leur faire connaître toutes ses intentions (!)•

Cependant Aliénor avait réussi dans la mission que son fils lui avait confiée. Après s'être tirée des mains de Hugues de Lusignan,elle avait continué son voyage, et avait dû arriver en Castille vers la mi-janvier, car Didat, chancelier du roi de Castille, se trouvait auprès de Jean Sans-Terre le 3 février, jour où le roi lui fit le don important de 100 marcs de rente sur l'avallage des vins à Bordeaux, en récompense de ses services et de la bonne parole qu'il lui avait apportée.

Alfonse IX avait volontiers consenti à donner en mariage sa fille Blanche, qui n'avait encore que quatorze ans, à l'héritier présomptif de la couronne de France, et ce fut encore Aliénor qui se chargea d'amener sa petite-fille à son futur époux.Toutefois, elle no revint qu'au printemps, de façon à se trouver à Bordeaux pour la célébration des fôles de Pâques. Elle y arriva au milieu de la Semaine Sainte. Mercadier, qui résidait dans son ch&leau de Bigarroque, en Périgord, vint présenter ses devoirs à la reine el se mettre à sa disposition s'il y avait lieu. Mais leur entrevue se termina d'une façon tragique. Le redoutable chef de routiers s'était attiré des inimitiés profondes, et la grande faveur dont il avait joui auprès de Richard, el que lui continuait Aliénor, avait créé des jaloux, môme parmi les siens. Le lundi de Pâques, 10 avril, une bande de Brabançons l'assaillit dans une rue de la ville et le tua. Biandin, cet autre chef de routiers que Jeaa Sans-Terre avait

(i) Iloiuli chart.y p. Sg A.

pourvu de la sénéchaussée de Gascogne, fut soupçonné de cet atlentatf mais il ne fut nullement poursuivi et comme il était au mieux avec le roi d'Angleterre on est amené à se demander si le meurtre de Mercadier ne fut pas accompli par ordre de Jean, qui ne devait pas lui pardonner d'avoir été Texécuteur violent de toutes les décisions de Richard à Tégard de sa personne, et qui aurait dissimulé sa rancune jusqu'à ce jour.

Aliénor fut profondément affligée de la mort de Mercadier ; avec lui disparaissait le seul homme dont le dévouement lui fût véritablement assuré et qui, mettant ses capacités militaires à son service absolu, pouvait contraindre son fils à compter avec elle. Le voyage de Castille l'avait du reste beaucoup fatiguée ; le chagrin aggrava son état et elle ne put dépasser Fontevrault, où elle s'alita. Elle confia Blanche à Hélie de Malmort, l'archevêque de Bordeaux, qui s'était joint à son cortège et qui conduisit la jeune princesse à Jean Sans-Terre, lequel, après avoir été faire un court séjour en Angleterre, était de retour en Normandie (i).

Le cortège d'Aliéner était considérable; il comprenait les archevêques de Tours et de Bordeaux, les évêques de Poitiers et de Saintes, les sénéchaux de Gascogne, de Poitou et d'Anjou, et,ea outre, ses fidèles serviteurs, Pierre Bertin,lefilsde l'ancien sénéchal^ et Pierre Foucher de la Rochelle. Redoutant sans doute sa Gn prochaine, elle fonda, en leur présence, un anniversaire pour le salut de son âme, de celles de son mari et de ses fils, Henri et Richard a le puissant roi », et de ses autres fils et filles, qui devrait être célébré dans l'église de Fontevrault. Pour cet objet, elle constitua une rente annuelle de 100 livres poitevines, que les religieuses percevraient aux fêtes de Saint-Jean et de Noël par moitié, et ce de préférence au roi ou à tout autre seigneur, sur sa prévôté de l'Ile d'Oléron (2).

(f) Rec. des hist, de France, XVII, p. 6o3, R. de Hovedcn. Bien qae Jean ne se soit guère occupé des affaires du continent pendant son séjour en Angleterre, cependant on doit signaler la charte qu^il accorda, le 8 mars, à Tabbaje du Pin, pour la maintenir en possession du domaine de Saham, que Richard lui avait concédé en franche aumône [Rotnli chart.y p. 87 a).

(2) Marchegay, Notices et pièces historiques, p. 256. Bien que cet acte porte Tindîcation qu'il appartient à l'année 1199, il ne nous parait pas pouvoir être placé à une autre date que celle que nous lui donnons. L'indication de cette année 1199 doit être le fait d*un lapsus calami de la part du clerc d' Aliénor, Guillaume de Saint»

Le roi, qui, dès le 5 mai, étail de retour à Caen, était venu audevant de sa nièce; se trouvant en mesure d'exécuter une des clauses de la convention secrète qui était intervenue entre Philippe-Auguste et lui, il fit prévenir le roi de France, et s'installa à la Roche des Andelis où, dès le 11 mai, on signale auprès de lui la présence du comte d'Eu, elle 26 celle de Geoffroy de la Celle (1).

Les deux rois s'abouchèrent au Goulet, entre les Andelis et Vernon, et signèrent, le 18 mai, jour de l'Ascension, un traité de paix qui renouvelait à peu près les clauses de celui passé précédemment entre Philippe-Auguste et Richard à Issoudun. Par cet acte le roi Jean donnait en dota sa nièce, outre le comté d'Evreux, les terres d'Auvergne, Issoudun, Graçay, dont Philippe s'était emparé, et les fiefs possédés en Berry par André de Chauvigny; quant à Arthur^ il devrait rendre hommage à son oncle pour le duché de Bretagne, mais toutefois, à cause de son jeune âge, le roi de France se réservait sa tutelle ; en outre, Jean versait au roi de France 20 ,000 livres sterlings représentant le rachat féodal de ses possessions continentales, pour lesquelles il se reconnaissait son vassal ; il reprenait dans sa ligence le comte d'Angoulème et le vicomte de Limoges et, comme conséquence, il promettait de leur rendre leurs seigneuries, enfin, il s'engageait à ne prêter aucune aide, soit en hommes soit en argent, à son neveu Olhon, à moins que ce ne fût de l'assentiment de Philippe (2).

Le lendemain 13 mai, le mariage de Louis, le futur roi de France, et de Blanche de Castille fut célébré à Pont-Mort, en Normandie, parce que le royaume de France était alors en interdit à raison de l'union incestueuse de Philippe-Auguste avec Agnès de Méranie. Les jeunes époux reçurent la bénédiction

Maixent, car la dooatioa ne peut être antérieure à la Dominatioa de Geoffroy de la Celle, Tun de ses témoins, à la charge de sénéchal de Poitou, laquelle est du aa février 1200. Comme il est aussi dit dans les indications chronologiques de Facte quHI • été délivré durant la première année du régne du roi Jean, il est coQséqueminent antérieur au 17 mai 1200, jour où celle-ci finit. Entre le aa février et le 17 mai 1100, oo ne voit pas d'autre moment où Aliénor ait pu avoir auprès d'eUe les grands personnages rappelés plus liant, que celui de son arrivée à Fontevrault, dans le courant d*avril

(f) Kotiili chart., pp. 57 a, 58 a et 65 a,

(2) Hcc. des hist. de France^ XVII, p 5i, Higord; Teulet, Layettes du Trésor des chartes t I, p. 217 ; Kymer, Fœdera^ I, p. 117.

:li

nuptiale des mains de Tarchevèque de Bordeaux, et partirent aussitôt (1).

Au voyage de Blanche se rattache un des faits marquants de la vie de Jean Sans-Terre. En 11 89, du vivant d'Henri II, il avait épousé, avec dispenses du pape, sa cousine Havoise, fille du comte de Glocesler. Il n'en avait pas eu d*enfants. Dégoûté de sa femme, il songea, quand il fut devenu roi, à contracter une nouvelle union, et, pour ce faire, il fallait en arriver au divorce. Mais le clergé d'Angleterre» aussi bien que celui de Normandie, ne montra sans doute pas de bonne volonté pour entrer dans les vues du roi ; il fut contraint d'attendre l'occasion d'avoir sous la main des prélats plus souples et mieux disposés à entrer dans ses vues. Il les rencontra dans la suite de Blanche; ayantsoumis le casau jugement de l'archevêque de Bordeaux, des évoques de Saintes et de Poitiers, ceux-ci prononcèrent la nullité du mariage pour raison de parenté entre les deux époux (2). Quelque temps auparavant, Jean avait fin tendu vanter la beauté des filles de Sanche I, roi de Portugal, par le personnel d'une mission que ce prince avait envoyée par devers lui, et au-devant de laquelle il avait fait partir, à la fin de janvier, Jean, archidiacre de Lisieux, avec charge de veiller à la sécurité de ses membres pendant qu'ils traverseraient les territoires qui lui étaient soumis (3). Aussitôt qu'il fut libre, et encore tout enflammé par les descriptions enthousiastes des Portugais, il chargea quatre de ses fidèles, l'évèque de Lisieux, Guillaume de l'Etang, Raoul d'Ardenne et Hubert de Bourgh, de se rendre auprès de Sanche et de lui demander une de ses filles, quelle qu'elle fût (4).

En exécution du traité du Goulet, Jean écrivit des Andelis, dès le 23, à André de Chauvigny que désormais il serait dans la vassalité directe du roi de France à qui il devrait, en conséquence, prêter hommage pour ses seigneuries de Déols et de Châteauroux (5). En outre, comme Arthur se trouvait avoir tacitement renoncé à ses droits sur l'Anjou, du moment qu'il avait

(i) Rec» des hisi, de France^ XVII, p. ù5g, R. de Dîcet.

(2) Rec. des hist, de France, XVII, p. 6o5, R. de Hoveden.

(3) Rotnlichart,, p. 58 ô.

(/») Rec, des hist, de France y XVII, p. 669, R. de Dîcet.

(5) Tculcf, Layettes du Trésor des chartes, I, p. 219 ; Rotuli ehart.p p. 96 a.

(li'claré no tenir de son oncle que le duché de Bretagne, Jean se préoccupa de réduire la portion de l'héritage de Richard qui avait jusqu'alors échappé à sa domination. Il rassembla une petite armée et se dirigea d'abord sur le Mans; le 28 mai, il était à Pont-Audemer, le 2 juin^ à Caen, le 4, à Falaise, le 6, à Argentan, le 9, au Mans, où il entra sans difficulté, le iO, à la Flèche, d'où il envoya demander aux chanoines de Saint-Martin de Tours l'étendard de Saint-Martin, appelé la Vallée, sous lequel les vassaux du chapitre étaient tenus de se ranger. C'est sans doute pour le recevoir, avec le contingent de Tourangeaux qui rapportait, qu'il se détourna de son chemin et que, le 18 juin seulement, il se trouvait à Gennes. Le soir même, il arrivait devant Angers.

Ce n'était pas sans une certaine appréhension qu'il s'était approché de cette ville. Pour parer à la nécessité jdans laquelle il aurait pu se trouver d'avoir à entreprendre un siège, il avait fait venir du Midi des sergents de balistiers avec leurs engins et leur avait envoyé des sauf-conduits pour traverser le Poitou; la durée de ces sauf-conduits s'étendait du 13 au 24 juin, ce qui témoigne de l'intention formelle qu'avait Jean d'assiéger Angers, et de l'ignorance où il se trouvait au sujet des dispositions des habitants; mais il n'eut pas besoin de recourir à cet expédient, la ville lui ouvrit ses portes sans résistance (1). Toutefois, pour s'assurer de la fidélité des habitants, Jean se fit livrer cent cinquante otages (2). A partir de ce jour il fut en possession de tous les états de son père jusqu'aux Pyrénées (3). Guillaume des Roches devait avoir préparé cette opération, aussi la récompense ne larda pas à suivre, car, quelques jours après, le 24 juin, le roi étant à Chinon lui fit don de la sénéchaussée héréditaire d'Anjou, du Maine et de Touraine (4).

avance à tort

(i) Rec. deshist, de France ^ XVII, p. Co8, R. de Hoveden.

(2) M. Diil)<>is [Bihl. de VEcole des Charles, XXXII, 1871, p. 98) l

i|uc Jean Suns-Tcrre s'est rendu à I^aris après le traité du Goulet, et qu'il a'j trouvail le '^l mui.I/itinéraire du roi ne permet pas d*accueiUir cette date, qui eat démeoUe par Ui<;-<>r(i (/iec. des hisl. de France, XN'II, p. 53) et par la chronique de SaÎQt-Aubio qui, l'un et Taulre, placent cet évéoe'neot en 1201.

[S) liotuli cliart ., p. 97 a.

(\) Rntnli rhart., pp. 72 a et 97 a; Marchegay, Chr«}n, des égUses <tAyom, pp. 5i et i<yi : Saint-Aubin, Saint-Flureot.

D'Angers, le roi d'Angleterre se rendit auprès de sa mère, à Fontevrault. Assuré de la tranquillité du pays, il se décidait à parcourir son domaine d'Aquitaine, où il restait toujours quelque question à régler. Pour donner suite aux conventions du traité du Goulet, il avait, étant à Argentan, le 6 juin, donné mission à Tarchevêque de Bordeaux, à l'évêque de Saintes et à P. de Verneuil de se rendre auprès du vicomte de Limoges et du comte d'Angoulême, pour leur notifier l'article du traité qui les concernait et leur donner rendez-vous à Lusignan le mercredi après la Saint- Pierre (5 juillet) (1). Il se rendit lentement au lieu de l'entrevue, et fit en route une pose à Chinon. Dans cette ville, il exécuta certains engagements qu'il avait pris envers Aliéner; c'est ainsi qu'il confirma les dons que son frère Richard avait faits à Adam, cuisinier de leur mère, de tout le domaine du Vieux-Sauloy (2). Il ne pouvait non plus oublier Fontevrault, où, étant tout enfant, il avait été placé par son père Henri comme oblat chez les religieux, qui firent son éducation et le gardèrent pendant cinq ans (3). Le 25 juin, il confirma l'abbaye dans la possession des biens qu'elle pouvait avoir en Angleterre ; il donna son approbation à l'acte par lequel Aliéner lui avait constitué, ^quelques mois auparavant, une rente de 100 livres sur les revenus d'Oléron et en même temps il ratifia les dons qu'elle avait pu recevoir de deux des gens de service de la reine, à savoir d'Enguerrand, son bouteiller, et d'Anurie, sa demoiselle (4).

C'est aussi à Chinon que ce même jour, 25 juin, il reçut avis que le vicomte de Limoges et le comte d'Angoulôme acceptaient l'entrevue qu'il leur avait proposée. En conséquence, il les informa qu'il leur adressait un sauf conduit et que, pour plus de sécurité, il envoyait au-devant d'eux, à Lusignan, l'archevêque de Bordeaux, frère Pierre de Verneuil, Guillaume Le Maréchal, et Geoffroy de la Celle, le sénéchal de Poitou, qui, depuis le départ de la Normandie, n'avait cessé de se tenir dans la compagnie du

(i) Rotali chart.y p. 97 o.

