‹ Histoire des comtes de Poitou, 778-1204 (volume 2)Chapitre 6 sur 54 · XI · texte numérisé non relu

XI

4i8 LES COMTES DE POITOU

On ne connaît pas les conditions de la mise en liberté d'Hugues et de GeotTroy de Lusignan, mais Taccord fmit par se conclure assez rapidement, et leur délivrance fut arrêtée au 22 novembrei jour de la Sainte-Cécile. Toutefois, elle n'eut pas lieu immédiatement, Hugues s'étant trouvé dans l'impossibilité de satisfaire le jour dit aux charges qui lui avaient été imposées, et il demanda un sursis d'un mois. Ses chevaliers, Guillaume et Renaud de la Pérale, Hugues de Nesdes, Guillaume de la Vergne et Hugues de Rocheforl, qui s'étaient portés caution pour lui, durent vem'r en Normandie se mettre à la disposition du roi. Les affaires traînèrent encore un peu et enfin, le 17 janvier 1203| Jean Sans- Terre accorda aux deux Lusignans un sauf-conduit de quinze jours pour venir le trouver et rentrer en Poitou (i).

Les choses ne marchèrent pas aussi vite pour le vicomte de Châtellerault ; pourtant, dès le 19 août, deux de ses vassaux, Gervais de Saint-Paul et Hugues du Chêne, avaient pu aller conférer avec lui, mais les prétentions du roi furent sans doute trop élevées, car le 27 décembre, se trouvant à Caen,il mandait au gardien du vicomte de Châtellerault de le lui envoyer en Normandie sous la garde de deux hommes sûrs (2).

Ilest à présumer qu'André de Chauvigny ne recouvra jamais sa liberté. Son sort avait été assurément adouci sur la sollicitation d'Aliénor, qui ne pouvait oublier leurs liens de parenté et son ancienne amitié pour lui ; dès le 29 août, le roi lui avait accordé une trêve pour tout le temps qu'il resterait en prison et qui s'étendrait aux hommes de sa terre, à la condition que ni lui ni eux ne feraient aucun dommage à son domaine (3),

Mais Arthur, le plus précieux des captifs du roi d'Angleterre, restait toujours enfermé dans le donjon de Falaise. Dès le 24 août, cinq seigneurs bretons, Alain et Yves, fils de comtes, Guillaume de Fougères, Payen de Malestroit, Alain de Rohan le jeune,

(i) Rotnli litt. pat., I, pp. i8 a, 20 a et 6, 21 ^, 28 a; Rec. des hi$t, de France^ XVllI, p. 192, aDDales de Wawcriei.

(2) Jiotali litt, pal., I, p. iG b el 22 a. Ces acles sont les derniers où il soit fait mention d'ilui^ues de ChAtellcrault, qui dut mourir peu après en captivité.

(3) /ioltili litt. pat., I) p. 176. On peut croire que l'hiver fut fatal k André de Chauvii^ny aussi bien (ju'à Hugues de ChAlellcraull, car, postérieurement à celte date d*aoùt 1202, il n'est [)lus parlé de lui; la chronique de Déols, selon La Thaitmaasièft (Histoire de Berry, p. 5i5), rapporterait sa mort à l'année laoa.

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avaient demandé à venir trouver Jean, mais leur intervention ne pouvait avoir grande efficacité. C'était affaire entre le roi et son neveu.

A la fin du mois de janvier 1203, Jean se décida à aller voir son prisonnier. Il le fit comparaître devant lui, Tinvitaà abandonner le roi de France et à se soumettre complètement à ses volontés. Arthur, qui vit peut-être un acte de faiblesse dans les avances de son oncle, lui aurait répondu avec arrogance, lui disant qu^il tenait illégalement la terre d'Angleterre et que jamais il ne s'accorderait avec lui. Furieux, Jean se laissa aller à un de ces actes de froide barbarie qui lui étaient coutumiers. Il ne manquait pas dans son entourage de gens bons à tout faire; il choisit parmi eux trois sergents d'armes et les envoya dans le cachot d'Arthur, avec charge de lui crever les yeux et de l'émasculer. Deux d'entre eux reculèrent au dernier moment dans l'accomplissement du forfait, le dernier qui fut introduit auprès du jeune prince rencontra de sa part une telle résistance que le gardien du château, Hubert de Bourgh^en fut informé. Bien au courant des accès de violence du roi, qui étaient souvent suivis de repentirs, il s'interposa et sauva pour le moment la vie de son prisonnier.

Mais il transpira quelque chose de l'attentat; le bruit se répandit qu'Arthur avait été assassiné, et même que son corps avait été transporté à Tabbaye de Saint-André en GoufTern, dans le diocèse de Séez. Ces nouvelles causèrent une profonde sensation parmi ses anciens vassaux, si bien que Jean, sentant l'opinion publique se prononcer contre lui, crut devoir faire démentir la mort de son neveu et montrer à tous qu'il était encore vivant. Dans ce but, il le fit transférer ostensiblement de Falaise à Rouen, où il avait fixé son séjour, et le fit enfermer dans le château, où une prison avait été nouvellement construite (1).

L'irritation que Jean avait ressentie de l'insuccès de son entrevue avec Arthur et des menaces que le jeune prince avait proférées contre lui, ne se manifesta pas seulement à son égard, elle s'étendit sur tous les prisonniers faits à Mirebeau. Ils étaient pour la plupart disséminés dans des châteaux d'Angleterre, sous

(1) Rec, des hisl. de France ^ XVIII, p. 97, R. de Coggeshale; Id^ XVII, p. 68s» Math. Paris.

la garde des connétables de ces places ; ceux-ci reçurent le même jour, le 4 février, Tordre d'expédier leurs prisonniers au château de Corf^ où Hugues de Nevill, qui résidait à Caen, avait dû emmener, dès le 30 janvier, les deux qui lui avaient été confiés, Guérin de Craon et Maurice de Blazon (1). En même temps, Jean remit à ce même Hugues et à Thomas, clerc de sa chambre, des lettres closes pour le connétable de Corf, dans lesquelles il élait porté que ce dernier devrait faire des hommes dont il avait la garde ce que lui diraient de vive voix les deux envoyés.

Quelles étaient ces instructions que Jean n'avait pas osé confier au parchemin, de crainte qu'elles ne fussent divulguées ? Elles devaient être barbares, et il y a tout lieu de penser que c'est à ces prisonniers que s'applique le passage d'un historien du temps qui rapporte que Jean en fit mettre à mort un certain nombre dans leurs cacliots. Ceux que mentionnent les lettres du 4 février devaient, tous ou à peu près, appartenir à l'Anjou, à la Touraine ou à la région du Poitou avoisinante, telle que le ChAlelleraudais, c'esl-à-dire h des contrées qui, étaient placées sous Tautorilé directe de Jean Sans-Terre, par suite, ces malheureux n'avaient pas de seigneur suzerain qui pût plaider leur cause ou les racheter. Celaient, outre les deux sus-nommés, Aimery de Luain, Hugues d'Oiré, Thibault de Vigny, Guillaume de la Uoche, Gilbert de Cliasteigner, Guillaume Raoul, Guillaume Alers, Long de Boaumont. Pierre le Petit, Philippe et Archambaud de Colombes, Hcnaud de Tirepeire, Guillaume Rigaut, Samuel de Enla, Guillaume Bréchard, Armand de Malechaus, Pierre de Sainte- Maure, Geoffroy de Walcnfré, Philippe de la Perrière, Roger Vilain, Cliâlon du Pont et Foulques Gaslineau. De ces vingt-quatre prisonniers, il n'a depuis jamais été parlé, et le connétable de Corf, Guillaume de Blundvill, a dû les faire mettre à mort (2).

Deux seulement des chevaliers détenus en Angleterre furent spécialement épargnés,à savoir Châlon de Rochefort, que gardait le connétable de Windsor, et (icolTroy de Preuilly, qui avait été

(i) Sous In plume du rédacteur des Rotuli liUerarum patenliam^ les noms prapref franrais oni été [tarfuis singulièrement défigurés; nous avons recda leur fonne TraÎ0 à ceux qu'il a été possible de reconnaitre» mais il en est certaiot qui n*oot paKrt

ideotitiés.

(2) Hotuli lia. pat., I, p. 24 a.

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confié à celui de Devizes : le premier avait pour garant Aimery de Kochefort, qui ne cessa d'être dévoué à Jean Sans-Terre et à qui Aliénor fit celte même année un don important, et le second, Eschivard de Preuilly, qui secondait Girard d'Athée dans la défense de la Touraine.

Du reste les affaires du roi d'Angleterre n'allaient pas au mieu^ dans ce moment. Robert de Turneham avait conçu le projet de remettre la main sur Angers et, profilant d'une absence de Guilr laumc des Roches, qui s'était rendu à la cour de Philippe-Aur guste, il attaqua la ville le 23 janvier^ mais, le château ayant résisté, il se contenta de la piller à outrance et, après lavoir incendiée en partie, il dut se retirer (1). Du reste le sénéchal de Poitou avait grand besoin d'argent pour l'entretien et la solde de ses troupes, particulièrement des routiers qui coûtaient fort cher ; Tatlaque d'Angers n'avait été, au fond, qu'une entreprise destinée à donner satisfaction à leurs appétits et à leurs besoins de pillage, mais malgré cela Jean Sans-Terre fut obligé, le 19 février, d'ouvrir au sénéchal un crédit de 1000 marcs d^argent sur ses fidèles du Poitou et en particulier sur des marchands de la Rochelle (2).

Il n'avait pas suffi de faire courir le bruit qu'Arthur était en vie dans le château de Falaise, pour ramener à Jean Sans-Terre les barons qui avaient conservé leur foi au duc de Bretagne et qui redoutaient chaque jour d'apprendre qu'un crime l'avait fait disparaître. Contre la tyrannie et la cruauté du roi d'Angleterre, ils n'avaient qu'un seul recours, Philippe-Auguste. Une fallait que l'initiative d'un homme pour en entraîner un grand nombre, et le fait se produisit. Un grand seigneur de l'Anjou, Maurice de Craon, se rendit à Paris au mois de mars 1203 et là, il fit hommage de son (ief au roi de France pour tout le temps qu'Arthur resterait en prison. Si le prince recouvrait la liberté, Maurice reviendrait

(i) Marche gay, Chron. des églises d* Anjou, p. 52, Saiot-Aubin. M. DaboiSyContinuant à doooer la préférence au texte des Historiens de France sur celui édité par Marche^ay, intervertit les faits et les lieux; selon Iui,c*e8t Mirebeau qui aurait été brûlé, et son château qui aurait élé défendu par Robert de Tuniebam {Bibl, de VEcoledeM chartes, XXIV, p. 622, note 0).

(2) lioluli litt, pat., I, p. 25 6. Le 17 juin, Jean ordonna le paiemeolii ces marchands d*uoc soinmcde 370 marcs stcrlings, montant d'une avance faite par etix en conséquence de son mandement du 19 février (Rotalilitt, pat,, I, p. 3i a).

dans sa vassalité, pourvu toutefois qu'il ne violât pas les conventions arrêtées entre lui et le roi de France. Si, au contraire, Arthur disparaissait, Maurice de Craon resterait Thom me lige du roi, à moins que celui-ci venant à marier la sœur d'Arthur, c'est à celle-ci que le seigneur de Craon porterait son hommage. Enfin Philippe s'engageait, aussi bien que son fils Louis, à ne faire de paix ou de trêve avec le roi d'Angleterre sans que Maurice de Craon y fût compris.

Mais celui-ci n'était pas seul à prendre cette grave détermination de secouer complètement la domination du roi d'Angleterre; de nombreux seigneurs de .l'Anjou et du Maine, tels que Juhel de Mayenne, Guillaume des Roches, le comte de Vendôme, signèrent de semblables conventions avec le roi de France, et enfin on trouve parmi eux deux Poitevins notables, Guillaume de Mauléon et Geoffroy de Lusignan (1). Ces défections faisaient prévoir qu'à bref délai les domaines de la maison d'Anjou passeraient sous la domination du roi de France.

Jean Sans-Terre, vivement irrité de tous ces mécomptes, ne garda plus dès lors aucun ménagement àTégardde son neveu. 11 ne manquait pas dans son entourage de gens qui le poussaient à des mesures extrêmes. Les actes de barbarie étaient absolument dans les mœurs de l'époque ; ainsi, on voit le roi d'Angleterre mander le 19 février, à Hubert de Bourgh et à Guillaume de Boutcmond, d'avoir à échanger P. , clerc de Guillaume des Roches, qui était sous leur garde, contre Ferrand, un de ses balistiers, mais avec celte recommandation expresse que si Ferrand avait été privé d'un membre par ceux qui le tenaient en captivité, on devrait, avant de faire l'échange, trancher le même membre au clerc de Guillaume des Hoches (2).

