‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 2)Chapitre 14 sur 30 · à repasser les Pyrénées · texte numérisé non relu

à repasser les Pyrénées

L'occasion paraissait des plus favorables , car les Maures d'Espagne se disputaient entre eux la couronne, et ne pouvaient, par conséquent, venir au secours de leurs provinces d'au delà les monts. Déjà même, un seigneur wisigoth, appelé Ansemond, avait profité de la circonstance pour s'emparer de Nhnes, de Maguelonne,

(1) C'est sur la \iere, pelile rivière près de Narbonne, que CharleiS Marlel battit, pour la seconde fois, les Sarrasins. On lit, dans la Fie de Churlemagnc , par l'.ginhard, à l'occasion de ces deux combats : uno in Aquitania, apnd Pictavium, allero juata Xarboimam apud Birram Flui'ium.

d'Agde et de Béziers, dont il s'était fait un petit royaume. Cependant Narbonne, où les Sarrasins accumulaient depuis longtemps leurs moyens de défense, opposa la résistance la plus opiniâtre, et il fallut sept ans de blocus ou de siège pour amener cette place à ouvrir enfin ses portes; encore Pépin y entra-t-il parce que les habitants la lui livrèrent, après en avoir massacré la garnison. La population de Narbonne, chose assez remarquable, mit même pour condition, avant de se soumettre, que le roi s'engagerait, par serment, à la maintenir dans l'usage de ses lois et de ses coutumes.

Ainsi, cette conquête, gage de l'affranchissement des contrées méridionales et de leur réunion au royaume de France, n'avait pas été obtenue par la force des armes; elle était le résultat d'un traité solennel entre les sujets et le souverain, entre ceux qui tenaient leurs droits des empereurs romains, et le monarque qui les délivrait de la domination des infidèles.

Nous nous sommes arrêté sur cette particularité, pour faire voir que les villes destinées à composer plus tard le comté de Toulouse n'oubhèrent, dans aucun temps, d'exiger des garanties pour la conservation de leurs droits et de leurs privilèges.

Si , dans la Narbonnaise , Pépin voyait ses efforts

couronnés par le succès , la fortune ne le protégeait

pas autant sur d'autres points. Après la mort d'Eudes,

Charles Martel occupa l'Aquitaine, afin de prévenir le

démembrement de la monarchie ; mais les fds de ce duc ne cessèrent de combattre pour recouvrer l'héritage de leur père, et pendant plusieurs années une lutte sanglante désola ce pays.

Il fallut Charlemagne pour mettre un terme à cette longue guerre; ce monarque, dès son arrivée au trône, arrêta son attention de ce côté.

L'Aquitaine comprenait alors toutes les provinces situées entre la Loire et la Garonne, c'est-à-dire ce qui a formé plus lard la Guienne, la Saintonge, le Berry, le Poitou, le Bourbonnais, l'Auvergne, et la partie orientale du Languedoc : à peu près le quart de la France actuelle.

Waifre, arrière-petit-fils du roi mérovingien Caribert, gouvernait ce pays en souverain, et n'avait jamais voulu reconnaître la suprématie du maire d'Austrasie, devenu roi des Francs. Mais, lorsque Charlemagne songea à ranger à son autorité la Gaule méridionale, Waifre venait de tomber victime d'un assassinat, etHunald, son père, depuis vingt-trois ans retiré dans un cloître, en était sorti pour reprendre le pouvoir et l'empêcher de passer

dans des mains étrangères.

Charlemagne marcha aussitôt contre Hunald, battit ses troupes, l'obligi^a à aller chercher un refuge en Gascogne, et, non content de cet avantage, il exigea que Loup, duc des Gascons, lui livrât son ennemi. Loup était le neveu d'IIunald ; cependant, ayant à exercer une ven-

geance de famille, il n'hésita pas à se rendre aux injonctions du roi. Le duc de Gascogne poussa même plus loin l'obéissance ; il envoya aussi la femme d'Hunald à Charlemagne , et se mit lui et ses Étals sous la sauvegarde de ce prince.

771. A peine l'ordre était-il rétabli dans l'Aquitaine, que la mort de Carloman ajouta à la couronne impériale l'Austrasie et la Bourgogne. Charlemagne , après s'être rendu à Corbény, près de Laon, pour y recevoir l'hommage de quelques-uns de ses nouveaux sujets, se décida à porter d'abord la guerre dans la Saxe, et, l'année suivante, il marcha contre les Lombards. Il fut bientôt maître en Italie; quant à la Saxe, quoique plusieurs fois brûlée , pillée , saccagée , elle combattit fort longtemps pour son indépendance. On eût dit que les habitants de ces malheureuses contrées ne pouvaient périr ni par le fer ni par le feu.

777. L'empereur se reposait, à Paderborn, de l'une de ces expéditions guerrières, lorsque le Sarrasin Ibn-al-Arabi et plusieurs autres émirs vinrent réclamer son appui contre l'omniade Abdérame, qui les avait dépouillés de leurs gouvernements : ils promettaient, en échange de ce service, de le proclamer leur souverain et de rester attachés à ses intérêts.

Charlemagne vit bientôt tout le parti qu'il pourrait tirer de cette demande; aussi se garda-t-il de refuser son secours. C'était, en effet, une occasion fort heureuse

pour mettre à l'abri celle de ses frontières la plus difficile à défendre ; et, devenu maître des provinces pour lesquelles on sollicitait sa protection , non-seulement il garantissait la France contre les entreprises de l'Espagne , mais il s'ouvrait , pour l'avenir, les portes de ce royaume.

rs. Franchissant aussitôt les Pyrénées, ce prince attaqua

et prit Pampelune, dont il fit raser les murailles, et, après s'être emparé de presque toute la rive gauche de l'Èbre, sans cependant avoir pu obliger Saragosse à se soumettre, il annexa à son empire, sous la dénomination de Marche d'Espagne, le territoire dû à ses dernières conquêtes.

Rappelé vers le nord par une nouvelle révolte des Saxons, Charlemagne comprit que, ne pouvant suffire au gouvernement de ses possessions immenses (1), il convenait de former un État séparé des pays situés au delà de la Loire, qui, récemment acquis à la couronne, ne lui semblaient pas disposés à rester longtemps tran- (juilles. D'ailleurs les Aquitains, accoutumés à obéir à un prince de leur nation, devaient supporter avec impatience le joug d'un souverain étranger, et il y avait lieu de croire qu'ils seraient moins mécontents, si un mo-

(1) Charlemagne possédait une partie de la Hongrie, toute l'Allemagne, les Pays-Bas, le continent italieu jusqu'à Bénévent, toutes les Gaules, cl les provinces seplcnlrionales de l'Kspagne.

lîarque, résidant parmi eux, se dévouait à leurs intérêts et s'identiflait à leur sort.

Charlemagne désigna donc pour roi d'Aquitaine ou de Toulouse Louis , le fds né récemment de sa femme Hildegarde ; mais, en attendant l'âge oii ce prince pourrait diriger ses affaires par lui-même, il nomma, pour administrer ces provinces, des gouverneurs qui, sous le titre de comte, devinrent les dépositaires de l'autorité souveraine.

de?7omTos ^^^ comtes, gouvcmcurs particuliers, existaient déjà, Toutusc. comme nous l'avons vu, sous la domination des Wisigoths : ainsi ces grands dignitaires ne durent pas leur création à Charlemagne; Tempereur régla seulement sur d'autres bases l'étendue de leur commandement, changea ceux dont il soupçonnait la conduite, et fit, par conséquent, alors quelques nominations nouvelles (1).

