QUATRIÈME ÉPOQUE
Au moment où la puissance romaine disparaissait devant une multitude sauvage, déjà, depuis longtemps, un peuple, chassé des contrées comprises entre le Rhin, le Mein et leWéser, était venu dans la Gaule septentrionale chercher un refuge contre les Germains et les Slaves, (-e peuple, auquel on donnait le nom de Franks [È], resta d'abord en assez bomie intelligence avec les Romains; mais il ne tarda pas à vouloir étendre le territoire dont
(1) L'alléralion du lalin fut d'autant plus rapide, que des liommes haut placés, eu haine du paganisme, s'appliquèrent à faire oublier la pureté de cette langue. Grégoire l''^ qui était pape à la fin du vi" siècle, écrivait à Didier, évêque de Vienne, de ne plus l'appliquer aux lettres. Ce pontife fil briiler tous les exemplaires de Tile-Live qu'il put trouver, et saint Anionin le loue fort de cette action (saint Antonin, Summ., p. 4, tit. 2, chap. 4).
(2) Il se composait de différentes nations : les Saliens, les Sicambres, les Ripuaires, les Thamaves, les Rruclères, les Caltes, les Ampsidoriens, toutes coalisées pour défendre leur indépendance. Le nom de Francs, par lequel on les désignait, vient du mol allemand frank, en lalin ferox, intrépide.
On trouve le mol Francia écrit à la rive droite du Rhin, sur la carie de Peiilinger, ancien itinéraire de l'empire romain, (pie l'on croit avoir été drossé sous le règne de Théodose le Grand ou d'Ilonorius.
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OU l'avait laissé s'emparer, et souvent il fallut employer la force pour le contenir dans ses limites. Les chefs les plus entreprenants et les plus habiles parvinrent néanmoins à se créer de petits Etats indépendants les uns des autres, et surent se maintenir, malgré même la grande invasion des barbares. En eft'et, un peu plus tard, nous voyons Sigebert, roi à Cologne; Clovis, roi à Tourtiuy ; Ranacher, à Cambray ; Renomer , au Mans, etc.
Au milieu de ce pêle-mêle de souverains, Chlodovir, ou Clovis, se distingua par sa bravoure, son activité et son adresse. Voulant continuer l'œuvre de ses prédécesseurs, il profita de l'affaiblissement de Rome pour marcher contre Syagrius, et battit ce patrice romain aux environs de Soissons, l'an 486. Puis, quand les Allemands cherchèrent aussi à pénétrer dans les Gaules, il se porta à leur rencontre et les défit complètement à Tolbiac, aujourd'hui Zulpich, à quelques lieues de Cologne.
La conversion de Clovis au catholicisme ajouta à la puissance de ce prince. Profitant du succès qu'il venait d'obtenir, il porta en Rourgogne ses armes victorieuses, et, après avoir vaincu Gondebaud, après avoir su contraindre les Armoricains à devenir ses alliés et ses tributaires, il songea à combattre les Wisigoths, qui étaient possesseurs de la plus belle partie des Gaules. « Courons aux ariens, dit-il, et, avecl'aidede Dieu, nous les réduirons en notre pouvoir. »
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Clovis, favorisé par des circonstances tellement heureuses que Grégoire de Tours n'a pu les expliquer autrement qu'en les attribuant à une intervention divine, passa la Loire et la Vienne, et défit les Wisigoths, en 507 ou 509, dans les champs de Verlade, Vouglé ou Vouillé, à environ 3 lieues de Poitiers.
Nous ignorons ce qui arrêta ensuite le monarque français, mais il ne profita pas de sa victoire; carj si les Wisigoths furent chassés de Toulouse, dont ils avaient fait leur capitale, ils restèrent maîtres, deux cents ans encore, de presque toutes les villes de la Narbonnaise.
Cependant les Sarrasins, sous la conduite de Tarik et de Moussa-ben-Nessaïr, gouverneur en Afrique, apparurent tout à coup sur les côtes de l'Andalousie ; et, après une bataille gagnée par eux, près de Xérès de la Frontera, il ne leur fallut pas plus de quinze mois pour soumettre en entier la Péninsule ibérique (1 ).