Cependant, autour du roi, il y avait des gens timorés qui ne se souciaient pas de devenir les auteurs ou de se rendre complices de semblables cruautés; en ce temps de guerres et de surprises continuelles, nul n'était sûr de ne pas se trouver le lendemain entre les mains d'un ennemi, qui pourrait venger sur lui le sup<* plice de quelqu'un des siens ; l'émotion populaire, à Tannonce

(i) Léoj). Delisle, Ca^ dei aries de Philippe-Augasle^n^^ 752,et appendice, p. 5o6«

(2) liotnli lilt. pat., I, p. 25 «.

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de la mort d'Arthur, particulièrement chez les Bretons, avait été telle que les serviteurs de Jean Sans-Terre pouvaient redouter de terribles représailles (1).

Jean ne méconnaissait pas la valeur de ces craintes, mais comme^ d'un autre côté, il voulait absolument se débarrasser d'Arthur, il recourut à un moyen qui convenait bien à sa nature h la fois lâche et cruelle : c'était de faire sans bruit disparaître son neveu. De cette façon, rien ne viendrait exciter l'opinion publique ; dans l'ignorance oîi l'on serait du sort d'Arthur, nul ne pouvait avoir à redouter d'actes de violences de la part de ses partisans; au contraire, ceux-ci se garderaient avec soin d'en commettre, de peur qu'ils ne se répercutassent sur le jeune prince. Une disparition secrète, un silence absolu sur celle-ci, tel est le but auquel il devait tendre, et c'est à quoi il employa le long séjour qu'il fit à Rouen, où il arriva le 3 février en venant de Falaise, et qu'il ne quitta que le 8 avril. Tout porte à croire qu'Arthur, dont les restes ne furent jamais retrouvés, fut noyé dans la Seine (2). Des poternes du château de Rouen s'ouvraient sur le fleuve, rien n'était donc plus facile que de faire disparaître le corps du prince dans Teau. Mais on peut croire, comme plus tard Jean en fut accusé, qu'il ne confia à personne le soin d'accomplir cette sombre besogne. Une nuit noire et un petit nombre de complices lui suffisaient ; il était sûr du gouverneur du château de Rouen, Robert de Vieux-Pont, il ne lui fallait plus qu'un ou deux assassins ; l'opinion publique a désigné l'und'eux, Pierre de Maulay(3).

Le coup fait, Jean quitta Rouen et retourna à Falaise. Il 8*était

(i\ Rec. des hist. de France, XVIII, p. 97, R. de Coggeshale.

^2 Ce personnage re<;ut du roi en cadeau, au mois de mai, la charge devîcomte de Soulhampton (Rotuli litt, /*at., \, p. 4^ o)* puis, au mois d'octobre, celle de bailli des comtés de Noltingham et de Derby (A/., p. 4^ 6). La première de ces dates nous (uiratt devoir être très rapprochée du meurtre d'Arthur. L*auteur des Annales de Margan, dont rien ne permet de suspecter l'affirmation, rapporte que l'attentat fut commis dans la nuit du jeudi saint,3 avril i2o3 (Luard, Annales monasiici^ I,p. 27).

(3; Pierre de Maulay, angevin, Philippe de Ulcot, poitevin, et Geoffroy d'Athée» tourangeau, furent placés par leurs contemporains parmi les plus mauvais conseillers de Jean Sans-Terre, et mis au nombre de ceux qui lui inspirèrent les plus détestables mesures (/^ec. des hist. de France, XVII,p.682,Math. Paris, et note rf). Pierre de Maalay, « Petrus de Malo-Lacu » devait être apparenté à Geoffroy de Luché, car, le 19 février,le roi fit adresser à Loup Ësquair,un de ses chefs de bandes,des lettres rinformant qu*il avait pris sous sa protection spécialeleur terre d'Amenesch(y2o<fi/i liU,pai,

auparavant débarrassé de son chambrier, Hubert de Bourgh, dont la loyauté relative le gênait, et il lui avait donné dès le mois d'avril un poste de toute confiance, la garde du château de Chinon, ainsi que le commandement supérieur de toute cette portion de la Touraine, qui se trouvait n'avoir plus que des relations difficiles avec TAnjou (1); Brice, le sénéchal de ce dernier pays, incapable de le défendre, avait reçu du roi, dès le 17 septembre, la garde des châteaux de Morlain et de Tinchebray (2). Dans sa résidence, Jean Sans-Terre dut recevoir des lettres de sa mère et de ses fidèles qui lui demandaient des nouvelles d'Arthur et des explications sur certains bruits parvenus à leur connaissance; il ne pouvait se dispenser d'y répondre. Le système de dissimulation, qu'il conserva toute sa vie, commençait. Il fallait laisser croire qu'Arthur, étant toujours redoutable et absolument intraitable, il le tenait enfermé dans le cachot du château de Rouen, où il l'avait fait transporter au sortir de celui de Falaise, qui lui paraissait moins sûr. C'est, à n'en pas douter, le sens des instructions qu'il donna à fr. Jean de Valerant, qui fui chargé d'aller trouver ses correspondants les uns après les autres, etde leur apprendre de vive voix ce qu'il avait vu et ce qui s'était passé autour du roi; d'après le dire de Jean, son envoyé devait les informer exactement de la situation, et, à cette intention, il avait spécifié dans la lettre de créance qu'il lui avait donnée qu'ils pouvaient avoir toute confiance dans ce que le frère Jean leur rapporterait.Lemoine fut évidemment le premier trompé, et il partit le

I,p. 25 //; et qu'il eût par stiite à s'abstenir d'y faire du dommaj^. Les deux seU^euries dont ces personnalises portaient le nom relevaient de Mirabeau. L'un et Pautre arri«''èrent à de hautes situations auprès de Jean Sans-Terre. Le 25 avril iai4» le roi, élaot à Niort, donna à Pierre de Mauhiy eu mariao^e Ibabelle de Turoeham, la fille unique et riicritiêre de l'ancien sénéchal de Poitou (Hotult litl. pat. y I, p. ii3 b), C*tfA daos la lettre du 19 février i2o3 ({u'il est pour la première fois question, dans l'histoire, de Pierre de Maulay : quant à Geoffroy de Luché, Jean lui accorda des lettres de pro» Icction spéciale au mois d'avril 1202 pour tout le temps qu'H resterait à son service {liotnli litl, fjcii., h P- u *')• Philippe de l/icol fut pourvu, en septembre 1220, delà (hari^c de sénéchal de l\)itou pour la partie du ctmilé reconquise temporairemeol par les Ani>;lais, mais il mourut presque aussit«')t : quant ù Geoffroy d'Athée, qui n'était (ju'un honiriic de basse naissance, un serf, dit la Philippide de Guillaume le Dreloo, et (]iii tirait son nom du bouriç d'Athée, dont il était originaire, il occupa jusqu*à mm mort de hautes cliarapes eu Antjleterre (Voy. L*hisiot/*e de G.Le Maréchaifl\\,p, 189, note (le M. Paul Meyer).

(i) /{ tffiii lift. put. y I, pp. 28 0 et 3o b. (2) HoUili litt. put., I, p. 3/| b.

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16 avril avec mission de voir successivement la reine Aliénor^rarr cbevôque de Bordeaux, les sénéchaux de Poitou, de Gascogne et d'Anjou, Hubert de Bourgh, frère Pierre de Verneuil, et enfin doux actifs agents du roi en Poitou, Guillaume Maingot et Guilr launic le Queux; tous ces personnages, ne pouvant manquer de répandre àTenvi les nouvelles fausses qui leur étaient transmises, devenaient les complices inconscients du roi d'Angleterre (1).

A certains égards, le]calcul de Jean Sans-Terre, en faisant disparaître son neveu clandestinement, était bon. Il avait arrêté cette explosion qui n aurait pas manqué de se produire si la mort du jeune prince avait été rendue publique, comme cela avait déjà eu lieu lorsqu'avait couru le bruit de son supplice à Falaise. D'autre part, quels que fussent les agissements de ses adversaires, et en p^^rticulier du roi de France, il les empêchait de donner un caractère définitif aux arrangements qu'ils auraient pu prendre, la réapparition d'Arthur ayant pour eiîet de les mettre à néant.

Du reste ses ennemis ne s'arrêtaient pas. Le 9 avril, Guillaume des Roches avait pris Beau fort-en-Vallée sans combat, el Philippe- Auguste, qui avait descendu la Loire par eau, s*empara de Saumur, le 23 du même mois, après quinze jours de siège (2).

Au lieu de pénétrer dans le Poitou, le roi de France, attiré par Guillaume des Roches qui, le 19 avril, avait occupé le Mans, remonta vers le Nord, renforça la garnison d*Alençon que le comte Robert lui livra et, pénétrant en Normandie, fut mettre le siège devant leVaudreuil, à cinq lieues de Rouen. Une se com-

(x) Rotaii litt. pai.,\, p. a8 b. Le'secret fut bien gardé, et la mort d'Arthur est UD problème, aussi bieu que la personnalité du Masque de fer. Jean avait réussi dans ses cnIcuIs ; plus de vingt ans après ces événements, le chroniqueur de Tabbaje de Savigny, qui écrivait en 122G, disait que, de son temps, on ignorait quel avait été le sort du duc de Bretagne (Hec, des hisl. de France^ XVIII, p. 35 1). L'historien anglais, Mathieu Paris, rapporte divers on -dit à la décharge de Jean Sans-Terre ; selon les uns Arthur se serait noyé dans la Seine en voulant s'évader; selon d'autres, pris de. cbagrio, il serait mort de consomption ; quant à lui il ne s*est pas prononcé, car il sentait bien que si la mort du jeune prince avait été naturelle, Jean n'aurait eu nul intérêt à la dissimuler cl on aurait procédé à ses obsèques, mais il a*en fut rien, et Mathieu Paris ne peut s'cmpécher de donner une dernière version à laquelle, au fond, il Hcmble accorder toute créance, mais qui serait selon lui celle desFrançab, lesquels accusaient Jeand'avoir^au moment de Pâques, tué son neveu de ses propres mains ou du moins de l'avoir fait assassiner (Rec, des hist. de France^ XVII, p. 68a).

(2) Marchegay, Chron. des égL d^AnjoUy p. 5?, Saiut-Aubin; Rec, des hist, </e France y XVII, p. 50, Rigord.

4i6 LES COMTES DE POITOU

portait pas plus humainement à Tégard de ses prisonniers que Jean n'agissait avec les siens, car lorsqu'il avait pris quelques châteaux il faisait attacher les capitaines qui |y commandaient à la queue de ses chevaux. Ces traitements honteux révoltaient le» gens de Tentourage de Jean qui le sollicitaient d'en tirer vengeance, mais celui-ci ne se remuait pas de Rouen; à toutes les observations qui lui étaient adressées sur son indolence, il répon* dait : « Laissez faire le roi de France, je lui reprendrai en une seule fois tout ce qu'il aura mis beaucoup de peine à conquérir en plusieurs (!)• »

On ne sait que penser de cette façon d'agir. Jean était-il de bonne foi en parlant ainsi, ou bien sa conduite était-elle la conséquence d'un afTaiblissement cérébral, suite d'excès sur lesquels s'étendent complaisamment se scontemporains. Sa somnolence était marquée par des réveils, oîi il montrait une certaine énergie, mais qui n'avait pas de durée, et conséquemment manquait d'esprit de suite.

Outre la mission principale qu'il avait donnée à Jean de Valerant d'égarer l'opinion publique sur le compte d'Arthur, il l'avait chargé de porter à Robert de Turneham de l'argent qu'il avait recueilli par toutes sortes d'exactions, mais, comme il sentait que ses ressources diminuaient, il mandait au sénéchal de Poitou de ne disposer des sommes qu'il lui envoyait qu'après avoir pris conseil de la reine-mère et de Guillaume le Queux (2), AHénor était alors retirée à Poitiers, car, autour d'elle, le pays tombait peu à peu dans les mains des ennemis de son fils et par suite des siens, et elle avait dû quitter, peut-être pour toujours, sa paisible retraite de Fontevrault.

Le siège du Vaudreuil semblait devoir être fort long, quand Jean Sans-Terre donna, le 5 juillet, l'ordre à Robert, fils de Gauthier, et à Soyer deQuincey, qui défendaient cette forteresse, d'avoir à la remettre au roi de France (3).

Cet acte serait incompréhensible s'il ne semblait se rattacher

(i) /{ec. df's hisl. de France^ XViï, p. 56, Rigord, p. 76, G. le BretOD, cl p, 683, Matiiieii Paris.

(2) liattili liti, pat. y I, p. 28 b.

(3) Hotuii lUl, pat., I, p. 3i a.