(2) Roltili chart., p. 71 6. En souvenance de Temploi qu*Adam avait occupé, le roi avait décidé que le domaine du Vieux-SauIoy serait leau de la seigaeurie de Char- Leu au service annuel d'une livre de poivre.

i3) Bibl. Nal., man. lalin 548o, p. 5, carlul. de Fontevrault.

(4) liotuli chart.y p. 72 a.

roi (1). Le 4 juillet, il passa à Châtellerault ; de ce lieu il manda à quatre des bourgeois les plus notables de Cahors de venir le trouver et en même temps il leur recommandait expressémen de ne pas se dessaisir du château de Luzech, qui était en ce moment en leur possession (2).

A Lusignan, où il arriva au jour dit, évidemment sans passer par Poitiers, Jean fut reçu par Hugues le Brun, qui, pour témoigner sa reconnaissance à son seigneur de lui avoir abandonné le comté de la Marche, ne put manquer de le recevoir magnifiquement et de donner de grandes fôtes en son honneur. Isabelle d'Angoulême, la fiancée d'Hugues, présidait assurément à ces fôtes, soit qu'elle se trouvât dans le château sous la garde de sod futur époux, soit qu'elle y fût venue en compagnie de son père* On peut croire que les fêtes durèrent les journées du 5 el du 6 juillet, car le 7 Hugues se trouvait à Noaillé pour la célébration de la fête de saint Thomas do Cantorbéry (3),

Les conventions contenues dans le traité du Goulet ayant été réalisées de part et d'autre, Jean continua son voyage et, le 10 juillet, il se trouvait à Saint-Jean-d'Angély; le soir même, il fut coucher à Cognac, dont il repartit le lendemain^ après avoir vu sa suite s'augmenter de l'archevêque de Bordeaux, qui l'accompagna désormais pendant le restant de son voyage. La maladie et la fatigue ayant épuisé les chevaux de son escorte, il fut en ce moment contraint de les remplacer; comme il était à court d'argent, il donna commission à Hubert de Bourgh^ son chambrier, et à Guillaume de TEtang d'emprunter iOO marcs d'argent aux marchands du pays, ensuite de quoi il leur ouvrit un crédit illimité pour acheter les chevaux qui lui seraient nécessaires (4).

Le 1 1 ,1e roi était h Barbezieux où Benoît,abbé de Saint-Maixent, obtint de lui que les hommes de l'abbaye, aussi bien ceux qui habitaient le bourg de Saint-Maixent que les tenanciers de ses

(i) Rymer, Fœdera^ I, p. 119; Rotalî chart., p. 97 a. (a) Rotnli chnrt,, p. 97 h.

(3) Arch. de la Vienne, orîcf.. Noaillé, nos 196 et 197. Ces iicles sont relatifs aux dons que Geoffroy de la Celle, Kls de Bormaud de la Celle de Vivoone, fil à rabfaajv de Noaillé <ie tout ce qu'il possédait dans le bourg de Noaillé, et à la coofinnalioo qu*y donna Ilii&^ues le Brun.

(4) Rotali chart,, p. 97 h.

ce comte aurait guerre en Gascogne ; si, par suite de nécessités militaires, le comte de Toulouse et ses hommes étaient contraints de continuer leur service au delà d'un mois, ils devraient être alors défrayés de tout par le comte de Poitou (1).

Pendant trois jours au moins, du 14 au 16 août, Jean séjourna à la Réole, où il reçut à merci les gens du Périgord à qui il pardonna toutes les entreprises qu'ils avaient pu faire contre sa personne, et pour témoigner qu'il ne leur tenait pas rigueur, il 80 rendit à Périgueux, où il se trouvait le 22.

Toutes les étapes de ce voyage, et particulièrement celle de Cognac, sont marquées par la délivrance d'actes de toutes naturcs,émanés du roi (2). Beaucoup sont des lettres de protection ou de sauvegarde accordées à des établissements religieux ou à des particuliers ; ce sont encore des confirmations de concessions faites par son frère Richard, et parfois des restitutions de domaines que ce dernier avait confisqués; on y relève enfin quelques dons à des particuliers (3), mais aucun de ces actes ne laisse soupçonner le coup de théâtre qui devait marquer le séjour de Jean à Angoulême.

Hélait arrivé dans celle ville le 23 août au soir. Que se passa-t-il dans la nuit de cejourou danslamalinéedulendemain,onrignore auJuste.On aditquele 24,jourdelaSaint-Barthélemy,devait avoir lieu le mariage, devant l'église, d'Hugues le Brun, sire de Lusignan, avec Isabelle, fille unique d'Aymar, comte d'Angoulôme (4). Celle union avait été conclue par Kichard, mais les deux parties

(i) Rec, des htst. de France, XVII, p. 608, R. de Hovcden; Boiali chari.^

(2) Hotnli chart., pp. 78 6174.

(3) RotnU cUart , , pp. 96 a cl 97 b.

(4) I^c P. Anselme, Hint. généal, de la maison de France, III, p. 117, a préleoda qu*IsabeUe était Haacée non à Huçiies le Brun, mais à son fils, celui qu eUe épousa en 1220, après la mort de Jean San«-Terre. Cette opinion rencontre encore de nos jours des adhérents, mais elle a été victorieusement réfutée par M.Léop. Delisie dans Tappendice de son Ménunre sur une lettre inédite adressi^e à la reine Blanche par un habitant de La Rochelle, pp. 29 à 3i. Le système du P. Anselme, adopté par VArt de vérijier les dates, est du reste formellement conUrdil par la relation d'an contemporain, Bernard hier, sous-chantre de Saint«Martial de Limoges» qui, à deux reprises différentes, dit ({u'isahelle était fiancée à Hugues le Brun (Duplés-Aiper, Çhron. de Saint-Martial de Limoges, p. G7. note 3, el p. 106); les annalistes da temps (W^y.Rec. des hist. de France,iomes XVII et XVllI) sont aussi unanimes sur ce fait. Lorsdu mariai^e d'Isabelles Uniques le Brun était veuf et, à la date du i3 février, il n'avait qu'un fils unique, nommé aussi Hugues le Brun (Rédel» Doe»

irhvaient dans le moment qu'échangé leurs serments, c'est-à-dire qu'ils étaient conjoints par paroles de présent ; la cérémonie religieuse avait été d'un commun accord renvoyée au moment où la jeune fille serait en âge de contracter véritablement une union, alors que le mariage pourrait être réellement consommé. Elle avait été remise par le comte d'Angoulème à Hugues de Lusignan, lequel conservait ainsi par devers lui le gage qui devait lui assurer plus tard la possession du comté. Isabelle avait alors quatorze ans et était d'une beauté remarquable. En la voyant, Jean aurait été pris d'une de ces ardeurs sauvages qui s'harmonisent si bien avec le caractère qu'on lui connaît et il aurait voulu à toute force la jeune comtesse pour lui-même. Au moment de la célébration du mariage, il l'aurait arrachée des bras de celui qui allait devenir son époux et Hugues de Lusignan, incapable de résister aux forces du roi, aurait été contraint de se retirer (1). Ce récit parait absolument légendaire, et Ton peut, à ce qu'il semble, trouver dans les historiens du temps les plus véridiques, des éléments suffisants pour reconstituer les faits qui se produisirent à l'occasion du mariage d'Isabelle d'Angoulème. Tout porte à croire que le coup médité par Jean Sans-Terre était préparé depuis quelque temps et que sa conception doit remonter au séjour du roi à Lusignan le mois précédent. Le choix de ce ch&leau fait par le roi d'Angleterre pour y recevoir la soumission du vicomte de Limoges et du comte d'Angoulème se comprend parfaitement; Hugues de Lusignan élait grandement son obligé, et Jean pouvait s'attendre à être l'objet chez son vassal d'une réception splendide, ce qu'il ne dédaignait pas. La jeune comtesse, la femme de parole, mais non de sacrement du sire de Lusignan, dut faire sur le roi une vive impression dont il aurait, dans le moment, dissimulé l'effet. 11 est probable que dès ce jour il conçut le dessein d'épouser Isabelle, mais, afin de pouvoir le faire sans danger pour sa personne, il fallait éloigner les Lusignans. Il confia

Saini'/Iilaire, I, p. 21 4); ce dernier, dans les actes auxquels il prend part du vivant de son père, es*, aussi désis^oé sous le simple nom d'Hugues de Lusignan ou d'Hugues le Brun junior, afin d éviter toute confusion entre le père et le fils (Arch. de la Vienne, orig., Noaiilé, no 197).

(i) Michon, //ist. de VAngonmoiê, p. xxv, Vîgier de la Pile, et p. 27, Corlîeu; Castaigne, Notice sur Isabelle d'Angoulème^ p. 8.

38o LES COMTES DE POITOU

donc aux deux frères Hugues le Brun, comte de la Marche, et Raoul, comle d*Eu, et à leur oncle Geoffroy, la mission d'aller en Angleterre soumettre ses sujets révoltés, sans doute des Gallois. Il leur laissa tout le temps de s'éloigner et fit sa tournée en Aquitaine, puis, quand il jugea le moment propice, le 23 août, il arriva à Angoulême où le comte avait naturellement ramené sa fille pendant l'absence d'Hugues, Peut-être était-il d'accord avec Jean, mais ce qui est certain, c'est que, pendant la nuit qui suivit Tarrivée de ce dernier à Angoulême, l'accord fut conclu entre le comle et le roi, et qu'au malin du 24 août, la jeune Isabelle elle roi Jean furent épousés dans l'église cathédrale par l'archevêque de Bordeaux (1).

Après son mariage Jean séjourna pendant trois ou quatre jours à Angoulême et il n'y a pas lieu de s'étonner que, pendant ce temps, sa chancellerie soit restée inactive. On ne connaît qu'un seul acteémané d'elle cesjours-là, acte dont lacause nous échappe, mais qui peut bien se rattacher à la préparation ou à l'accomplissement de ce fait romanesque. Le 26 août, c'est-à-dire le surlendemain de son mariage, le roi d'Angleterre concéda à Pierre Robert et à ses héritiers, à charge d'hommage et de service, 100 livres poitevines de rente assises sur les revenus royaux de la Rochelle, sous cette condition toutefois que le jour où le roi serait entré en possession du comté d'Angoulême^ il pourvoirait Robert d'un domaine de pareil revenu dans ce comté (2). Quels services ce Robert avait-il bien pu rendre au roi pour en être si largement rémunéré? A défaut d'autre indication il ne parait pas trop hardi de présumer que ce fut un des entremetteurs du mariage d'Isabelle.

Cette date du 26 août doit marquer la dernière journée du séjour de Jean à Angoulême. 11 prit juste le temps de monter la maison de la jeune reine et ensuite il se hâta de l'emmener dans ses possessions directes. Quatre jours après^leSOaoût, il se trouvait à Chinon, où il était absolument en sûreté contre toutes les entreprises possibles des Lusignans. Du reste, l'escorte du roi était

(i) Rec. des hisl. fie France, XVII, p. yf), Guillaume le Breton, el p. 6o5, R. de Hoveden ; Duplùs-Apier, Chron, de Saint-Martial^ p. 67, note 3, et p. io6, B. Ilîer.

(2) Rotuii chant. f p. 7/4 b.

AUÉNOR 38i

trop considérable pour que les partisans du comte de la Marche osassent tenter contre lui une entreprise analogue à celle qui avait si bien réussi avec Aliénor. Jean dut prendre ses précautions^ et il rencontra assurément sur sa route des protections intéressées. Son chemin le faisait passer par Poitiers et le maire de la ville, Savary^dut s'employer pour protéger le couple royal, qui côtoyait en quelque sorte le domaine du sire de Lusignan, durant le trajet qu'il suivait. Aussi, en récompense, Jean accorda-t-il au maire de Poitiers, à ses hommes et à ses possessions, la sauvegarde la plus étendue et en même temps il affranchit les domaines qu'il possédait de toutes les redevances coutumières dont ils pouvaient être tenus envers le comte du Poitou (1).

Pendant son court séjour à Angoulème, Jean Sans-Terre, tout entier à son projet de mariage et aux mesures de sécurité à prendre pour amener sa femme en Normandie, n'avait pas eu le loisir de s'occuper de lui constituer un douaire. C'est un point qu'il régla avec ses conseillers pendant qu'il gagnait Chinon. Il se montra généreux; les cités de Saintes, Niort, Saumur, la Flèche, Beaufort, Baugé, Château-du-Loir et Tron composèrent ce brillant apanage, presque tout entier établi dans les domaines patrimoniaux des Plantagenets. L'acte fut passé à Chinon, le 30 août, en présence de l'archevêque de Bordeaux, des évèques de Saintes, d'Angoulême et de Périgueux qui s'étaient joints au cortège royal (2).

Il est à présumer qu'avant d'arrêter définitivement la composition du douaire d'Isabelle Jean s'était assuré le consentement de sa mère,car Niort et Saintes faisaient partie du duché d'Aquitaine dont elle s'était réservé la jouissance. Fontevrault et Chinon sont tellement rapprochés l'un de l'autre qu'il n'est pas possible que Jean Sans-Terre n'ait pas été présenter sajeune femme à Aliénor, alors malade; celle-ci se serait alors volontairement dessaisie des deux villes qui passaient dans le douaire de sa bru. Toutefois, il semble que la possession de Niort ne devait guère profiter à la jeune reine, car le !•' septembre Jean inféoda tous les revenus

(i) Rotali chart.f p. 76 a. L'acte est daté de Chioon, le 3i août. (a) Roiuli chari.^ p. 74 b.

qu'elle pouvait produire à son sergent, Guillaume le Queux, à la seule charge et au seul service d'avoir à verser chaque année 200 livres au sénéchal de Poitou. Geoffroy de la Celle, qui occupait alors cette fonction, et Guillaume des Roches furent les témoins de cet acte (1).

Ces deux personnages accompagnèrent le roi jusqu'à Cherbourg où il se trouvait le 25 septembre ; il s'embarqua en ce lieu et le 8 octobre, à Londres, Isabelle était couronnée reine d'Angleterre (2).

Pendant le cours de son voyage en Aquitaine, Jean Sans-Terre avait reçu la visite des frères d'Olhon, qui n'entendait pas renoncer aux domaines et à l'argent qu'il disait devoir à la générosité de son oncle Richard . Les princes allemands demandèrent donc au roi d'Angleterre de maintenir Othon dans la jouissance des revenus des comtés de Poitou et d'Yorck, et ils lui réclamèrent en même temps la moitié du trésor de Richard et de ses joyaux, que ce prince aurait, au moment de sa mort, partagés entre son frère et son neveu. Mais Jean n'était nullement disposé à s'exécuter, et sans nier absolument les droits plus ou moins fondés de l'ancien comte de Poitou, vu qu'aucun acte n'était produit pour justiGer des dispositions dernières de Richard, il déclara qu*en vertu des conventions du traité du Goulet il s'était engagé envers le roi de France à ne prêter aucun secours à Othon tant qu'il serait en guerre avec Philippe de Souabe, son compétiteur à l'Empire; arguant de ce prétexte, il se refusa totalement à remettre à ses neveux la moindre somme d'argent (3).

