‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 2)Chapitre 17 sur 30 · IG · texte numérisé non relu

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plus élevé, celui qui, de leur temps, exprimait le mieux sa haute position et son importance.

Ce comte , surnommé par ses contemporains Guillaume au cort nez, a été le sujet d'une foule de récits merveilleux et de fables extravagantes (1). Il peut lutter à cet égard avec les chevaliers de la Table ronde, et l'on s'étonne que son nom ait échappé à l'imagination ardente et vagabonde de l'Arioste. Mais si ses exploits, sa valeur et sa piété ont servi de texte à beaucoup de légendes romanesques et bizarres, il nous est néanmoins parvenu , au milieu de ces contes fantastiques , des documents aussi vrais que curieux , qui nous éclairent sur les principales circonstances de sa vie.

A peine arrivé à Toulouse, Guillaume dut marcher contre les Gascons rebelles. Ces peuples, fort attachés à leurs ducs, n'eurent pas plutôt appris le jugement prononcé contre Adalricb par la diète de Worms, qu'ils se soulevèrent pour soutenir ses droits. Le nouveau comte, par sa fermeté et son adresse , réussit à apaiser des troubles qui, sans sa prudence, auraient pu agiter fort longtemps le royaume d'Aquitaine (2). On croit que, pour obtenir la soumission si prompte d'une population connue surtout par sa volonté opiniâtre, il dut promettre de finir

(1) Parmi les productions de l'époque qui sont arrivées jusqu'à nous, on remarque : Le connétable Guillaume au cort nez, Le charroy de Nismoi, Le womage de Guillaume, etc.

f^) Voir l'Aslronomc. Vie de Louis le Débonnaire.

l'exil d'Adalrich, et de rendre à ce prince et à son fils Centule, encore enfant, l'héritage du duc des Gascons. En effet, nous voyons, d'après différents historiens, Adalrich no pas tarder à se retrouver à la tête de son gouvernement.

Le roi étant alors éloigné de l'Aquitaine, tout commandait à Guillaume de rétablir promptement la paix dans les provinces laissées sous son autorité; car les embarras se succédaient chaque jour, et chaque jour lui créaient une responsabilité plus grande.

Louis, d'après les ordres de Charlemagne, avait quitté momentanément ses États, pour porter secours à son frère Pépin, roi d'Italie, attaqué inopinément par les Bénéventins; et, cette expédition terminée, il était allé rejoindre son père retenu alors en Bavière.

Pendant ce temps l'Espagne éprouvait des commotions violentes. À la mort d'Abdérame, roi des Sarrasins, ses fils s'étaient disputé le trône, et Issem, vainqueur de ses frères, avait fini par mettre la couronne sur sa tête. Devenu maître de presque toute la Péninsule ibérique, ce prince voulut profiter de l'absence du roi d'Aquitaine pour s'emparer de la Sepfimanie. Une armée conduite par Abdelmelec, après avoir ravagé la Marche d'Espagne, franchit les Pyrénées et pénétra jusqu'aux faubourgs de Narbonne, eu portant avec elle la dévastation et l'incendie.

Abdeluielec prenait la route de Carcassonne, lorsque, dans la vallée de Yillaseigne, il trouva Guillaume qui l'attendait sur l'Orbieu (1), pour l'empêcher de passer cette rivière. A la première nouvelle de l'invasion des Sarrasins, le duc s'était hâté d'appeler à lui les troupes dispersées de tous côtés , et de rallier les comtes et les marquis, dont les efforts n'avaient pu défendre la frontière contre l'agression imprévue des Infidèles.

Les deux armées se sentaient également animées d'une ardeur impatiente : l'une croyait marcher à une guerre sainte sous la protection de son prophète ; l'autre, encouragée par l'image du Sauveur, combattait pour sa foi, sa famille et son pays. Elles ne tardèrent pas à en venir ,793 aux mains, et elles se heurtèrent avec la même furie ; mais les Sarrasins, ayant résisté au premier choc, obtinrent ensuite l'avantage, et finirent par mettre les Français dans une déroute complète. Guillaume opposa longtemps son courage à la mauvaise fortune et se disfingua, en cette occasion, par des prodiges de valeur. Ce fut seulement quand il se vil presque abandonné au milieu des ennemis, qu'il songea à se retirer avec le petit nombre

(1) L'Orbieu ou Orbiou esl un petit cours d'eau qui prend sa source dans les contre-forts septentrionaux des Pyrénées et va se jeter dans l'Aude.

d'hommes décidés, à son exemple, à se sacrifier à leurs devoirs.

Le duc de Toulouse, dans celle journée malheureuse, fit preuve de tant de présence d'esprit et montra un dévouement si rare, que sa défaite, loin de nuire à sa réputation d'homme de guerre, ajouta, au contraire, à l'admiration excitée déjà par ses hauts foits. Les romanciers célébrèrent à l'envi et ses exploits et sa vaillance ; puis les poêles se plurent à l'entourer d'une auréole mystérieuse. Dans leurs chanls populaires , les fictions remplacèrent bientôt la vérilé , et d'un personnage historique fort remarquable Guillaume devint ainsi, à l'exemple de Roland, une espèce de mythe, que les traditions nationales se léguèrent de siècle en siècle, pour rendre un éclatant hommage à l'héroïsme d'un brave, et pour inspirer aux nobles cœurs l'amour de la gloire et de la patrie.