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à une ligne de conduite que Jean mit en pratique en ce moment. Au lieu de disséminer ses forces et d*entretenir de peti* tes garnisons dans une foule de châteaux qui ne pouvaient manquer de tomber facilement au pouvoir d'une véritable armée, comme était celle de Philippe-Auguste, ou que leurs défenseurs, ne se voyant pas soutenus, pourraient livrer à ses adversaires avec tous leurs approvisionnements, fait qui se produisait assez fréquemment, il préféra restreindre son occupation dans les pays où il dominait encore et se cantonner sur des points très forts, dont il confia la défense à des hommes absolument sûrs. C'est ainsi que^ le 8 août, il écrivait à Girard d'Athée, capitaine de Loches, qu'il consentait à la mise en liberté de Guillaume de Palluau, moyennant certaines conditions qu'il lui avait fait connaître, et particulièrement contre la remise du château de Montrésor; toutefois, Girard devrait, aussitôt qu'il aurait pris possession de cette place, la faire raser ainsi que toutes celles dont il pouvait s'emparer sur ses ennemis, et réserver toutes ses forces pour la défense des châteaux royaux (i).

Cette politique était bonne, mais encore aurait-il fallu qu'elle fût dictée par une pratique déjà ancienne et non par la nécessité. En voyant les châtelains de Jean Sans-Terre se renfermer dans leurs forteresses, les seigneurs du temps, si batailleurs et dont l'horizon était extrêmement borné, ne virent dans ces actes qu'une marque de faiblesse, et, comme il était dans les mœurs de l'époque que, sans vergogne, on allât au plus fort, l'autorité du roi d'Angleterre et le sentiment de sa puissance en étaient d'autant diminués.

La grande préoccupation de Jean en ce moment était de tirer profit de ses prisonniers, dont la délivrance lardait beaucoup. Il s'était débarrassé violemment du menu fretin, dont l'entretien et la garde lui coûtaient fort cher, mais les chevaliers richement possessionnés ou attachés à de hauts barons» qu'il s'était réservés, ne se rachetaient que bien lentement. On le voit s'occuper successivement d'Archembaud de Sully, d'imbert Raioles, chevalier de Lusignan, et d'autres prisonniers faits à MirebeaUf

(i) Roiuli litt, nat., I, p. ii.

Comme la plupart n*étaient pas assez riches pour payer la rançon qui leur ayait été demandéei et qu'il y avait mieux à faire que d6 procéder aux exécutions sommaires du début, le roi les donnait i quelques-uns de ses fidèles, afm qu'ils pussent soit se racheter eu^mêmes, s'ils étaient prisonniers, par des échanges conclus avec les gens du roi de France ou les seigneurs révoltés, ou encore délivrer leurs parents ou les chevaliers de leurs vasselages (1).

Des nombreux actes de ce genre, émanés de Jean Sans-Terre, nous n'eiï [relèverons que deux qui concernent des Poitevins notables. L'un a rapport à Châlon de Rochefort, le principal vassal de Tabbé de Sainf-Maixent. Ce dernier et des amis de Châlon, serviteurs dévoués de Jean, tels que Guillaume Maingot, Guillaume de Mauzé, Guillaume le Queux et Thibaud Chabot, durent prendre rengagement qu'à l'avenir il serait tout au service du roi. Mais celui-ci ne se contenta pas de cette garantie : il exigea, le 5 juillet, que Châlon lui remttsesdeux fils, Talné devant être envoyé au château de Chinon et le second rester à Niort sous la garde de Guillaume le Queux (2).

L'autre acie concerne Aimery de Fors. C'était le fils d'Imbert de Fors, notable d'Oléron, l'un des familiers de Richard Cœur-de- Lion. Le 10 juillet, Jean Sans-Terre fit savoir à Imbert qu'il lui remettrait son fils moyennant le paiement de i 150livres poitevines, solidement garanties, et l'engagement de le servir fidèlement (3).

Mais avant que l'on se fût mis d'accord au sujet de ces condi* tions, il se passa un événement qui eut par la suite de grandes conséquences. Aimery de Fors était prisonnier dans le terrible château de Corf et pendant les pourparlers qui eurent lieu à l'occasion de son élargissement, la surveillance se relâcha à son égard. Il avait pour compagnon d'infortune Savary de Mauléon, le fils de l'ancien sénéchal de Poitou; celui-ci ne voyait pas poindre pour lui l'aurore de la liberté. Les grands domaines des Mauléons étaient, en vertu du droit de viage, passés à son oncle, Guillaume de Mauléon, qui s'était rangé du côté d'Aimery de

(i) I{f>iuli lilt. put., I, p. 3i a, Guy de Kochefort, frère de Ch&lon, fut lui-même porter à Houcn les lettres authentiques munies du scel des particuliers qui s*eo^« geaicnt pour son frère (Hotuli litt. pal. y 1, p. 3i a).

(2) Itffluli lut. jmt.y I, pp. 3i A, 32 o, 32 6, 33 b el 34 6.

(3; Hotuli litt. pal., 1, p. 32 a.

Thouars et de Guillaume des Roches et qui devait se soucier fort peu de dépenser une grosse somme pour retirer son neveu de captivité. Aussi un jour, résolu à tout tenter pour recouvrer la liberté. Savary enivra les quatre geôliers qui le gardaient, et, s'élant emparé d'une cognée, il leur fendit latète.Aimery de Fors et les quelques Poitevins enfermés avec lui dans le donjon de Corf prirent aussitôt possession de la forteresse et résistèrent à toutes les altaques dirigées contre eux. L'archevêque de Cantorbéry, Hubert, bon juge en fait de courage, fut grandement frappé de Ténergie de Savary, et il conçut le dessein d'en tirer profit pour la cause de Jean, qui manquait de capitaines en Poitou. Il offrit à Savary la vie sauve, à la condition de se mettre au service du roi d'Angleterre. Le prisonnier, qui sentait bien que sa résistance ne pouvait être de longue durée, et qui, du vivant de son oncle, n'avait rien à espérer des revenus de ses domaines du Bas-Poitou, lesquels ne lui reviendraient qu'après la mort de Guillaume, se laissa tenter et rendit le chftteau. Jean ratifia l'engagement pris par Tarchevêque et, le 20 août, il donna ordre à Guillaume de Blundvill, connétable de Corf, de lui amener sans délai en Normandie Savary de Mauléon et Aimery de Fors, non comme prisonniers, mais en hommes libres ; il recommandait en même temps au connétable de confier la garde du chftteau à des hommes plus sûrs que ceux qui s'y trouvaient lorsque les Poitevins s'étaient emparés de lalour (!)•

Jean posa ses conditions; Savary accepta tout^ mais il fallut un certain temps pour que les garanties, demandées par le roi d'Angleterre pour s'assurer la fidélité du « tourné », fussent rassemblées. C'est seulement au mois de janvier 1204 que Ton tomba définitivement d'accord. Savary donna pour otages sa mère, Alix de Châtelaillon, et sa femme, Belle-Assez de Chantemerle, la fille d'Aimery de Fors, le fils de Briand de Montaigu et douze autres personnages de moindre importance qui furent internés en Angleterre (2). C'est du reste dans ce pays que furent poursuivies ces négociations, Jean y résidant alors.

Philippe-Auguste, après sa tournée victorieuse dans le Maine et

(i) Rotaii litt.paLf I, p. 33 b.

(2) Rotuli lut, pat, y I, pp. 37 6 et 55 6.

43o LES COMTES DE POITOU

la Normandie, était retourné en France recruler de nouvelles troupes. Au mois d'août 1203,il vinl s'établir devant les Andelis. Jean Sans-Terre, qui avait, pendant son éloignement, ravagé les terres des seigneurs normands qui s'étaient retirés de lui el en particulier celles du comte d'Alençon, avait fait venir les bandes de routiers de Martin Algais et de Loup Esquair, cantonnées en Périgord ; de Rouen, où il séjournait à nouveau, il les lança de nuit sur le camp ennemi, espérant que, par une surprise semblable à celle de Mirebeau, il viendrait à bout du roi de France. Mais ses calculs furent déjoués, les capitaines français repoussèrent ses troupes, et les Andelis furent pris. De là Philippe-Auguste se porta sur RadeponI, dont il s^empara au bout de deux ou trois semaines de siège, durant le courant de septembre^ tandis que Jean Sans-Terre tentait une diversion du côté delà Bretagne (1).

Là encore, le roi d'Angleterre avait éprouvéde grands mécomptes. Il avait bien cherché, par des faveurs successives, à retenir Guy de Thouars dans son parti, mais l'ancien époux de Constance était ambitieux et l'affaire de Mirebeau était venue à point nommé lui permettre de satisfaire ses appétits. Tout d'abord, H s'était contenté de gouverner le duché pour le roi d'Angleterre, mais l'explosion de colère qui se produisit chez les Bretons, alors que coururent les bruits de la mort d'Arthur, lui parut une occasion favorable pour aller de l'avant. Dans une réunion des principaux chefs bretons tenue à Nantes, il fit reconnaître l'aînée de ses filles, Alix, comme duchesse de Bretagne, el luimême fut chargé de la régence pendant sa minorité. Ceci ne faisait pas Taffaire de Jean, qui comptait gouverner le pays sous le nom de son neveu el de sa nièce, ses prisonniers; il avait donc pénétré en Bretagne pour punir l'acte de Guy et aussi dans Tespoir d'enlfaîner le roi de France à sa suite. Mais Philippe- Auguste avait un plan arrêté, il ne s'en laissa pas détourner par la manœuvre de son adversaire et, à la fin de septembre, il s'en fut mettre le siège devant Château-Gaillard, cette forle-

(i) Voy. RotnU litt. /?«/., I, pp. f\ a,.'] a, ii 6, 12 a, 17 6 el 17 a. Le dcraier de ces actes est du 2 avril i2o3.

ALIÉNOR 43i

resse admirable, le chef-d'œuvre de Richard Cœur-de-Lion, la vraie clé de la Normandie et de Rouen en particulier (1).

De son côté Jean, après Tinfructueuse incursion qu'il avait faite en Hrelagne, était revenu en Normandie et parcourait le pays en tous sens, sans se fixer nulle part : il avait trop peur d'être livré par ses barons au roi de France, et il était, dit un historien, dans la situation d'un homme qui, ne sachant de qui il doit se méQer, tient tout le monde en méfiance (2). Il cherchait à se procurer les ressources qui ne lui venaient pas, et même il songeait déjà à aller les demander à l'Angleterre, mais auparavant il jugea bon de prendre certaines mesures qu'il crut de nature à sauvegarder ses intérêts jusqu'à son retour.

En Normandie, il voyait Philippe-Auguste occupé au siège de Château-Gaillard confiant dans la solidité de la forteresse et dans la valeur de Roger de Lascy, qui y commandait, il ne prit aucune disposition pour ces contrées; il agit autrement à l'égard du Poitou et de la Gascogne. Sur le Poitou, il comptait jeter Savary de Mauléon, qui, avec ses nombreux amis et les adhérents qu'il recruterait, pourrait aider notablement Robert de Turneham à maintenir le pays sous son autorité. Quant au Midi, ne sachant au juste quelle y était véritablement la situation, il fit venir son soutien le plus assuré dans ces régions, l'archevêque de Bordeaux, afin de prendre conseil de lui. L'archevêque, Ilélie de Malmort, emmenant avec lui Martin Algais, le sénéchal de Gascogne, passa à Poitiers à la fin de septembre et y conféra avec la reine et Robert de Turneham. Aliénor, usant de ses droits de duchesse d'Aquitaine, confirma sans aucune réserve toutes les concessions faites par ses prédécesseurs aux archevêques de Bordeaux, concessions qui leur assuraient dans ces contrées une véritable prépondérance (3) ; de plus, elle accorda au chambrier de l'archevêque la faveur de pouvoir, une fois par an, faire transporter, sans payer de droits, cinq muids de sel de Bordeaux au Langon. Ce n'est pas avec de l'argent qu'elle récompensait les services qu'elle attendait de l'archevêque et de son

(i) Ilec» des hi'st. de France^ XVII, p. 56, Rigord, et pp. 77 et s., G. le BretOQ. (2) L'histoire de G. A« Maréchal, II, vers 1 2,584* ,3; Brutails, CartuL de Saint'Seurin, p. 349.

4Si LES COMTES DE POITOU

homme de conTiance, mais elle leur donnait des privilèges qui leur permellraienl d'en gagner (1).

Le 1 2 octobre, Hélie, ayant rejoint le roi d'Angleterre à Rouen, lui présenta la charte que lui avait délivrée Aliénor; Jean, soucieux de maintenir le prélat dans ses bonnes dispositions et de payer le dévouement à sa cause dont il lui avait donné tant de preuves, confirma Tacte de sa mère, en augmenta même les dispositions, et ne se montra pas moins disposé qu'elle pour le chambrier de l'archevêque (2).