La maladie et Tûge retenaient toujours Aliénor à Fontevrault, mais son activité ne se ralentissait pas. Prise d'un retour de bons sentiments pour la mémoire de son mari et de son fils, le jeune Henri, elle avait fondé, pour honorer leur mémoire, un anniversaire dans la cathédrale de Rouen, et elle l'avait doté avec le revenu des domaines d'Angleterre qui faisaient partie de son douaire; afin d'assurer plus vite l'exécution de ses volontés^elle envoya Pacte à

(i) Teulct, Layettes du Trésor des chartes, I, p. 221; Rotait cheurt,^ p. 76 a.

(2) Rec, des hist. de France, XVII, p. O09, H. de Hovedtn;Roialichari.,f^.iSu cl h, 6176 a.

(3) Rec, des hist. de France, XVII, p. 6o4, R. de Ilovedeo.

Jean Sans-Terre, qui y donna son approbation à Cherbourg, le 25 septembre, au moment de son départ (1).

Quels avaient été les sentiments de la vieille reine quand elle eut connaissance du coup de tète de Jean Sans-Terre et de son mariage avec Isabelle d'Angoulème ? Peut-être furent-ils complexes; vindicative comme elle Tétait, elle avait dû se trouver heureuse de TalTront infligé à Hugues de Lusignan, lequel recevait par ainsi la punition de sa conduite déloyale, mais, d'autre part, son sens politique devait Tempècher de se faire illusion sur les conséquences possibles de Tacte de son (ils, La puissante famille de Lusignan chercherait évidemment à se venger du rapt commis par Jean Sans-Terre ; aussi, sans tarder, elle s'occupa de lui assurer des alliés contre ses futurs adversaires.

Parmi les voisins immédiats d'Hugues le Brun, un des plus puissants était assurément Tabbaye de Saint-Maixent : celle-ci possédait un vaste domaine féodal^ qui s'étendait sur cinquante paroisses au milieu des possessions d'Hugues de Lusignan, lequel tenait en flef de l'abbé les importantes chàlellenies de Couhé et de Bois-Pouvreau et de nombreuses seigneuries sises autour de la ville de Saint-Maixent. En cas de guerre, les troupes du roi d'Angleterre pouvaient trou ver dans cette place un solide pointd^appui, d'autant plus que l'abbé était tenu, envers le comte de Poitou, au service militaire de cinquante sergents de pied, pendant quarante jours^ entre la Loire et la Dordogne.

Dans le courant de septembre, avant son départ pour TAngleterre, Jean, suivant le conseil de sa mère et de son consentement, renonça à la procuration que les comtes de Poitou étaient en droit d'exiger de l'abbaye^ lors de leur passage à Saint- Maixent, et il transmit aux religieux toute autorité sur les forestiers de la Sèvre qui ne resteraient plus attachés au comte que pour le service de l'ost et de la chevauchée. Le 6 octobre, Aliénor prit une disposition en tout semblable, à la sollicitation de son parent Maurice de Blazon, l'évèque de Poitiers, et de l'abbé Martin, et de plus, le même jour, la reine, prenant en considération les maux causés à l'abbaye et aux habitants de Saint-

(i) Rotnli chart.^ p. 76 A.

Maixent par son fils Richard, exempta de toute taille et de toute coutume, voire même de Tost et de la chevauchée, aussi bien les habitants du bourg que les gens du dehors qui viendraient y établir leur résidence : Sainl-Maixent devenait absolument une ville franche (1).

L'instinct d'Aliénor ne l'avait pas trompée et du reste Jean Sans- Terre ne pouvait manquer d'être édifié sur les sentiments que la famille de Lusignan professerait désormais à son égard. C'était d'ardents ennemis qu'il avait déchaînés contre lui^ aussi quand Hugues le Brun fut revenu du premier moment de surprise violente qu'il avait éprouvée, il s'entendit avec les siens pour organiser contre le roi d'Angleterre une ligue formidable de barons poitevins ; Jean, de son côté, se prépara à leur tenir tête.

Dès le mois de janvier 1201 , il envoya Robert de Turneham sur le continent afîn de lui rendre un compte exact de la situation, et sans doute il apprit par lui que les confédérés devaient commencer les hostilités le ^^' avril, jour de la Quasimodo. Prenant les devants, le 6 mars, il autorisa Hugues de Bailleul à envahir les domaines du comte d'Eu, et à lui faire une guerre sans merci; il interdisait même à son agent de transiger avec lui à roccasion des prises qu'il pourrait faire tant de personnes que de possessions territoriales. Puis le 8, il écrivit aux habitants du comté de la Marche^ de quelque condition qu'ils fussent, soit barons, chevaliers, clercs ou bourgeois, pour qu'ils eussent à se mettre à son service comme de fidèles sujets, et à lui rendre tous leurs devoirs; il leur mandait encore qu'il envoyait vers eux l'archevêque de Bordeaux,révêque de Saintes, le comte d'Angoulême, frère Pierre de Verneuil et le sénéchal de Poitou et de Gascogne, Geoffroy delà Celle, qui leur transmettraient ses volontés, auxquelles ils auraient à se conformer scrupuleusement. Par cet acte, le roi d'Angleterre reprenait purement et simplement la parole qu'il avait donnée à Hugues le Brun et, comme complément, il mettait la Marche sous

(i) A. Richard, Chartes de Sainl-Maixent, II> pp. i4, i6 et 17. Les actes d*A* liëoor ne précédant pas ceux de Jean, mais les suivant et étant dus aux solltcîtalions de l'cvèque de Poitiers, il semble bien résulter de ce fait que deux influences a|p8 s.iient en ce moment en sens contraire au sujet de Saiot-Maixeot, l'une auprès du roi* l'autre près de la reine-mcre.

la domination du comte d'Angoulème, dont la puissance se trouvait doublée. Jean récompensait ainsi largement son beau-père de son manquement à la foi jurée.

Enfin, pour assurer à Geoffroy de la Celle des moyens d'action énergiques, il lui rappela qu'à diverses reprises il avait donné à des bacheliers des domaines et des fiefs, et que ceux-ci se dispensaient de tenir les engagements auxquels les obligeaient ces générosités; en conséquence, il lui intimait Tordre de saisir et de faire incarcérer toulespersonnes qui, tenues à un service militaire féodal) ne se rendraient pas immédiatement à la convocation qui leur serait adressée (1).

De son côté Aliénor, pressentant le danger et pouvant redouter d\Mre contrainte d'abandonner sa pieuse retraite, chercha des alliés à son fils. Non loin de Fontevrault résidait son parent, Aimery, vicomte de Thouars, le plus puissant baron du Poitou. Depuis le jour oîi Jean Sans-Terre, confirmant Pacte de son neveu Arthur, avait remis Guillaume des Roches en possession de la sénéchaussée d'Anjou , dont Aimery avait été pourvu pendant quelque temps, ce vicomte s'était tenu dans une grande réserve. Cependant il n'avait pu manquer d'avoir avec le roi quelques altercations au sujet de leurs possessions respectives, et, d'autre part,il était lié d^amitié avec Hugues le Brun ; on pouvait donc craindre qu'il n'embrassât sa cause. Pour parera cette éventualité, Aliénor, qui était toujours malade, fit prier le vicomte de Thouars de venir la visiter. Celui-ci, heureux de celte invitation, se rendit auprès de la reine et eut avec elle de longs entretiens au cours desquels on en vint à aborder la situation présente. La reine, fort politique, prenant justement pour point d'appui ce fait qu'Aimery n'avait jamais été réellement en hostilité avec le roi d'Angleterre, et que son devoir de ligence lui imposait l'obligation de veiller à la sécurité du domaine de son seigneur, l'amena peu à peu à faire, en présence de Guy de Dives, sénéchal de Dhinun, serviteur de Jean et que celui-ci avait en ce moment dépêché vers la reine, sa mère, une solennelle déclaration de vassalité avec toutes les obligations qu'elle comportait . Il promit que ses terres et ses

(i) Rotali chart,^ pp. 102 a et 5.

Il iS

forteresses seraient désormais à l'absolue disposilion du roi ; que non seulement il ne ferait rien contre lui, mais encore qu'il l'aiderail de tout son pouvoir à récupérer ce qui pouvait avoir été usurpé sur le domaine royal depuis la mort de Richard. Mais en s'enpageant ainsi, Aimery ne négligeait pas ses intérêts; il rappelait au roi qu'il lui avait adressé, en faveur de son fils^ une requête à laquelle il n'avait pas encore été fait réponse, et en même temps il lui demandait de protéger ses biens contre toute atteinte, au même titre que les siens.

Aliénor,Guy deDives, Aimery, dans les lettres qu'ils écrivirent à Jean Sans-Terre à la suite de celte entrevue, étaient tous d'accord qu'il était indispensable queleroi,afindeparer aux difficultés de la situation, quittât promptemenl TAngleterre, et se rendit sur le continent. Aimery lui otîrail même de venir s'installer dans son château de Thouarsoù il se mettrait entièrement à sa dévotion, et, en oulre, il le suppliait de conclure une paix durable avec Hugues de la Marche, pour laquelle il se proposait comme inter* médiaire (1).

Jean Sans-Terre n'obtempéra pas aux sollicitations de sa mère et d'Aimery, il était tout à l'ivresse de son lendemain de noces, et résidant en paix en Angleterre il oubliait dans les plaisirs leb machinations de ses ennemis. Néanmoins il crut bon de profiter des bonnes dispositions d'Aimery et, dans ce but, il lui envoya le 4 avril, de Windsor, où il résidait alors, un sauf-conduit pour se rendre auprès de lui; en même temps il mandait à sa mère, au comte d'Angoulême, son beau-père, aux sénéchaux d'Anjou et de Poitou, qu'ils pourraient délivrer des sauf-conduits, aussi étendus que celui dont il avait pourvu Aimery, à toutes per-

(i) Roiuli chari,^ pp. 102 6 c( io3 a; Ryincr, fœderay I, pp. 121 el m. Les lettres d'Aliénor, de Guy de Divcs et d'Aimery de Thouars do sont pas datées, aussi K'H historiens les oot-ils placées à des époques différentes et M. Dubois {HM* Je VEcula des chartes, XXXIl, p. 11 a, u^ 3) iuclinerait à les mettre aux eavirona du mois d'octobre 1200. Pour nous^ elles doivent précéder de peu la levée de boocUers îiiiuoiicée en Poitou pour le dimanche de la (Juasîmodo. Nous iroDS même plus loio: comme elles sont insérées dans les Rolult\ entre un acte du 19 mars 1901 don autre du 24 murs, il nous paraît on ne |)eut plus vraisemblable que c'est dans cet intervalle de cinq jours que les trois lettres parviorent au roi d'Angleterre^ ee qui placerait l'entrevue du vicomte de Thouars et d'Aliénor à la fin de février ou dans les premiers jours de mars.

ALIENOK 387

sonnes qui voudraient venir le trouver et qu'ils jugeraient dignes de celle faveur (1).

Les arguments qu'Aliénor avait fait valoir auprès du vicomte de Thouars avaient été bien puissants pour que celui-ci ait accepté les conditions que lui imposa Jean Sans-Terre pour traiter ensemble. Malgré les protestations d'Aimery, le roi conservait certaines préventions à son égard et il le lui fit bien voir par les précautions dont il entoura sa prestation de serment d'homme lige. Avant de recevoir ce serment il lui demanda de fournir des cautions, qui se porteraient garants de la rectitude de sa conduite à venir, et ces cautions furent les principaux seigneurs du Bas-Poitou qui durent remettre au roi, en guise d'affirmation de leur parole, des engagements par écrit. C'étaient Guy et Hugues de Thouars, les frères du vicomte, Pierre de la Garnache, Guillaume de Chanlemerle, Hervé de Mareuil, Bernard de Machecoul, Maurice de Montaigu, Rognaud de la Forêt, Guillaume d'Apremont, Hugues Larchevêque, Guillaume vicomte d'Aunay, Thibault deBeaumont, Aimery fils d'Erfroy, et GeolTroy d'Argenton (2).

Les hostililés étaient du reste commencées et Jean, pour ne pas demeurer en reste avec ses adversaires, avait, le !•' avril, jour de la prise d'armes, donné Tordre à Robert de Turneham de saisir les grands biens que le comte d'Eu possédait en Angleterre et de les faire vendre par ses baillis (3). D'autre part, il chargea Guérin de Glapion, sénéchal de Normandie, de mettre la main sur le comté d'Eu ; en conséquence^ celui-ci fut aussitôt assiéger Driencourt, que Richard avait jadis donné à Raoul d'Exoudun (4).

C'est le moment que Jean choisit pour revenir sur le continent. Ayantéprouvé des dilficultés pour tirer de l'argent des seigneurs anj5lais,il songea à engager des négociations avec le roi de France qu'il sentait tout disposé à seconder le soulèvement des barons poitevins. H quitta l'Angleterre, le lundi de la Pentecôte, 14 mai, mais le navire qui le portait dut relâcher à l'île de Wight, tandis que celui sur lequel Isabelle avait pris place aborda heureuse-

(i) Rotiili chart,, p. io3 a.

(2) Holuli lia. pat,, I, pp. ii 6 et 12 a.

(3) Rotali chart., p. io3 a.

(4) Hfc. deshist. de France, XVII, p. 610, R. de Hovedeiii

ment en Normandie. Ilfit aussitôt demander une entrevue à Phi* lippe-Auguste et, pendant trois jours, les rois se virent dans Ttle des Andelis. Le grand résultat de cette conférence fut que JeaD, accompagné de sa jeune femme et d'une nombreuse suite, suivit Philippe d'abord à Saint-Denis, puis à Paris, où ils arrivèrent le 31 mai (1). Le roi d'Angleterre fut logé dans le palais du roi de France, qui prit ailleurs sa résidence, et ils signèrent un traité de paix dans lequel il était dit qu'ils déliaient respectivement leurs barons de l'obéissance qu'ils leur devaient pour le cas où Tun ou l'autre viendrait à violer les engagements qu'ils venaient de prendre (2).

Le séjour de Jean à la cour de France dura près d'un mois,pen« dant lequel Philippe combla son hôte des cadeaux les plus précieux^ puis les deux rois se séparèrent avec toutes les apparences d'une bonne amitié, mais sans qu'ils fussent plus sûrs l'un que Tautre de leurs sentiments réciproques, malgré leur traité et leurs serments (3).

De Paris, Jean Sans-Terre se rendit à Chinon. Là il convoqua devant sa cour les barons poitevins dont il avait à se plaindre, pour qu'ils eussent à lui rendre raison des actes de trahison qu'ils avaient commis contre lui aussi bien qu'à l'égard de son frère. S'ils avaient répondu à son mandement, il aurait fait décider par sa cour que la solution de l'affaire serait donnée par le jugement du duel, et, dans ce but, il avait eu soin de se pourvoir des meilleurs champions qu'il avait pu rencontrer, tant sur le continent qu'en Angleterre. Les Poitevins, peu soucieux de se mesurer avec de pareils adversaires, firent dire au roi qu'ils rendraient compte de leurs actes à son père. Cette réponse dérisoire montra à Jean l'inutilité de ses efforts et de sa politique cauteleuse, et lui fit comprendre qu'il ne pouvait réduire ses adversaires que par la force (4), mais ceux-ci ne s'en tinrent pas à cette fin de non-recevoir, et demandèrent justice à la cour du roi de France, juge souverain des causes entre ses vassaux. Le comte de la

(i) Rec. des hist. de France, XVII, p. 6ii, R. de Hoveden.

