‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 2)Chapitre 16 sur 30 · Chorson, le premier comte de Toulouse, ayant été · texte numérisé non relu

Chorson, le premier comte de Toulouse, ayant été

Chorson, i m

i"conit(>de crec duc par Charlemagne, exerça sa preémmence, par suite de ce dernier titre, bien au delà des limites de ce comté. Son autorité s'étendait sur la Septimanie (1) entière et sur la Marche d'Espagne, c'est-à-dire sur les conquêtes nouvellement faites au delà des Pyrénées. S'il

(1) La Scplimaiiie comprcnail les villes de Toulouse, Béziers, Nîmes, Agde, Maguclonc, Lodève cl Uzes. Voir rinlroduction.

faut en croire certains auteurs (1), il aurait eu aussi le gouvernement de toute l'Aquitaine.

Nous ignorons complètement l'origine de ce personnage, et rien ne nous fait connaître comment il avait gagné la faveur de Charlemagne. Les historiens ne sont pas même tout à fait d'accord sur son nom. Les uns l'appellent Chorson ou Corson , les autres Torson (2), et enfin il en est qui lui donnent le nom de Torsin (3) ; mais ces différences, consistant, pour ainsi dire, dans le changem^ent d'une seule lettre, ne permettent pas de douter (|u'il ne s'agisse de la même personne.

On sait combien le huitième siècle a été fécond en traditions bizarres, en récits merveilleux : la poésie, abusant de ses privilèges, s'est plu à parer de ses couleurs brillantes une époque pleine déjà de magie et de mystères ; mais, si elle a jeté un vif intérêt sur ces paladins qui pourfendaient les monts d'un coup de leur épée , par elle aussi on en est venu, plus d'une fois, jusqu'à mettre en question leur existence.

Un ancien auteur (4), jaloux sans doute de la réputation du fameux Roland, si vanté dans toutes nos bal-

(1) Calel el dom ^'aissel(e.

(2) Bernard Giiido.

(3] Les Chroniques de Sainl-Benys.

(4) Bertrand, Gest. Tolos. V. la tradiic. de la Peyrièro, Gestes des Toxdousains et des autres nations des environs.

lades, a fait de Torsiii un autre neveu de Charlemagne, et voici ce qu'il raconte à son sujet :

« Torsinus , comte de Tolose , auecques l'aide des « Tolosains, et d'autres que lui auait laissés son oncle « Charlemagne, s'en ua contre Bayonne, laquelle étoit, « pour lors, payenne, et là mist son siège. Les Bayonnois « payens estounés de la bataille si subite, demandèrent « à faire la paix, en enuoyant la branche d'olivier, et « pour ce, par aucuns attendant trêve, Torcin lui manda « qu'il estoit uenu pour leur salut; c'est à sauoir, pour « les réduire à la foy chrétienne ; mais les Bayonnois « respondirent qu'il se moquoit et qu'il estoit payen, « ainsi que démonstroient ses armes, esquelles estoyent « troys moutons, lesquels auoient de coustume adorés « les Tolosains. Torcin cela uoyant, et que les Bayon- « nois n' auoient pas du tout tort, il pria Dieu très hum- « blement, qu'il lui baillast conseil sur cela, et inconti- « nent Dieu enuoya son ange auecques des armes, « esquelles auoient une Croix sur douze pomeaulx et « foulant un mouton, lequel estoit deuant signe des « ydoles. Et ce uoyant, les Bayonnois se soubrairent « tous à la puissance de Torcin et furent en la fin bons « chrétiens. Et en après Torcin retourna à Tolose et « montra ses nouvelles armes, lesquelles furent appo- « sées à toutes les portes, au Capitole et à l'Amphi- « théâtre. »

Dans ces temps d'ignorance et de crédulité, on voyait

des miracles partout, et les historiens eux-mêmes faisaient, pour les moindres choses, intervenir le ciel. Grâce à ce moyen , ils étaient certains d'agir d'autant plus vivement sur les esprits, qu'ils s'éloignaient davantage de la vérité; par conséquent, l'intérêt de leur popularité les engageait à user, sans réserve, de cet innocent artifice. Aussi l'auteur cité par nous n'a-t-il pas été arrêté par la réflexion bien simple, que les comtes de Toulouse ne purent avoir des armoiries avant d'être élevés par la faveur souveraine à une dignité héréditaire. Or, d'après des témoignages irrécusables, l'hérédité des titres et des fiefs n'eut lieu, nous le verrons, que près d'un siècle plus tard.