Ilélie de Malmort resta dans la compagnie du roi jusqu'au moment de son départ, et même il obtient de lui d'emmener en Gascogne Loup Esquair, dont les services en Normandie n'étaient plus nécessaires. Le 28 novembre, au moment oîi Jean allait s'embarquer à Barfleur, celui-ci lui remit une lettre rédigée par Pierre de Verneuil et adressée à ses barons et à tous ses fidèles sujets de Gascogne et de Périgord, dans laquelle il leur disait qu'ils eussent à se préparer à venir en armes à son service lorsqu'ils seraient convoqués par Tarchevêque de Bordeaux, par fr. Pierre de Verneuil et par Martin Algais, qui tous seraient pourvus d'argent pour fournir à leurs dépenses; il les avertissait en même temps que si quelques-uns d'entre eux avaient en ce moment guerre ensemble, ils devraient faire la paix ou conclure une trêve atin de se rendre à l'appel qui leur serait adressé au nom du roi. Jean écrivit une lettre semblable au clergé, aux chevaliers et aux habitants de la terre de Labour; comme dans le temps il n'avait pas cru devoir les informer spécialement qu'il avait nommé Martin Algais sénéchal de Gascogne, les gens de ce pays avaient sans doute montré quelque difficulté pour se mettre sous ses ordres, il répara cet oubli et leur recommanda de lui obéir en toutes choses (3).

Le départ du roi fut retardé de quelques jours, sans doute par suite de vents contraires, et il ne quitta Barfleur que le 6 décembre, jour delà Saint-Nicolas; l'avant-veille^le 4, il avait été pousser une pointe à Cherbourg et le bruit courut que, dans le cours

(i) I^rutails, Cartnl. de SaintSeurin, p. 344» Rotali charL^ p. lia a. \'J.) lintuii chart.y p. 112 a.

,3; Hotuli litt.pat., I, p. 36 A.

(le cette visite^ il s'était débarrassé d'Arthur et l'avait fait jeter h la mer (1). Le sort de ce prince continuait en effet à tenir les esprits en suspens ; on ne savait s'il était mort ou vivant, tout le monde ignorant ce que son oncle avait pu faire de lui (2). Les Bretons en particulier s'attendaient toujours à le voir reparaître; vingt ans après, en 1225, ils Tespéraient encore (3).

Les dispositions prises par Jean Sans-Terre, évidemment sous la pression de Tarchevèque de Bordeaux, avaient pour but de mettre entre les mains de ce dernier des forces sufRsantes pour résister à une agression possible des barons poitevins ou même du roi de France, si celui-ci tournait ses armes de ce côté. Hélie de Malmort voyait juste, et le roi d'Angleterre lui-même ne se faisait pas illusion sur les dangers que couraient ses possessions continentales, car, le il octobre i 203^ se trouvant à Caen, il s'était fait remettre par le clerc de l'évèque de Norwich tous les ornements royaux dont celui-ci avait la garde (4), puis au mois de mai 1204 Pierre de Lions, son clerc, lui apporta de Caen les rôles et les chartes de Normandie qui étaient conservés dans celte ville (5).

Cependant Philippe-Auguste ne se contentait pas de la campagne militaire dont il poursuivait obstinément le but : il avait recours aux négociations et il avait rattaché à lui Guy de Thouars et ses Bretons que l'agression de Jean Sans-Terre avait totalement exaspérés. Le comte de Bretagne vint le trouver dans le courant d'octobre, à son camp, devant Château-Gaillard, ^t là il obtint de lui la reconnaissance éventuelle des droits d'Alix à l'héritage de son frère et de sa sœur. De plus, le roi lui confirma la possession des châteaux de Brissac et de Chemillé en Anjou, anciens domaines de Constance, sous la réserve des droits d'Arthur si le prince était encore en vie (6).

Mais ce n'est pas seulement à ce qui concernait sa personne

(i) Rec. des hisU de France, XVH, p. 6S4, MaUiieu Paris, et XYID, p. 191, R*

de Coggeshale.

(2) Rotnli liti, pat., I, p. 35 a.

(3) Rotali litt, claas,, p. 3.

(4) Marchegay, Chron. des égl, d'Anjou, p. 53, Saint- Aubin ; Riee. dê$ Mit, de France, XVIII, p. i64, et p. 33o, R.de Hoveden,

(5) Rec. des hist. de France, XVIII, p. i64, R. de Hoveden.

(6) Léop. Delisle, Cat, des actes de Fhilippe^Aagu9te, no 783.

n iS

que Guy de Thouars limita son action; il entraîna définitivement son frère dans le parti du roi de France. Dans le courant de novembre, Aimery se rendit auprès de Philippe-Auguste et lui fit hommagepoursavicomlé.Loroi^pourtémoignerau vicomtetoute la satisfaction qu'il éprouvait de sa conduite et afin de l'attacher plus étroitement à lui par une faveur spéciale, lui donna le Loudunais en accroissement de son fief, en réservant toutefois les droits d'Arthur, comme il l'avait fait réceramentdans la concession qu'il venait d'accorder à Guy de Thouars. Le pays s'était donné librement au roi de France, aussi, en retour, celui-ci s'était-il engagé à respecter les coutumes dont jouissaient ses habitants et avait-il garanti à tous les chevaliers la possession de leurs fiefs. Le vicomte de Thouars fit serment de se conformer à la parole du roi de France, et, en même temps, de ne rien attenter contre lesdroits du sénéchal d'Anjou, dont Loudun dépendait, et contre ceux d'Hugues do Bîiussay,qui possédait une partie de la ville (!)•

Le siège de Château-Gaillard dura cinq mois; enfin le 6 mars 120i il tomba aux mains des Français, sonnant le glas de la fin de la domination normande. Aliénor put en percevoir le bruit ; sa vive intelligence, aiguisée par ses malheurs, ne pouvait se tromper sur la signification d'un semblable désastre pour la cause de son fils, et l'on peut dire qu'elle en mourut.

Depuis qu'elle avait dû venir chercher à Poitiers un refuge contre les entreprises des Français ou des Angevins révollés, elle assistait à une période d'anarchie, analogue à celle qui s*élait produite en Limousin, lors de la révolte d'Henri le jeune contre son père. Le pays était dans un état de désordre inexprimable; de nombreux seigneurs suivaient Aimery de Thouars et Guillaume de Mauléon dans leur campagne contre le roi d'Angleterre, d'autres restaient fidèles à leur souverain, et alors c'était entre les deux partis une guerre continuelle dans laquelle bourgs ouverts, places fortes et châteaux, étaient ravagés et brûlés, même les maisons religieuses n'échappaient pas à cette confla-

(i) Marii'iic, AmpUssuna coUcctût, I, p. io/|i. La date de cet acte est controTenëc, et il a été atirihué tantôt à l^année 1202, tantôt À i2o3 ; M. Léopold Delîsle le met eo 120?. ((Uit. des (icies de Philippe-Auguste^ n» 742), mais sans rien affirmer; U nogs parait^ après une étude attentive de l'histoire si embrouillée de ceUe époque, qo'il doit être placé en i2u3.

ALIËNOR 43S

gralion générale. Certains chefs, comme les Lusignans, restaient dans une neutralité hostile, n^élanl retenus que parla crainte de représailles terribles plutôt que par leurs serments. Tel est le spectacle qu'elle avait sous les yeux.

Elle n'avait pas, toutefois, cessé de prendre une part active aux affaires, surtout à celles qui intéressaient plus particulièrement ses domaines; c'est ainsi qu'on a vu que Jean Sans-Terre avait défendu au sénéchal de Poitou d'engager aucune dépense sans avoir pris le conseil de sa mère, et qu'au mois d'octobre 1203 l'archevêque de Bordeaux était venu prendre ses instructions pour les transmettre au roi.

Elle vivait à Poitiers au milieu d'une petite cour, dans laquelle se trouvaient ses parents Raoul et Guillaume de Paye, Pierre le chevecier de Chauvigny, Guillaume Vigier et llamelin du Breuil, ses chevaliers, maîtres Paulin, Julien et Richard,ses clercs, Roger, son chapelain, et enfm les chefs de la commune de Poitiers, Soronet et Savary le jeune.

Confinée dans celte résidence par la force des événementSi elle avait continué à disposer, quoique avec moins de générosité, de quelques biens en faveur de ceux qui l'approchaient. Un jour elle y reçut la visite de Mahaut, abbesse de Fontevrault, qui était accompagnée de deux notables religieuses de son monastère : Alix, duchesse do Bourbon, et Marie, comtesse de Tonnerre; en leur présence et alors qu'elle avait auprès d'elle l'archevêque de Bordeaux et révoque de Poitiers elle tint à donner à la pieuse maison qu'elle avait dû abandonner une nouvelle preuve de son intérêt. Elle lui assura une rente perpétuelle de 10 livres poitevines sur les revenus de la prévôté de l'île d'Oléron, payable annuellement par les mains du prévôt ; toutefois, l'abbaye ne devait entrer en jouissance de la rente qu'après la mort de la prieure Alix, que la reine avait élevée et qui devait en profiler sa vie durant, et de plus à la charge de fonder un anniversaire pour cette prieure.

Pendant qu'elle se tenait à Fontevrault, elle avait, le 8 février 1202, confirmé une donation de terres à Boussais et à Vizai, que Guillaume de Palu avait faite à l'abbaye de Fontaine-le-Comte, et elle avait exempté les religieux d'une redevance, connue sous le nom de droit de chenage, en vertu de laquelle ils étaient tenus^

à raison de ces domaines, de nourrir les chiens de cbasse des comles de Poitou (1). Puis on la voit encore donner, en 1203, à Renaud Morin, un four situé sur la place dite des Troîs-Fours à Poitiers, et pour lui assurer des clients, affranchir de la taille et de toutes autres mauvaises coutumes les particuliers qui viendraient faire cuire leur pain à son four (2). La même année elle concéda à Aimery de Rochefort le bourg de Saint- Ouen en Aunis et la terre possédée dans la seigneurie de Benon par Hugues de Thouars, qui avait évidemment suivi son frère Aimery dans sa révolte (3).

Mais le fait le plus important auquel Aliénor ait attaché son nom pendant celte année 1203 est assurément la délivrance d'une charte de commune aux bourgeois de Niort, Cet acte n'est pas explicite; il déclare simplement que les bourgeois de cette ville jouiraient à l'avenir de toutes les libertés et de toutes les libres coutumes afférentes à ce droit de commune. On ne saurait dire, à défaut d'autres détails, si la charte de la reine est une confirmation de celle émanée de Jean Sans-Terre en 1199, accordant aux bourgeois de Niort le même privilège, ou bien si la concession du roi d'Angleterre n'avait pas reçu d'exécution. Ce dernier cas est probable, et Aliénor, qui n'avait pris aucune part à cette première faveur, dut être sollicitée d'accorder à la cité le même privilège que celui dont jouissaient Poitiers, la Rochelle el d'autres villes, de son domaine ; Jean, toujours d'accord avec sa mère, attribua à la commune de Niort la constitution de celle de Rouen (4).

On ne saurait dire quel fut l'instigateur de cette double mesure, mais ce ne fut assurément pas Guillaume leQueux,qui jouissait à Niort d'une situation prépondérante en vertu de l'inféodation des revenus de la ville que le roi lui avait consentie en l'an 1200,

(i) Arch. de la Vienne, Fontaine-le-Comte, liasse i. Le Gaîlia Chritliana^ quia publié cet acte (II, col. i342), le place en 1 199, mais ceUe date est impossible. Robert de Turneham, qui confirma la charte de franchise en qualité de aéaécbali oe fol pourvu de cette dignité qu'en septembre 1201, et Soronetf qui y aasislaen qualité de t cnioin,n*eRt p<ns désigné comme maire de Poitiers, charge qu*il occupait en laot; c*eit donc la date du 8 février de celte dernière année qu'il convient d^assigner à eet acte.

(2) Hesly, Ilisl. des comtes, preuves, p. 497; D- Fonlcncau, XXIV, p. 79.

(H) Tculet, Layettes du Trésor des chartes, I,p. a47«

(4) Âugier de la Terraudière, Thrésor de Niortj a* éd., pp. i3 et 96.

car, le 26 mars 1204, c'esl-à-dire peu de temps après rétablissement de leur commune, le maire et les habitants ayant voulu contester les droits de Guillaumele Queux, celui-ci s'en plaignit à Jean Sans-Terre ; le roi prit les intérêts de son sergent et fît savoir aux bourgeois de Niort qu'il entendait qu'ils eussent à obéir en toutes choses à le Queux, le représentant de son autorité dans la ville (1 ). Tels furent les derniers actes d'Aliénor, qui finit par s'éteindre à Poitiers, le 31 mars 1204, âgée d'environ 82 ans. On ne sait presque rien des derniers moments de cette femme, qui a joué un si grand rôle dans l'histoire du xiie siècle ; c'est à peine si quelques chroniqueurs indiquent brièvement son décès. Elle choisit pour sa sépulture l'église de Fontevrault^ où reposaient déjà son mari, son fils bien-aimé Richard et sa fille Jeanne, et, pour donner une marque sensible de l'attachement qu'elle avait pour la maison où elle aurait désiré finir ses jours, elle voulut, tout comme sa fille, être ensevelie dans le voile de l'ordre, se faisant en quelque sorte religieuse dans la mort (2). Il est probable que, malgré l'état de guerre où se trouvait alors le Poitou^ ses dernières volontés purent être exécutées, et que le corps fut transporté intact à Fontevrault, les églises de Poitiers n'ayant conservé aucune trace d'une inhumation partielle qui aurait dû avoir lieu si l'on avait procédé à un embaumement; aucun service ne fut même établi en son honneur (3).