Les Sarrasins, cependant, ne retirèrent aucun fruit de leur victoire, et regagnèrent presque aussitôt lesPyrénées. Trop afî'aiblis par leurs pertes, peut-être craignirent-ils de s'engager davantage dans une entreprise périlleuse ; mais il est encore plus vraisemblable qu'ils furent rappelés en Espagne par les succès d'Alphonse , roi d'Aragon , et par la nécessité de rejoindre promptement celles de leurs troupes restées dans l'intérieur du royaume.

Les Maures ne se contentèrent pas d'emporter de la Septimanie un immense et riche butin, ils emmenèrent avec eux un nombre considérable de gens du pays, qu'Issem employa à la construction de la mosquée de Cordoue. D'après un auteur espagnol (1), ces peuples, dans cette campagne, se rendirent maîtres de Narbonne, et obligèrent les habitants à transporter, depuis cette ville jusqu'en Andalousie, les matériaux reconnus propres à l'achèvement de l'édifice religieux qu'ils faisaient élever dans leur capitale.

Malgré l'échec de Guillaume sur les rives de l'Orbieu,

''^^- Charlemagne n'hésita pas à lui donner encore le commandement de ses troupes, lorsque, fidèle à ses engagements envers Abdallah, frère du calife, il fit franchir les Pyrénées à son armée d'Aquitaine pour aller attaquer El-Hakem mis, par les Sarrasins, en possession du trône. A cette époque, les chrétiens reprirent Narbonne et, poursuivant leurs succès, s'emparèrent de Girone et s'avancèrent jusque vers l'embouchure de l'Èbre. Un peu plus tard, Louis, renforcé par les Gascons,

''^^- les Bourguignons et les Provençaux, résolut aussi d'enlever à ses dangereux voisins la ville de Barcelonne. Dans ce dessein, il partagea son armée en trois corps. Le premier, sous la conduite du comte de Girone, fut chargé

(1) Roder-Talel, hislorien arab!\ C. 20.

de l'attaque de la place ; le second, commandé par le duc Guillaume, eut pour mission de se porter au delà de Barcelonne, pour attendre et combattre les forces qui viendraient de l'intérieur de l'Espagne; et le troisième, sous les ordres du roi, resta campé dans le Roussillon, prêt à soutenir l'un ou l'autre de ses lieutenants, si la chose devenait nécessaire (1).

El-Hakem, roi de Cordoue, après avoir mis lin d'une manière heureuse à la guerre suscitée par ses oncles, profita de ce moment de repos pour tâcher de délivrer Barcelonne; mais l'armée envoyée par lui, ayant appris, à Saragosse, qu'un corps ennemi considérable se trouvait placé de manière à lui barrer le passage, n'osa pas engager une action sérieuse; elle changea de route, se dirigea sur les Asturies, et, dans cette marche mal calculée, elle se fit tailler en pièces par le roi Alphonse.

Le duc de Toulouse, rassuré complètement de ce côté, alla rejoindre le corps laissé sous les murs de la place, et le blocus fut alors tellement resserré, que les assiégés se virent bientôt réduits aux extrémités les plus dures. Plusieurs d'entre eux, préférant la mort à d'horribles privations, se précipitèrent du haut de leurs murailles.

(1) Celte réserve se tenait bien loin du théâtre des opérations, car il y a au moins cinq à six journées de marche de Perpignan à Barcelonne,

Néanmoins, les Infidèles continuaient h se défendre avec acharnement, dans l'espoir que l'hiver obligerait les Francs à renoncer à leur entreprise.

L'événement ne répondit point à celte attente ; 801. les chrétiens , résolus à ne pas suspendre leur attaque , se construisirent des abris autour des remparts , et ils attendirent patiemment le retour de la belle saison.

Barcelonne, ne pouvant prolonger davantage sa résistance, consentit à capituler, et le roi d'Aquitaine accourut pour assister à sa reddition. Cependant cette forteresse n'ouvrit ses portes que six semaines plus tard, après un blocus de près d'un an et demi, et un siège de sept mois.

L'auteur de la vie de Louis le Débonnaire, en citant les chefs qui coopérèrent à cette conquête, donne à Guillaume le litre de premier porte-enseigne de la couronne (1).

Ce siège a été, pour les poètes du temps, une occasion de mettre en scène le sage et héroïque duc de Toulouse. Ermoldus Nigellus nous le montre devant la place, occupé, nuit et jour, à encourager ses homm^es décimés par les privations et la misère. Les assiégés, nous

(1) Un ancien Martyrologe de l'abbaye de Gellonc lui donne aussi le litre de comte palatin. (Voir les notes jointes à VHisloire générale du Languedoc.)

devons donc le croire, n'étaient pas les seuls à soufTrir d'un dénùment extrême. Nous rapporterons, d'après Ermoldus, l'allocution d'un Sarrasin à Guillaume, et la réponse attribuée à ce preux.