Laissant de côté la partie fabuleuse de ce récit, on y trouve , sur Chorson , plusieurs détails intéressants pour l'histoire. Il nous le montre faisant le siège de Bayonne , s'emparant de cette place , et amenant les habitants à se convertir au christianisme. Étant déjà alors comte de Toulouse, il faut donc que ses services antérieurs, et surtout ceux qu'il avait pu rendre à Charlemagne dans son expédition contre les Sarrasins, lui eussent valu d'être élevé à un poste réservé, dit un chroniqueur, au terrible et glorieux Roland, s'il n'eût péri dans la fatale retraite de Roncevaux.

Selon quelques critiques, Chorson descendrait du duc Eudes, ancien gouverneur de l'Aquitaine, et Charlemagne, en lui donnant le duché de Toulouse, n'aurait fait

<]ue lo réintégrer dans des droits dont il avait été injustement dépouillé. Cette opinion ne repose sur aucun document historique ; cependant elle semble acquérir une certaine vraisemblance des circonstances mêmes qui ont amené la disgrâce de Chorson.

Bien que Louis gouvernât l'Aquitaine^ Charlemagne n'en avait pas moins conservé toute son autorité sur ce royaume. On sait qu'après s'être emparé des Etats du duc des Gascons, pour avoir surpris son arrière-garde dans les gorges des Pyrénées lors de son retour d'Espagne, l'empereur rendit à Adalaric ou Adalrich, fils de ce duc, en considération de son extrême jeunesse, une partie des provinces dont il était appelé à hériter. Mais, dès qu'Adalrich fut en âge de porter une épée, il oublia ce qu'aurait dû lui rappeler la reconnaissance , fit un appel à ses sujets, et se mit en révolte ouverte contre le roi Louis.

Chorson assembla aussitôt des forces pour le combattre. Soit qu'il eût perdu de sa vigueur et de sa résolution première, soit que les souvenirs qui l'attachaient aux ducs des Gascons exerçassent une influence puissante sur ses déterminations, il manqua d'énergie en présence d' Adalrich, fut battu à la première rencontre, et resta de sa personne au pouvoir du vainqueur. Celui-ci lui offrit la liberté, mais à des conditions humiliantes pour le prince dont il avait eu la confiance; néanmoins le comte de Toulouse accepta, et, après avoir

compromis les intérêts de son souverain, il ajouta eiuoni à sa faute en promettant au duc de Gascogne de ne jamais prendre les armes contre lui, lors même que Charlemagne l'exigerait impérativement.

Louis, voulant punir Adalrichdesa trahison, le somma de venir rendre compte de sa conduite devant une assemblée générale du royaume. Le duc ne consentit à obéir à cet ordre que si on lui donnait des otages pour répondre de sa personne , et cet acte de prudence fut une inspiration heureuse. Le conseil du roi, craignant pour la vie de ceux qu'on avait eu la faiblesse de remettre aux mains d'Adalrich, le déclara absous, et lui permit de retourner dans ses domaines, '^'•^o. Charlemagne ne pouvait approuver un pareil juge-

ment. Il résolut de laisser le sort d'Adalrich à la décision d'une diète convoquée à Worms, et il ordonna en mém.e temps àChorson, non moins coupable à ses yeux que le duc de Gascogne, de comparaître aussi devant cette as semblée.

Le duc de Toulouse vint en eflet, et il se présenta dans une attitude suppliante,- comme un homme accablé sous les reproches de sa conscience. Puni de sa félonie par la perte de son gouvernement et de toutes ses dignités, il alla, exilé de sa patrie, finir tristement des jours commencés dans l'éclat de la grandeur et de la gloire. La même condamnation frappa également Adalrich.