(i) Rolali lit, pal,, l, p. 3g 6.

(2) Arch. de la Vienne, reg. no 206, fol. 16 1, obituairo de Mootiemettf, où l'on relève celle mention : u Deposilio domine Alienordis regine Aoglorum » ; Duplès- A^ier, Chron, de Saint-Martial de Limoges, p. 69; Hec, des hist, de France^ XVIII, ann. de Waverlei ; Marchegay, Chron, des igL d^Anjoa, p. 53, Saint- Aubin, et p. 194, pet. chronique de Saint-Florent. Un manuscrit de l'hiutoire d'Angleterre de Mathieu Paris porte qu'AHénor mourut dans Tabbaye de Beaulieu, que son fils Jean avait fait construire. Cette assertion est absolument fautive et provient d'une inattention de Thistorien (Rec, des hist. de France, XVII, p. 217), qui, copiant les annales de Waverlei, où Pindication de la mort d*Aliénor vient presque immédiatement après celle de la fondation de Beaulieu, a dû supprimer le passage qui sépare les deux faits et les réunir en un seul.

(3) I^ tombe quia recouvert les restes d'Aliénor existe encore dans l'ancienDe église de Fontevrault, seulement le sculpteur du xiii^ siècle, tout en donnant à la reine le costume du temps, n*a pas reproduit sa physionomie. La statue représente une femme de quarante ans au plus, tandis qu'Aliénor en comptait plus de quatre-vingts. C'est une fiî^^ure de convention, aussi bien que celles qui surmontent les sépultures d'Henri II, de Richard Cœur-de-Lion, de Jeanne de Toulouse et d'Isabelle d'Angouléme, qui font un funèbre cortège à la vieille reine (Voy. Courajod, les Sépultures jdes Plantage^ nets à Fontevrault),

Il y a lieu d'être surpris du peu de bruit que fit la mort dWlii'^nor. Celait assurément une des grandes personnalités du xii* siècle qui disparaissait. Duchesse d'Aquitaine, elle était la plus puissante feudataire du royaume de France; elle avait été reine de ce pays, puis reine et régente d'Angleterre, et, surtout dans les derniers temps de sa vie, son rôle politique s'était particulièrement aflirmé. Sa haute situation, suivie d'un profond abaissement et d'un relèvement plus grand encore, n'avait pu manquer plus d'une fois de défrayer les propos populaires, de même que sa libéralité à l'égard des bourgeois des communes aurait dû susciter chez certains d'entre eux quelqu'une de ces déplorations funèbres qui ont souvent tantcontribuéà mettre en relief le personnage qui en était l'objet.

Au contraire, le silence se fait. Une brève mention dans les chroniques ou les histoires générales, et tout est dit. Seule l'abbaye de FontevrauU a enregistré los profonds regrets 'que causa à ses habitantes la mort de celle qui fut leur bienfaitrice. Non seulement elle avait assigné au monastère ou lui avait fait attribuer par son mari et ses fils d'importants revenus, mais encore elle avait pris soin de faire construire autour du monastère une solide enceinte fortifiée; elle s'était aussi plu à enrichir son trésor et elle lui donna une croix dorée, ornée de pierres précieuses, qui était portée dans les processions solennelles, une coupe d'or, plusieurs autres vases d'or et d'argent et de riches ornements de soie. Aussi le nécrologe de l'abbaye, en enregistrant l'inhumation de la reine dans l'église du monastère, crut devoir raccompagner d'un ardent éloge de sa bienfaitrice. « Elle rehaussa, dit- « il, la grandeur de sa naissance par l'honnêteté de sa vie, la « pureté de ses uKinirs, la fleur de ses vertus, et, par sa vie sans « reproche, elle surpassa presqiie toutes les reines du monde. >»

Pour qui connaît l'existence d'AIiénor, cette appréciation de sa personne peut paraître étrange, mais il ne faut pas oublier que les religieuses de FontevrauU n'avaient réellement connu la reine d'Angleterre, duchesse de l'Aquitaine, que dans les derniers temps (le s:i vie, alors que, se conformant à toutes les règles monasliqiies dans un Age si avancé, elle leur servait d'exemple, qu'elles avaient surtout présents les nombreux bienfaits dont elle

les avait comblées, et Ton peut rééditer à ce qu'il semble pour leur décharge ce vieux proverbe populaire : « Quand le diable devient vieux il se fait ermite. »

Pour la postérité, la fille de Guillaume VIII reste un personnage énigmatique ; bien qu'elle ait inspiré de grandes passions, on ne sait si elle était belle; quoiqu'elle ait favorisé les trouba* dours, on ignore si elle était instruite (t); elle présida des cours d'amour, mais rien ne dit qu'elle en ait pratiqué la doctrine; sa politique était plulôt celle d'une femme qui se laisse aller a ses impulsions, bonnes ou mauvaises,que d'une personne de tète qui sait diriger les destinées d'un état. Elle avait les qualités et les défauts de ses ancêtres, les comtes de Poitou, mais si on ne peut souscrire aux paroles du moine de Fontevrault, on doit d'autre part rejeter les imputations calomnieuses qui ne lui ont pas été ménagées par les historiens.

Aliénor n'a pas fait frapper dé monnaies à son nom en Poitou et durant le court espace de temps où elle Ta possédé seule, c'est-à-dire en 1 137 et en i 152, les ateliers du pays ont dû conti-» nuer à émettre des pièces au type poitevin. Comme duchesse d'Aquitaine, on ne peut lui attribuer que la pièce anonyme portant le mot dvcisit (2).

(i) Les auteurs de Y Histoire littéraire de la France ont cru devoir donner à Allé* Dor une pince dans leur œuvre (t. XXI, pp. 784 et ^^^), Ce sont les lettres latines qu*elle a écrites pour la délivrance de Richard, ou en faveur de Tabbè de Saint- Maixent, qui lui ont surtout mérilé cet honneur. Nous n*en dirons qa*un mot, c'est que si le fond de la pensée appartient à la reine, celle-ci est restée à peu prés étrangère à leur rédaction, qui appartient ou à F4erre de Blois ou à quelqu'un des clercs qu'elle .entretenait auprès d'elle, aussi nous ne saurions guère lui attribuer que la phrase qui se trouve en tète d'une de ses lettres à Gélestin HI et qui est bien le cri du cœur dune mère afflitçée : « Moi Aliénor, par la colère de Dieu, reine des Anglais. »

(2) Voy. plus haut la note i de la page 346. On ne connaît pas le sceau employé par Aliénor comme reine de France, mais on possède le dessin de celui dont elle usait comme duchesse d* Aquitaine, après son mariage avec Henri Plantagenet. Il la représente debout et de face, nu-téte, avec un corsage à longues manches; delà main droite elle tient une fleur, et de la gauche un oiseau dont la tète est tournée vers elle. La légende est incomplète et porle -f- aliénor dvcisse aqvitan...» (Bibl. Nat., man. lat. 5,480, p. 486, extraits du Cartulaire de Fontevrault par le P. Lardier).n était appendu à une charte de 11 53, par laquelle Aliénor, s'intitulant comtesse des Poitevins,déclarait qu*après qu'elle eut été séparée de Louis, roi de France, pour cause de parenté, et qu'elle fut remariée avec Henri, comte d'Anjou, elle vint à Fontevrault, entra dans le chapitre des religieuses, et confirma tout ce que son père et ses prédécesseurs avaient donne à l'abbaye, et en particulier renouvela la concession d'une rente de 5oo sous poitevins que le roi Louis et clle-mènie avaient précédemment donnée au monastère. Ce fut fait en présence de Saldebreuil, son sénéchal, de Joubert Sans^Terre, de

44o LES COMTES DE POITOU

Jean était, dès le 15 avril, informé de la mort d*Aliénor (1); il est même possible que la nouvelle lui en soit parvenue plus tôt et qu'elle lui ail élé apportée par ses agents dévoués, fr. P. deVerneuil et Raymond Bernard, à qui, le il avril, il fit remettre 500 marcs sans indiquer les motifs de cette générosité (2).

On ne saurait dire si le roi d'Angleterre avait jamais eu beaucoup d'affection pour sa mère, mais en tout cas il n'en a subsisté que bien peu de témoignages. Il était d'un usage général, dans toutes les classes de la société, que des services religieux fussent fondés pour le repos de l'âme des défunts. Il ne dérogea pas complètement à cette pieuse habitude, mais ce qu'il fit, ce fut, on peut le dire, avec parcimonie. Le 27 avril, il fit donc remise à l'église de Notre-Dame d'Oxoneford d'une rente de 32 deniers un quart, qu'elle devait annuellement payer aux rois d'Angleterre, à la charge de prier pour l'âme de son père et de sa mère; puis, le 2 mai, il donna en aumône à l'abbesse de Fontevrault une renie de 50 sous slerlings à toucher sur le trésor royal, celle rente étant spécialement affectée à l'entretien du chapelain de la chapelle de Saint-Laurent, lequel aurait charge de prier pour l'âme d^Aliénor, la mère du roi, qui avait été la fondatrice de cette chapelle, pour celles de ses ancêtres et de ses héritiers (3).

En conséquence de la mort de la reine-mère, les domaines qui constituaient son douaire, tant en Normandie qu*en Angleterre, faisaient retour à la couronne* Isabelle ne laissa pas échapper

Payea de Rochefort et de son frère Nivard, d'Hugues de Longchamp, de Robert de Montfort, de Rauul de Paye et de mallre Mathieu. Quand Aliénor fui devenue reine d*AD^leterrc, elle conserva son sceau de duchesse d'Aquitaine (dont la légende, citée inconiplèlement plus haut, était ainji conçue : 4- auenor. dvqsse. a^vitanoaum. ct coMiTissE. ANDEGAvonuM.), ct s'eu servît comme contre-sceau derrièreles empreintes de son sceau royal, dont on connaît une description se rapportant à un acte de iiSô (Cirot de la Ville, Ilist, de la Grande- Sauve ^ II, p. 85, note i); la reine est debout, vue de face, ayant une robe serrée k la taille et est revêtue d*un manteau; elle tient de la main droite une tige fleurie à trois crochets, et de la gauche un globe surmonté d'une croix sur latiuelle est perché un oiseau. On y lit pour légende : aubnou. dii. GHACiA. REGINE. ANGLoiivM . DvcissE. NORMAN. [Voy. : Douêt d*Arcq, Coiifciiom de sceaux^ m, p. ^03, n^ io,ooG, Bibl. Nat., man. latin 548o, p. a65, et 1>. Fonleneau, lxxxii, f" 2O1, n» 200). La différence essentielle entre ces deux sceaux consiste en ce (]uc dans le sceau royal Aliénor porte une couronne, tandis que sur |e sceau ducul sa tète est ceinte d'un bandeau.

(1) Jiutuii lilt, pal., I, p. 4' a.

(2) liutuli lilt. pal,, I, p. 4o ^«

(3) Roluli chart., pp. 126 a et 127 6.

AUÉNOn 44 1

l'occasion de s'assurer les importanU revenus qu'ils produisaient, et comme il était à craindre qu'elle ne put toucher ceux que son mari lui avait aiïectés en Aquitaine, par suite de l'état de guerre de ce pays, elle se fit donner par lui, dès le 5 mai, tout ce qui consliluait le douaire d'Aliéuor. En outre, comme les événements semblaient mat se dessiner en Normandie, elle prit la précaution de rdire établir dans l'acte constitutif de son douaire que si elle venait, par cas de guerre, b. pordri; les domaines qui lui étaient attribués dans ce pays, il lui en serait affecté d'autres de même valeur en Angleterre (1).

Jean Sans-Terre avait laissé à sa mère une grande liberté d'action en Aquitaine ; c'est elle qui dirigeait sa politique. Quand elle Tut disparue, il fallut pourvoir aux graves nécessitéâdu moment ; aussi, dès le 15 avril, manda-t-il à Hubert de Bourgh,son représentant en Touraine, et à Philippe de Ulcot.qui, pourvu du titre de connétable, avait la garde spéciale du château de Cliiiiuu, qu'il avait chargé Thomas, un clerc de sa chambre, de leur porter ses instructions au sujet du vicomte de Limoges et des projets de paix ou simplement de trêves à conclure avec ses adversaires (2).

Mais ces résolutions venaient trop tard. Déjà.aprÈsla mi-caréme, c'est-à-dire après le 1" avril, ilavait,«ur l'avis de ses conseillers, envoyé auprès de Philippe-Auguste une ambassade composée de l'archevêque de Cantorbéry, des évoques de Norwich et d'Ely, de Guillaume Le Maréchal et du comLc de Leicester, mais Philippe, qu'enflammait les succès de ses troupes en Normandie, et en particulier la reddition de Château-Gaillard, se refusu h tout arrangement avant qu'Arthur lui eiU été riMuls ; dans le cas oîi le jeune prince serait décédé, il demandait la main de sa sœur Aliéner pour son fils Louis, et, de plus, il exigeait que toutes les possessions continentales du roi d'Angleterre fussent attribuées à la princesse par son contrat de mariage.