En cette circonstance, Humbert ou Hubert eut le Berry; Abbon, le Poitou; Wilbade, lePérigord (2) ; Ictérius ou Ithier, l'Auvergne ; Siguin, le Bordelais ; Roger, le Limousin ; BuUus ou Bullo, le Velay ; Aimon, l'Albigeois, et Torsin ou Chorson, le Toulousain.

(1) Le tilre de comte commença à êlre en usage au m" siècle, sous Dioclélien. Il était donné, ainsi que celui de duc, aux officiers envoyés pour commander les' troupes dans les provinces annexées à l'empire. Sous Constantin, les proconsuls et les préteurs chargés du gouvernement politique portaient également ces titres.

(2) Suivant Noguiez, ce comte s'appelait Guidon ou GnUhodon. (Voir Hid. toi]

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Telle fut l'origine des comtes de Toulouse, de ces hommes considérables qui, ayant su, par la suite, se rendre indépendants de la couronne, se firent redouter des plus puissants monarques, s'allièrent à presque toutes les familles souveraines, et, pour figurer au premier rang dans nos annales, eurent un titre encore plus rare et plus glorieux, celui d'avoir mérité toujours l'estime et l'amour de leurs peuples.

Avant de commencer l'histoire de chacun de ces princes, et avant de chercher à percer l'obscurité répandue sur eux trop souvent jusqu'au xi' siècle , nous examinerons d'abord , d'une manière très-succincte , comme nous l'avons fait pour les trois époques antérieures , quels caractères , sous le rapport politique et moral, offrait, du temps de Charlemagne, un pays possédé alternativement par les Celtes, les Romains, les Wisigoths et les Francs. Nous ne parlerons pas des Sarrasins, parce que leur occupation fut toujours partielle et momentanée.

Nous avons fait connaître la situation de la propriété sous les Wisigoths, et nous avons dit que la division des biens en terres allodiales, bénéficiaires et tributaires s'était prolongée jusque vers la fin du x^ siècle. Néanmoins, les changements successifs, qui peu à peu finissent toujours par donner aux sociétés une ])hysionomie nouvelle, avaient apporté dill'érenles modifications à cet état de choses.

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Le iiiuiueiîl arriva, par exemple, où luus les pelils propriétaires, pour avoir un protecteur et éviter une spoliation imminente, eurent intérêt à transformer les alleux en bénéfices; et cet acte, que l'on appela rccommandalion, devint , en se généralisant , la véritable origine du système féodal. Le manque de numéraire contribua beaucoup aussi à multiplier les bénéfices; car, par suite de la rareté de l'argent, on ne pouvait guère rémunérer certains services que par le don d'un bien territorial. Depuis Charles Martel, les églises mêmes étaient souvent conférées à ce titre. Les seigneurs auxquels on accordait des bénéfices de la couronne devenaient vassaux du roi.

Cependant, dès que la raison du plus fort est la seule règle d'un Etat, tous les moyens imaginés pour échapper à la rapacité des grands ne sauraient être très-efficaces : ciussi voyons-nous les détenteurs de bénéfices, lorsqu'ils étaient puissants , ne se faire aucun scrupule de s'emparer des terres à leur convenance , et même de celles qui appartenaient au domaine royal ; l'histoire nous en fournit une preuve irrécusable.

-95 Quand Charlemagne renvoya en Aquitaine son fils

Louis, qu'il avait appelé près de lui à Aix-la-Chapelle, il voulut savoir « comment il se faisait qu'étant roi il fût « d'une telle parcimonie, qu'il n'olfrait rien à per- « sonne, pas même sa bénédiction, à moins qu'on ne la « lui demandât. — Louis apprit à son [)èrc <|ue les

« grands ne s'occupaiit que de leurs intérêts propres « el négligeant les intérêts publics, les domaines royaux « étaient partout convertis en propriétés privées ; d'où « il arrivait qu'il n'était, lui, roi que de nom, et qu'il « manquait presque de tout. Charlemagne voulant re- « médier a ce mal, mais craignant que son fils ne perdît « quelque chose de l'affection des grands s'il leur reti- « rait par sagesse ce que par imprévoyance il leur « avait laissé usurper, envoya en Aquitaine ses propres « messagers, Wilbert, depuis archevêque de Rouen, et « le comte Richard, inspecteur des domaines royaux, et « leur ordonna de faire rentrer dans les mains du roi « les domaines qui jusqu'alors lui avaient appartenu : « ce qui fut fait (1). »

Le règne de Charlemagne vint donner à l'Europe une force toute nouvelle. Les Gaules se virent enfin arrachées à l'anarchie ; leurs frontières n'eurent plus à redouter l'invasion des hordes du nord, et une organisation sociale commença pour la France. Ce monarque, que la renommée a placé le premier parmi les conquérants, est, selon nous, beaucoup moins remarquable par ses nonjbreux triomphes que par ses hautes pensées gouvernementales, et par ses efibrls persévérants pour faire revivre les sciences, l'industrie et les arts. Enelïet, Charlemagne dut son immense empire plutôt à sa profonde

(1) Collccl. de.- mém., l. 3, p. 336. .

sagesse qu'à ses qualités éminentes comme liomme de guerre; pour s'en conYaincre, il suffira de se rappeler la Saxe, dont la population, si peu considérable, eut à lutter contre un souverain, maître de presque l'Europe entière, et qui, néanmoins, ne fut soumise qu'après avoir défendu, près de trente ans, et son territoire et sa liberté.

Nous ferons remarquer, à cette occasion, que l'art de la guerre, auquel les anciens apportaient une attention si grande, était alors complètement oublié ; comme, au reste, tout ce qui exige de l'observation et de l'étude. Il devait surtout son discrédit à la chute de la puissance romaine. Chacun, plongé dans la stupeur, se demandait, sans remonter aux causes véritables de cette catastrophe, à quoi servait une instruction qui n'avait pu protéger l'occident contre des barbares indisciplinés, et ayant, en outre, une infériorité énorme sous le rapport des armes.

A la journée de Poitiers, on retrouve encore quelques traces de tactique; mais, depuis Charles Martel, tous les calculs dans les combats se réduisirent à précipiter des masses contre des masses, et à laisser le nombre et la valeur individuelle décider de la victoire. Cependant, si Charlemagne ne fut pas sur les champs de bataille un Alexandre, un Annibal, ou un César, il sut profiter de ses succès avec une habileté rare, et montra toujours,

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dans sa coiiduile, ce qui disUngue les hommes de génie. Avant lui, les peuples cherchaient à ajouter à leurs possessions, sans avoir égard jamais à la géographie physique ; cl ces séparations naturelles que l'on dirait établies sur le globe pour protéger le faible contre le fort, l'inofTensif contre l'ambitieux. Les nations étaient mêlées et confondues; étendant leurs conquêtes ou restreignant leur territoire, suivant leur plus ou moins de supériorité à l'égard de leurs voisins. Charlemagne comprit l'importance des frontières basées sur la configuration du sol, sur les rapports commerciaux et politiques : calculant toutes les conditions d'existence d'un Etat, sa main puissante traça des limites , posa des bornes, et il prépara ainsi la création des trois royaumes qui s'élevèrent ensuite sur les ruines de l'empire carlovingien, l'Allemagne, l'ItaHe et la France.