(2) lO'r. des hist, de France, XVII, p. Oi3, R. de Hoveden.

(3) lier, des /lisf. de France, XVII, p. 6 1 3, R. de Hovedeo.

(^) licc. des hisi. de France, XVII^ p. 53, Rigord, et p. Su, R. de Hovedeû.

AUÉNOR $89

Marche et le comte d'Eu, privés de leurs domaines par Jean Sans- Terre, portèrent plainte contre lui pour avoir forfait aux devoirs du suzerain envers son vassal en enlevant la femme de Tun d'eux et en s'emparant de leurs seigneuries à la suite de leurs justes réclamalions(l).

En attendant, Jean prolongeait son séjour à Chinon, d'où il surveillait les menées de ses adversaires, et il y fit sa principale résidence du 26 juillet à la fin d'octobre. Les fêtes y succédaient aux fêtes et la cour, qui accompagnait le couple royal, devait être fort nombreuse. On y voyait, entre autres, Hélie de Malmort, archevêque de Bordeaux, Henri, évêque de Saintes, Jourdain du Hommet, évêque de Lisieux, un des négociateurs préférés du roi d'Angleterre, le comte d'Angoulême, venu pour s'entendre avec son gendre au sujet de la lutte à entreprendre contre les Lusignans, Guillaume Le Maréchal, Guillaume du Hommet, conné* table de Normandie, Robert de Turneham, Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, et Geoffroy de la Celle, sénéchal de Poitou et de Gascogne.

Ce dernier, qui était en ce moment à l'apogée de sa situation politique, se trouva être l'un des témoins d'une importante libéralité que fit le roi d'Angleterre à Hélie de Malmort. L'archevêque avait témoigné en maintes circonstances d'un dévouement à toute épreuve à l'égard de Jean Sans-Terre. C'est lui qui avait prononcé son divorce avec Havoise de Glocester, qui l'avait marié avec Isabelle d'Angoulême, qui avait épousé Blanche de CasUlle et Louis de France, qui, en un mot, se trouvait partout et toujours prêt à seconder les visées du roi anglais. En même temps il contribuait, par l'effet de son autorité temporelle et spirituelle, à maintenir la paix parmi les seigneurs de la Gascogne, aussi le roi voulut-il lui en témoigner publiquement sa reconnaissance. Le 27 juillet, il lui fit délivrer par Simon, archidiacre de Wells, des lettres patentes par lesquelles il confirmait les concessions qui avaient pu être

(i) Rec, des hisi, de France^ XVIII, p. gS, R.deCoggesbale. Bien que eed ait été dit,il n'est pas à supposer que la plainte des Lusignans au roi de France ait devancé la sommation qu'ils reçurent du roi d'Angleterre: cet acte s'allierait mal avec la réception fastueuse que venait de faire Philippe-Auguste & Jean Sans-Terre et qui, ayant grisé celui-ci, le portait à ne garder aucun ménagement & l'égard de set adversaires.

faites aux archevêques de Bordeaux par les comtes de Gascogne, Eudes, Sanche, Guillaume et Bérenger, ses prédécesseurs, à savoir le tiers des produits du change ou monnayage de Bordeaux, le droit de tonlieu dans le pays de Buch, Texemption de tons droits pour un vaisseau naviguant du Langon à Mortagne. A ces faveurs il ajoutait celle de percevoir une redevance annuelle de 100 livrés de monnaie bordelaise sur Tavalage des vins à Bordeaux, et une autre de 40 livres sur le territoire d'Entre-deux-Mers, la faculté d'acquérir quelque terre que ce fût en franche aumône et de recevoir dans sa ligencc tous alleux qui pourraient être inféodés, ainsi que le droit de toute justice sur les hommes de sa dépendance. L'acte énumérait enfin, comme faisant partie des concessions faites aux archevêques de Bordeaux, tous les privilèges de l'immunité, conformes à ceux que délivraient jadis les rois de France (1).

Ce fut encore l'archevêque de Bordeaux, qui, le 28 juillet, transigea au nom du roi avec Bérengère, la veuve de Richard Cœur-de- Lion, au sujet de son douaire. Jean Sans-Terre s'était jusqu'à ce jour refusé à payer à sa belle-sœur le revenu des domainesque Richard lui avait assignés; répondant une première fois à ses instances, il lui avait envoyé, le 28 mars, un sauf-conduit pour se rendre en Angleterre, mais, soit que Bérengère n'ait pu en profiter, soit qu'elle ait préféré avoir auprès d'elle un appui eiïectif pour faire prévaloir la transaction qui s'imposait, elle attendit d'être h proximité d'Aliénor, qui l'avait mariée et qui ne pouvait que soutenir sa cause. Un accord fut donc conclu àChinon et Jean assura à Bérengère une rente annuelle de 1000 marcs d'argent, avec la possession de Bayeux et de deux châteaux en Anjou (2).

Le 3 août, il était à Loudun et le 29 àSaumur; on le retrouve ensuite le 23 septembre à Bonmoulins, en Normandie. Decelieu il mandait au chevalier Laon Ogier d'avoir à remettre à Robert de Turneham, sénéchal de Poitou et de Gascogne, la tour de Renaud de laPérale (3).GeoGrroy de la Celle, dont il n'est plus fait

(i) Brutails, Cart. de Saint-Seuriny p. 3^5.

[2) Wymer, F eiera^ I, p. 12^; RolaliiiU. pat. ^ I, p. %b;Rec. det hi$i, d€ France, XVll, p. On, I\. de Iloveden.

(3) Rotuli litt, pat, y I, p. i.

ALIÉiNOR Sgi

mention après le 27 juillet 1201, venait de mourir, et le roî avait choisi pour lui succéder un de ses principaux favoris ; mais, comme on le verra, Robert, arrivé à une des situations les plus enviées de la couronne anglaise, ne sut pas l'occuper avec Thabilelé politique et la fermeté de son prédécesseur. Il dut prendre le contrepied des façons d'agir de Geoffroy de la Celle, et c'est vraisemblablement à son instigation que Jean Sans-Terre déposséda Laon Ogier et intima, le môme jour, à Tévêque de Poitiers Tordre d'avoir à livrer au sénéchal sa tour de Chauvigny (1).

On ne saurait dire si ces faits se rattachent aux mouvements des Lusignans, mais c'est probable; il est certain aussi que Jean n'avait pas encore recouru aux armes pour les réduire, et qu'il préférait employer, pour ce faire, des moyens détournés. C'est ainsi qu'après avoir élé faire une courte excursion en Normandie il était revenu en Anjou, et que, se trouvant à Mirebeau le 9 octobre, il prononça la confiscation du château de Monconlour sur Geoffroy de Lusignan^ pour ce motif que ce dernier ne lui avait pas rendu son service de fief ordinaire.

Les chevaliers, sergenis et bourgeois de Monconlour durent, en conséquence, remettre cette place à Jean de Marsun et à Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, qui, grâce au voisinage du roi, en prirent possession sans difficulté (2).

Quant à Chauvigny, c'était le principal domaine de l'évêque de Poitiers, et la dépossession du prélat semble avoir ouvert une ère de méfiance et de mauvais procédés à son égard. Maurice de Blazon porta plainte à Rome et Innocent III ne faisait que constater des faits patents quand il reprochait au roi d'Angleterre, dans une lettre du 20 février 1203, d'avoir lésé de mille manières et abreuvé d'outrages l'évêque de Poitiers, et bouleversé presque de fond en comble son église et son diocèse (3).

Mais ce n'est pas au seul sénéchal de Poitou qu'il y a lieu

(i) RAuli liU.pat.,lt p. i. Le texte des Rotuli porte a turrim de Chammac », que Ijccoinire- Dupont (Afém. de la Soc. des Antiq. de U Ouest ^ !'« série, X!I, p. i35) ÎDterprcte par la a tour deChaunay », mais il nous paraît absolument certaio que ron se trouve en présence d*une mauvaise transcription du rédacteur des /?o/a/i, et que sur le document primitif il y avait «turrim de Chaviniac »; le domaine de Chaunaj n'ayant jamais appartenu aux évéques de Poitiers, qui possédaient la baronnie de Chauvigny.

(•<) Rotali litt. pai.y I, p. 2 (?.

(3) Rec. des hist, de France, XIX, p. 424i lettres d'Innocent III.

d'attribuer les mesures prises contre Maurice de Blazon. Celuici avait un ennemi puissant dans les conseils du roi : c'était Pierre des Roches, trésorier de Saint-Hilaire-Ie-Grand de Poitiers. Ce personnage, qui avait commencé par porter les armes et avait été chambrier de Richard Cœur-de-Lion, s'était, après être entré dans les ordres, attaché à la fortune de Jean Sans- Terre qui lui donna successivement le prieuré de Loches, la trésorerie de Saint-Hilaire et le décanat de Saint-Martin d'Angers. Des conflits, comme il s'en élevait souvent entre les deux principaux dignitaires ecclésiastiques de la ville de Poitiers, éclatèrent entre lui et Maurice, et le roi prit parti sans hésiter pour l'ancien clerc de sa chambre (1).

Confiant dans l'efflcacilé de ces mesures violentes, Jean repartit ensuite pour la Normandie et^ le 29 octobre, il était à Montfort, près les Andelis. Ce jour-là, il fit délivrer à Robert de Turneham les lettres patentes de l'office de sénéchal de Poitou et de Gascogne dont il était déjà pourvu depuis plus d'un mois (2). Il renvoya ensuite avec frère Pierre de Verneuil et Raymond Bernard vers Gérard, comte d'Armagnac. Cette mission devait se rattacher au traité que le roi avait l'intention de conclure avec Sanche, roi de Navarre, frère de Bérengère, en vue de se procurer son aide en cas de guerres qu'il prévoyait devoir bientôt éclater; il voulait charger le comte d'Armagnac d'être Tentremetteur de cette négociation, et, pour épargner ses ressources^ il manda à l'archevêque d'Auch et à tous ses vassaux de Gascogne d'avoir à fournir à son sénéchal et à ses compagnons l'escorte militaire et les procurations que lui-même aurait été en droit d'exiger (3).

Le même jour, il écrivit au comte d'Angoulême qu'il eût à remettre Limeuil et la Tour-Blanche au sénéchal. On ne sait quel est le caractère de cette décision, mais, en tout cas, elle

(i) Lccoiotrc- Dupont,! Pierre des Roches, Oa a tout liea de croire qoe ce penoana^e, appelé comniuoément Pierre de Poitiers, «p|>ar(eoait à uoe famUle da Poitou, bien que soo oevcu, nomaié Pierre d^Orival, fût de la NormaBdie. U uaa da reale de son influcDce auprès de Jean Saos-Terre pour obtenir de lui, eo faveur dea chanoiiief de Saiot'llilaire, des lettres pateotes de simple protection qui furont détÎTrtea é Mayeou • au mois de jaovier 1202 (liotali liU, peU., l, p. 4 ^).

(2) liolali litt. put. y 1, p. 2 a,

(3) Hoiuli lili. pat.^ I, p. 3 u.

ALIÉNOH 393

ne saurait être un acte de méfiance à l'égard d'Aymar. Celui-ci avait dans sa fille un trop bon soutien pour qu'il pût redouter d'êlre inquiété par Jean, qui, bien au contraire, étant à Verneuil, le 26 septembre précédent, lui avait fait cadeau de deux bourgeois de la Rochelle, André de Montfort et son fils, el avait en môme temps ordonné au grand-mattre du Temple en Aquitaine d'avoir à verser au comte d'Angoulême certaines sommes d'argent dont ils étaient convenus ensemble (J).

Pendant les mois de novembre et de décembre, Jean parcourut la Normandie en tous sens el il célébra les fêles de Noël à Argentan. Cependant, à peine avait-il quitté le Poitou que les Lusignans avaient relevé la tête. Ils demandèrent à Philippe- Auguste de porter devant sa cour leur litige avec Jean Sans- Terre, déclarant que, le roi de France étant leur suzerain commun^ c'était cette juridiction ou celle de leurs pairs qui devait juger leur différend avec le roi d'Angleterre. Du reste, le comte d'Eu ne s'était pas contenté de cette démarche juridique, et, quelque temps auparavant, il était passé de la parole à l'action : il avait envoyé porter un défi à Jean Sans-Terre et lui avait assigné un rendez-vous sur le terrain pour le dimanche 28 octobre (2).

Dans les premiers jours de janvier 1202, leroi d'Angleterre se trouvait encore à Argentan quand ilreçut lavisitedu comted'Angoulême, qui venait lui faire connaître la situation du Poitou, el de Robert de Turnehan, qui avait à lui rendre compte des résultats de sa mission. Le roi de Navarre avait accepté les préliminaires du traité qui lui avait été proposé et il était d'accord pour s'aboucher avec le roi à Angoulême. Jean en informa son beau-père qui avait accompagné le sénéchal de Poitou, et lui-même partit ensuite pour 'gagner à petites journés le lieu du rendez-vous. Le 15 janvier il était à Chinon, d'oîi il adressa un mandement à ses baillis pour leur intimer l'ordre d'avoir à rendre les honneurs royaux à son cher frère le roi de Navarre, dans tous les lieux où il passerait. En même temps, comme il tenait à se ménager sinon l'appui, du moins la neutralité du pape dans l'en-

(i) Rymer, FœiUra^ I, p. i25.

(a) Rotuli liit. pat,, I, p. 2 a.

(reprise qu'il méditait, il envoya à Rome deux agents sûrs, Jean d'AIençori, archidiacre de Lisieux, et Raoul de Fournival, à qui il ouvrit pour leur voyage un crédit de 50 marcs d'argent {^).

Le roi d'Angleterre séjourna plusieurs jours à Chinon; de là il se rendit à Loches, oîi il se trouvait le 26 et le 30 janvier; il passait à Montmorillon le 31 et enfin il arriva à Angoulême où, aussitôt, afin de bien disposer les esprits en sa faveur, il accorda aux moines de Sainl-Cybard, donlTéglise avait été incendiée au mois de janvier 1201, des lettres patentes qui les autorisaient à prêcher en tous lieux et à faire des quêtes, afîn de ramasser de l'argent pour la reconstruction de l'édifice (2).