En posant à Jean Sans-Terre ces conditions préliminaires d'un accord, Philippe-Auguste le mettait dans une très mauvaise posture ; il fallait que le roï d' Angleterre dise ce^qu'il était advenu

(i) /tolali ckarl., p. ii3a.

(a) Holali Utl. pal., p. 4o b.

44i LES COMTES DE POITOU

d'Arthur, et l'aveu était impossible à faire. Du reste Philippe, qui avait hâte d'agir, nVtlendit pas la réponse de Jean et il convoqua ses troupes pour la fête de Pâques, qui tombait cette année le 25 avril. Le 3 mai, il se présenta devant Falaise ; Loup Esquair défendait la forteresse, mais au bout de sept jours de siège, il en ouvrit les portes au roi de France et même il passa aussitôt à son service. Cette défection était caractéristique; de la part d'un chef de routiers, expert dans les choses de la guerre et qui ne vivait que des profits qu'elle pouvait rapporter, elle indiquait qu'il désespérait de la cause du roi d'Angleterre (1).

Philippe-Auguste poursuivait du reste ses succès, et rapide* ment il faisait la conquête de la Normandie, qui se termina, le 24 juin, par la reddition de Rouen, sans que Jean Sans-Terre ait tenté aucun effort pour sauver ce magnifique domaine patrimonial de sa race (2). Le roi de France rentra ensuite à Paris, où il se prépara pour une nouvelle campagne qui avait pour objectif les possessions anglaises au delà de la Loire.

Dans quelle situation se trouvaient-elles en ce moment? Guillaume des Roches occupait en force TAnjou depuis l'expédition de Philippe-Auguste du mois de mai 1203, mais Hubert de Bourgh était cantonné en Touraine ; dans la cité de Tours, il y avait aussi une garnison anglaise commandée par Guillaume de Batillé, laquelle était elle-même surveillée par les gens de Sulpice d'Amboise installés dans le château-neuf; Girard d'Athée gardait Loches et lui-même résidait à Chinon, où commandait en second Philippe de Ulcot.

En Poitou, le roi de France avait pour lui l'appui secret des vaincus de Mirebeau,qui n'osaient violer le serment qu'ils avaient dû prêter lors de leur libération de ne pas prendre les armes contre le roi d'Angleterre^ mais qui agissaient en dessous. C'est à leur instigation, sans nul doute, que le plus puissant baron ecclésiastique du diocèse après Tévêque, l'abbé de Saint-Maixent, se rendit

(i) /{ec, des hist, de France^ XVIII, p. 98, R. de Cogiçeshale.

(2) A ce fait mémorable ou appliqua une vaçue prophétie de Merlio : t< Gladtat a sceptro Kcparatus est », c'est- à-dire que la Normandie, dont les ducs prenaient postessiou par le çluive symbolique, et TAus^leterrc, dont les rois tenaient un sceptre dans leur main le jour de leur couronnement, étaient désormais séparées {Recèdes hist, de France, XV 111, p. 99, H. de Coggesihale).

444 I^S œMTES DE POITOU

Rochelle, car il ne pouvait plus être question de Rouen qui, depuis quelques mois, était au pouvoir du roi de France (1).

Toutefois, bien que le pays fût le domaine d'Isabelle, il était loin d'être tout entier acquis à Jean Sans-Terre. Les deux frères d'Alice de Courtenay, la veuve d'Aymar, Pierre, comte d'Auxerre, et Robert, vivaient dans l'intimité de Philippe-Auguste ; la comtesse penchait de leur côté et semblait assez mal disposée pour son gendre; elle le lui Gt du reste bien voir^ car, Jean lui ayant envoyé un sauf-conduit pour venir le trouver vers Pâques 1203, elle ne répondit pas à cette invitation (2).

Le Limousin était toujours troublé. L'évèque, Jean de Veirac, et les habitants du château étaient en lutte constante. Toutefois les partis arrêtèrent leurs dissensions pour se réunir contre l'ennemi commun. Des routiers, venant du Périgord, s^étaient emparés de Saint-Léonard, et, de ce poste, ils infestaient le pays. L'évèque, la noblesse, les bourgeois se concertèrent ; ils s'empa* rèrent delà ville et mirent à mort tous ses défenseurs. Peut-être ces routiers faisaient-ils partie de ces trois bandes à qui le roi d'Angleterre avait mandé, au mois d'avril 1203, de venir se mettre en Normandie sous les ordres de leur grand chef, Martin Algais, sénéchal de Gascogne et de Périgord. Comme c'est à ia sollicitation d'Archembaud, vicomte de Comborn, le chaud partisan de Jean en Limousin, que celui-ci avait pris cette détermination, on peut croire que c'étaient les auxiliaires sur lesquels il comptait pour essayer de déloger Philippe-Auguste de la Normandie. L'évèque de Limoges avait, comme conséquence de ces faits, à redouter la colère du roi anglais ; aussi, pour se garantir, il se tourna vers le roi de France (3). Du reste, il était

(i) Rotuli liti, pat. y I, p. 4^. Giry, dans ses Elabltssements de Rouen, 1, p. Sao, donne par erreur à cet acte la date de i2o5.

(2) IloUdi iitt.pal.f I, p. 28 a.

(3) lioUili litt, pal. y I, p. 27 6; Duplcs-Agier, Chron. de Saini'Mariiai de Li' moges^ p. 198, varia fragmenta. La chronique qui rapporte la défaite des routiers dît que ce fut la première fracture du bras que le roi d'Angleterre étendait sur l*A<|ai« taine. Philippc-Auti^uste se montra du reste reconnaissant de la conduite de Jeao de Veirac, et quand celui ci vint lui rendre hommaçe à Dixmont, au mois de oorembre i2o/|, il déclara qu'à l'avenir les biens de l'cvéché de Limoges seraient rattachés au domaine de la couronne de France et ne pourraient jamais en être disiraits. (Léop, IJelisle, Cat. des actes de Philippe^ Auguste, no 875),

depuis longtemps en mauvais termes avec Jean Sans-Terre qui l'avail chassé de son siège et avait usurpé violemment les revenus ecclésiastiques du diocèse ; il en avait appelé au pape qui, le 20 février 1203, avait écrit une lettre véhémente au roi d'Angleterre, dans laquelle il lui reprochait, outre sa conduite à l'égnrd des évéques de Limoges et de Poitiers, d'avoir placé ses créatures sur les sièges épiscopaux de son royaume et d'entraver les élections canoniques (1).

En Périgord, Hélie Talleyrand, dépossédi^ par les rois anglais, qui avaient donné le comté en proie aux routiers, était venu, au mois de mai ISOi, trouver Philippe-Auguste à son camp (lovant Rouen et lui avait rendu hommage. II élait accompagné de bourgeois de Périgueux qui, faisant trfivc h leurs difTicultés avec leur seigneur et subissant les mêmes infortunes que lui, venaient s'engager à mettre leur ville sous la dominulion cJu roi de France quand il se présenterait devant elle et lui piiHÈreul serment de fidélité (2). Du reste, Martin Algaia avait quille le pays pour aller défendre la Normandie, et Loup Esquair, qui avait au^si répondu k l'appel de Jean Sans-Terre, av&il fait défection et scrvail le roi de France.

Mais les routiers que ces deux chefs de liatidcs n'avaient patt emmenés étaient passés au sarvicc direct de l'archcvôque de Bordeaux, qui soutenait toujours i^-ncrgiquement la cause. Ce prélat fut. sans contredit, le principal homme de lé(e et d'action dans ces circonstances critiques, et c'est k lui que l'Angleterre a dû de conserver Bordeaux et lu rniyennc pondant encore tant d'années (3).

Il était secondé dans cette besogne par fr. Pierre de Verneuil, cet agent si actif du roi d'Angleterre, el par Martin Algais, celui-ci avec toute l'autorité que lui dornait 8a ctiargo de sénéchal do

(1) liecdeê hitl. de France, XIX, p. 4»4, IHItm d'Innocfnt 111. Le pape faiMil en particulier allusion à l'éteclion de Guillaume de llcnuaionl, ^rt<|uo d'Ange». L« 8 jaillel 1301, Jean Sans-Terre iTait écrit mi ehapîire el au'doyfn d'An^ni qu'il eavoyail par devers eux le sénichal d'Anjou, to vii-omte de Elcannioot cl Cufrin de GlapioD, <|ui avaifnt mission de leur dire d'avoir h étire Ëvi}i|uo l'arcliidiacre Guillaume de Beaumont, père du vicomte, ce qu'ils firenl noua ceUc contraiute.

(1) Teulel, Layeltet du Trésor det chartrt, I, [i. ï49 ! Uop. Delislc, Cat-da acte» de Philippe-Aiigiule, no> Sii-SaS.

(3) Jtolali chart., p. i35o.

Gascogne et de Périgord. Ils avaient eu surtout à veiller sur le sud des possessions anglaises ; Alfonse, roi de Caslille, secrètement poussé par Philippe-Augusle, profitait de l'union de sa Glle Blanche avec le fils du roi de France, pour élever des prétentions sur des seigneuries sises au pied des Pyrénées, dont le ressort était indécis.Les trois agents du roi d'Angleterre s'étaient vivement préoccupés de cette situation et, le 5 avril 1204, Jean les remerciait du soin qu'ils avaient pris de maintenir et de fortifier ses relations amicales avec le roi de Castille (1).

Bordeaux était tranquille. Hélie de Malmort y avait solidement établi sa domination, grâce à l'appui des routiers qu'il avait fait cantonner dans le Périgord. Il avait du reste livré le pays à la rapacité de ces auxiliaires, qui pillaient les biens, emmenaient les hommes et dépouillaient les églises de leurs trésors et de leurs ornements. Il leur aurait même accordé la faculté d'exiger une rançon de dix sous de chaque prêlre ou clerc qui tomberait entre leurs mains. Non content de favoriser ces déprédations, il en profilait et il avait mis en sûreté dans le château d'un de ses neveux sa part du butin conquis par les routiers. Ceux-ci se mettaient du reste à sa disposition pour satisfaire ses rancunes ou ses passions, et c'est ainsi qu'il les avait employés pour causer les plus grands maux aux abbayes de Clairac en Agenais et de Saint-Cybard près d'Angoulême. En un mol, l'archevêque de Bordeaux était digne de s'entendre avec Jean Sans-Terre; aussi le pape, ému par les nombreuses plaintes qui lui étaient adressées, avait cru devoir ordonner, le 4 janvier 1204, une enquête sur les actes du prélat, dont il chargea l'archevêque, le doyen et l'archidiacre de Bourges (2).

De son côté, la Gascogne ne remuait pas. Elle suivait attentivement les luttes qui s'étaient engagées entre le roi de Castille et Sanche, roi de Navarre, dont le royaume avait été mis en interdit à raison de son alliance avec les musulmans et qui,en 1202| s'était vu enlever trois provinces de la Biscaye par son rival. Dans cette situation, il lui était tout à fait impossible de soutenir les droits de sa sœur Bérengère^ pour qui la constitution de la Gas-

(i) IXatuli litt. pat., 1, p. 27 6.

(2) liée, des hist, de France^ XIX, pp. 44^ et as., letU^s d'Inoocenl III.

cogne en douaire n*avait été à peu près qu'une vaine formule.

Cependant la veuve de Richard Cœur-de-Lion se trouvait presque sans ressources, et, pour subsister.elle avait dû se réfugier auprès de sa sœur Blanche» comtesse de Champagne. De cette résidence elle adressa ses plaintes au pape; Innocent Ilf, ému de son infortune, écrivit au roi d'Angleterre, le 4 janvier 1204, une lettre oîi, faisant appel à ses sentiments de charité, illui rappelait qu'il ne devait pas être Toppresseur des veuves, mais bien le consolateur des affligés, et il Tinvitait à restituer à Bérengère les biens que son mari lui avait attribués. L*abbé de Marmoutier et celui de Vierzon devaient se transporter auprès du roi pour traiter cette affaire, mais la mort d'Aliénor vint bientôt rendre leur mission inutile et remettre tout en question, Isabelle s'étant emparée du douaire de la reine-mère qui devait primitivement faire retour à Bérengère.

Mais ce que faisait Hélie de Malmort pour sauver la cause de Jean n'était pas suffisant. Il le sentait bien et, comme il était pour le moment assez rassuré sur la sécurité de Bordeaux et de la Gascogne, il passa en Angleterre au mois de juin 1204. Il fît d'abord prendre à Jean Sans-Terre certaines mesures, destinées à contrebalancer la défection des seigneurs poitevins et qui poo* vaient lui rattacher les habitants des bonnes villes. Le 19 juin, le roi accorda le libre parcours en Angleterre aux marchands de Poitou, de Gascogne et de Périgord qui viendraient trafîquer dans le royaume, à la seule condition qu'ils fussent pourvus de lettres de Martin Algais ou de fr. Pierre de Verneuil (1).