Ce monanfue habile vit également bientôt que, si un pouvoir unique et vigoureux était nécessaire pour gouverner ses vastes Etats , il fallait aussi ne pas laisser s'affaiblir la volonté du maître, loin du centre d'oii partaient la pensée et l'action. Il reconnut que, si un chef suprême devait donner l'impulsion première, il importait de propager le mouvement jusqu'aux extrémités de l'empire; dans ce but, il confia le commandement de certaines provinces à des grands de sa cour assez sages pour les administrer, assez forts pour le suppléer

au besoin. Des ducs, des comtes, et des viguiersou vicaires , exerçaient donc , en son nom , sur difTérents points, l'autorité souveraine (1), mais ils l'exerçaient tantôt à titre de propriétaires, tantôt à litre d'usufruitiers ; et, comme dans l'un et dans l'autre cas, on pouvait abuser de sa confiance , Charlemagne chargeait , quatre fois par an, des personnes sûres, appelées missi dominici, de parcourir l'empire pour écouter les plaintes, faire droit aux réclamations, et lui rendre ensuite un compte fidèle de la situation du pays.

Ce prince ne choisissait pour ces missions importantes que des hommes d'un mérite distingué et surtout d'une intégrité reconnue ; tels étaient Leyrade, archevêque de Lyon , et Théodulfe, évoque d'Orléans, qui furent envoyés en Septimanie l'an 798. Théodulfe nous a laissé le récit de son voyage en un poëme oi^i il exhorte

(1) Jamais Charlemagne, très-expert dans la connaissance du cœur humain, ne donna plusieurs comtés au même individu dans l'intérieur du royaume ; il savait trop où pouvaient conduire et l'ambition et l'amour de l'indépendance. Il ne fit d'exception à cette règle que pour les frontières, qui souvent, dans l'intérêt de la défense, avaient besoin d'êtro réunies sous un même commandement. Charles le Chauve ne se conforma pas à ce principe, et il dut se repentir, plus d'une fois, de n'être pas resté fidèle à la politique de son père.

Les comtes particuliers des villes métropolitaines n'avaient, à ce titre, aucune autorité sur les autres comtes, à moins qu'ils ne fussent euxmêmes gouverneurs généraux de la province. Le seul droit attaché à la dignité de comte particulier d'une ville métropolitaine consistait à envoyer aux autres comtes de la circonscription ecclésiasli(iuc dont il dépendait un exemplaire dos capitulaires (juc luibliail le souverain; c'était une soric de manifeslalion de sa suprématie légale.

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ses collègues à apporter la plus sévère justice dans leurs décisions et dans leurs jugements.

Inspiré par des idées grandes et généreuses, Charlemagne voulut, en outre, qu'il y eût des assemblées générales oii la nation entière serait consultée sur les afiaires d'un haut intérêt et sur les lois, ou capitulaires (1), qui étaient rédigés, à l'avance, par les gens les plus compétents et les plus capables.

Parmi ces capitulaires , plusieurs eurent pour but d'amener des réformes dans l'Eglise ; ils défendirent au clergé d'aHer à la guerre , d'avoir des faucons et des chiens, ce qui prouve que les ecclésiastiques préféraient la chasse à leurs obligations sacerdotales. D'autres ordonnances nous apprennent que tous les propriétaires de fiefs étaient soumis au service militaire et devaient, chacun suivant sa fortune, armer et équiper, à leurs frais, un certain nombre d'hommes.

Presque tous ces capitulaires sont fort curieux comme peinture de mœurs ; car ils étaient dictés par les nécessités du moment et appuyés sur les préjugés et les croyances. Par eux nous savons que l'on admettait alors en justice la composition, c'est-à-dire le rachat des crimes pour de l'argent, et qu'on n'avait pas osé s'affranchir encore des jugements de Dieu, ou des épreuves par

(1) Du laliii capiitdaiii, pclil chaiiiliu!. Ce nom ii';i pas clé donne seu- Icuicnl aux lois de CtiarIcniaKnc. mais a celles de lous les rois francs.

Veau, le feu, etc. (1), dans la crainte probablement que l'abolition de cette coutume barbare ne fît élever des doutes sur la justice divine. Comme s'il était donné à l'homme d'interpréter les volontés et les desseins de la Providence !...

Suivant un de nos historiens , dont le talent incontestable s'égare cependant trop souvent, le système administratif de Charlemagne et la hiérarchie établie par ce prince dans tout l'empire n'ont jamais été qu'un vaste mensonge; presque partout, selon lui , les autorités publiques n'existaient que nominalement , ou bien étaient impuissantes ou désordonnées ellesmêmes. Sans doute dans un État comme celui de Charlemagne , et quand tous les ressorts du gouvernement avaient été créés, pour ainsi dire, en un jour, il dut nécessairement y avoir, dans un grand nombre de localités, beaucoup d'incertitudes, de tiraillements et d'infractions aux lois. L'empereur en était convaincu le premier et, par la création des missi dominici, il eut certainement pour objet de faire pénétrer l'œil du maître jusqu'aux extrémités de ses provinces les plus lointaines ; mais, d'un autre côté , il est impossible de ne pas le reconnaître , sous son règne les finances furent réglées de manière à pourvoir aux besoins, la justice organisée de façon à protéger les intérêts de tous, et, si

(l) Un criminel, jeté à l'eau les pieds et les mains liés, était reconnu innocent s'il revenait à la surface. L'épreuve du feu consistait à mar-

les envoyés de l'empereur purent remédier aux abus sans éprouver jamais ni résistance ni embarras, il faut, de toute nécessité, admettre qu'ils étaient secondés par des autorités locales réellement existantes , et ayant même un grand pouvoir sur la population; car, sans cela, ne faisant que parcourir assez rapidement le pays , les ordres laissés par eux eussent été considérés comme non avenus et le rôle des missi dominici fût devenu complètement illusoire.

Charlemagne, initié à la littérature par Pierre de Pise, qu'il avait appelé près de lui vers l'an 776, était fort audessus de son siècle par son amour pour les sciences et pour les arts. Entouré des hommes les plus distingués de son temps, il ne se contenta pas d'apprécier le mérite chez les autres, lui-même cherchait, avec une ténacité remarquable, à acquérir les connaissances qu'il croyait utiles ; il parlait le tudesque, le latin, le grec, avait étudié particulièrement la rhétorique, la dialectique, et il savait en astronomie ce qu'il était possible de savoir à cette époque.

Dès que les circonstances politiques lui permirent de s'occuper du bien-être de ses peuples , il songea à réorganiser l'instruction publique dans son empire, et, à sa voix, s'élevèrent de tous côtés des écoles; il

cher, sans se brûler, sur un fer rouge, ou bien à plonger son bras dans de l'eau bouillante sans qu'il en résultât de traces apparentes.

s'en établit à Tours, à Orléans, à Anianc (1), etc. L'empereur n'arrêta pas seulement son attention sur l'enseignement de la jeunesse, il voulut faire pénétrer le goût de l'étude jusque dans l'intérieur des cloîtres, et la lettre suivante nous prouve le prix qu'il attachait à voir les monastères se conformer à cet ordre :

« Charles , avec l'aide de Dieu , etc

« A Baugulf, abbé, et à toute la congrégation. , .

« Salut :

« Que votre dévotion à Dieu sache que, de concert « avec nos fidèles, nous avons jugé utile que, dans les « épiscopats et dans les monastères confiés, par la fa- « veur du Christ, à notre gouvernement, on prît soin « non-seulement de \ivre régulièrement et selon notre « sainte religion, mais encore d'instruire dans la science « des lettres, et selon la capacité de chacun, ceux qui

« peuvent apprendre, avec l'aide de Dieu Car, quoi-

« qu'il soit mieux de bien faire que de savoir, il faut « savoir avant de faire... Or plusieurs monastères nous « ayant, dans ces dernières années, adressé des écrits « dans lesquels on nous annonçait que les frères « priaient pour nous dans les saintes cérémonies et « leurs pieuses oraisons, nous avons remarqué que, dans « la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bons et

(1) Petite ville du département de l'Hérault, voisine de Montpellier.

