‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · LX.WIU · texte numérisé non relu

LX.WIU

ijii au \* siècle cluujiie peuple conserva des juges de s.i nation, qui décidaient suivant les lois spéciales observées par les parties.

La jurisprudence et la médecine continuèrent seules, après l'invasion, à être cultivées avec quelque succès. La même personne cumulait alors les fonctions de médecin, de chirurgien et de pharmacien. On s'accordait sur le prix avant de commencer un traitement, et le malade ne payait qu'après son entière guérison. En cas de mort, le médecin ne recevait aucun salaire. S'il estropiait quelqu'un en le saignant, il payait une amende de cent sols d'or (1), et, si l'individu mourait peu de temps après l'opération, il expiait par l'esclavage sa mauvaise fortune ou son peu de savoir. Les parents du défunt pouvaient en user, à son égard, comme bon leur semblait, et même devenaient les maîtres de sa vie.

Les Wisigoths, qui, à leur arrivée dans la Narboniiaise, trouvèrent les arts presque à leur apogée, loin de profiter des avantages de cette heureuse situation, se tirent un devoir sauvage de tout abattre et de tout dé- Uuire. Jaloux d'effacer jusqu'aux moindres traces de leurs prédécesseurs, monuments, institutions, sciences, littérature, rien ne fut respecté par leur brutale ignorance. On ei^il dit qu'ils avaient reçu d'un génie in-

(i) Soil 9,000 francs, le sol d'or valait alors 90 francs, Polyptiques d'inninon, par Giiùraril.

— lAXIX —

fernal la mission de ramener les peuples à leur barbarie primitive.

Néanmoins, une fois établis au milieu d'une nation éclairée , les Wisigoths , paroît-il , devaient s'assimiler à elle, et acquérir bientôt l'intelligence et les lumières ([ui leur manquaient. Il n'en fut point ainsi. Le maintit'ii de la loi romaine, s'opposant d'une manière absolue ;i toute alliance avec les habitants, les tint, au contrains, dans un isolement complet, et les bienfaits de la civilisation continuèrent à leur rester inconnus. Lorsque cette défense cessa d'exister, ils se mêlèrent peu à peu à la population, mais ce fut seulement vers la (in du x*" siècle que les deux peuples se confondirent tout à fait.

Sous la domination des Wisigoths, l'on ne vit donc pas renaître ces écoles célèbres où s'étaient formés les Monlanus, les Domitius Afer, les Statius Surculus, les Artanus, les Favorin (l), et tant d'autres personnages devenus illustres par leurs écrits ou par leur élo([uence. Des cris de guerre se faisaient seuls entendre dans hi

(1) Montanus, né à \arhonne, se distingua dans la poésie el l'éio- (luence.

Afer, né à Nîmes, devint préteur et consul; il eût été un uiilre C.icéron, s'il n'avait pas donné une mauvaise direction à son talent.

Surculus, fameux rhéteur de Toulouse, s'appelait aussi Ursultis.

Artanus ou Arcanus. Il est cité , par Martial, comme s'élant rendu célèbre dans les belles-lettres.

Favorin était un sophiste d'un très-gr.'^nd renom; il s';ie(|uil, i)ar >o!i talent, l'amilié d'Aiilonin.

-Xarbonnaise, et au cultedes beaux-arts avaient succédé le désir des victoires et l'amour des conquêtes.

Les Wisigoths étaient tous soldats, et tous, au premier appel, se rangeaient sous les drapeaux à la volonté du souverain. Chaque sujet libre, afFranchi ou serf fiscalin devait se faire suivre par la dixième partie du nombre de ses esclaves. La moitié de ces hommes s'armait de frondes ; l'autre, d'épées, d'arcs ou de javelots. L'obligation du service militaire ne fut imposée d'abord qu'aux Wisigoths; elle s'étendit ensuite aux Romains et aux indigènes. L'exil devenait la punition des hommes d'un rang élevé qui n'obéissaient pas à l'ordre du maître, et l'état s'emparait de leurs biens. Les individus d'une condition inférieure recevaient deux cents coups de fouet, avaient les cheveux arrachés, et payaient ime amende d'une livre d'or (1). Lorsqu'ils ne pouvaient se procurer cette somme, on les donnait comme esclaves.