Enhardis par un succès si extraordinaire, les Africains victorieux ne furent arrêtés ni par l'Lbre, fleuve alors difficile à franchir, ni par les monts pyrénéens, barrière plus imposante et non moins à dédaigner , surtout lorsqu'on ne sait quels ennemis vous attendent
(1) Les historiens ne sont pas d'accord sur l'arrivée des Sarrasins en Kspas'iifi; la plupart la fixent à l'an 714; mais nous avons cru devoir adopter IV»piiiioM de J. Perrez, savant bénédictin espagnol, qui semble appuvf'o sur les fondements les plus solides. (Voir Fauriel, Histoire de la fjuule méridionale. I
au delà. Se fiant à leur courage, les Maures, résolument, pénétrèrent dans les Gaules.
Nous rapporterons, à cette occasion, une conversation assez curieuse empruntée aux auteurs arabes, et qui ne laisse aucun doute relativement à l'apparition des Sarrasins à cette époque sur le territoire de l'ancienne jNarbonnaise.
Le calife xVbd-el-Meleck, ayant rappelé près de sa per- 713. sonne son lieutenant Moussa-ben-Nessaïr, voulut avoir de lui quelques détails sur les difî'érenles nations qu'il avait combattues. Après lui avoir adressé déjà plusieurs questions à ce sujet : « Et des Frandji (des Francs), lui « dit-il, qu'as-tu à m'en dire? — C'est, répondit Moussa, « un peuple très-nombreux et abondamment pourvu « de tout ; brave, impétueux à l'attaque, mais timide « dans les revers. — Et comment s'est passée la guerre « entre eux et toi? ajouta Abd-el-Meleck ; t'a-t-elle été « favorable ou contraire? — Contraire? non, par Dieu « et le prophète! répliqua Moussa; jamais nos troupes « n'ont été vaincues, jamais corps de mon armée n'a « subi une défaite, et jamais les musulmans n'ont hé- « site un moment quand je les ai menés quarante « contre quatre-vingts. »
Il est probable que cette incursion des Sarrasins eut pour but de reconnaître le pays, et non pas de s'y établir, car, sans avoir éprouvé aucun échec, l'armée d' Abd-el- Meleck reprit bientôt le chemin de l'Espagne.
Pendant les quel(|ues années qui suivireni, les provinces des Gaules , occupées encore par les Wisigoths , n'étant plus dirigées par une volonté souveraine, restèrent en quelque sorte oubliées. On ignore complètement ce qui se passa alors du côté de Narbonne et de Nîmes ; néanmoins on est fondé à le croire, ces villes continuèrent h appartenir aux Wisigoths, et ceux de celte nation qui fuyaient devant le glaive des Maures vinrent en assez grand nombre y chercher un refuge. Vraisemblablement aussi, à l'exemple des habitants de l'Espagne, qui s'étaient retirés dans les montagnes des Asturies et avaient reconnu Pelage pour leur roi, les Wisigoths, demeurés dans les Gaules, se donnèrent un chef pour les gouverner. Cependant l'histoire ne nous éclaire en aucune façon sur ce point.
• '•■ A cette époque, la partie de la Narbonnaise au pouvoir des Français était sous l'obéissance d'Eudes, duc dM- (piitaine, dont l'autorité s'étendait également sur la Gascogne. Mais ce prince se vit ensuite menacé , et par les successeurs de Clovis, auxquels sa puissance portait ombrage , et par les Sarrasins , que leurs succès inespérés encourageaient à ajouter à leurs con- (juêtes.
Les Sarrasins ne pouvaient manquer de tourner, un jour, leurs regards vers les provinces des Gaules, possédées longtemps par les Wisigoths. L'état d'anarchie de ' es contrées leur donnait, d'ailleurs, l'ospoir de les
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réunir sans peine à leur royaume. Aus^i, une lois, les paisibles possesseurs de l'Espagne s'empressèrent-ils de marcher sur la Narbonnaise. Confiants dans leur force, enorgueillis parleurs victoires, ils ne doutaient pas de la
I ranger sous leur dépendance.
I 7-20. Après s'être emparés de IN'arbonne, ils essayèrent de
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ipiitaiivc passer le nhone ; puis, ne persistant pas dans celte resocs Sarra- , . ., i . mi • i> ^
sinspoiir lulion, ils se rabattirent sur loulouse, et vinrent, I année
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dans les suivaulc, mettre le siège devant cette place.
Gaules.