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« les paroles grossièrement incultes ; car ce qu'une « pieuse dévotion inspirait bien au dedans, une langue « malhabile, et qu'on avait négligé d'instruire, ne pou- « vait l'exprimer sans faute. Nous avons, dès lors, com- « mencé à craindre que, de môme qu'il y avait peu « d'habileté à écrire, de même l'intelligence des saintes « Ecritures ne fût beaucoup moindre qu'elle ne devrait « être... Nous vous exhortons donc non-seulement à ne « pas négliger l'étude des lettres, mais à travailler, d'un « cœur humble et agréable à Dieu, pour être en état de « pénétrer facilement et sûrement les mystères des sain- « tes Ecritures. Or il est certain que, comme il y a, dans « les saintes Ecritures, des allégories, des figures et au- « très choses semblables , celui-là les comprendra plus « facilement, et dans leur vrai sens spirituel, qui sera « bien instruit dans la science des lettres. Qu'on choi- « sisse donc, pour cette œuvre, des hommes qui aient la « volonté et la possibilité d'apprendre , et l'art d'in- « struire les autres... Ne manque pas, si tu veux obtenir « notre faveur , d'envoyer un exemplaire de cette lettre « à tous les évoques sufTragants et à tous les monas- « tères (1). »

Ces recommandations n'étaient pas de vaines paroles , et elles ne tombèrent pas dans l'oubli. Bientôt, dans les

(1) Bal., t. l'scol. 201.

retraites les plus obscures , des moines , devenus remarquables par des connaissances variées, s'appliquèrent ensuite à répandre leur savoir.

Enfin Charlemagne créa aussi cette institution connue sous le nom d'École palatine (1), espèce d'académie ambulante qui l'accompagnait dans toutes ses expéditions, et dont chacun des membres portait un nom allégorique tiré de la Bible ou de l'antiquité ; l'empereur la présidait sous celui de David. Eginhard, Clément d'Irlande, Théodulfe, et les trois fils de Charlemagne, Charles, Pépin et Louis, figuraient parmi les disciples. Ils avaient pour maître Alcuin, ou plutôt Alcwin, diacre de l'église d'York, homme très- versé dans les sciences, surtout dans la théologie, alors une des parties les plus importantes de l'éducation (2).

Le mode d'enseignement à l'école palatine était, à ce

(1) Du mot latin palatium, palais. Il est probable que l'école palatine a devancé et, en quelque sorte, préparé l'établissement des autres écoles, qui ne furent fondées qu'après la publication de la constitiilion célèbre de laquelle dateiU la renaissance des lettres au moyen âge et la réorganisation de l'instruction publique dans tout l'empire. M. Ampère, dans son Histoire de la littérature française , prétend qu'il n'a jamais existé une école du palais; mais deux lettres d'Alcuin à Charlemagne décident cette question de la manière la plus positive; on y trouve les passages suivants : Idem Petrus fuit in palatio vestro, docere fjrammaticam

claruit vestra vero auctorilns palatinos erudiat pueros. Voyez ces

deux lettres dans les pièces justificatives annexées h la traduction des œuvres d'Eginhard, par Teulet.

(2) Alcuin avait certainement une instruction très-grande pour le temps où il vivait. Voir ce qu'en a dit M. Guizot dans son Hist. de la civil, en France, t. 2, p. 352.

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qu'il paraît, moins un cours régulier et complet qu'une conversation scientifique sur toute espèce de matières entre le maître et les élèves. Il nous est resté un de ces dialogues, que nous citerons en partie (1), comme étant de nature à donner quelque idée de l'état des lumières et de l'esprit philosophique vers la fm du vuf siècle.

Pépin. — Demande. Qu'est-ce que la vie?

Alcuin. — Réponse. La gardienne de l'histoire.

D. Ou'est-ce que la parole?

R. L'interprète de l'âme.

D. Qu'est-ce qui donne naissance à la parole?

R. La langue.

D. Qu'est-ce que la langue?

R. Le fouet de l'air.

D. Qu'est-ce que l'air?

R. Le conservateur de la vie.

D. Qu'est-ce que la vie ?

R. Une jouissance pour les heureux, une douleur pour les misérables, l'attente de la mort.

D. Qu'est-ce que la mort?

R. Un événement inévitable, un voyage incertain, un sujet de pleurs pour les vivants, la confirmation des testaments, le larron des hommes.

D. Qu'est-ce que l'homme?

(1) Olùivrcs d'Alcuin, l. 11, \). 352.

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R. L'esclave Je la mort, un voyageur passager, un hôte dans sa demeure.

D. Comment l'homme est-il placé?

R. Comme une lanterne exposée au vent.

D. Où est-il placé?

R. Entre six parois.

D. Lesquelles?

R. Le dessus, le dessous, le devant, le derrière, la droite, la gauche.

D. Qu'est-ce que le sommeil?

R. L'image de la mort.

D. Qu'est-ce que la liberté de l'homme?

R. L'innocence.

D. Qu'est-ce que la tête?

R. Le faite du corps.

D. Qu'est-ce que le corps?

R. La demeure de l'âme.

D. Qu'est-ce que le ciel?

R. Une sphère mobile, une voûte immense.

D. Qu'est-ce que la lumière?

R. Le flambeau de toutes choses.

D. Qu'est-ce que le jour?

R. Une provocation au travail.

D. Qu'est-ce que le soleil?

li La splendeur de l'univers, la beauté du firma-

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ment, la grâce de la nalure, la gloire du jour, la distribution des heures.

D. Qu'est-ce que la terre?

jR. La mère de tout ce qui croît, la nourrice de tout ce qui existe, le grenier de la vie, le gouffre qui dévore tout.

D. Qu'est-ce que la mer?

R. Le chemin des audacieux, la frontière de la terre, l'hôtellerie des fleuves, la source des pluies.

D. Qu'est-ce que l'hiver?

R. L'exil de l'été.

D. Qu'est-ce que le printemps?

R. Le peintre de la terre.

D. Qu'est-ce que l'été?

R. La puissance qui vêt la terre et mûrit les fruits.

D. Qu'est-ce que l'automne?

R. Le grenier de l'année.

D. Qu'est-ce que l'année?

R. Le quadrige du monde (1).

(1) Ceux de nos lecteurs qui voudraient avoir une connaissance plus complète de ce dialogue, sans avoir besoin de recourir à l'original, en trouveront un long extrait dans VHisl. de la civil, en France, par M. Guizot, t. 2, p. 183 et suivantes.

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Ce même Alcuin était chargé de la restauration des anciens manuscrits, travail dont Charlemagne aimait aussi à s'occuper. Ce prince, aidé de quelques Grecs et Assyriens, s'appliquait particulièrement à revoir les livres sacrés dont les textes devenaient presque inintelligibles par suite de la négligence et de l'incapacité des copistes.

Cependant, quoique Charlemagne accueillît avec la plus grande distinction les hommes renommés par leur science, quoiqu'il attirât à sa cour les savants étrangers et s'attachât à rechercher le talent même hors de son empire, il lui fut impossible, malgré sa puissance et son génie , de relever une civilisation depuis longtemps éteinte. Tous ses efforts à cet égard n'obtinrent qu'un assez faible succès , et après lui le régime féodal , suite inévitable de la création des bénéfices et de l'impunité accordée à l'usurpation des grands, replongea l'Europe dans l'ignorance la plus profonde.