Puis le roi, afin de seconder les efforts faits par ses agents les plus dévoués, Robert deTurneham,Savary de Mauléon, Hubert de Bourgh et Girard d'Athée, etpour arrêter les défections ou faire revenir à lui ceux qui auraient abandonné sa cause, déclara avoir pour agréable tout ce que les susnommés auraient pu faire en ce sens et spécialement il défendait de molester, et même ordonnait de protéger toutes personnes que Savary aurait ramenées à son service (2).

Enfin Tarchcvêque, voulant pousser les choses à bout et con-

(i) Rolali lut, pat,, I, p. 45 6.

(2) Rolali lia. pat., I, pp. 44 6 et 46 a.

traindre Jean à passer sur le conlinenl, se fil donner par lui 28,000 marcs d'argent, somme considérable que son frère Morève emploierait à lever une armée de 30,000 hommes, qui viendrait se mettre sous les ordres du roi quand celui-ci débarquerait en Aquitaine ; quanlàtlélie, il devait rester comme otage à la cour d'Angleterre (1).

Les craintes qu'éprouvait Hélie de Malmort étaient fondées. Pendant que toutTeffort du roi de France se portait sur la Normandie, Guillaume des Roches, en Anjou, Aimery deThouars,en Poitou, procédaient en son nom h la soumission de ces pays. Guillaume des Roches étant sénéchal d'Anjou, Aimery de Thouars voulut avoir la sénéchaussée de Poitou. La mort d'Aliénor Tavait décidé à entrer complètement dans le parti du roi de France; la reine lavait jusqu'alors, grâce à leurs anciennes relations, à peu près maintenu dans le parti de son Gis; aucun lien ne le retenant plus, il se laissa aller à ses appétits, et au commencement d'avril il se rendit à Paris, Les conditions qu'il posa furent acceptées. Le roi Philippe-Auguste s'engageait à le pourvoir de la sénéchaussée de Poitou et d'Aquitaine aussitôt que Dieu la lui aurait donnée ou qu'il en serait devenu le maître par le concours de ses amis. Celte charge serait dès lors tenue du roi de France à hommage lige par le vicomte et ses héritiers; et pour le cas où le roi viendrait à rendre la terre de Poitou à quelque personne, ce ne serait qu'avec la garantie des droits d'Aimery et de ses successeurs à la possession de la sénéchaussée (2).

La réserve contenuedans cet acte visait, bien qu'ils ne fussent pas clairement exprimés, les droits d'Arthur et de sa sœur; on ne savait si le jeune prince vivait encore, aussi Philippe-Auguste, toutes les fois qu'il prenait un engagement qui se rapportait à quelqu'un des domaines qu'aurait pu posséder Arthur ou la jeune Aliénor, se mettait en garde contre une revendication possible (3).

L'ambition d'Aimery était satisfaite; concurremment avec Guil-

(i) I{ec. (les hist. de France, XVIII, p. 99, R. de Coggeshale.

(2) Uop. Dclisic, Cat, des actes de Phi lippe- Auguste, no 794; lt%x\ti,LayeHe9 du Trésor des chartes, I, p. 2/47 a,

(3) \'oy. plus loin Taccord du roi avec le même vicomte de Tbouara, de norembre

ALIKNOR 449

laume des Roches il se mit en campagne, et Tun et Taulre réus* sirenl si bien que, dès le mois de mai, avant que Rouen fût tombé entre les mains de Philippe-Auguste, ce prince annonçait au roî d'Aragon qu'il était entré en possession de TAnjou et du Poitou, ce dont son correspondant le félicita aussitôt (1).

Comment laville de Poitiers avait-elle été amenée à reconnaître Tautorité du roi de France, ainsi que les autres villes de la sénéchaussée. Peut-être, se sentant délaissées, firent-elles comme Rouen, et déclarèrent-elles, en réponse aux injonctions qui leur furent faites par les lieutenants de Philippe-Augu8te,qu'elles s'engageaient à ouvrir leurs portes à son armée si, dans un délai déterminé, elles n'étaient pas secourues par le roi d'Angleterre. Une seule ville, la Rochelle, resta fidèle au rot Jean; peut-être est-ce là que Robert de Turneham s'était retiré avec les forces dont il avait pu disposer, afin d'être plus à portée de recevoir les secours qu'il ne cessait de réclamer de son maître, et, d'autre part, les bourgeois rochelais, faisant leur principal commerce avec les possessions du roi d'Angleterre, avaient tout intérêt à se maintenir sous son autorité.

Quant aux barons poitevins, leur désatTection pour la personne de Jean Sans- Terre s'était aflirmée à diverses reprises ; ses cruautés à l'égard des prisonniers de Mirebeau avaient amassé de profondes rancunes dans leurs cœurs et la plupart s'étaient rangés sous la bannière d'Aimery de Thouars, qui avait carrément pris parti pour leroi de France. D'un autre côté l'évêque de Poitiers, bien qu'il fût le protégé d'Aliénor, avait été abreuvé d'outrages par le roi d'Angleterre, et ses agents avaient mis son église et son diocèse dans le plus grand désordre (2).

La soumission du Poitou et de la Saintonge se fit donc presque sans difficultés : le pays s'est donné, il n'a pas été conquis, et s'il se passa quelques faits de guerre, ce ne furent que des exceptions motivées par des causes locales. Tel est le cas de Saint- Remy. Le développement de cette localité n'avait pas été sang inquiéter les seigneurs voisins de la Haye, de la Guercheetde

(i) Marténe, Thésaurus anecd., I, col. 798.

(2) Rec, des hisi. de France, X\X, p. 4a4, leUre d'Innocent HIda 10 fëmar iso3.

II ag

45o LKS COMTES DE POITOU

Pressigny, tous Tourangeaux, qui voyaient avec peine leurs bourgeois, c'est-à-dire des têles d'impôt, abandonner leurs possessions pour aller jouir des franchises de la ville neuve. Aussi, profilant des troubles et se couvrant de la bannière du roi de France, ils vinrent, sous la direction de Bartliomé Payen, l'un deux, mettre le siège devant la tour de Sainl-Remy, qui n'avait que quelques hommes d armes de garnison. Angelard, qui avait succédé à Girard d'Athée, y commandait. La place fut forcée, et dans moins de trois mois elle fut totalement démolie ; elle n'a jamais été relevée de sa ruine (1).

C'est seulement dans les premiers jours du mois d'août que Philippe-Auguste, qui attendait vraisemblablement l'expiration des délais convenus entre ses lieutenants et les villes du Poitou, se mit enroule pour aller prendre possession des domaines qu'ils venaient de lui faire' acquérir.

De Paris il se rendit à Bourges, où il rencontra un envoyé de l'abbesse de Notre-Dame de Saintes, qui venait en son nom reconnaître le roi de France pour son souverain direct, et lui demander en môme temps la confirmation des privilèges de l'abbaye. Philippe fit aussitôt délivrer l'acte qui était réclamé de lui, et, prenant en même temps le monastère sous sa sauvegarde, il ordonna au sénéchal de Poitou et de Saintonge d'avoir à le proléger ainsi que ses possessions. Dans cet acte, le roi visait la précédente charte de confirmation accordée à Noire-Dame par son père en 1141, maisil omettait sciemment celles qui émanaient des rois anglais (2).

Au sortir de Bourges, il gagna Chauvigny^oîi l'évêque Maurice de Blazon lui remit son château baronnial, et enfin il entra à Poitiers. Niort n'attendit pas sa venue; les principaux personnages de la ville se rendirent dans la capitale du Poitou où Philippe-Auguste, installé dans le palais des comtes, devenu le palais royal, accorda h leur commune la même constitution que celle dont jouissait Houen,et telle qu'elle était transcrite dans les registres de sa chancolierie ; toutefois il imposa aux habitants

^i) Arc/i. hist. dtt A; /'/<*//, VIII, pp. 3<j-rK<. ;;».) (Mrt, (h' Xfttrt" Dame de Saintes f p. 67.

le service d'ost et de chevauchée sans reslriclion aucune (1).

Il est possible que dans la circonstance Guillaume le Queux ait joué un rôle prépondérant. Comme beaucoup de gens mêlés h tous ces événements, la reconnaissance ne lui pesait guère. Au mois de mars précédent, H avait reçu les pleins pouvoirs de Jean Sans-Terre, h l'égard de la ville de Niort. Mais le roi d'Angleterre était loin; celui de France se trouvait tout près, aussi, bon ménager de ses intérêts^ il se tourna vers Philippe-Auguste qui, quelque temps après, étant devant Chinon, lui reconnut la possession des revenus inféodés de la ville de Niort et de la région avoisinante (2).

Dans le mandement que Philippe adressa de Bourges au sénéchal de Poilou et de Saintonge, à l'occasion des religieuses de Notre-Dame de Saintes, il ne désigne pas nominativement ce personnage. Bien qu'en vertu de Taccord qu^il avait conclu à Paris avec le vicomte de Thouars il se fût engagé à le pourvoir de la charge de sénéchal de Poitou et d'Aquitaine, cependant il se tenait à son égard dans une certaine réserve jusqu'à ce que celui-ci lui eût donné des preuves de sa fldélité et rendu les services qu'il attendait de lui. Quand le roi de France fut arrivé à Poitiers, Aimery vint le trouver et lui fit expressément sentir que la conquête du Poitou était son œuvre; Philippe n'avait plus qu'à tenir ses engagements, et, en vertu de leurs conventions premières, il érigea en fief héréditaire la charge de sénéchal de Poitou et du duché d'Aquitaine, dont il pourvut le vicomte de Thouars, qui lui en fit aussitôt et publiquement l'hommage lige.

Le roi fit en même temps rédiger l'acte qui déterminait les droits conférés au sénéchal de Poitou par cette inféodation. Le

(1) Augierde la Terraudière, Thrisor de Niort ^ nouv. éd., p. 16. I^ possestion de la coDstitutioD de Rouen, c'est-à-dire des Elabiissemenls, était l'objet de rambîtioode toutes les villes pourvues déjà d'une commune, et le roi de France trouvait intérêt à contenter ces aspirations qui lui évitaient la peine de chercher un régime applicable à chacune de ces communautés d'habitants.

(2) Léop. Delisle, Cat. des actes de Philippe^ Aaguste^ n« 858. Guillaume le Queaz n'ac^it pas autrement que tant de nobles Poitevins qui, à cette époque» passèrent trèt facilement d'un camp à Tautre, ce qui leur a attiré de la part des historiens anglais un renom de versatilité parfaitement justifié (Voy. L histoire de G. Le Maréchal^ lll, p. 24, note 3, de M. Paul Mcyer). Le Queux fit, le 11 septembre 1207, sa paix avec Jean Sans-Terre qui le maintint dans la position qu'il occupait à Niort {fiotali liti. pat.j I, p. 75 6).

sénéchal ne devait rien s*allribuer sur les revenus royaux, mais il recevrait des prévois la somme de 50 livres et un marc d'argent que chacun d'eux payait pour sa prévôté; il ne toucherait rien sur les venles de bois et n'aurait aucune coutume dans les forêts royales; s'il plaisait au roi de lever une taille sur les chrétiens ouïes juifs de la sénéchaussée, il devrait en faire la levée pour le prince, et en tenir un compte régulier, mais il ne pourrait toucher aucune rémunération pour cet objet; quant aux autres revenus de la sénéchaussée, connus sous le nom de forfaits^ exploits ou services, le roi en aurait les deux tiers, l'autre tiers restant au sénéchal; enfin ce dernier ne pourrait prétendre à la garde d'aucun des châteaux ou forteresses royaux, mais s'il arrivait que le roi confiât l'un d'eux au sénéchal, celui-ci devrait le lui remettre sur sa première réquisition et en parfait état.

L'importance de cet acte n'échappa pas à ses contemporains et des chroniqueurs, le mentionnant dans leurs récits, écrivirent qu'en 1204 le vicomte de Thouars avait été pourvu du comté de Poitou. Du reste il ne resta pas isolé. Philippe-Auguste ne pouvait faire moins pour l'homme qui, le premier, s'était tourné vers lui et dont l'exemple avait amené les défections qui avaient ruiné la cause de Jean Sans-Terre. La sénéchaussée d'Anjou, du Maine et de Touraine fut pareillement érigée de nouveau en fief héréditaire en faveur de Guillaume desRoches, lequel, comme Aimery, en fit hommage lige au roi et reçut pareillement de lui la charte qui déterminait le caractère de sa possession (1).