Toutefois, si Ciiorson s'écarta de certains devoirs, il sut au moins se faire aimer des peuples sous ses ordres ; car toutes les chroniques s'accordent à louer son désintéressement, son courage et son équité. Un historien (1) pousse l'admiration à son sujet jusqu'à dire : « Sans « qu'il était chrétien, il eût été colloque entre les « dieux. »

Nous entrerons ici dans quelques détails sur le système administratif adopté pour le royaume d'Aquitaine , dès l'an 778 , parce qu'il fut continué jusqu'en 987, sous les comtes de Toulouse successeurs de Chorson.

Les comtes, choisis toujours parmi les hommes les plus distingués de l'État, étaient chargés de rendre la justice, soit par eux-mêmes, soit par ceux de leurs officiers que l'étude des lois rendait aptes à remplir ces fonctions.

Ils avaient des audiences publiques, ou plaids [placitum), pendant la tenue desquels il leur était prescrit d'être à jeun. Cette précaution, il faut le dire, si elle n'était pas superflue et de pure forme, donnerait lieu de suspecter la tempérance de ceux auxquels alors ou accordait le titre d'illmtres.

Les comtes connaissaient également des afîaires civiles et criminelles, et ils devaient surtout surveiller les causes

(1) Noguiez, Histoire lolosainc.

intéressant les femmes sans défenseurs, les enfants sans soutiens, les pauvres et les églises.

Des assesseurs appelés ji< mores, pour les distinguer des magistrats d'un ordre plus élevé nommés senores (l), leur préparaient et leur facilitaient ce travail.

Immédiatement après les comtes, venaient les vicarii ou vicaires ; ceux-ci, plus tard, prirent le nom de viguiers; puis au-dessous des vicaires, les centeniers. De sorte que, chaque comté était divisé en vicairies ou vigueries, et ces dernières en districts particuliers formant des centuries, ou, d'après d'anciennes chartes, des ministerium ou aisse (2).

Parmi les vicaires , un d'eux exerçait une autorité supérieure sur les autres, c'était le lieutenant général du comte, son remplaçant en toute espèce de circonstances. On l'appela d'abord vidame, ensuite vice-comes ou vicomte.

Les viguiers et même les centeniers tenaient aussi des plaids dans l'étendue de leur ressort, pour prononcer sur les affaires peu importantes; et, en outre, il y avait , dans chaque comté > un certain nombre de juges appelés scahini ou échevins, sorte d'officiers municipaux, conseillers du comte dans ses audiences publiques, ce qui leur avait fait donner le titre d'adjutorcs

(1) Origine, sans doute, de la qualificalion de seigneur.

(2) Voir Calel, Hisloire générale du Languedoc.

comitum. Probablement , ces échevins éclairaient les questions et formulaient les jugements. Ces fonctions exigeaient une instruction d'autant plus grande , qu'il fallait, pour les remplir, être au courant de la jurisprudence de chacun des peuples de l'Aquitaine , c'està-dire être familiarisé avec la loi romaine, la loi des Wisigoths et la loi salique.

Dans les plaids convoqués par les comtes, figuraient encore les bonshommes, sorte de prud'hommes que l'on consultait sur les matières spéciales, et qu'au besoin on recevait en témoignage.

Primitivement les évêques, les abbés et les vassaux du roi siégeaient, sans aucune exception, aux plaids du comte ; mais les hauts dignitaires de l'Église ne tardèrent pas à s'y faire représenter par des délégués, autrement dit, des vidâmes ou avoués.

Les vicaires ou viguiers, les centeniers, et tous les juges inférieurs, étaient amovibles; cependant ils ne perdaient guère leurs emplois que pour prévarication ou incapacité. Le comte, pour désigner leurs successeurs, attendait une de ces assemblées générales, qui, tenues au moins deux ou trois fois l'année, permettaient cl tout individu de faire connaître, par un vote, son opinion et sa volonté.

Indépendamment des assemblées dont nous venons de parler, il en était d'autres par duchés et provinces, où les missi dominici, commissaires du souverain , exa-

minaient avec soin les abus signalés dans l'administralion et la justice. Devant elles, quiconque avait des plaintes à porter pouvait le faire avec assurance et liberté. Rien ne dispensait les comtes , vicomtes , centeniers, etc., d'être présents à ces réunions solennelles.