Comme tout avait été préparé d'avance, les rois de Navarre et d'Angleterre signèrent, dès le 4 février, un traité d'alliance, en vertu duquel ils s'engageaient réciproquement à se prêter assistance contre toute personne, excepté contre le roi de Maroc, c'està-dire contre les Maures qui pouvaient menacer le sud des possessions de Sanche, et à ne faire ni trêve ni paix avec leurs ennemis sans le consentement l'un de l'autre. L'évêque de Pampelune et plusieurs seigneurs navarrais d'un côté, l'archevêque de Bordeaux, les évoques de Saintes et de Dax, le comte d*Angoulême, le comte de Salisbury, frère du roi d'Angleterre, le vicomte Aimery de Thouars, Pierre des Roches et enfin Robert de Turneham, de l'autre côté, assistèrent à la prestation de serment que les deux princes firent, sur la croix et les saints évangiles, de fidèlement observer leur traité (3).

Jean et Sanche séjournèrent encore le lendemain à Angoulême et le 6 ils étaient à Cognac, où ils se séparèrent. Robert de Turneham et l'archevêque de Bordeaux accompagnèrent le roi de Navarre, et Jean en profila pour les charger de missions spéciales auprès des habitants de Bordeaux. Du reste, pendant son sf^jourà Angoulême, il avait autorisé les habitants de Dax, sans doute à la sollicitation de leur évêque, Guillaume Bertrand, i acheter et à transporter en franchise tous les blés ou autres

(i) floluli litt. pat., I» p. 5 n,

(2) Rot ni i lift, pnt.^ I, p. 5 6,

(3) Rymcr, Fcrdern^ I, p. 127 ; liotnli litt. pat,^ I, p. 5 b. L*act6 eal daté do taoi, seloD le mode de compul usité en Fraoce.

ALIËNOR 3^5

vivres nécessaires à leur subsistance, et il avait accordé la même faveur aux Rochelais. Il se dirigea ensuite sur Thouars, où il se trouvait le 15 février.

Déférant aux conseils de sa mère, il venait répondre à Tinvitation que le vicomle lui avait antérieurement adressée et que celui-ci avait encore renouvelée à Angoulème. Il était tout à fait politique de ne pas indisposer ce grand vassal et de le maintenir dans la neutralité, alors que son frère Guy, Tépoux de Constance de Bretagne, n*àvait dû rien négliger pour l'entraîner à prendre parti pour Arthur. En route, le roi s*arrèta pendant deux jours à Saint-Jean-d'Angély pour acheter des chevaux ; les courses rapides qui étaient demandées à ces animaux devaient les tuer rapidement, et les marais de la Saintonge avaient de tout temps pourvu à la remonte des princes anglais. Pendant ce court séjour^ Renaud de Pons^ un des principaux seigneurs de la Saintonge, vint rendre ses devoirs à Jean. Le comte d'Angoulème, qui ne quittait pas son gendre et qui ne négligeait rien pour lui acquérir des partisans, obtint qu'il fit remise à Renaud d'une dette de 30 livres angevines, qu'il avait contractée envers lui (1).

En se rendant à Thouars Jean ne devait pas avoir pour simple but de rendre visite au vicomte, il est aussi possible qu'il ait germé dans son esprit un dessein qu'il ne tarda pas à exécuter. La situation de Guy, le frère d'Aimery, s'était depuis quelque temps grandement modifiée ; Constance, succombant à l'affreuse maladie de la lèpre dont elle était atteinte, était morte dans le courant d'août 1202, laissant deux enfants de son mariage avec Geoffroy d'Anjou : Arthur et Aliénor, et deux filles : Alix et Cathe* rine, issues de son union avec Guy. On pouvait prévoir que ce dernier, tout en soutenant les droits de son beau-fils Arthur, pourrait bien ne pas être indifférent à des arrangements qui assureraient sa position et celle de ses filles. Aimery pouvait donc être un précieux auxiliaire dans le cas où il y aurait possibilité d'amener Guy à se prononcer pour le roi d'Angleterre. Jean du reste, en vue d'affirmer ses droits de suzeraineté sur la Breta-

(i) Rotuli lia. pai.f I, pp. i a et 5 6.

SgO LES COMTES DE POITOU

gne, avait déjà agi, et le 30 janvier il avait envoyé de Loches aux barons du duché une lettre où il leur enjoignait d*avoir à faire exécuter ponctuellement les dispositions dernières que Constance avait pu prendre (1).

Rentré à Chinon le 17 février, il pourvut encore àquelques dispositions militaires; il donna à Payen de Rochefort la baillie de Mirebeau et à Raoul de Loudun celle de Monconlour avec la garde spéciale du château, à Nicolas Maingot celle d'Angle^ enfin il manda aux gens de Loudun d'avoir à obéir à tout ce que le trésorier, Pierre des Roches, pourrait leur dire en son nom (2). Puis, voyant que rien ne remuait, il se décida à partir pour la Normandie.

On était pourtant à la guerre, mais elle ne se déclarait pas. Les Lusignans restaient dans Texpectative, attendant la solution de l'instance qu ils avaient introduite devant la cour du roi de France ; ils jouissaient en conséquence des privilèges de Tasseurement, attribués aux parties dont les causes étaient portées à la cour du roi et qui garantissaient la sécurité de leurs personnes et de leurs biens. Jean avait été assigné à trois reprises pour comparaître devant la cour, mais toujours il avait présenté des excuses ou des motifs de récusation. Il fit d'abord valoir qu'en sa qualité de duc de Normandie et en vertu des anciens traités qui réglaient ses rapports avec le roi de France il n'était nullement tenu de se rendre à Paris pour régler les difficultés qui pouvaient surgir entre lui et son suzerain, mais qu'il était seulement obligé de venir à un colloque, qui se tiendrait entre eux sur les frontières des deux états. Alors il fut à nouveau ajourné en qualité de comte d'Anjou, mais cette fois il demanda à ne pas être jugé avant que lui-même eût réglé ses différends avec ses vassaux; dans ce but, il demandait au roi de les renvoyer devant sa cour personnelle à Angers; celte proposition était fallacieuse, car, au lieu de faire parvenir des saufconduits àHugueset à Geoffroy de Lusignan, au Heu de leur résidence, il les invita simplement à se rendre à Loudun, où ils trouveraient des envoyés du roi qui les amèneraient vers lui et les

(i) Hec. des hisi. de France, XVH, p. 6i3, R. de Hovedeo ; Rymer, Fœdera, I, p. la;; Rotuli litt, pat., I, p. 5 a, (2) Roiuli lia. pat,, I, pp. 6 a et 7 6.

ramèneraient. Mais les Lusignans ne se fièrent nullement à la parole du roi d'Angleterre et ne voulurent pas pénétrer sans protection dans son domaine d'Anjou. Ils ne répondirent donc pas à cet ajournement. Philippe-Auguste, pour en finir, se décida à appeler Jean à une entrevue sur les limites de France et de Normandie ; elle eut lieu au Goulet, le 25 mars. Le roi de France, étendant le débat, rappela au duc de Normandie qu'il était son homme lige, et lui intima Tordre de se rendre quinze jours après Pâques à Paris, où sa cause serait définitivement jugée.

Jean, comme de juste, ne se conforma pas à cette sommation et la cour, prononçant souverainement, déclara que le duc de Normandie, comte d'Anjou, ayant forfait à tous ses devoirs, soit comme vassal, soit comme suzerain, serait privé de toute la terre que lui et ses ancêlres avaient pu tenir en fief du roi de France (1 ). Rentré aux Andelis, Jean Sans-Terre s'empressa de répondre aux manœuvres de Philippe-Auguste par un acte de même nature. Le 27mars^ il écrivit à son neveu Arthur, qui se trouvait toujours à la cour du roi de France, d'avoir à se rendre auprès de lui à Argentan, dans les octaves de Pâques, afin de lui rendre les devoirs auxquels il était tenu comme nouveau comte de Bretagne, envers le duc de Normandie (2).

Celui-ci à son tour ne tint aucun compte de l'invitation ; bien au contraire, il se rapprocha encore plus du roi de France qui, mettant à exécution l'arrêt rendu par la cour des pairs, déclara Jean

(i) Rec, des hist. de France^ XVII, p. 54, Rigord, et pp. iS6 et iSy^GoUIaome le Breton; A/., XVIII, p. 95, R. de Coggeshale. Tous ces actes ne sont connus que par des récits de chroniqueurs qui manquent de précision. Ils parlent de rajoamement de Jean Sans-Terre à la cour du roi de France, comme duc d'Aquitaine; or, le fait nous parait douteux. Les actes délictueux qu*il avait commis à l'égard de Raoul et de Geoffroy de Lusignan, c'était à raison de ses qualités de duc de Normandie, en s'emparant du comté d'Eu, et de comte d'Anjou, en mettant la main sur Moncontour, mais il n'avait pas touché aux possessions si nombreuses de la famille de Lusignanen Aquitaine, car ce duché ne lui appartenait pas, et c'est pour ce motif qu'au lien d'ajourner ses adversaires devant la cour du duché, à Poitiers, il les sommait de venir à Angers. L'Aquitaine, après la mort de Richard, était redevenue la propriété d'Aliénor ; celle-ci avait rendu hommage pour son duché au roi de France, et PhUippe, en le recevant, avait reconnu les droits de la reine pour légitimes ; Jean n'était que Tadininistrateur du duché au nom de sa mère, et même, s'il pouvait, à la rigueur, en être regardé comme l'usufruitier, celle-ci en était toujours la propriétaire. C'est cette situation qui explique le calme dans lequel resta le Poitou durant cette époque, que l'on peut qualifier de paix armée, vu que les Lusignans n'avaient commis aaeon acte de forfaiture à l'égard de leur duchesse.

(a) Rymer, Fœdera, I, p. laS ; Rotali liti, pat., I, p. 7 6.

SgS LES COMTES DE POITOU

Sans-Terre déchu de toutes les possessions qu'il pouvait avoir dans le royaume de France, et les transporta à Arthur. En même temps il résolut de marier sa fille Marie avec le jeune prince. Comme la future n'avait encore que cinq ans^ on procéda simplement aux fiançailles, qui furent célébrées à Paris à la fin d'avril^ et il fut convenu que le mariage s'accomplirait aussitôt que la princesse aurait atteint Tâge nubile (1).

Dès qu'il eut pris ces dispositions et que, par elles, il se fut intimement attaché Arthur, Philippe-Auguste pénétra en Normandie, s'empara de Boutavant, qu'il rasa, prit quelques autres localités dans le courant de juillet, et enfin Gournay, où le jeune prince qui, le 30 avril précédent, avait atteint l'âge de seize ans et était par suite qualifié pour prendre une décision, conclut avec lui un important accord.

Il commença par reconnaître Arthur comme duc de Bretagne et possesseur éventuel des fiefs dont Jean Sans-Terre avait été dépouillépar la cour. Quant au prince^ il fil aussitôt connaître, par des lettres ducales, les conditions de ce traité. Il déclarait qu'il lui avait rendu hommage et s'était reconnu son homme lige pour la Bretagne, l'Anjou, le Maine et la Touraine, qu'il considérait comme ses domaines héréditaires et dont il aurait la jouissance pleine et entière aussitôt qu'ils auraient été recouvrés par le roi ou par lui-même; pour ce qui était du domaine de Poitou, il en avait aussi fait hommage lige au roi, si, par la grâce de Dieu, Tun ou l'autre pouvait s'en emparer ; toutefois, le roi de France se réservait Thommage des seigneurs qui avaient pris parti pour lui ou de ceux qu'il voudrait recevoir dans sa ligence, et qui, avec son consentement, feraient ensuite hommage au comte de Poitou; le roi Philippe devait aussi régler les différends qui existaiententre le roi de Castille et le comte de Poitou, et il s'engageait, s'il ne pouvait mettre les parties d'accord, à faire porter la cause devant sa cour ; enfin, en ce qui regardait la Normandie, Arthur, qui dans le protocole de cet acte ne prenait pas le litre de duc des Normands, reconnaissait au roi de France la faculté

(i) Léop. Delisle^ Cat, des actes de Philip/>e'Aaffus(e, do 726, noo daté, mais qai doit se placer entre le 1 4 et le 20 avril ; Marcbegay, Chron. de$ égli$99 ttAyorn, p. 5iy Saiot-Aubio.

de conserver les terres qu'il pourrait conquérir ou de les donner en fief à qui lui conviendrait : c'était la part principale du gâteau que Philippe-Auguste s'était réservé (1).

Bien que ce traité fût grandement à l'avantage de ce dernier, il aurait encore assuré à Arthur un magnifique domaine territorial, spécifié parle protocole de cet acte d'hommage, dans lequel le prince se qualifie de duc de Bretagne et d'Aquitaine, de comte d'Anjou et du Maine. En somme, il ne réclamait, ou plutôt Philippe- Auguste ne lui reconnaissait que les possessions dont il s'était déclaré le mattre lors de la mort de Richard. Bien que la Normandie fût comprise dans le dispositif de l'arrêt qui déclarait que Jean Sans-Terre était, à raison de ses actes de forfaiture, déchu de tous ses domaines du continent, la situation de ce duché restait indécise ; il ne s'était pas précédemment prononcé en faveur d'Arthur, comme l'avaient fait l'Anjou et le Maine, aussi Philippe-Auguste, désirant en devenir le maître et ne rien brusquer, se contenla-t-il de s'assurer la propriété de ce qu'il pourrait conquérir.Cette formule était très vague et lui permettait, s'il ne rencontrait pas d'empêchement, de mettre la main sur tout le pays.

Mais en partageant par avance la dépouille du roi anglais avant qu'il fût à terre, le roi de France et le duc de Bretagne n'avaient pas tenu compte d'un facteur important, la reine Aliénor. Ils avaient disposé de son domaine patrimonial, de celui dans lequel Jean Sans-Terre avait eu l'habileté de la laisser jouir de ses droits de souveraineté, ce qui le gênait peu, car grâce au choix des agents du pouvoir et en particulier des sénéchaux, il était véritablement le maître du duché. Or,si Aliénor n'avaitpas déjà reporté sur son pelit-fils la haine dont elle avait poursuivi la duchesse Constance pendant sa vie, l'acte d'Arthur^ en rompant toute attache entre lui et sa grand-mère, la rendait son ennemie. Aliénor se sentit donc grandement lésée et elle le fit bientôt paraître.

Jean, de son côté, n'était pas resté inactif. Sur le bruit de la mort d'Alix d'Eu, femme de Raoul d'Exoudun, il reconnut Jean

(i) Teulet^ Layettes da Trésor des chartes^ I, p. a36 ; Rec. des hisl, de Froncé^ XVII, p. 54) nigord; Léop. Delisle^ CcU. des actes de Philippe Aagaste^ d** 7S1 et 73a«

4oo LES COMTES DE POITOU

d'Eu, seigneur de Billengton, oncle d'Alix, comme héritier du comté et chargea Guillaume Le Maréchal deTen mettre en possession,sans tenir compte des droits de Raoul^ le fils de la comtesse, qu'il englobait dans la sentence de confiscation qu'il avait prononcée contre son père. Mais la nouvelle était fausse et Le Maréchal n'eut pas à agir (1).