« Quelle est donc votre folie, ô Franks! Pourquoi « donc user le reste de vos forces à battre ces murs « épais?... Aucune ruse, aucun stratagème ne peut vous « rendre maîtres de cette ville. Nous avons des vivres « en abondance ; de la viande, du miel ; vous, malheu- « reux I vous n'avez que la famine. — A cela, le duc de « Toulouse répondit : Orgueilleux Sarrasin! écoute ces « paroles ; elles sont rudes et te déplairont, mais elles « seront vraies. Tu vois ce cheval tigré sur lequel j'ob- « serve vos remparts? Eh bien ! ce cheval sera déchiré et « broyé sous mes dents, avant que notre armée s'éloigne « de cette ville. Nous achèverons ce que nous avons « commencé. — En entendant ces mots, le Sarrasin « frappe de son poing noir sa noire poitrine, ses ongles « tracent de sanglants sillons sur son visage rembruni ; « désespéré, frappé par la terreur, il tombe mort sur la « terre (1). »

Lorsqu'un historien, qui vivait à une époque trèsrapprochée de la prise de Barcelonne, raconte sérieuse-

(1) Voir les notes jointes à VHistoire générale du Languedoc.

nient des anecdotes de cette nature, on comprend combien les faits extraordinaires et romanesques ont dû se multiplier dans les légendes écrites plus tard, et qui, toutes, cherchaient à exciter l'intérêt de leurs lecteurs par l'étrangeté des aventures.

Le vieux roman, en vers français, intitulé Guillaume au cort nez, nous a paru assez curieux, sous ce rapport, pour en transcrire ici un fragment.

Ce poëme est divisé en plusieurs chants. Le premier, sous le titre des Enfances, parle des premières années de Guillaume, que l'auteur prétend être le- fils d'un paladin appelé Aymeri, auquel Charlemagne avait donné la ville de Nîmes. Ce monarque ordonne à Aymeri de se rendre à sa cour avec toute sa famille. Guillaume refuse d'abord de s'éloigner des lieux oii ses yeux se sont ouverts à la lumière (1); son seul désir est d'aller faire la guerre à la gent Apolin, c'est-à-dire aux Sarrasins. Cependant il finit par suivre son père.

La partie du poëme intitulée le Charroy de Nismes, fait connaître le moyen employé par Guillaume pour s'emparer de l'ancienne Nemausus, encore au pouvoir des Infidèles. C'est cette portion de l'ouvrage que nous

(1) L'auteur de ce roman se trompe en faisant naître fiuillaume à Narbonne; il était né dans le royaume de l'rance. Au surplus, bien d'autres erreurs ont été commises par lui.

allous ciler (1). ïNoiis avons iriis la Iraductiuii vu regard, pour les personnes peu familiarisées avec la langue alors en usage.

(1) Ce fragment, lire des noies annexées à l'Histoire générale du Languedoc, a élé extrait d'une copie Irouvée par M. de Maja, qui datait de plus de deux cents ans. Le manuscrit, conservé dans la bibliothèque des Cordeliers de Toulouse, a été détruit en 1794.

Guillaume de Bapaume, trouvère du xiii" siècle, a rimé en langue d'oil le roman de Guillaume au court nez. 11 existe, à la bibliotbèciue impériale, des manuscrits de cet ouvrage sous les n"' 7186, collection française, 1327, collection Colbert, et 2735, collection de la Vallière.

Catel, dans son Histoire du Languedoc, p. S67 et suivantes, a rapporté des fragments du roman de Guillaume. Dom Rivet {Hist. litt. de la Fr., t. VII, préf. J a eu tort de dire que cet ouvrage avait paru dans le xi« siècle; mais , s'il a entendu parler du roman primitif, qu'on ne retrouve plus et qui a été écrit en langue d'oc, la conjecture de D. Rivet a beaucoup de vraisemblance. M. de Sinner [Calai., codd., manus. Bihl. hernensis, t. III.. p. 333) a donné un long extrait de cette grande et nationale épopée. Enfin l'abbé Lebcuf [État des sciences depuis Robert jusqu'à Philippe le Bel, p. 67 et suivantes) en a fait mention. Le catalogue du duc de la Vallière, t. II, p. 223 et suivantes, présente une liste des chapitres de ce poëme et des diverses matières dont il est composé.

On peut voir encore, au sujet de Guillaume au court nez, appelé aussi Guillaume d'Aquitaine ou de Septimanie, et encore Guillaume d'Orange et Guillaume de Gellonc, les leçons sur l'origine de l'épopée chevaleresque professées, à la Sorbonne, par M. Fauriel, et publiées dans la Revue des deux mondes, années 1831 et 1832. Sur la partie du roman intitulé Le Charroi de Nismes, voyez la troisième et la septième leçon.

Voyez aussi une Vie de saint Guillaume , dont l'auteur est inconnu, mais qui date certainement du xi" siècle ; elle est écrite en latin et se trouve dans les Acta sancloruni de Rollandus. C'est vraisemblablement d'après ce récit qu'ont été composés les poèmes en langue vulgaire, rassemblés et mis en français par Guillaume de Bapaume.

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