Nous avons dit qu'il existait dans les Gaules, au commencement du v" siècle, trois langues vulgaires : la celtique, la latine et la gallicane, destinée à devenir la langue romane : mais, lorsque les Francs étendirent leurs conquêtes, le latin ne tarda pas à disparaître, et il ne resta plus que deux langues employées généralement

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dans les habiliides de la vie, la ludesque et la romane.

La première, celle du monarque et de la cour, se nommait aussi frank-teutch, théotiste ou lliéodique. Bien qu'en usage encore sous la seconde race, elle empruntait, chaque jour, au latin, au celte ou au roman, et ces changements ne servaient qu'à en faire reconnaître la pauvreté et la rudesse. Charlemagne eut un instant la pensée de la faire adopter dans tous ses États, et il y serait parvenu, sans doute, si l'Église ne lui avait fait, à cet égard, une opposition très-vive. Arrêté par cet obstacle, les lois et tous les actes officiels continuèrent <\ être écrits en latin (1), et en 813 il fut décidé, dans un concile, que les évêques s'emploieraient à faire traduire les homélies en langue romane, pour permettre au peuple de les comprendre (2). Enfin, sous la troisième race, c'est-à-dire vers la fin du x" siècle, la langue romane, devenue celle des classes inférieures de la société et des habitants des provinces, finit par prévaloir, malgré la protection accordée à la tudesque par le souverain et par les grands.

C'est à la poésie que nous devons cette victoire, et il faut surtout en attribuer le mérite aux auteurs provençaux et languedociens, qui surent rendre bientôt populaire une langue dont l'animation et l'éclat convenaient

(1) Cet état (le choses subsista jusqu'à Fraurois l", qui, par son ordonnance de 1529, voulut que la langue IVan(;aise lui la seule dont on se servît.

("2) Burney, (jcncral llistory of )nusic.

aux senlimenls chevaleresques, et dont la naïveté et la grâce se prêtaient auK épanchemenls de la tendresse.

La langue romane a, d'ailleurs, précédé de beaucoup la langue française, car l'écrit le plus ancien que nous ayons de cette dernière est une traduction des Homélies de saint Bernard, qui ne remonte pas au delà du xn" siècle, tandis que nous avons un document authentique en langue romane dont la date appartient à l'année 8i2.

Bien que cette pièce ait été publiée plusieurs fois (1), son peu d'étendue et son intérêt lexicologique nous engagent à la reproduire ici. Elle fait voir qu'à cette époque la langue romane, dérivant d'un latin corrompu, ne se distinguait pas encore par le charme et la douceur qui devinrent ses principaux caractères. Au reste, déjà elle avait reçu des améliorations importantes dans les provinces méridionales, où elle se perfectionnait et s'épurait chaque jour (2).

Charles le Chauve et Louis son frère, roi de Germanie,

(1) Roquefort, Moursin, Raynouard, Aug. Thierry l'ont tous rapportée d'après le manuscrit de Nilliard.

(2) En ellet, Abbon, dans son poëme sur le siège de Paris par les Normands, en 88S et 886, met dans la bouche d'Odon des paroles qui, bien qu'ironiques et hostiles, disent clairement les ressources de l'esprit et l'habileté de langage des Aquitains.

« Francigeni approperant altà cum fronte superbi :

« Callidiiate venis aeieque Aquitania linguae;

« Cunsilioque fuga? Burgun — adiere — diones. »

Abb., Pocm., lib. II, v. 470.

(M. CiLu/.ol a public, en 1821, une traduction de ce pocme.)

ayant fait un traité d'alliance, voulurent, parim serment solennel^lui donner une sorte de consécration. Charles, s'adressant aux Allemands, s'exprima en tudesque, et le roi Louis, parlant aux Français, se servit de la langue romane; d'où l'on a supposé que le tudesque était encore peu compris par ces derniers.

Nous joignons au texte de ce serment une traduction littérale.

« Pro do amur & pxpian poblo nro comun salua- « ment : dist di en auant. inquantd's sauer & poder « medunat. Si saluaraeio cist meon fradre Karlo. & in « ad iudha & in cad una cosa sicu om pdreit son fradra « saluar dist. Ino quid il mialtre si faz&. Et abludher « nul plaid nu qua prindrai qui meon vol cist. meon i< fradre Karle in damno si t. »

Voici ce texte mis en ordre :

« Pro Deo amor et pro Xristian poblo et nostro com-

« mun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir

« et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre

« Karlo, et in adjuda et in cadhuna cosa, si cum om

« per dreit son fradra salvar dist ; in o quid il mi altresi

« fazet : et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai qui,

« meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit. »

Traduction :

« Par amour de Dieu et du peuple chrétien, et par « notre commun salut, de ce jour en avant, tant que « Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, je sauverai « ce mien frère Charles, et l'aiderai en chacune chose, « comme un homme par droit doit sauver son frère, en « ce qu'il eu ferait autant pour moi; et je ne ferai avec « Lothaire aucun traité qui de ma volonté puisse être « dommageable à mon frère Charles. »

Pour compléter cet aperçu rapide de l'état des connaissances humaines dans le midi de la France, au temps de Charlemagne, nous dirons quelques mots de la situalion de la peinture et de la musique à cette époque. Cela, il est vrai, nous obligera à nous reporter aux siècles antérieurs ; mais, ayant soin de ne nous occuper que des faits rattachés intimement à notre histoire, ces courtes excursions nous détourneront fort peu de notre but.

Dès le IV' siècle, la peinture et la sculpture ne rappelaient déjà plus l'ancienne école grecque. Le despotisme des empereurs romains, en étouffant les volontés personnelles et les idées grandioses, avait aussi éteint les pensées qui élèvent l'homme et le portent à avoir le sentiment de son indépendance et de sa force. L'artiste,

dénué de toute intuition du vrai beau, cherchait à cacher son insuffisance par la richesse des ornements ou par l'éclat d'une parure inutile.

Différentes causes avaient amené cette décadence : d'abord, la conversion de Constantin, qui eut pour conséquence la chute des idoles, et la destruction, par un zèle religieux malentendu, de la plupart des chefsd'œuvre et des modèles des grands maîtres ; ensuite la corruption des mœurs, qui, au lieu de porter le statuaire et le peintre à travailler pour leur célébrité et pour la gloire de leur pays, transforma l'art en un métier dont il fallait tirer le plus d'avantages possibles pour arriver à se procurer des moyens de luxe et de débauches (1). Jusque dans l'architecture, la noblesse du style disparut, sous une exagération de décors sans harmonie et sans goût.

L'austérité des premiers pères de l'Église chrétienne contribua, sans doute, beaucoup à l'altération du dessin. Dès que la beauté physique devait s'efîacer devant les qualités morales, l'imitation de l'homme, en ce qui regardait la perfection des formes , perdait nécessairement de son mérite et de son importance. Aussi les draperies continuèrent-elles à offrir des exemples de la manière antique, lorsque le trait des figures était

(1) Discoiii's hislori(iiies sur la iH'iiilurc nioelenie, Musée fmncaisi, t. 4, jtar Uoliillartl, IV'ronvillc et Laurent.

CXXIH

dépourvu de grâce, lourd et incorrect. L'imaginalion des artistes De trouvait même pas à s'inspirer par la représentation de l'Éternel ; car ce fut bien plus tard que l'on pensa à faire de la créature le modèle du Créateur (1).

Déjà, cependant, au iv® siècle, les églises étaient remplies de sujets religieux, et souvent même on les revêtait entièrement de saintes images , ou de mosaïques (2).