L'organisation militaire reposait sur des règles fort simples : dix hommes appartenant à la même localité obéissaient à un dizenier, qui non-seulement avait sur eux une autorité constante en sa qualité de chef d'armes, mais exerçait encore k leur égard une certaine juridiction civile. Dix de ces groupes étaient soumis à la surveillance d'un cenlenier, cinquante à celle d'un

(i) Voir t*oh/pliqups d'tnmnon; Rome de l'îsle; Pauclon. i livre d'or \alait alors 6,500 francs de noire monnaie.

quingentenier, et cent formaient un corps sous les ordres d'un millenier.

Cette espèce de milice présentait sans doute des inconvénients de plus d'une nature ; néanmoins elle olîrail, sous différents rapports, des avantages faciles à reconnaître. On réunissait, en très-peu de temps, des forces importantes, et cette armée improvisée se trouvait composée d'hommes ayant déjà reçu quelque instruction militaire, se connaissant tous entre eux, connaissant aussi leurs officiers et étant habitués de longue main à exécuter toujours la volonté du chef.

Quand ces troupes entraient en campagne, on leur distribuait avec abondance des denrées de toutes sortes, mais elles ne touchaient aucune solde.

Quoique la population entière, à fort peu d'exceptions près, concourut à subvenir aux dépenses de l'Etat, les ressources du royaume ne s'élevaient pas à des sommes considérables par suite de la mauvaise administration des finances. Les grands dignitaires recouvraient les impôts, et chacun, dans l'étendue de son ressort, eu opérait les versements au trésor public. Aucun moyen de contrôle n'étant possible à l'égard des ducs, comtes, etc., il est facile de concevoir quelle dilapidation devait être la conséquence d'un pareil système.

Les rois wisigoths, indépendamment du revenu de leur domaine particulier, formé de grandes propriétés territoriales, recevaient, cha([ue année, le produit d'une i. a

toiitdbution prélevée, proporlionnellcment à la fortune de chacun, sur tous les sujets libres. Pourtant le prince ne pouvait exiger cette somme ni en fixer la quotité : c'était un don offert volontairement par le peuple , et luimême en décidait la valeur.

Les AVisigoths commencèrent à se convertir au christianisme vers la fin du ni^ siècle , et les principes de l'Évangile se conservèrent parmi eux dans leur pureté jusqu'en 376; mais, à cette époque, ayant été battus en Orient par les Huns, ils furent obhgés de solliciter l'appui de l'empereur Valens, protecteur des ariens, qui leur imposa pour condition d'embrasser tous l'arianisme (1), loi à laquelle ils se soumirent.

Le séjour des barbares dans les provinces méridionales de la Gaule affaiblit peu à peu la discipline ecclésiastique ; cependant elle fut encore assez bien observée jusqu'en iSS. Si le clergé manqua ensuite à certains devoirs, l'exemple de plusieurs prélats , parmi lesquels méritent de figurer en première ligne saint Hilaire, Sidoine Apollinaire et saint Cézaire, eut assez de puissance pour maintenir l'église dans la bonne voie et l'empêcher de partager jamais les erreurs de l'arianisme.

(IJ Celte secle, qui, on le sait, fit de si nombreux prosélytes, avait pour fondateur un prêtre appelé Arius. Il faisait du fils de Dieu une créature tirée du néant, capable de vertus et de vice?, n'étant pas véritablement Dieu, mais seulement par participation, et n'étant pas non plus coélernel à Dieu; en un mol, dans les trois personnes de In Trinité, le père seul était incréé. //l's/. tcd., l. (»,

Dire quel était, alors, l'emploi de la journée d'un évèque , ce sera faire connaître des vertus peu communes dans tous les temps et une simplicité que nous croyons plus rare encore ; nous ne craindrons donc pas de répéter une citation déjà faite par un historien moderne, célèbre à plus d'un titre (1), au sujet de l'évéque d'Arles et de ses habitudes quotidiennes :