Le 23 avril, il envoya 500 marcs d'argent à Robert deTurneham pour approvisionner les places du Poitou (2), et le 1*' mai il écrivit à Tarchevêque de Bordeaux, à Tévêque de Saintes, au comte d'Angoulème, au vicomte de Thouars, à Guillaume des Roches, à Robert de Turneham et à Martin Algais, pour leur mander qu'il envoyait vers eux son frère naturel Guillaume, comte de Salisbury, qui tendait à prendre une part prépondérante dans ses conseils, et Pierre de Préaux, et il les informait qu'ils eussent à avoir une foi entière dans les instructions verbales que ces deux délégués leur portaient (3).

Ceux-ci venaient leur dire qu'il fallait se préparer à une guerre générale, et non plusaux simples escarmouchesqui étaient lamonnaie courantodes difficultésqui s'élevaient entre les roisdePrance et les ducs de Normandie. Le soulèvement prévu des Lusignans allait lui mettre sur les bras presque tout le Poitou, et il n'avait pas trop de tous les concours qu'il réclamait pour venir à bout de ses adversaires. Comme il ne doutait pas qu'il dût avoir bientôt besoin de beaucoup d'argent, il fit partir l'archevêque de Cantorbéry et l'évêque d'Ely pour l'Angleterre, avec mission d'expliquer la situation à ses fidèles sujets et de leur démontrer que la superbe de Philippe-Auguste, qu'il n'avait pu réussir à désarmer par sa déférence et ses propositions de paix sagement mesurées, l'avait contraint de faire la guerre; enQn, il envoyait coup sur coup des agents bien munis d'argent auprès de la cour papale (4).

La lettre destinée au vicomte de Thouars contenait une invitation à venir trouver le roi ; Aimcry ne crut pas pouvoir se dispenser d'y répondre, et se mit en marche avec une nombreuse

(i) Hotiili liti.pat., I. p. H h,

(2) lintnli lilt, pat ^ 1, p. 9 A.

(3) RotnlHiU,pat., 1, p. 11.

(i) lioluli lia. pat., !, p. 10 b.

AUÉNOR 4oi

suite de seigneurs de la G&line. Le plus notable était Hugues Larchevèque, seigneur de Parlhenay. Celui-ci, sous ombre de rendre de précieux services, profita de la circontance, et obtint de nombreuses faveurs du roi d'Angleterre.

Le 17 mai, Jean commença par déclarer qu'il aimait et aimerait Hugues, dont les ancêtres avaient toujours bien servi les siens, comme un homme en qui il aurait la plus entière confiance, qu'étant très peiné de voir qu'à cause de sa fidélité à sa personne il lui avait été porté de graves dommages, il s'engageait à l'en indemniser; que tout d'abord il lui promettait ses conseils et son aide pour fortifier son château de Parthenay et pourvoir à sa défense, et qu'ensuite il s'engageait à le soutenir dans tous ses négoces, comme il était de son devoir de le faire pour un fidèle qu'il affectionnait. Le lendemain, 18 mai, ce fut le tour des hommes de Parthenay, auxquels le roi accorda des lettres patentes de simple protection , et enfin il remit à Hugues un mandement dans lequel il était dit qu'il l'autorisait à s'emparer du château de Secondigny,que le roi Richard lui avait enlevé de force et avait donné à Raoul de Taunay, et qu'il ne traiterait jamais avec ce dernier sans que le seigneur de Parthenay y ait donné son consentement (1).

Les protestations de fidélité et de dévouement d'Hugues Lar^ chevèque avaient si bien agi sur l'esprit de Jean Sans-Terre que celui-ci, se départissant de sa méfiance ordinaire, renonça à profiter des engagements qu'il avait exigés du vicomte de Thouars comme garantie de sa fidélité. Le 3 juin, il informa les cautions que leur liberté d'action leur était rendue, et le 4, ^tant à Rouen» il reçut l'hommage d'Aimery de Thouars, en présence de Guillaume Le Maréchal, du comte d'Aumale et d'Hugues de Gournay ; il ordonna eu même temps à Pierre des Roches, qui gardait par devers lui les chartes par lesquelles les chevaliers d'Aimery s'étaient portés ses cautions, de les rendre à ceux qui les avaient souscrites, et manda à Guy de Dives de mettre en liberté Geoffroy, le fils du vicomte, dont la garde lui avait été confiée (2).

(i) Roluli lut, pat., ly p. II a.

(2)Rotuli litt, pat,, I, p. 12 a.

Sur ces entrefaites, le 16 juin, le comte d'Angoulèmc, qui se trouvait pour le moment à Limoges, vint à mourir. Jean Sans- Terre en fut prévenu le 22 au Mans, où il se trouvait alors, par Robert de Turneham, le sénéchal de Poitou ; celui-ci venait loi apprendre en même temps que le comte défunt et lui-même avaient conclu la paix avec Gaston de Béarn. Le roi s'empressa d'informer les gens de Bordeaux de Theureuse issue de ces négociations, et il les invitait à se mettre d'accord avec les seigneurs du pays qui avaient pu prendre le parti du comte de Béarn (1). Puis le lendemain, 24 juin, il confia au sénéchal de Poitou l'administralion des comtés de la Marche et d'Ângoulème qui venaient d'échoir à Isabelle par suite du décès de son père et il le chargea de faire connaître ses intentions aux habitants des deux pays (2).

Le même jour, il prit certaines dispositions pour assurer la sécurité de ses domaines. Par exemple, comme il n*avait qu'une demi-confiance dans la fidélité des bacheliers d'Anjou, de Touraine et du Maine, qui, après la mort de Richard, avaient pris plus particulièrement parti pour Arthur, il envoya vers euxGuillaume de Tlitang et Rogues de Saucey pour les maintenir dans le devoir, par promesses ou autrement, et comme il se sentait encore moins assuré de la fidélité de ceux du Mirebalaiset du Loudunais, il chargea Pierre, clerc du sénéchal d'Anjou, de se rendre auprès de chacun d'eux et de se faire livrer des otagcjs (3).

On peut se rendre compte des précautions minutieuses que prenait Jean Sans-Terre à l'égard des gens qu'il employait parce qui se passa à propos de la Roche-sur-Yon. Ce domaine était venu en sa possession par suite delà mort d'Hugues de l$i Roche, qui était décédé sans laisser d'héritiers directs de son union avec Troublelande (4). C'était un poste important^ situé au milieu du Bas-Poitou, par suite il tenait à ne le confier qu'à un personnage dont il serait absolument sûr. Il désigna donc, pour le gouverpemenl du château, un chevalier du pays, Pierre de la Garnache, Tenu sans

(i^ Ilotnli liti, pat,, I, p. 12 b,

(2) liotuU liil. pat.f l,p. i3 a; Duplès-Agier, Chron. de Saint' M€U'lial de Lima» gcs^ p. loO, H. hier.

Ç\) lioluli lilt. pat. y !, pp. 12 b e\ i3 «.

(^1) Les héritiers collatéraux du (IcfuQt étaient Raoal do Machecoal 6l GoiUaaiBd Talc val (Marchcgay, Cart, du Bas-Poitou, p. i65).

ALIÉNOR 4o3

doute auprès de lui pour solliciter ce poste. C'était le 25 juin. Il donnaen môme lempsà un autre de ses fidèles de la mêçne région, Guillaume Boscher, Tordre de se rendre à la Roche et de notifier aux chevaliers, sergents et bourgeois du pays, la nomination qu'il venait de faire. Six jours après, le 1*' juillet, il fit prêter serment à Pierre de la Garnache de garder fidèlement le château aussi longtemps qu'il plairait au roi et de ne le rendre qu'à lui, qu'au sénéchal de Poitou ou au porteur de lettres patentes spéciales à cet objet; le nouveau gouverneur s'engageait, en même temps, à faire prêter aux gens du pays un serment de fidélité au roi, et enfin, c'est seulement le 14 juillet qu'il mandait à son sénéchal de délivrer à Pierre le château de la Roche-sur-Yon (1).

Vers le même temps, malgré que Girard d'Athée lui eût donné de nombreuses marques de sa fidélité, il fut pris de soupçons à son égard, et envoya Rorguos de Saucey, Payen de Rochefort et Philippe de l'Etang partager avec luila garde du château de Loches ; en outre il lui interdisait absolument de recevoir quelque homme que ce fût dans le château ou d'avoir quelque colloque avec les ennemis du roi, sans qu'il se fût mis d'accord avec au moins un ou deux des gardiens qui Iqi étaient adjoints (2).

Jean s'occupait aussi de la remonte de sa cavalerie ; le 23 juin, il écrivit au maire et au prévôt de la Rochelle de laisser le vicomte de Thouars acheter sur le marché de cette ville autant de chevaux qu'il lui conviendrait, puis, le 5 juillet, il envoya aux mêmes l'ordre de donner toutes facilités au sénéchal de Poitou pour faire emplette de dix chevaux (3).

Robert de Turneham avait été évidemment flatté de voir accroître l'importance de la charge qui lui avait été confiée, mais, à la réflexion, il trouva le fardeau par trop lourd et demanda au roi d'être déchargé du gouvernement de la Marche. Pour conserver ce comté au roi, il y aurait immanquablement à entamer avec Hugues le Brun une lutte qui pourrait durer longtemps, et pour remplir ce rôle militaire il fallait un homme. Us fixèrent

(i) Rolnli lut, pai.y î, pp. i3 a el 6, cl i4 à. Le texte des Rotuli porte « Castrum SulioDÎs », Dom de lieu qui oc peut être interprété que par la Koche-sur-Yoo.

(2) Rolnli lit, pat. y 1, p. i3 n.

(3) Rotuli litt. pal. y I, p. 12 6 et 1 3 6.

leur choix sur Brandin, le capitaine de routiers, à qui Jeao, pour le tenir plus sûrement, fit cadeau de la terre de Thorigny en Normandie. Le 13 juillet, le roi nomma ce routier sénéchal de la Marche, mais en réduisant toutefois l'importance de cette charge, car il le plaça sous la haute direction du sénéchal de Poitou, envers qui il serait responsable des châteaux et des forteresses que celui-ci lui confierait spécialement. Jean prit aussi quelques dispositions au sujet du comté d'Angoulême et entre aatres, le 22 juillet, il chargea Elie Roi de la garde de la Chèze et de la terre d'Archiac en Saintonge, qu'il avait jadis confiée au comte d'Angoulême (1).

Tous ces actes sont datés de Rouen ou de localités des environs dans lesquelles le roi d'Angleterre se tenait pendant que Philippe- Auguste assiégeait Arques. En ce moment, le 22 juillet^ il reçut une lettre d'Aliéner qui lui mandait qu'étant malade elle le priait de l'autoriser à disposer par testament de tous les revenus qu'elle pourrait toucher jusqu'au terme de la Saint-Michel. Il fit aussitôt délivrer à sa mère des lettres lui permettant de faire ce qu'elle lui demandait par sa missive (2), mais le messager qui l'apporta avait sans doute aussi mission de tenir le roi au courant de certaines machinations qui se préparaient du côté du Poitou. Pour y parer, il quitta Rouen; du 23 au 27 il résida à Bonport; le 28 il était à Laigle et le 29 à Neu bourg, où lui arriva la nouvelle des événements que le messager de la reine-mère lui avait fait pressentir. Il se dirigeait en ce moment vers le Mans, sans se hâter, quand il fut informé qu'Aliénor était assiégée dans Mirebeau par son petit-fils Arthur de Bretagne.

Voici ce qui s'était passé. En donnant sa fille à Arthur, le roi de France avait évidemment ses intérêts personnels en vue ; en attachant définitivement le jeune prince à sa fortune, il s^assurait à la fois l'alliance des Bretons qui pouvaient prendre à revers les possessions du roi d'Angleterre et les sympathies que rhéritier légitime des Plantagenets conservait dans leurs possessions,^ patrimoniales. Pour arriver à ses fins contre Jean Sans-Terre, ^ j combina donc une double entreprise : pendant que lui-même a?«^^ e

(i) Rotuli litt. fxit., I, pp. i/| />el i5 a. (2) lioiuli litt, pat, y ly p. i4 à.

ALIKNOR 4o5

toutes ses forces envahirait la Normandie, Arthur pénétrerait en Poitou, où les Lusignans lui fourniraient une armée ; les Bretons lui avaient promis 500 chevaliers et 4000 fantassins; lui-même mettrait à sa disposition 200 chevaliers et une grosse somme d^ar-* gent(l).

Le jeune prince partit aussitôt. A Tours, il trouva toute la famille de Lusignan qui était venue au-devant de lui, et Ton y tint un conseil de guerre. Avant d'engager réellement les hostili^ tés, il était sage d'attendre l'arrivée des Bretons, mais les Poitevins étaient impatients d'agir. Bobert de Turneham étant absent du pays, ils se sentaient les maîtres. Il est à croire qu*Hugues de Lusignan, qui se souvenait de l'heureux résultat qu'avait eu, quelque temps auparavant la capture d'Aliénor, décida ses compagnons à tenter le même coup. Mais, si bien prises que fussent leurs mesures, la vieille reine avait été prévenue. Quittant sa tranquille retraite de Fontevrault, elle s'était dirigée en toute h&te vers Poitiers, dont le maire et les bourgeois lui étaient absolu-* ment dévoués. Mais elle trouva les chemins coupés et fut contrainte de s'arrêter à Mirebeau. Arthur vint immédiatement l'y assiéger. Outre les chevaliers français qu'il avait amenés, sa troupe comprenait vingt chevaliers d'élite conduits par Geoffroy de Lusignan^ trente chevaliers et soixante-dix sergents placés sous les ordres de Guillaume et de Savary de Mauléon, quarante chevaliers fournis par le comte d'Eu, et quinze seulement par Hugues le Brun. En outre, à ces cent cinq chevaliers poitevins s'étaient joints sur la roule des guerriers désireux de gagner les faveurs du nouveau duc d'Aquitaine, et en particulier Hugues, le vicomte de Châtellerault. En somme, la petite armée d'Arthur, quand elle se présenta devant Mirebeau, devait compter au total un millier d'hommes (2).

La ville se rendit aux assaillants, mais le château, qui était compris dans son enceinte et était très fort, résista. Aussitôt que la reine s'était sentie en danger elle avait envoyé un exprès à Jean

(i) Rec. des hist.de France, XVII, p. 68 1, Math. Paris; Marchegay, Chron, des églises d'Anjoa^ P» 5i, Saint-Aubin d*Angers.

(2) Rec, des hisL de France, XVII, p. 189, G. le Breton; Id.^ XVm, p. 67, lU de Dicet.

4oO LES COMTES DE POITOU

Sans-Terre et, afin de lui donner le temps d'arriver, elle négocia avec son petil-fils. Celui-ci s'engageait, si elle lui remettait le château, à la laisser aller là où il lui conviendrait. Elle refusa hautement, trouvant hardi qu'ArIhur et les Poitevins, qui étaient ses hommes liges, osassent venir faire le siège d'une place dans laquelle elle se trouvait.