.,j La fortune, celte lois, ne leur tut pas favorable; le
duc Eudes, étant accouru au secours de cette ville, livra, sous ses murs, dans le courant du mois de mai, une bataille sanglante, peut-être plus funeste aux infidèles que la fameuse journée de Poitiers, où, plus tard, se signala Charles Martel, et à laquelle cependant tous nos historiens se sont plu à donner une importance bien autrement grande (1).
Selon le récit du parti victorieux, il y eut, dans cette
[Ij Le silence yardé sur celle bataille de Toulouse tient, Irès-probahlement, à ce qu'elle a été confondue avec celle de Poiliers. Les historiens arabes les ayant prises l'une pour l'antre, il est très-facile de s'expliquer comment les auteurs venus ensuite (jnt pu commettre cette erreur. Dans divers écrits arabo-espagnols, elles sont indiquées par un seul nom, celui de balat el choada, le pavé ou la chaussée des martyrs. Quoi qu'il en soit, Eudes , à coup sûr, mérita alors mieux du pays que Charles Martel, car la victoire de ce dernier fut si peu complète, qu'il dut repasser la Loire et aV)andonner les provinces méridionales à ellesmêmes. 'Voir rffK«/nir? de la Goule mèridinnolc . par FauritM , t. .1, p. 133.)
acliuii inémorcible, 375,000 Sarrasins de tués, el seulement 1,500 morts du côté de l'armée chrétienne. Sans nous arrêter à une évaluation si singulièrement exagérée, nous dirons que les écrivains arabes eux-mêmes parlent de cette affaire comme d'un désastre sans exemple. Ibn Hayan, l'un des plus remarquables d'entre eux, va jusqu'à dire : l'armée entière y a péri ; et, quoique écrivant quatre ou cinq cents ans après l'événement, cette l)ataille était, de son temps comme au premier jour, le sujet d'une commémoration générale de la part des Maures. Au reste, Eudes, à ce qu'il paraît, parvint à réunir, en cette occasion, des forces très-considérables, car El-Samah, le Zama des chroniques, qui commandait les Sarrasins, crut avoir besoin, pour rassurer ses soldats à l'approche des chrétiens, de leur rappeler ces paroles du Koran : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Frappé d'un coup de lance au milieu de l'action, sa mort fut le signal de la déroute de ses troupes. 7-2o. Cette journée fatale ne découragea cependant pas les exppriitiou scrvitcurs 06 Mahomct. Leur nouveau cnet, Anbessa, ou
dps
Sarrasins. Auibisa ben Sohim, que les auteurs languedociens appellent Ambiza, reparut bientôt avec une autre armée, et s'empara de Carcassonne et de Nîmes. Suivant ensuite le bassin du Rhône, il pénétra dans la Bourgogne, et s'avança jusqu'à Autun; mais, soit qu'il comprît le danger de sa situation, soit, conmie le prétendent certaines riironiques, qu'un échec l'ei'it mis dans la nécessité de
so retirer, il se décida à revenir sur ses pas, et à reprendre le chemin de l'Espagne.
72;). Une nouvelle tentative de la part des infidèles ne tarda
Troisièmt! > • i- »
expédition pas a avoir heu. Aucun renseignement ne nous est Sarrasins, parvcuu sur Cette expédition; mais il est probable que les Sarrasins coururent alors l'Aquitaine , le Yelay , le Gévaudan , le Rouergue et les contrées voisines (1). C'est aussi, sans doute, durant le cours de cette campagne , que le duc Eudes se vit obligé d'acheter la paix avec ses dangereux voisins , en donnant sa fille en mariage à leur chef Otman-ben-Nessa , ou Munuza.
Au miUeu des chances diverses de cette guerre, on n'a pas une entière certitude sur le sort de Toulouse. Si l'on s'en rapportait à l'auteur de la vie de saint Théodard , cette ville aurait été prise par la trahison de quelques habitants juifs. Cependant, d'après Roderic, auteur d'une histoire des Arabes , et d'autres écrivains contemporains, Eudes, au contraire, serait resté poss(^sseur de cette place.
r^•2. Trois ans plus tard, les Sarrasins franchirent encore v'Mu'lV.iinn ^^^ Pyrénées sous la conduite d'Abd-el-Rahninn, (^t c'est virrasin>. à ccttc époquc quc, s'éteudaut jusqu'au delà de Poitiers, ils ravagèrent le Limousin, le Quercy, le Rouergue, l'Al-
(1) Le P. le Cointe avance, sans le moindre fondement, qne le rava^v de la Bourgogne par les Sarrasins a eu lieu en 731. fVoir In Chronique d'Isidore Béja, auteur contemporain.)
bigeois, la Gascogne, le Toulousain el une grande partit' (h l'Aquitaine.