Bien que Poitiers eut accueilli Philippe-Auguste sans lutte, ses habitants ne se trouvèrent pas tout d'abord aussi favorisés que ceux de Niort. Le roi ne leur accorda aucune concession de privilèges, à tout le moins par écrit, et c'est seulement au mois de novembre suivant, que se trouvant à Dixmont en Champagne, il confirma les deux chartes concédées par Aliéner à la ville de Poitiers, lui donnant la liberté et une commune, et qu'il condensa en un seul acte (2). Puis presque aussitôt, étant à Sens, il envoya aux bourgeois les statuts de la commune de Rouen, et leur donna

(i) Tciilcl, Ldijpttes dii Trésor des chartes^ I, pp. 267 et 2Ô8. (2) Giry, Ktahliasemcnis de Houen, II, p. 147.

l'autorisation de régir leur communauté d'après la même cons* litution(l].

C'est encore de Sens qu'il fit parvenir les Etablissements de Rouen aux jurés de Saint-Jean-d'Angély, à qui il en avait fait la promesse le mois précédent, confirma leur commune et leur concéda toutes les franchises dont Âliénor avait doté les autres villes du Poitou (2).

Philippe-Auguste ne poussa pas plus loin que Poitiers sa prise de possession du comté, et laissant à Aimery de Thouars le soin de poursuivre la paciGcalion du pays, qui était désormais placé sous son autorité directe, il se dirigea sur la Touraine en passant par Chàtelleraull, dont le vicomte était alors Hugues de Surgères. 11 n'est pas à supposer qu'il se soit présenté lui-même devant Loches où commandait Guillaume d'Athée, et il a dû se contenter d'y envoyer un de ses capitaines, Dreux de Mello, mais il poussa jusqu'à Tours ; Guillaume de Batillé, qui commandait dans la cité, la lui remit sans difficulté. Philippe ne rencontra pas la même docilité de la part d'Hugues de Bourgh, qui commandait à Chinon, où il se rendit ensuite; il arriva devant la place le 1*' septembre et y resta quelques jours, mais, sentant qu'il avait mieux à faire que de s'éterniser dans un siège que pourrait aussi bien diriger un de ses lieutenants, il laissa Guillaume des Roches devant la ville et de là il gagna Anet (3).

11 suivit du reste, au sujet de ces places fortes, la même tactique qu'il avait employée à Château-Gaillard et qui lui avait si bien réussi. Il fil investir complètement les forteresses q ui lui résistaient et, au bout d'un temps plus ou moins long, celles-ci finirent par tomber entre ses mains (4).

La Rochelle seule résista victorieusement aux attaques dirigées contre elle et, pour un temps, devint la place d'armes de la

(i) Léop. Delisle, Cal. des acles de Philippe- A agaste^ n~ 876 et 877 ; Giry, i?/iiblissemenls de Rouen^ I, p. 359.

(2) Léop. Delîslc, Cal. des acles de PhHippe-Aaga$le,Tfi* 864 «t 878; Giry, Etablissements de Rouen, I, p. 29/4.

(3) Saltuon, Chron.de Touraine, p. i5o; Léop. Dt\\s\e^CaUdes acies de Philippe Aagnsle, no* 845 à 853 et 858 à 862.

(4) lâches fut enlevé d'assaut au printemps de i2o5 et Chinon se rendit le a3 juin suivant (Rec, des hisl, de France, XVIII, r. io3, R. de Guggesbale; Salmon, Chron. de Touraine f p. i5o).

domination anglaise dans ces régions. Mais le rôle qu'elle joua dans les événements qui se déroulèrent en Poitou jusqu'à sa reddition défmitive à Louis VIII, en 1224, fut simplement celui d'être un poste de débarquement pour les troupes des rois d'Angleterre, et il ne pouvait nullement influer sur les destinées du Poitou, qui était défmitivement rattaché à la couronne de France; la reddition de Poitiers avait consacré la déchéance de la postérité d'Aliénor (1).

On s'est demandé comment Philippe-Auguste a pu se contenter de faire en Poitou la courte promenade que nous venons de rapporter et qui ne lui prit que quelques jours du mois d'août de Tannée 1204, alors que, profilant du mouvement qui se dessinait vers lui, il aurait pu mettre la main sur tout le patrimoine des ducsd'Aquilaine. Il a cédé évidemment à certaines considérations qui semblent se dégager de sa conduite. L'important pour lui était de posséder le Poitou, le domaine particulier des comtes d'Aquitaine, do qui relevaient le Limousin et la Saintonge. L'Angoumois et le Périgord lui semblaient à peu près assurés, et quant à Bordeaux, il savait qu'il fallait faire la conquête de ce pays, dans lequel Ilélie de Mulmort avait accumulé les moyens de défense; c'était une guerre h entreprendre, elle roi de France trouva sans nul doute qu'avant de se lancer dans celte voie il était indispensable d'assurer son autorité sur le vaste territoire qui, dans le cours de cette seule année, était passé sous sa domination.

D'autre part, il est à croire que la Gascogne et les possessions du roi dWnf^^lelerre au sud de la Garonne avaient fait l'objet d'un trail('î secret entre lui et le beau-père de son fils, Alfonse le Noble, roi deCaslille. Le 26 octobre 1204, Alfonse se rencontra à Saint-S(M)cistien avec Gaston, vicomte de Béarn, Giraud, comte d'Armagnac, Arnaud Haymond, vicomte de Tartas, Loup Garsie, vicomte d'Orthez, et les évoques de Bayonne et de Bazas. Celle entrevue semble avoir été préparée par Fortanier, évêquedeDax, que le roi de Caslille appelle son cher ami dans la charte qu'il

(i) fier, (les ht si. dr France, XVII I, p. 99, 11. do Coçi^eshale. L'Ile d*01éroa suivit los (Irsliiiées de la Kochelle. Inibert et Jean de Fors, les amis de Sa\'arj de Maoléoii, y iiiainiiiireiil i\nitt»riié du roi d'Aiii;^leterrCy aussi Jean Sans-Terre accorda*l-il aux habitants de l'Ile, par lettres du 28 février i2or)Jes franchises et les libertés de la Hocbelle {Jioluli chart., p. ifyz 6, et liotuli lia. pal,, I, p. 46 b).

délivra le même jour et où il faisait don de quinze paysans à Téglisc deDax(l). L'assemblée avait un but. politique dont le résultat est révélé par le protocole initial de la charte précitée : Alfonse y prend le titre de roi de Castille, de Tolède et de Gascogne. Cette dernière mention nous semble révéler le mobile de la conduite de Philippe-Auguste : il voulait chasser l'Anglais du royaume de France et se serait contenté de la suzeraineté de la Gascogne qui, par la suite, aurait pu faire retour à. son fils Louis. Les intentions du roi de Castille ne tardèrent pas du reste à se manifester clairement, car, Tannée suivante, il traversa les Pyrénées et poussa sa marche jusqu'à Bordeaux où il échoua.

Lo roi de France se désintéressait donc du Midi. Il regardait du côté du Nord, où il redoutait de voir surgir des ennemis autrement rapprochés de lui et plus menaçants que les gens de la Gascogne. L'avenir donna raison h ses prévisions, mais elles ne se réalisèrent qu'en 1214, alors qu'Othon, Tancien comte de Poitou devenu empereur d'Allemagne, mit, avec l'aide des Anglais, des comtes de Flandre et de Boulogne, le royaume do France en grand péril et vint heureusement échouer àBouvines. Philippe-Auguste sentait donc que le danger était de ce côté et qu'il devait se contenter de consolider ses magnifiques acquisitions de riiérilagedesPlantagencts, tant en deçà qu'au delà de la Loire.

Le Poitou particulièrement le préoccupait. Autour de Savary de Mauléon s'étaient rangés des chevaliers qui, pour une cause ou pour une autre, restaient fidèles à Jean Sans-Terre, et de plusiln'avait qu'une demi-confiance dans le vicomte deThouars, aussi chercha-t-il autour de lui un homme lui offrant toutes garanties, et à qui il pourrait confier l'autorité suprême dans ces régions, c'est-à-dire y établir ce qu'on a appelé plus tard un lieutenant-général. Il crut l'avoir trouvé dans le comte d'Eu, Haoul d'Exoudun.

Un agent secret vint un jour trouver Raoul, porteur de ces propositions : à partir de Pâques prochaines, c'est-à-dire du 10 avril 1205, le roi lui abandonnerait tout son domaine de Poitou, sans aucune réserve, pendant cinq années ; afin de subvenir

(i) Moulezun, /list. de Gascogne, lî,p. 248, d'après MuTca^Hist, de Béarn^Wy, VI, chap. i3.

aux frais des guerres qu'il pourrait avoir à soutenir, Philippe lui verserait chaque année une somme de 4,000 livres parisis, el, de plus, lorsqu'il serait en guerre, le roi entretiendrait pendant trois mois h son service 100 chevaliers et 1000 sergents de pied. Comme garantie de sa fidélité, Raoul livrerait son comté d'Eu au roi, qui lui en ferait parvenir les revenus et s'engageait en même temps h remettre ce domaine à la veuve et aux enfants du comte si celui-ci venait à décéder dans le cours de ces cinq années; Philippe enfin, sentant le besoin de motiver une mesure de cette importance, exposait dans le projet de traité que, la terre de Poitou étant fort éloignée de sa résidence ordinaire, il ne pouvait s'y rendre couramment ou y envoyer quelqu'un^ ainsi qu'il le faisait pour ses autres possessions (1).

Quelque brillantes que fussent les offres faites par Philippe- Auguste au comte d'Eu, elles ne réussirent pas à convaincre ce dernier; il est possible qu'il ait trouvé les concessions du roi insuffisantes ou encore qu'il ait cédé aux représentations de ses parents et de ses amis qui pouvaieni avoir tout à craindre d'un retour offensif du roi d'Angleterre, retour que l'on pouvait supposer être assez proche, vu les préparatifs que Jean Sans-Terre faisait en ce moment. Les mêmes tentatives furent-elles faites auprès de quelque autre baron poitevin, le fait est possible, mais si elles ont eu lieu, le résultat fut le même (2).

Ces pourparlers ne purent manquer d'arriver à la connaissance d'Aimeryde Thouars. Le vicomte en fut amèrement froissé; dans le cas où ils eussent été suivis d'effet, son fief de sénéchal de Poitou devenait un litre sans profit, ou à tout le moins il passait au second rang dans la province, lui qui aspirait depuis si longtemps à jouir du premier. Aussi celte politique de Philippe- Auguste, qui pouvait être très avantageuse pour la suite des affaires de son royaume, si elle eût réussi, se tourna-t-elle contre lui; quand on

(i) Léop. Dellsie, Cai. des actes de Phiiippe'Aaf/aste^D? 996,01 «ppeQdîoe,p.5io. Cet acle a'esl pas daté, mais nous Q*hésitous pas à le placer au début de l'anoee i2o5.

(2) Ea C.3 moment Sivary ds Miuléon n'épargnait riea pour conquérir des parti* sans Ik la cause an<^laise ; Robert de Turnehain ayant été fait prisonnier dans quel* que reaconlre, Jean Sans-Terre avait pourvu Savary, le 4 février iao5, de la charge de sénéchal de Poitou à titre temporaire, jusqu*à la mise en liberté de Robert {fio^ tuli litt, pat.flf p.49 à).

la pénètre, on s'explique parfaileaient que le vicomte de Thouars se soit bientôt rapproché de Savary de Maulôon et que, sacrifiant par dépit sa dignité et son fief de sénéchal, il se soit trouvé à la Rochelle le 9 juillet 1206, lorsque Jean Sans-Terre débarqua dans cette ville pour essuyer de reprendre les belles provinces dont il s'était laissé dépouiller.

Mais, cette fois encore, il élait trop lard. Avec Aliénor s'était éteinte la dynastie nationale des conntes de Poitou; son héritier était un angevin, qui pis est un anglais, lequel avait été, pour cas de forfaiture, légitimement déchu des domaines qu'il pouvait posséder dans le royaume de France. Philippe-Auguste s'était fait l'exécuteur delà sentence delà cour des pairs contrôle duc de Normandie, et quand Poitiers se rendit librement à lui et fut pourvu d'un prévôt royal, on pouvait voir dans cet acte la reconnaissance des droits supérieurs du roi de France sur ses vassaux et en même temps le témoignage palpable que la tradition royale, interrompue depuis plus de trois siècles, reprenait vie.

Le titre de comte de Poitou ne s'éteignit pas parla réunion du comté à la couronne de France. Il a été porté h diverses reprises par dos prince? de sang royal, pourvus d'apanages dont ce grand fief faisait partie (1), mais son individualité avait disparu eL il ne comptait plus guère que comme une province du royaume. En 1790, il était encore en possession d'un apanagisle, le comie d'Artois, alors que la fin de l'ancien régime amena à la fois la disparition de l'apanage et du nom même du Poitou, dont le territoire ne fut plus qu'une fraction de l'Unité française.

(i) Voy. la liste des comtes apaoaîj^istes du Poitou dans le tome I^c de V Inventaire» Sommaire des Archives départementales de la Vienne^ ÎDlroduction, page cl.

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