Les barbares, lorsqu'ils envahirent les Gaules, n'apportèrent aucun changement à cette coutume, et il est à remarquer que, s'ils anéantirent les sciences et les lettres , ils se montrèrent sensibles au charme de la peinture. Sous la domination des Wisigoths, plusieurs églises consacrées au culte de l'arianisme s'élevèrent dans la Narbonnaise, et furent décorées, à l'intérieur, avec une grande magnificence. Nous citerons, entre autres, la basilique de Notre-Dame de Toulouse (3), que sa richesse fit appeler la Daurade (sancta Maria Deaurata), et dont le sanctuaire, depuis le sol jusqu'à la voûte, était orné d'une mosaïque fort remarquable.

(1) On croit que les premières peintures de ce genre sont celles d'une Bible latine donnée à Charles le Chauve, par les chanoines de l'église de Saint-Martin de Tours, en l'an 850, et qui est conservée à la bibliothèque impériale. (Voir le Choix des pièces extraites du umsée français par Émeric David.)

(2) Cet usage s'est maintenu jusqu'au 11^ siècle.

(3) On suppose que cette église fut construite el décorée par ThéodoriclI,(pii régnait en 466. Sa mosaïque existait encore en 1713. (Voir Martcnnc cl Durand. Toi/, ktt., part, ij, p. 17.;

Au commencement du vi^ siècle, Juslinien P' imprima «l'abord un mouvement ascensionnel aux beaux-arts, non-seulement en Grèce et en Italie, mais dans les provinces gauloises, et la ville de Toulouse ne fut pas la dernière i\ se ressentir de cette révolution heureuse. Les Francs se firent gloire alors d'employer des peintres et des architectes de leur propre nation. « Ce ne sont « point des artistes venus de l'Italie, disaient-ils, ce « sont des barbares qui ont exécuté ces grands ou- « vrages (1). »

Mais bientôt, ce même Justinien, par son luxe immodéré, fit, en toutes choses, oublier les plus sages préceptes. A la simphcité on préféra le bizarre; l'on ne vit plus de beaux effets que dans l'éclat de l'or prodigué sans discernement, ou dans la crudité et l'opposition des couleurs, et l'art, au lieu de s'améliorer par la protection qui lui était accordée, se corrompit au contraire, et rétrograda de nouveau (2).

La proscription des images rehgieuses, prononcée

(1) Gregorus, ego, indignus, basilicas, sancti Perpeluii adustas inceiidio reperi, quas in illo nitore, vel pingi, vel exornari, ut prius fuerant, arlificum iiosirorum opère, imperavi. (Greg. Tur., Hist. eccl. Franc, lib. X, cap. xxj, 3, 19.)

(2) C'est peu après cette époque, en 632, que Dagobert, dans la basili(iue de Saint-Denis, qu'il venait de fonder, accumula l'argent, l'or, les perles et les pierres précieuses, en un mol, suivant l'expression de son historien, toutes les espèces d'embellissement connues dans tout l'univers. Gesl. Dag., cap. xx, apud D. Bouquet, Recueil des hist. des fiantes.

c\xv

en 726 par l'empereur Léon III, ne pouvait manquer de porter un coup très-sensible à la peinture ; cependant, si cette mesure devait être funeste à l'art en général, ses résultats s'en firent peu sentir dans les Gaules, parce que les papes s'attachèrent à recueillir les artistes grecs condamnés à l'exil, par suite de leur désobéissance aux ordres du souverain (1).

Enfin arriva le règne de Charlemagne, et ce prince, dont tous les efîorts tendirent constamment à faire revivre une civilisation presque effacée de la mémoire des hommes, ne protégea pas moins la peinture et la sculpture que les sciences et les lettres.

Après avoir soumis au concile de Francfort la décision de celui de Nicée, qui était favorable aux images (2), il s'occupa de la manière dont il convenait de les honorer (3). L'ancienne coutume de peindre les églises sur toute leur surface intérieure subsistait encore dans les Gaules, aussi bien qu'en Italie. L'empereur, trouvant, avec raison, ce mode d'embellissement digne d'être encouragé, puisqu'il offrait un moyen d'instruire le

(1) Il existait alors, dans les usages de l'Église grecque et de l'Église latine, des différences fort singulières. Ainsi les tableaux grecs nous représentent la Vierge, par exemple , tenant l'enfant Jésus dans ses bras, tandis que, dans le style des Latins, la mère du Sauveur tient l'enfant Jésus sur ses genoux. Jamais les artistes n'ont manqué de faire celte distinction dans la statuaire comme dans la peinture.

(2) Daniel, Hist. de France, t. ij, p. 83 et suiv.

(3) Voir les Discours historiques sur la peinture d'Émeric David, p. 129.

peuple et d'empôcher les chrétiens nouvellement convertis de regretter la pompe de leur ancien culte, confirma cet usage par une loi ; il prescrivit aussi aux envoyés chargés de parcourir, en son nom, les provinces de lui faire connaître l'état dans lequel se trouvaient les églises ; d'examiner avec soin leurs murs , leurs pavés, en un mot toutes les parties de ces édifices, et particulièrement la peinture (1). Des règlements spéciaux déterminèrent les contributions à percevoir pour ce dernier objet. Si les réparations à faire concernaient une église royale, l'évêque et les abbés du diocèse devaient y pourvoir; au contraire, s'il s'agissait d'une église dépendante d'un bénéfice , c'était le bénéficiaire qui restait chargé de cette dépense.

Môme au milieu des camps, l'oratoire que faisait construire Charlemagne, pour lui et les personnes de sa suite, était peint intérieurement sur toute sa surface (%). Tant qu'une église n'avait pas reçu ce genre d'ornement, on la considérait comme non achevée.

Les Sarrasins venant d'être chassés des provinces méridionales de l'empire, on vit alors s'élever les cathé-

(1) Un capitulaire de Charlemagne et de Louis le Débonnaire contient la phrase suivante : Ut missi noslri, una cuni episcopis propriis, niagnani curam habcanl qualcims dlrulju ccclesia' pleiiitcr restaurenlur alquc ornentur. Capil. Kar. mag. et LucL, p. ij, lib. vj, cap. Ixix. La loi qui précède celle-ci fait voir que le mot pleniter se rapporte à la peinture. (Voir Lmcric David, p. 130.)

(2) Voir le fait que rapporte le moine de Sl.-Gall. De reb. bdl. Kar, VHI(/., cxxij.

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drales d'Avignon, de Sisteron, de Digne, d'Embrun, et notamment celle de Yence, appelée Sainte-Marie la Daurade, à cause de ses mosaïques (1). Partout, pendant ce règne, les artistes, dont le zèle était ranimé par les faveurs du souverain, eurent à exécuter de grands et de nombreux travaux. L'usage de peindre non-seulement les églises, mais les dortoirs, les cloîtres et les réfectoires, s'était si bien établi en France, que , lorsqu'un abbé négligeait ce mode de décoration dans son monastère, les chroniqueurs contemporains ne manquaient jamais d'en faire le sujet d'une remarque.

Sous Charlemague, Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, c'est-à-dire de 7G8 à 877 environ, les manuscrits ornés de miniatures prirent une très-grande valeur aux yeux des princes et des hauts personnages de l'Eglise.

Au ix^ siècle eut lieu une innovation fort remarquable, qui, dès ses premiers essais, ne tarda pas à arriver à un haut degré de perfection ; nous voulons parler de la peinture sur verre, peinture si en rapport avec l'architecture de l'époque, si en harmonie avec une religion recueillie et méditative (2).

