‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 2)Chapitre 15 sur 30 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Celto sorte d'isolement des villes les faisait tenir plus encore aux prérogatives et aux immunités dont elles n'avaient cessé de jouir depuis les Romains; et il serait résulté de cette situation le complet anéantissement de tout esprit public, si le lien religieux, unissant entre elles les églises et les paroisses, n'eût rattaché en même temps la population à l'État, car la soumission au monarque était un des premiers devoirs du chrétien.

La propriété, d'abord très-indépendante, ne tarda guère à se ressentir de l'insuffisance des lois, et l'avantage que présentait aux possesseurs d'un bien peu considérable la protection d'un homme puissant posait les bases du régime féodal, prêt à établir son brillant despotisme, quand, avec le trône de Charlemagne, crouleraient à la fois et l'autorité et la force.

Malgré la volonté et l'immense pouvoir de ce prince, l'ancienne Narbonnaise, déchue de sa splendeur première, demeurait plongée dans le sommeil imposé , depuis trois siècles, par ses vainqueurs ignorants. Le cathohcisme avait cherché inutilement à arrêter cette décadence intellectuelle. Les arts étaient dans l'oubli , les sciences complètement délaissées; l'instruction se réduisait à l'étude de la théologie, de la jurisprudence et de la médecine; et , quant à la littérature, à peine comptaitelle quelques adeptes dans la solitude et l'obscurité des cloîtres.

La langue romane, née de la corruption du latin,

remplaçait peu à peu le ludesque, parlé par le souverain et les grands ; et, commençant à s'appuyer sur des règles positives et constantes, elle donnait naissance à une poésie nouvelle qui, parfois, bien que subtile, obscure et verbeuse, mérita cependant, par sa naïveté, sa souplesse et sa grâce, la faveur dont elle jouit bientôt.

ro2. La race mérovingienne venait de finir ; Pépin le Bref, ambitionnant la couronne dédaignée par Charles Martel son père, avait su s'attacher les hommes d'armes et le clergé, et l'on n'ignore pas quel fut le cas de conscience soumis par lui à la décision du pape (1). « Faut-il que « le titre de roi appartienne à celui qui en a la puisse sance, ou à celui qui, étant roi, est incapable de « régner ? »

Le souverain pontife répondit : « Celui qui a le pou- « voir doit être le chef suprême, » et le jeune prince, dont la main débile tenait depuis dix ans le sceptre, relégué dans un monastère, dut céder le trône à celui dont l'énergie et la sagesse semblaient donner à la nation

(1) Zacharie, successeur de Grégoire III.

des garanties pour l'avenir. A l'exemple des juifs, Pépin voulu l mettre la royauté sous l'égide de la religion , et, au lieu de se faire élever sur le pavois , il se fit proclamer par saint Boniface. Ainsi, quand l'Église, pour la première fois en France, fut appelée à sacrer un roi, c'est sur la tête d'un usurpateur qu'elle posa la couronne. Mais hàtons-nous de dire, afin de ne pas donner lieu à une fausse interprétation de notre pensée, que Childéric III, le dernier rejeton de la première race, était incapable de gouverner à cause de la nonchalance et de la faiblesse de son caractère.

Cette seconde lignée de souverains, commencée par trois grands hommes, Charles Martel, Pépin et Charlemagne, brilla, dès son début, d'un éclat que mille ans écoulés n'ont pu afi*aibhr encore; et cette époque, mémorable à si juste titre, restera éternellement l'honneur du trône et la gloire du pays.

Dans ces temps de luttes continuelles nécessitées par les migrations et la répartition des peuples sur le territoire, la guerre contre les Aquitains mérite surtout d'être signalée. Pendant un demi-siècle, ces adversaires belliqueux , aussi terribles après une défaite que redoutables après la victoire, perdirent et recouvrèrent plusieurs fois leur indépendance, et toute la puissance de Charlemagne suffit à peine pour arriver enfin à les soumettre.

Après une opposition si longue et si acharnée, il était

permis de croire à l'opporluoilé th démembrer un royaume dont les habitants, subjugués par la force, gardaient toujours l'espoir de se soulever contre leur maître.

C'est, en effet, ce qui détermina d'abord Charlemagne ù réunir l'Aquitaine à son empire; mais ensuite ce monarque jugea indispensable, comme moyen de s'attacher des contrées disposées à la révolte, de les laisser former un Etat séparé; d'ailleurs, il constituait, de la sorte, un riche apanage au iîls que sa femme Hildegarde venait de lui donner.

En mettant la couronne sur la tête d'un enfant au berceau, il était loin de penser que ce prince, né sous des drapeaux victorieux, porterait un jour l'oubli de ses devoirs jusqu'à consentir à une dégradation publique, jusqu'à se laisser dépouiller de la pourpre impériale pour revêtir le froc d'un pénitent, et, plus moine que roi, recevrait de l'histoire l'indulgente appellation de Louis le Débonnaire.

Le royaume d'Aquitaine, composé de tous les pays occupés par les Wisigoths, s'étendait de la Loire aux Pyrénées, et comprenait, comme on le voit, la plus belle moitié de la France.

La ville de Toulouse, si florissante sous les Romains, devint la capitale de ce nouvel État. Elle méritait cette distinction, non-seulement à cause de sa population considérable et de sa position géographique, mais aussi

par le rôle important qu'elle avait constamment joué par l'ancienne illustration de ses écoles, le grandiose de ses édifices rappelant l'époque de la civilisation et des arts, et surtout enfin par l'héroïsme dont sans cesse elle avait fait preuve.

Dans chacune des provinces de l'Aquitaine, Charlemagne mit un gouverneur particulier qui, sous le titre de comte, exerçait en son nom les pouvoirs souverains. Ce gouverneur réunissait donc le commandement des forces militaires, l'administration, la justice, les finances, et il voyait sa volonté d'autant mieux respectée, que, représentant un prince âgé de trois ans à peine, il devait occuper plus longtemps la place du jeune roi.

Le comté de Toulouse, proprement dit, fut d'abord, paraît-il, extrêmement restreint; car les villes d'Albi et de Castres, toutes deux fort rapprochées de la capitale, eurent aussi chacune un comte, ou gouverneur particulier.

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