C'est le mardi, 30 juillet, que Jean fut informé de la situation critique de sa mère. Sans perdre une minute, il rassembla son armée et se dirigea sur Mirebeau. Le lendemain, dans la nuit» il arriva à proximité de la ville. Guillaume des Roches, qui Favait devancé, le mil au courant de la situation, dont il était informé par ses espions. Le jour même, 1*' août, fête de Saint-Pierre-aux- Liens, l'assaut devait être donné au château. Afin que la reine ou aucun de ses compagnons ne pût s'échapper, Arthur avait fait murer les portes de la petite cité, sauf une, par laquelle lui arrivaient ses approvisionnements. Ses compagnons et lui-même étaient donc dans une quiétude absolue, et du côté de la campagne ils ne se gardaient nullement.

Jean mesura d'un coup d'œil la situation, et vit que ses ennemis s'étaient enfermés dans une souricière. Son armée, bien plus considérable que la leur, et dans laquelle se trouvaient nombre de routiers éprouvés, ne pouvait manquer de venir facilement à bout d'adversaires qui, surpris, se trouveraient hors d'état d'opposer une défense effective; de plus il était évident, grâce aux précautions qu'ils avaient prises et qui se retournaient contre eux, qu'ils seraient dans l'impossibilité de s'enfuir.

Au petit jour, alors que les partisans d'Arthur commençaient leurs préparatifs pour l'attaque du donjon, Guillaume des Roches, qui avait mené cette chevauchée si rapide qu'il en manqua perdre toutes ses montures, se présenta devant la seule porte de la ville donnant accès dans les champs; il en massacra les défenseurs^ et, sans que Téveil eût été donné, il pénétra dans Tonceinte où le suivirent bientôt Jean et ses routiers. Quoiqu'ils eussent été surpris, la résistance des Poitevins fut acharnée. Ceux qui purent monter à cheval s'élancèrent vers la porte, mais il était trop tard, et Hugues le Brun eut son cheval tué dans la rue. Toutefois, la mêlée fut grande, et Jean dut donner

AUÉNOR 407

lui-même de sa personne, car de son épée il Irancha le poing d'un chevalier avec qui il s'élail rencontré. Mais ces luUes étaient toutes individuelles, et les gens d'Arthur furent pris avant qu'ils aient pu se mettre en défense. Parmi ceux-ci, on cite particulièrement Geoffroy de Lusignan,qui était à table quand on l'avertit de l'approche de gens armés et qui jura Tête-Dieu qu'il ne se lèverait pas avant d'avoir mangé un plat de pigeons qu'on venait de lui servir ^ De la troupe des assiégeants devenus assiégés, personne ne s'é* chappa. Arthur el sa sœur, Aliénor de Bretagne, qui l'avait accompagné, furent faits prisonniers par un chevalier normand, Guillaume de Briouse^ mais Jean se les fit remeltre, ainsi que tous les captifs de marque, sous promesse de désintéresser les guerriers qui s'élaient emparés d'eux.

Enivré par ce succès, le roi d'Angleterre s'empressa de l'annoncer à ses barons, àqui il disait qu'il avait fait prisonniers au moins 200 chevaliers, et même qu'aucun fantassin n'avait pu s'enfuir. Parmi les plus notables chevaliers, il citait Geoffroy et Hugues de Lusignan, André de Chauvigny, le vicomte de Châtellerault, Raymond de Thouars, Savary de Mauléon et Hugues de Bauçay (1 ). Il donna ensuite quelque repos à ses troupes, qui en avaient grand besoin, et lui-même séjourna à Chinon jusqu'au 6 août.

Pendant un moment, Jean avait eu peur; aussi, laissant libre carrière à ses mauvais instincts, il se montra féroce dans la répression. Particulièrement, il commanda de mettre les fers aux pieds et aux mains de ses prisonniers, les fit monter à reculons sur des aiguilles de charrette, où on les attacha, et c'est dans ce honteux appareil que l'élite de la chevalerie poitevine fut expédiée en Normandie (2).

Ces procédés barbares ne rencontrèrent pas une approbation unanime dans l'entourage du roi. Si certains de ses confidents le poussaient aux pires violences, d'autres de ses partisans protestèrent contre le traitement infligé aux prisonniers. Guillaume des Roches en fut particulièrement froissé, car c'était surtout à

(1) Rec. des hist. de France, XVII, pp. 76, 189 et 190, Guillaume le Breton; Id,, XVin, p. 90, R. de Cogiçeshale, et p. 26O, Robert d'Auxerre; Hist, des ducs de Normandie^ éd. par Francisque Michel, pp. 93-95.

(2) Rec, des hist, de France^ XVII, p. 682, Math. Paris.

4o3 LES COMTES DE POITOU

lui, par suite des mesures qu'il avait prises, que Jean avait dû son succès foudroyant. C'était grâce aux intelligences qu'il avait dans le pays qu'averti de la situation dangereuse où s^étaicnt mis les assaillants du château de Mirebeau il avait pu dire aa roi, avant la bataille, qu'il les prendrait tous comme dans un filet; il en était si sûr qu'en ce moment il avait demandé à Jean, pour sa part du butin, qu'Arthur lui fût remis, ce à quoi le roi s'était engagé, mais ce qu'il ne fit pas. Avant le succès, les promesses ne lui coûtaient guère, mais les tenir c'était autre chose, et ce fut ainsi toute sa vie.

Aimery de Thouars s'était rangé du côté de Guillaume des Roches. Jean, enflé d'un orgueil extrême, accueillit fort mal leurs représentations et voulut les faire arrêter. Secrètement avertis, ils s'enfuirent; mais, comme, d'autre part, le roi pouvait redouter qu'ils ne prissent l'offensive contre lui, il se sauva de son côté en Normandie. En un seul jour, du 6 au 7 août, il fit le trajet de Chinon au Mans, passa deux jours à Alençon, et enfin, le 10 août, il s'arrêta à Falaise où il prit des décisions à l'égard de ses principaux prisonniers dont il ne s'était pas séparé. Il commença par faire enfermer Arthur dans la grosse tour du château, où il le plaça sous la garde spéciale de son chambrier, Hubert de Bourgh, puis, le même jour, il expédia Hugues le Brun au château de Caen. Tous les prisonniers qui se trouvaient dans ce château furent envoyés en d'autres lieux et une de ses tours fut spécialement affectée au seigneur de Lusignan; dans cette tour ne pouvaient séjourner que des hommes d'Hugues de Nevill, Ton des chambriers du roi, spécialement affecté à la garde du comte de la Marche, qui était en un mot absolument séquestré (1)*

Jean avait tenu à conserver sous sa main les chefs du mouvement; quant au gros de ses prisonniers, il l'envoya en Angleterre et il écrivit aux baillis des ports de mer où ceux-ci devaient aborder de pourvoir a leur subsistance. C'est du Mans, où il arriva le 13 août, qu'il expédia ces lettres^ après avoir pourvu à ce qui lui tenait le plus au cœur, à leur incarcération. Ils furent en général mis sous la garde de personnages sûrs, des connétables, gar-

(i) Rotulijitt, pot.t ^f P- ï6-

ALIÉNOR 4oo

diens de châteaux royaux, mais qui n'avaient qu^un ou deux prisonniers sous leur surveillance, afin d'empêcher tout complot ou toute tentative de révolte de leur part. Ceci fait, Jean revint sur ses pas pour surveiller les agissements de ses nouveaux adversaires.

Guillaume des Roches, à raison de sa haute position de sénéchal d'Anjou et des nombreuses attaches qu'il avait dans le pays, était particulièrement à redouter. Aussi^ après s'être assuré de la ville du Mans, qui était dévouée au sénéchal, écrivit-il à celui-ci, le 17 août, d'avoir à remettre les châteaux royaux qui lui avaient été confiés à son envoyé, Guillaume de l'Etang, qu'il désignait particulièrement à cet effet, et, en même temps, il chargeait Philippe de Ramefort de la garde de la tour d'Angers. Le lendemain, il informa le sénéchal de Poitou des mesures qu'il venait de prendre h regard de Guillaume des Roches, lui ordonnant, ainsi qu'à ses baillis, de se conformer à tout ce que Guillaume de TÉtang pourrait dire ou faire en son nom. Puis, pour se ménager ainsi qu'à son envoyé les sympathies des gens d'Angers, il fit savoir à ces derniers qu'il leur donnait jusqu'à la Saint-Michel pour verser les 350 marcs d'argent qu'il estimait lui être dus pour l'entretien des otages qu'il s'était fait remettre par eux (l).

Il quitta le Mans le 19 aoiH et le 20 il était à Chinon, d'où il pouvait veiller plus efficacement à l'exécution des mesures qu'il avait prises à Tégard de Guillaume des Roches. Il renvoya de tous les châteaux royaux les capitaines que le sénéchal y avait établis et il mit à leur place des hommes à lui : à Mirebeau ce fut Guillaume de Paye, sans doute son parent, resté fidèle à la cause d'Aliénor; à Saumur, Guillaume, fils de Jean; à Loudun et à Moncontour, les porteurs de ses lettres; tous devaient, quand ils se seraient mis en possession de leurs postes, prendre en charge les prisonniers conservés dans les châteaux, et parmi ceux-ci il désignait particulièrement Guillaume de la Pérate, à Mirebeau, et à Moncontour, une juive récemment mise en prison (2).

Mais en Touraine les événements se précipitaient. En apprenant la disgrâce de Guillaume des Roches, le lieutenant qu'il avait établi à Tours, Ilamelin de laRoorte, prit peur, et, de plus,

(i) Rotuli litt. pat., I, pp. i6 A et 17 a. (2) Rotuli litt. pat. y I, p. 17 a.

4io LES COMTES DE POITOU

comme il était détesté par les habitants de la ville qu'il avait fortement pressurés, il s'enfuit. Jean s'empressa de prendre possession de la ville, sans doute le 22 août, et y plaça en garnison Brandin, le capitaine de routiers, avec une nombreuse troupe de sergents. Mais à peine s'était-il éloigné, peut-être dès le 23 août, que Philippe-Auguste apparut. Brandin, qui ne se sentait pas à la têle de forces suffisantes pour faire une résistance efficace au roi de France, lui rendit la ville, à la condition de sortir avec ses troupes, armes, bagages et dépouilles de toutes sortes, car les cotereaux n'avaient pas manqué de se livrer au pillage dans leurs diverses expéditions.

Philippe-Auguste ne poussa pasplusloin sa marche; ilmit comme gouverneur dans la ville le chevalier Geoffroy des Boches et se retira. Quand Jean Sans-Terre apprit ces événements, il se mit dans une colère terrible. Il ordonna à Robert de Turneham de venir le rejoindre avec les Poitevins qui lui étaient restés fidèles, appela à lui Martin Algais et ses routiers, et, à leur tète, marcha sur Tours. Les Français tentèrent bien de résister, mais ce fut en vain; le 29 août, les routiers pénétrèrent dans Châteauoeuf et, à la nuit, ils y mirent le feu; tout brûla, depuis l'église de Saint-Hilaire jusqu'à Notre-Dame de la Riche. Ils firent ensuite le siège de la Cité, dont ils s'emparèrent en trois jours ; la garnison tout entière fut faite prisonnière et Girard d*Athée, qui était rentré en faveur et que le roi avait nommé le 24 sénéchal de Touraine, y plaça de nouveau une garnison anglaise (1).

Les succès que venait de remporter le roi d'Angleterre ne pouvaient manquer de lui atlirer des partisane; c'est ainsi que, le 23 août, il avait reçu à composition trois barons de Touraine, Guillaume de Pressigny, Hugues de la Haye et Barthélémy Payen, qui avaient d'abord pris le parti de Guillaume des Roches, et qui, redoutant des représailles de la part du roi, lui remirent leurs châteaux de la Haye et de Sainte-Maure, dont Jean de TEtangfut prendre possession.

Du reste, diverses influences se faisaient continuellement jour auprès de Jean Sans-Terre ; c'estainsi que Ton voit Robert de Tur-

(i) Salmon, Chron, de Touraine y pp. i47-i49; Kotali iiiL paU^ If p. 17 a.

ALIÉNOR 4ii

neham, bien qu'il ne fût chargé d'administrer TAnjou que d'une façon intérimaire, changer les capitaines des châteaux de Mirebeau et de Moncontour qui lui déplaisaient; le 25 août, il confia la garde de Mirebeau et de toute sa seigneurie à Guillaume de Enlaen qualité de connétable et celle de Moncontour à Hugues de Maubuisson (1).

La prise d'Arthur et de sa sœur, considérés comme rebelles et par suite soigneusement enfermés, avait amené à Jean Sans-Terre un nouvel adhérent, à savoir Guy de Thouars, l'ancien mari de Constance de Bretagne, le beau-père d'Arthur. Comme il était à prévoir que Jean ne rendrait pas la liberté à son compétiteur et qu'il ne lâcherait pas sa proie du moment où il la tenait bien, Guy caressait la perspective de voir le roi d'Angleterre reconnaître ses filles comme héritières du comté de Bretagne, que luimême administrerait pendant leur longue minorité. Le 29 août, il était à Chinon, auprès de Jean, qui le chargea de se rendre à Angers pour parler en son nom aux chevaliers et aux prud'hommes de la ville, elles engager à se garder avec soin (2). Le prince avait formé le projet de parcourir les territoires jadis placés sous Taulorité de Guillaume des Roches afin de miner le restant d'influence que le sénéchal pouvait y conserver^ et il lui convenait d'avoir quelqu'un pour préparer les voies ; du reste, le 31, avant de partir, il pourvut son chambrier Brice de la sénéchaussée d'Anjou dont il venait de détacher la Touraine. Ensuite il commença sa tournée; le 7 septembre, il se trouvait au Mans, le 15, il était à Angers, et le 16 il rentrait à Saumur,

En ce moment tout favorisait Jean Sans-Terre. En Poitou, il avait pu, grâce au concours du maire de Poitiers, arrêter toute entreprise de la part des partisans des Lusignans. Le 11 août, il avait mandé au maire, Soronet, de s'assurer que les chevaliers de Geoffroy de Lusignan etceux d'Hugues consentiraient à luiremettre les châteaux des deux prisonniers. Soronet devait, s'ils se montraient de bonne composition, prendre immédiatement possession de ces forteresses à ses risques et périls et faire ensuiteavertir le sénéchal de Poitou qui y enverrait une garnison; il avait aussi à

(i) Rot ai i lift. pat. y I, p. 17 a. (2) Rotali litt. oat., I, p. 17 a.

4i2 LES COMTES DE POITOU

ariser de la reddition de ces places Hugues de Nevill, qtii avait la garde de Geoffroy et d'Hugues. Les deux prisonniers n'avaient pas du reste tardé, aprësleur capture, à chercher les moyens de se tirer du mauvais pas oîi ils étaient tombés, on peut le dire, par leur faute. Dès le 7 août, alors qu'ils passaient au Mans, ils avaient désigné certains chevaliers pour traiter de leur rachat et, en conséquence, Jean avait aussitôt envoyé des sauf-conduits à Aimery Boscher, à Guillaume de Méré et à Simon du Cimau, chevalier d'Hugues le Brun, à Hervé Ratier et à Renaud de Alnue, chevaliers de Geoffroy, pour venir le trouver. Le roi, maître des forteresses des deux captifs, pouvait sans inconvénient traiter avec eux et obtenir une grosse somme pour leur délivrance (1).