(1) Bouche, Hisl. de Prov., t. 1".

(2) Nous devons, à ce sujet, relever une erreur fort accréditée, même parmi les hommes les plus instruits. On croit généralement que ce genre de peinture, resté longtemps perdu, a été retrouvé depuis un

Cependant Charlemagne, tout en accordant une protection particulière à l'art des Zeuxis et des Apelles, contribua, sans le vouloir, à continuer sa décadence. Ses guerriers, au lieu d'aller à l'ennemi, comme les anciens, le visage, les bras et les parties inférieures du corps i\ découvert, furent enveloppés d'acier, portèrent un casque, un haubert, des brassards, des cuissards, des gantelets et des grèves (1).

Cette révolution dans la manière de combattre, réagissant sur les habitudes de la vie, acheva de faire oublier les formes humaines, le moelleux des contours, la souplesse et la grâce des mouvements. Dès lors , le jeu des muscles et jusqu'à la place des articulations ne s'offrirent qu'imparfaitement à la pensée de l'artiste, qui, au lieu d'études profondes sur la nature, n'eut plus à

petit nombre d'années seulement. Jamais la peinture sur veiTe ne fui pour nous un secret; et, si les travaux exécutés de nos jours n'ont pas l'éclat et celte force d'opacité admirés à juste titre dans les vitraux du moyen âge, c'est que l'industrie moderne, par suite du peu d'emploi, je ne dirai pas des verres coloriés , mais de la peinture sur verre , ce qu'il ne faut pas confondre , n'avait aucun intérêt à faire les dépenses exigées pour cette espèce de fabrication. A-t-on jamais, par exemple, donné 4 à 5 millimètres d'épaisseur au verre, comme cela se voit dans certains vitraux de la sainte Chapelle, à Paris? Quant aux couleurs, une seule, le rouge, est restée jusqu'à présent inférieure à celle que l'on employait au x^ et au xi*^ siècle. Mais, si un grand élan était imprimé à celle branche de l'arl, nos devanciers certainement ne tarderaient pas à être égalés en tous points; nous aurions même sur eux l'avantage immense de la correction du dessin et de la finesse des tons.

(1) Pièce en fer semblable à une moitié de bouine, qui garantissait le devant de la jambe.

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fiÉNÉALOGIi: DE \A MAISON \W T(Jl\>ÛUSE.

retracer que des coslumes, ou bien des pièces d'armures.

Ainsi, malgré les efforts persévérants de Charlemagne pour donner un brillant essor à la peinture, par suite d'un liicheux concours de circonstances , elle perdit pourtant , sous le règne de ce prince , et de sa vérité et de son style.

La musique, au contraire, fut nécessairement plus heureuse ; car, si elle ne parvint pas à s'élever beaucoup, elle ne put au moins descendre, puisqu'elle en était encore, pour ainsi dire, à ses premiers essais.

Nous n'entrerons pas, comme on le pense bien, dans de grands détails sur l'origine de cet art, ni sur ses progrès successifs; nous renverrons, à ce sujet, aux ouvrages spéciaux. Nous nous contenterons de dire que, dans les Gaules, les druides, ou plutôt les bardes, du mot celtique bard (chanteur), furent les premiers inventeurs de la musique et imaginèrent une gamme septénaire , qui donna naissance à la lyre à sept cordes (1).

Les premiers chrétiens apportèrent de grandes améliorations à la musique, en cherchant à la faire servir à leurs cérémonies religieuses. Ils empruntèrent aux païens leurs intervalles mélodiques et les appliquèrent à des hymnes, à des cantiques, à des psaumes, qu'ils chantaient à l'unisson ou à l'octave, sans s'accompagner

(i) Voir VOriginc des premières sociétés, i" vol., Amst., 1770. I. 9

d'aucune espèce d'instrument. Ces chants se transmettaient oralement, de génération en génération, faute d'un système de notation quelconque. Ce ne fut qu'après de longs et laborieux tâtonnements que les Grecs, comme le prouve le mode lydien, indiquèrent les seize ou dix-huit sons dont se composa leur échelle diatonique, avec les lettres de leur alphabet.

Vers la fm du iv" siècle, saint Ambroise, archevêque de Milan, et saint Augustin, qui fut, en 395, coadjuteur du siège d'Hippone, travaillèrent ensemble à recueillir toutes les cantilènes grecques ou hébraïques, pour mettre à profit les inspirations des temps antérieurs, et composèrent le Te Deiim, tel qu'il se chante encore de nos jours (1).

Si, dans le v' siècle, la musique resta, pour ainsi dire, stationnaire, il faut croire cependant que les voix et les mélodies avaient alors un grand charme, puisque Grégoire de Tours assure qu'à Reims, l'an 496, la cérémonie du baptême de Clovis fut embellie par une musique dont le roi parut émerveillé.

D'un autre côté , nous savons que Théodoric, roi des Wisigoths, stipula, dans un traité de paix avec Clovis, que le roi des Francs lui enverrait « une troupe de musiciens et un habile guitariste (%). »

(1) Auguste Blondeau, Ilist. de la musique moderne.

(2) La guitare de celle époque était probablement la citbare des anciens, qui avait également six cordes.

Tant d'admiration pour un art encore dans l'enfance, et pour un instrument tel que celui que nous venons de nommer, nous porterait presque à demander : Qu'est-ce que le beau en musique?... Mais, comme cette question pourrait soulever contre nous de violentes attaques, nous ne risquerons pas ces paroles imprudentes. D'ailleurs on nous répondrait sans doute : Nos sens, aussi bien que notre esprit, ne jugent que par comparaison. Par conséquent, si nous ne connaissons rien de préférable à ce que nous entendons ou voyons, cette chose est pour nous digne d'être préférée et admirée. Cela est vrai. Mais alors il s'ensuit que le beau, s'il s'agit d'un art, n'ayant pas pour objet l'imitation de la nature, est une qualité relative et ne saurait jamais être une qualité absolue ; car le temps apporte bientôt des démentis aux appréciations basées seulement sur une illusion ou sur un caprice.

Au vi" siècle, Grégoire le Grand, frappé de l'irrégularité du chant religieux, employa ses soins à y remédier, et il montra tant de discernement dans ce travail , que la musique grégorienne ne tarda pas à remplacer partout la musique de saint Ambroise.

C'est ce pape qui a substitué les sept premières lettres de l'alphabet romain, A, B, C, D, E, F, G, aux signes grecs indiquant les intervalles diatoniques la, si, ut, ré, mi, fa, sol, et qui, de sa propre main, a écrit VAntipJiO' naire, ou recueil d'antiennes, d'offices, etc., aujourd'hui

encore en usage, chose presque miraculeuse, dans toutes les églises catholiques.

Ainsi, pendant près de deux mille ans, lorsque des révolutions bouleversaient la face du globe , lorsque les empires les plus puissants s'écroulaient, lorsque les peuples étaient remplacés par d'autres peuples, quelques sons fugitifs, simples, graves, mélancoliques se perpétuaient d'âge en âge, sans changement, sans altération, dans leur pureté primitive. C'est que ces accents tristes, plaintifs, presque monotones, mais vrais néanmoins, expriment admirablement la marche, en apparence, lente et uniforme de la vie, les peines de l'homme sur la terre, les craintes que lui inspire l'avenir, le but où nous marchons malgré nous et que, malgré nous, il nous faudra inévitablement atteindre.