Le monarque choisissait lui-même ces envoyés parmi les évêques, les abbés, les comtes du palais ou des provinces, et les vassaux immédiats de la couronne. Ils allaient ordinairement deux ensemble, l'un ecclésiastique, l'autre séculier. L'État les défrayait pendant leur voyage, et tous ceux auxquels le roi avait accordé des terres en bénéfice ou en fief (1) étaient obligés de les héberger gratis.

Enfin, chaque année, au commencement du mois de mai, le roi d'Aquitaine présidait une diète générale du royaume, ù laquelle toutes les personnes constituées en dignité assistaient forcément. Là se traitaient les afî'aires d'une grande importance pour l'État , et se discutaient les questions d'un intérêt général pour le pays.

Ainsi les assemblées provinciales prononçaient sur ce qui ne méritait pas d'être mis sous les yeux du comte, et celui-ci, pour les causes dont il devait connaître, rendait un jugement définitif; à moins qu'il ne ren-

(1) Voir rinlroduclion.

Yoyàt la décision à prendre aux commissaires du souverain, dont les arrêts devenaient également sans appel. On ne recourait au roi que dans le cas d'un déni de justice.

Le roi d'Aquitaine, avec son conseil, était le juge ordinaire des comtes, des évoques et des vassaux immédiats.

Telle fut l'organisation de l'Aquitaine jusqu'au temps oij les comtes de Toulouse, après avoir obtenu l'hérédité pour leurs possessions et leurs titres, c'est-à-dire jusqu'au règne de Charles le Chauve, se considérèrent comme de véritables souverains. Mais, on vient de le voir, ces comtes, dans le principe, furent de simples gouverneurs de province (1) ; et, si la reconnaissance ou la politique de Charlemagne avait fait Chorson comte et duc, il suffit de la volonté du maître pour le dépouiller de son autorité et de ses honneurs.

Chorson révoqué, Charlemagne pensa aussitôt à lui trouver un successeur. Les hommes capables ne manquaient pas autour du monarque; mais, pour être duc d'Aquitaine, il fallait un zèle et un dévouement à toute épreuve, car les provinces méridionales se montraient constamment inquiètes ou agitées, et la frontière d'Es-

(1) L'aulcur de la Chronique de Sainl-Denysàil, en parlant de Chorson ou Torsin : « Il perdit sa comté n'estant pas, en ce temps, les comtés « par héritage, mais comrao bailliage, que l'on osloit et mclloit suivant « le cas. »

pagne, entre toutes, demandait, à cause du voisinage des Sarrasins, le plus de surveillance et le plus d'habileté.

„„^o Guillaume fut celui sur lecmel s'arrêta le choix de

ri ilUIIic ) L

: orate Charlemagne. Fils du comte Théodoric et d'Aldana, on r louse. pi.(^itgn(j que, du côté de son père, il tenait d'assez près à la famille souveraine (1).

Théodoric, nommé mal à propos Aymeri par quelques auteurs, ayant contribué aux succès de Charlemagne dans ses guerres contre les Saxons, en avait été probablement récompensé par le don d'un duché ou d'un gouvernement général au delà du Rhin.

Quoi qu'il en soit, Guillaume, né sous le règne de Pépin le Bref, fut appelé, très-jeune encore, à la cour de Charlemagne. Ce prince, charmé de sa raison autant que de ses qualités comme homme de guerre, le fit successivement comte du palais, capitaine de la première cohorte de sa garde, et après lui avoir confié, en diverses occasions , des missions difficiles , il finit par l'admettre dans son conseil.

Les anciennes chroniques de Bourgogne le qualifient connétable de France. Cela tient , sans doute , à ce qu'il avait été nommé camérier ou chambellan. Cette charge étant alors la première du royaume, les écrivains venus ensuite ont donné à Guillaume le titre le

(1) Voir VHisloire générale du Languedoc, par dom Vaisselle.

Page 1