En Limousin, le vicomte Guy, l'adversaire du roi d'Angleterre, venait d'être rudement éprouvé. Il était entré en lutte avec les habitants du château de Limoges et les seigneurs du pays. Dans une rencontre avec Gilbert de Malmort et Guy de La Tour, au commencement de septembre, il avait été fait prisonnier. Jean s'empressa d'envoyer en Limousin frère Pierre de Verneuiletlc sénéchal de Poitou, qui s'abouchèrent avec les consuls de Limoges et le vicomte de Comborn ; afin d'assurer la domination du roi dans le pays, ils firent à tous de belles promesses, particulièrement aux gens delà Souterraine, qui reçurent des lettres de simple protection (2), et surtout ils réussirent à se faire remettre le vicomte de Limoges par ses vainqueurs. Guy fut enfermé dans le château de Chinon. Malgré les démarches qui furent tentées à diverses reprises en sa faveur par l'archevêque de Bordeaux et par des gens de la vicomte, Jean se montra inflexible ou émit des prétentions excessives pour lui rendre la liberté ; le vicomte resta en prison jusqu'à la prise de Chinon par Philippe-Auguste en 1205 (3),

Dégagé de tout souci de ce côté, car le sud de l'Aquitaine et la Gascogne étaient restés tranquilles, Jean Sans-Terre poursuivit ses vengeances. Il avait toujours été dans d'assez mauvais termes avec le vicomte de Thouars et il avait sur le cœur ses protestalions contre les traitements infligés aux prisonniers de Mirebeau;

(i) RotuU litt. pat., 1, pp. i5 rt cl i6 a. (a) RotuU litt. pat., 1, pp. 18 a et 6. (3) RotuU Utt. pat.^ I, pp. 18, 19 et 11.

AUÉNOK 4iS

aussi, décidé à ne plus garder de ménagements avec lui, il déclara le 15 septembre, à Angers, où il était venu pour faire reconnaître Tautorité du nouveau sénéchal, qu'Aimery s'étant détourné de lui il lui enlevait en punition le bourg de Vihiers qu*il lui avait précédemment donné ; en même temps il envoya deux de ses fidèles serviteurs auprès des prud'hommes du pays, avec mission de leur faire savoir qu'ils étaient désormais affran* chis de Tautorité du vicomte et qu'ils rentraient directement sous la sienne (1).

Peu après il quitta Chinon, qui, lorsqu'il venait dans ces ré-> gions^ était toujours sa principale résidence, et se rendit en Normandie. Selon son habitude, il parcourait le pays, lorsqu'il fut prévenu que des événements graves se préparaient sur la Loire, qu'une ligue formidable, dirigée par Guillaume des Roches, venait de se former contre lui, et que le pays était soulevé. Cette nouvelle le mit dans une grande inquiétude. Il avait laissé à Chinon la reine Isabelle avec toute sa cour, et il ne savait comment faire pour la rejoindre, les chemins étant coupés. Heu* reusement il était resté près de la reine de hardis capitaines et entre autres Pierre de Préaux, qui, par un coup d'audace, la tira de cette grave situation. Il ne craignit pas de s'engager au mi» lieu d'un pays soulevé et, dans une rapide chevauchée, il fit tout d'une traite les vingt lieues qui le séparaient du Mans, Jean setrouvait à Alençon quand, le 29 octobre au matin, il fut prévenu de l'arrivée d'Isabelle; le soir il était au Mans (2).

Le désastre de Mirebeau n'avait pas abattu les partisans d| Arthur; il n'avait guère atteint que les Poitevins. Aussi Guillaume des Roches,qui avait pris la tète du mouvement, trouva-t-il facilement en Anjou des auxiliaires pour entreprendre une campagne contre le roi d'Angleterre. L'ancien sénéchal avait conservé des intelligences dans Angers, il se sentit de force à en reprendre possession, et le mercredi avant la Toussaint, 30 octobre, il pénétra dans la ville; s'en étant emparé sans peine et désirant en faire sa place d'armes, il l'approvisionna de son mieux et la

(i) Rotali lut. pat.f I, p. 19 a,

(2) L'histoire de Gaillaume Le Maréchal^ verv ia,632 à 12,^1; Daffa»>IItrdy, RoUiii lia. oat,f Itinerary^ oclober.

4i4 LES COMTES DE POITOU

mit en garde contre toute attaque (1). Presque en même temps, peut-être le même jour, Sulpice, seigneur d'Amboise, marchait surTours, coïncidence qui ne s'explique que par l'existence d'une action préméditée, à la tête d'une troupe considérable, et mettait le feu à la cité, ce qui força la garnison anglaise à se renfermer dans la citadelle ; puis il releva les murailles du château neuf et y mit une forte garnison qui tint les Anglais en respect pendant tout l'hiver,

Jean, que ses troupes avaient rejoint, s'était hâté de gagner Chinon où il se trouvait à nouveau le 1^' novembre; il comptait sur ses routiers pour réparer ses échecs, mais son espoir fut déçu. Martin Algais, leur chef, qu'il avait fait venir, on ne sait d'où, fut battu dans une rencontre et fait prisonnier. La situation se compliquait. Il pouvait craindre que les routiers d'Algais, privés de leur capitaine, ne vinssent à se débander ou à passer au service de ses ennemis; pour parer à cette grosse éventualité, il s'empressa de leur écrire dans des termes où l'on sent percer son inquiétude. Il leur déclarait que jamais il n'avait éprouvé de plus grand déplaisir que le malheur arrivé à leur chef, mais qu'il allait se mettre en mesure de le réparer, c'est-à-dire de payer sa rançon, qu'ils n'avaient qu'à lui continuer leurs services et que ce serait Algais lui-même qui les en récompenserait (2).

Toutefois, comme il n'était rien moins que sûr de la fidélité de ces soudards, qui restaient sans direction au milieu d'un pays hostile, et qui par suite étaient exposés k lâcher la cause qui leur oiTrirait le moins d'avantages et de sécurité, il s'empressa de les faire filer sur le iMidi. C'est le 14 novembre qu'il avait écrit aux lieutenants d'Algais ; le 28, il manda aux baillis de Poitou et de Gascogne que trois chefs de bandes, Bernard Bûche, Pierre

(i) Marchciçay, Chrori des éf/lises d* Anjou, p. 5i, Saînt-Aubio. Le Rectteii des historiens de Fran'^e, XV^III, p. 525, donne un texic de la chronique de Saint-Aubin dans lequel ne se trouve pas le récit de la prise d'Angers, le 3o octobre, el ioJique cet événement à la date du 29 janvier isoli, jour où, comme on le verra plus loin, la ville fut attaquée par les tr()U|)es du roi Jean. L'omission d'une ou de deux lignes du texte orifi^inal par le copiste des Bénédictins a été la cause de cette fausse indication qui a induit en erreur Lecointre-llupont iMém. de la Soc, des Ani. de tOaest, i845, XII, p. ir>0),el M. Dubois (IJiU, de l' Ecole des chartes, XXXIV, 1878, p. 5aa,nole 6), lequel, fort embarrassé, place à Mirebeau les faits qui se sont passés à Angers.

(2) Rotuli lia, pal.^ I, p. 20 b.

ALIÉNOR 4tS

Comte et Raymond Bertrand^ allaient conduire en Gascogne le butin de la route, qu'il leur avait donné pour ce faire des saufconduits s'étendant du 28 et du 29 novembre jusqu'à Noël et la Purification, et il les invitait à assurer le passage de ces bandes sur leurs territoires ainsi qu'à les garantir contre toutes entreprises.

C'est d'accord avec Martin Âlgaisque.ces décisions farentpri* ses, car celui-ci ne tarda pas à être tiré de captivité. Le 4 décembre, il était à Chinon auprès du roi. Le chef de routiers posa ses conditions ; comme une des clauses du traité signé pour sa délivrance comportait assurément l'engagement pris par lui de ne pas porter les armes contre ceux qui l'avaient fait prisonnier, peut-être même contre le roi de France, et que, par suite, il ne pouvait aller piller les pays ennemis de son maître, ce qui était la vie ordinaire des routiers, il exigea une compensation qui lui permit de les entretenir. Celle-ci Jean hésita quelque temps à la lui donner; il s'agissait d'enlever la Gascogne et le Périgord à Robert de Turneham, et d'en pourvoir Algais, en qualité de sénéchal particulier, non pas avec une situation secondaire à l'égard du sénéchal de Poitou, comme était celle de Brandin pour la Marche, mais avec le droit de jouir de cette charge en pleine indépendance, sous l'autorité supérieure du roi. Aussitôt qu'il avait eu connaissance des conditions imposées par Algais, qui lui mettait sans doute le marché à la main, Jean avait invité Robert de Turneham à venir le trouver, mais celui-ci en avait été empêché, et le roi, qui ne pouvait attendre, avait dû en passer par ce qui lui était demandé. Le 4 décembre, il délivra à Martin Algais les lettres patentes qui l'investissaient de la charge de sénéchal de Périgord et de Gascogne (i).

(0 Rotnli au. pat., I, p. 21 a, II est à croire que le sénéchal de Poitou se plaS- ^QÎt de la mesure qui Tatleignît si vivement ; le 18 décembre, le roi, pour lui marquer sa confiance, déclara qu'il tiendrait pour valables les engagements de 8e« terres qu'il pourrait faire pour une durée d*un ou de deux ans {Roiaii iitt. pat,, I. p.' si 6). La spécification du Périgord dans la commission de sénéchal de Martin AJgîûs indique que ce pays était absolument entre les mains da roi. l\ en disposait comme uœ des dépendances de son domaine particulier ; le comte Hélie était dépouillé de toute autorité, soit par suite de quelque acte de forfaiture commis par lui k l'égard du rpi d'Angleterre, soit qu'il fût tombé en enfance ou réduit à l'imbécillité, état que laissent entrevoir les poésies de Bertrand de Born le fils (Raynousrd,CAoix de$ poé$ie$ orig. des iroabadoars^ V, p. 87).

4i6 LES COMTES DE POITOU

A ces échecs multiples subis par le roi d'Angleterre, il y eut une faible compensation. Jean^ sans aucun doute sur le conseil de sa mère, réussit à rompre la coalition qui s'était formée contre lui à l'instigation de Guillaume des Roches, et, mettant habilement en relief la situation fâcheuse des Lusignans, quMl ne tenait qu'à lui de rendre plus dure, il signa à Chinon, le 2 décembre, une trêve avec le vicomte de Thouars, qui, après s'être va enlever Vihiers, était entré en campagne. De part et d'autre les contractants se garantissaient la sécurité de leurs territoires et de leurs hommes^ à partir de ce jour jusqu'à la Saint-Hilaire prochaine (13 janvier); il fut en outre intercalé dans le traité une clause portant que si Guillaume de Mauléon et les vassaux du comte d'Eu à Civray et à Chizé désiraient être compris dans cette suspension d'armes, ils devraient faire connaître leurs intentions au roi avant le jour de la Saint-Nicolas (6 décembre). Des seigneurs poitevins, les vrais intéressés dans cette affaire, se porté* rent garants de l'exécution de ces conventions. Du côté du vicomte de Thouars ce furent Hervé de Mareuil, Guillaume de Chantemerle, Pierre de la Garnache, Aimery et Geoffroy Boursaud, Eble de Rochefort, Renaud Prévost ; du côté du roi, les sénéchaux de Poitou et d'Anjou, Guillaume Maingot et Hugues Larchevêque (1).

Bien que la noblesse poitevine se fût plutôt rangée sous la bannière des grands barons révoltés, cependant le roi d'Angleterre comptait encore parmi elle de nombreux partisans. Sa mère avait aussi conservé un certain nombre de fidèles^ et les communes, Poitiers en tèie, étaient attachées à la cause de leur duchesseet bienfaitrice. Hugues Larchevêque, le seigneur deParthenay, était un des plus puissants soutiens de Jean, grâce surtout à la situation de ses possessions qui occupaient le centre du Poitou, mais Guillaume Maingot, le seigneur de Surgères, était le plus actif.

Ce fut sur cette demi-satisfaction, qui dissimulait mal un échec politique et moral, que Jean Sans-Terre quitta Chinon et rentra en Normandie où il tenta de se rapprocher de Philippe-Auguste.

(i) Hymer, Fadera^ I, p. i3i; Hotuli lilt, pat., I, p. si a«

Le lendemain de Noël il envoya vers lui Guillaume du Hommet, connétable de Normandie, Robert d'Harcourl, Roger de Taney et Philippe, trésorier de Poitiers, pour conclure une trêve, mais le roi de France, qui avait travaillé le pays, refusa (i).

Ces avances témoignaient de la part de Jean le désir de ne pas entreprendre de campagne en ce moment. Son trésor était à sec, les fêtes et les plaisirs au milieu desquels il vivait exigeaient d'é-^ normes dépenses et, d'autre part, il est à croire que le chef de ses cotereaux, Algais, Qtait immobilisé en Périgord par quelque serment prêté à ses adversaires quand ils lui avaient rendu la liberté.

Pour ces divers motifs, il se préoccupa un peu plus de ses prisonniers qu'il ne Pavait fait jusqu'alors : Hugues le Brun était dans la tour de Caen, Geoffroy et Raoul dans quelques autres forteresses^ mais leurs chevaliers ne cessaient de s'agiter afin d'obtenir leur délivrance. Presque aussitôt la capture des Lusignans, Aimery de Thouars avait tenté de les racheter, et, dans ccbut, ilavait fait à Jean Sans-Terre des propositions fermes. Le roi les avait transmises le 26 août à Hugues le Brun par Pintermédiaire de son geôlier, Hugues de Nevill, à qui il mandait que, si son prisonnier les ratifiait, il serait délivré des buies ou anneaux de fer qui lui enserraient le cou et les chevilles. Il donnait en même temps certaines facilités à Guillaume Bauduz, clerc d'Hugues, pour recevoir les instructions de son maître, mais il les accompagnait de minutieuses recommandations pour empêcher que le prisonnier et son clerc eussent Poccasion de conférer directement ensemble; les mômes façons d'agirélaient employées à Pégard de Geoffroy. Au mois d'octobre, le même Bauduz et Renaud des Prés purent encore s'entretenir par des intermédiaires avec les prisonniers, qui du reste élaientjtoujours séquestrés. Enfin le 6 novembre, le roi étant à Saumur, il manda à ses agents en Normandie de lui amener HuguesdeLusignan, tandis que le lendemain il don* nait au comte d'Eu, qui était peut-être resté en prison à Chinon, un sauf-conduit de cinq jours, commençant le vendredi après la Saint-Léonard (8 novembre), pour passer en France (2).

(1) Rotali iiU,pai.,\, p. 2a a.

(2) Rotali litt, pal, y I, pp. 17 b et 20 a.

Page 1