Saint Augustin, premier archevêque de Cantorbéry, que l'on ne doit pas confondre avec saint Augustin contemporain de saint Ambroise , allant, d'après les ordres de Grégoire I", prêcher le christianisme dans les îles Britanniques, apporta aux contrées qu'il traversait le rituel italien et fut, par conséquent, le premier à introduire en France la musique romaine dans la célébration de la messe.

En 757, l'empereur Constantin fit don à Pépin le Bref d'un orgue de construction grecque, qui excita à la cour la surprise la plus grande et l'admiration la plus vive.

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Cliarleniagne, dès son arrivée au Irone, vuiiliil aussi en posséder un, et nous savons par Notker, moine de Saint-Gall, que, dans ce but, ce prince envoya des ambassadeurs à Constantinople, près de l'empereur Michel, pour demander un instrument semblable à celui dont on avait fait présent à son père.

L'orgue, à cette époque, c'est-à-dire à la fin du vin* siècle, ajouta beaucoup au grandiose des cérémonies religieuses ; il contribua, en outre, puissamment au perfectionnement du chant grégorien ; il suggéra même l'idée du contre-point (1) et devint ainsi l'origine de l'harmonie, qui a donné à la musique sa grandeur, son entraînement et sa puissance.

Burney, dans son Histoire générale de la musique (2), rapporte un passage fort curieux de l'évéque Slillingfleet, auteur contemporain, d'après lequel on voit que la dispute musicale entre les Italiens et les Français a commencé de son temps. Une querelle, née au ix'' siècle, s'est donc continuée, avec opiniâtreté, jusqu'au xix% et sans qu'il soit possible d'en prévoir encore le terme. Heureusement les suites en sont peu dangereuses pour les antagonistes des deux partis.

Voici un fragment de cette citation :

« Charlemagne étant allé à Rame pour y célébrer la « Pàque, une grande guerre éclata entre les chanteurs

(1) General Ilistonj of mutuc.

(2J Idem.

« romains et les chanteurs gaulois. Les Français préten- ^< daient avoir une méthode meilleure et chanter plus « agréablement que les Italiens, et ceux-ci, au contraire, « se regardaient comme beaucoup plus instruits dans la « musique d'église, qui leur avait été enseignée par « saint Grégoire lui-même. Les Italiens accusaient suri< tout leurs adversaires de défigurer, de corrompre et « de gâter le vrai chant. La discussion ayant été portée « devant l'empereur, les Français se crurent certains de « la victoire et traitèrent assez mal leurs rivaux ; mais « ces derniers, pleins de confiance dans leur mérite, et « comparant, d'ailleurs, le savoir de leur grand maître « avec l'ignorance et la rusticité de ceux qui voulaient « entrer en lice avec eux, les appelèrent, à leur tour, « des fous et des barbares. Comme cette altercation « semblait devoir ne pas se terminer de sitôt, Charle- « magne , pour résoudre la question , demanda aux « champions français : Quelle est l'eau la meilleure de « celle qui sort de la source, ou de celle qui vient de « parcourir des ruisseaux sales et bourbeux? Tous s'é- « crièrent d'un commun accord : L'eau prise à sa source « est certainement la meilleure. A quoi l'empereur re- « partit : Remontez donc aux principes de saint Gré- « goirc, ([ue vous avez assurément corrompus. »

Après c(; jugement, contre le(]uel personne n'osa réclamer, l'empereur demanda à Adi-ien I'*" des hommes capables d'améliorer la nuisi(pie IVançfiiso, et le pape

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désigna à cel effet Théodore et Bénédicl, deux chanleurs également célèbres pour la théorie et pour la pratique, tous deux imbus des préceptes du maître. L'empereur, à son retour dans ses États, envoya Théodore à Metz et Bénédict à Soissons pour y former des élèves, et recommanda à toutes les églises d'exécuter les chants religieux d'après la méthode romaine. Néanmoins l'évêque Stillingfleet prétend « que les Français, quant à la mesure, « au trille et à l'expression , ne furent jamais capables « d'imiter les Italiens, non pas, ajoute-t-il, qu'ils man- « quassent de flexibilité dans la voix, mais parce qu'au « lieu d'une cadence ils faisaient entendre un trem- « blement guttural semblable au chevrotement du « bouc. »

Suivant Burney (1), l'école de Metz s'éleva bientôt audessus de toutes celles qui furent établies en France, mais il est probable qu'on n'y enseigna que le chant religieux ; car, pour le chant vulgaire , il faut croire, d'après le silence gardé par les historiens à cet égard, qu'd n'existait pas encore à cette époque.

Du temps de Charlemagne , les histrions, les mimes, les acteurs de farces étaient très-nombreux dans les iiaules ; il y avait aussi une foule de jongleurs qui amusèrent le peuple jusqu'à ce que les troubadours vinssent occuper l'attention publique et s'en emparer tout à fait.

(1) General Hislory of nimic.

L'empereur, dans ses premiers capitulaires dalés d'Aixla-Chapelle, parle de ces jongleurs comme d'individus dangereux, méprisables, et défend que l'entrée des couvents leur soit accordée.

Résumons les traits les plus caractéristiques d'un pays transformé plusieurs fois d'une manière si complète par des invasions successives , où la civilisation a remplacé l'ignorance, l'ignorance la civilisation, et disons, en peu de mots, quelles modifications, à l'apparition des comtes de Toulouse, s'étaient opérées dans cette ancienne patrie des Tectosages , devenue alternativement , par la conquête , la Narbonnaise , la Gothie et le royaume d'Aquitaine.

Si les Romains avaient apporté aux provinces gauloises les arts, les sciences et les lettres, ils leur avaient fait connaître aussi le luxe, l'amour effréné des plaisirs, tout ce qui énerve une nation, tout ce qui tend à faire succéder, chez elle, la mollesse à l'énergie, l'esclavage à la hberté. L'aristocratie se montrait exigeante et oppressive : la culture des terres était laissée, presque entièrement, aux esclaves, et ceux-ci, traités durement par leurs maîtres, ne demandaient qu'à en changer dans l'espoir de se délivrer du joug qui les attachait à la glèbe. Quant au commerce, il restait abandonné aux Juifs, dont le nombre, chaque jour, s'accroissait de plus en plus.

Favorisés par cet état de choses, les Wisigoths eurent peu de peine à s'établir dans la Ciaule méridionale, et la

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civilisation romaine, s' effaçant bientôt sous leur ignorance, ne laissa, après elle, d'autres souvenirs qnc des abus, des excès et des vices.

Les barbares vécurent longtemps séparés des populations qu'ils avaient soumises ; mais ils respectèrent leurs lois, leurs coutumes, leur religion, et, se contentant d'une obéissance passive qui leur répondait de l'avenir, ils laissèrent même les villes municipes user, en grande partie, de leurs droits et de leurs privilèges.

A la longue, cependant, les vainqueurs se mêlèrent aux vaincus, et ils arrivèrent enfin à ne former qu'un seul et même peuple.

Le culte druidique n'existait plus nulle part, la théogonie romaine était oubliée à son tour, et le polythéisme avait disparu devant un Dieu unique ayant des martyrs pour interprètes de sa parole. L'arianisme, apporté par la nation conquérante, n'avait pu trouver de prosélytes, et l'Église chrétienne, au contraire, par l'accroissement journalier de ses néophytes et l'augmentation de ses richesses, voyait s'étendre rapidement son ascendant sur le pays.

Alors chaque ville avait un évêque élu par les fidèles, et ces prélats, les véritables chefs de la localité, commandaient d'une façon presque absolue à un clergé nombreux qui, malgré sa conduite licencieuse, n'était pas moins le centre autour duquel venaient s'abriter avec confiance ceux qui fuyaient les persécutions et la guerre.

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