Pendant ce temps, le duc Eud(is se trouvait dans la position la plus périlleuse. Munuza, son gendre, étant mort après avoir trempé dans une conspiration contre son souverain, il lui fallait nécessairement, pour se mettre à l'abri du côté de l'Espagne, appeler à son secours Karle le Marteau, autrement dit Charles Martel, qui venait de triompher des populations germaniques. Ce maire du palais, à la tête d'une armée composée de Français et de Bourguignons, se porta au-devant des Sarrasins, et les rencontra vers le ndiieu du mois d'octobre entre Tours et Poitiers.
Bientôt s'engagea une épouvantable mêlée. Malgré la valeur de leurs adversaires, les Austrasiens, plus fortement armés que les troupes africaines, el doués surtout d'une force physique plus grande, finirent par remporter la victoire, et la chrétienté fut sauvée.
Aujourd'hui que, pour écrire l'histoire sous un point de vue nouveau, on se fait un devoir d'attaquer toutes les réputations acquises, remonteraient-elles aux premiers <\ges du monde, au lieu de reconnaître Charles Martel pour le vainqueur de l'Islamisme, on veut faire seulement de lui le dévastateur de nos provinces méridionales (1). Cette opinion peut, à certains égards, se
(Ij Voir Aiig. ïliierry, witirs sur t'hisloire de l-'runce, lell. 2, p. 35.
soutenir ; car, eu eflet , le maire du palais ravagea les environs de Béziers, de jNîmes, etc.; mais, si on lui attribue la bataille extraordinaire livrée aux Sarrasins, au lieu d'en accorder le mérite au duc Eudes, on admettra bien aussi que Charles amena à sa suite une armée immense, puisque plusieurs centaines de mille hommes restèrent, dit-on, sur le terrain. Or, comme il Aillait pourvoir aux besoins de cette masse de troupes et la faire vivre dans un pays déjà occupé par les forcj's innombrables des ennemis, il eût été difficile, même au chef le plus dévoué au pays et aux intérêts des peuples, d'empêcher la dévastation et la ruine des misérables contrées, théâtre d'une lutte si terrible. Ce sont là de ces nécessités auxquelles il faut se résoudre quand, au prix d'un désastre momentané, on veut se défendre contre l'envahissement et la conquête.
! inqm'^iiip Malgré cclte journée décisive, les Sarrasins reparurent ^'^^ïl's' ''' powrt'înt une fois encore de ce côté des Pyrénées ; mais drr.iMii.'. ç^^^g tentative, la dernière qui présente quelque importance, n'aurait probablement pas été entreprise, si Mauronte, gouverneur de la Provence, poussé par le désir de se rendre indépendant, n'eût arboré l'éiendard de la révolte et appelé les infidèles à son aide. Ceux-ci s'empressèrent de lui accorder leur appui ; ils passèrent le Rhône, et s'établirent sur la rive gauche de ce fleuve. Dans la même année, ils entrèrent dans Arles, se firent T3S. livrer Avignon, et élendirent leurs déprédations jusque
dans la vallée de la Saône. Charles Martel accourut de nouveau , battit une seconde fois les Maures , et les obligea à abandonner le pays. Néanmoins, deux ans après, Charles ayant été forcé de s'éloigner pour châtier les Saxons , les Sarrasins , sur les instances du duc Mauronte , revinrent un moment dans la vallée du Rhône, et le concours de Luitprand, roi des Lombards, devint nécessaire pour réduire le gouverneur (\m avait
739. trahi ses devoirs, et chasser entièrement les étrangers de la Provence (1).
Depuis, les Sarrasins ne tentèrent plus d'entreprises sérieuses dans les Gaules ; mais ils étaient restés les maîtres de Narbonne et de plusieurs autres villes de l'ancienne Septimanie : aussi, l'un des premiers soins de Pépin, lorsqu'il monta sur le trône, fut-il de les obliger