<.< Saint Hilaire (2) se levait de grand matin ; il habi- « tait toujours dans la ville. Dès qu'il était levé, quicon- « que voulait le voir était reçu ; il écoutait les plaintes, « accommodait les différends , faisait l'office de juge de « paix. 11 se rendait ensuite à l'Église, célébrait l'office, « prêchait, enseignait quelquefois plusieurs heures de « suite. Rentré chez lui , il prenait son repas et, pendant M ce temps, on lui faisait quelque lecture pieuse, ou « bien il dictait, et souvent le peuple entrait librement a et venait écouter. Il travaillait aussi des mains, tantôt « filant pour les pauvres, tantôt cultivant les champs de i< sou église. Ainsi s'écoulait sa journée, au milieu du « peuple, dans des occupations graves, utiles , d'un «< intérêt public, qui avaient à chaque heure quelque ré- « sultat. »

Saint Cézaire, également évêque d'Arles vers l'an 540, pour obliger le peuple à apporter plus d'attention aux

i; \f . Ciiiizot. filai, de la cicil. en France, t. 1, p. 73. •2 Sailli Hilaire vi\ait au milieu du v" siècle.

offices divins, voulut que tous les assistants clianlassf nt à haute voix, en latin ou en grec, les psaumes, les hymnes.et les cantiques ; cette pratique, adoptée bientôt par les églises voisines, nous prouve que l'usage des langues grecque et latine était encore commun dans le midi de la France au commencement du vi° siècle.

Les roiswisigoths, nous le ferons remarquer, quoique pratiquant l'arianisme, ont, pour la plupart, laissé toujours beaucoup de Hberté aux catholiques; cela s'explique sans trop de peine : étant fort religieux, ils respectaient ce sentiment chez ceux-là mêmes qui ne partageaient pas leurs croyances ; mais Wamba, qui lui, au 672. contraire , avait abjuré les erreurs de sa secte, porta, à son insu, un coup des plus funestes à l'Église en ordonnant aux ministres des autels , sous peine d'exil et de confiscation de leurs biens, d'élre toujours prêts à venir au secours de la patrie, soit contre les révoltes intérieures, soit contre les ennemis du dehors. Cette obligation d'avoir des armes et de coopérer aux travaux des hommes de guerre amena un grand relâchement dans la discipline sacerdotale ; le mal s'étendit encore quand les Wisigoths purent parvenir aux premières dignités de l'Église. C'est surtout l'ordonnance du roi Witisa, l'un des successeurs de Wamba, qui, en forçant les ecclésiastiques à se marier , les jeta dans des désordnis dont ce souverain donnait le premier l'exemple.

Malgré soninronduile, le clergé, cependant, voyait de

roo

F.WW —

plus en plus s'accroître son influence ; car, d'un côté, il acquérait, chaque jour, des biens considérables, par suite de donations et de legs de toute nature , et, de l'autre, il se trouvait être, en quelque sorte, l'intermédiaire obligé entre les vainqueurs et les vaincus. Aussi les évêques et les supérieurs des monastères étaient-ils les centres où venait se rallier toute l'ancienne population du pays.

Ce qui ajoutait encore à l'autorité des évêques, c'est (jue , à dater de l'occupation romaine , ces prélats avaient été élus par les habitants, et cette coutume, plus ou moins modifiée, subsista jusqu'au xui" siècle. Le quatrième concile deLatran, l'an 1215, déshérita seulement alors le peuple de ce droit.

Après l'arrivée des Wisigoths, le latin usuel commença à se corrompre, et cette altération donna naissance à un idiome appelé par les anciens romanum rusticum, mélange de celte, de grec, de germanique, de latin, où dominait encore celte dernière langue; car, amsi (|ue l'a fait si judicieusement observer un de nos plus illustres littérateurs : « Les vainqueurs ignorants se ser- <^ vaient de l'esprit des vaincus et leur laissaient leur « idiome etieurs usages (1). »

Sulpice Sévère, on n'en peut douter, voulait parler de ce nouveau langage quand il fait dire à Postumien : « Tu

1) Villcniain. rowrs de lUlérature française.

— LXXWI —

vero vel celtice, vel, h mavis , gallice loquerc. » De ce bizarre assemblage de mots se forma, plus lard, le roman, qui, une fois épuré et réglé, parvint en peu de temps à se rendre populaire (1).

Page 1