LE CHARROY DE NISMES
Oies seignor dex vos croisse bonté
Li glorieux li Roys de maiesté
Bone chansoD es vous a escouter
Del meilhor hom qui ains creust en Dé
C'est de Guillaume le marquis au Cort nés
Comme il print Nismes par le charroj monté.
Après conquist Orenge la Cité
Seigneurs barons
Or oiez la devise
Com faitement
Cuens Guillaume a emprise
L'aler à Nismes qui par enging fut prise....
Com faitement la Cité est assise,
En un val siet, s'a entour grant pourprisc
Mainte montaigne et mainte roche vise ;
Les murs d'entour furent fet par metrise;
Une fontaine i sourt d'une falise,
Dont C moulins mouloient de grant guise
Et dist Giraulmc mcst drois con avise,
Com faitement la Cité soit conquise.
Par le Conseil que cil leur a donné Tout le vilain devant cis arrestcr, Si li apportent a mcngier a plenté,
LE CHAIlUOl DE NIMES.
Euleudcz, seigneurs ! Dieu vous fasse cioitre eu boule ,
Le Dieu de gloire, la majesté suprême.
Vous avez à écouter une bonne chanson
Sur le meilleur homme qui jamais crût eu Dieu.
C'est (la chansou) de Guillaume, le marquis au court nez.
(Voici) comme il prit Nimes, mouté sur ua chariot ;
Comme il conquit ensuite la cité d'Orange
Seigneurs barons !
Écoutez que je vous dise
Avec quelle adresse
Le comte Guillaume entreprit
D'aller à Nîmes, qui fut prise par ruse.
Cette cité est heureusement située :
Elle est assise dans une vallée, au milieu du ne contrée fertile,
Et la vue s'étend sur maintes montagnes et sur maints rochers;
Ses murs furent construits par d'habiles ouvriers.
Une fontaine qui sort d'une falaise
Fait mouvoir cent moulins evccllents.
Or, dit Géraumes, il me paraît juste qu'on avise
Au moyeu decouquérir cette bonne ville.
D'après le conseil que celui-ci leur a donné
(Les gens du comte) convoquent le vilain.
Et font apporter devant lui largement a manger.
Ft pain et char et bon vni ot claré,
Et cil menja qui moult l'at désiré,
Et quant il fu richement comrréez
Li quens Guillaume a ses barons mandez.
Et il y vindrent qui ni sont demeurez :
Quant il les voit si les a apelez : —
« Barons, dist-il, a moi en entendez
Oui aroit ore M. tonniaux arrées,
Corne cil est que en ce char veez,
Et fussent plain de chevaliers armez
Les conduisit tout le chemin ferré
Tout droit a Nismes, cette bonne Cité,
Si faitemeut perrons dedens entrer
Ja ni auroit ne lancie ne rué. »
Et cils répondent : « Vous dites vérité
Sire Guillaume ; or en penssez pour Dé,
En ceste terre a il charroy assez,
Char et charretes y a il a plenté
Fêtes nos gens arrière retourner
Par Ricerdane ou nous sommes passez ;
Si fêtes prendre les bues par poesté. »
Guillaume dist : — « Ge lai bien en penssé. »
Par le conseil que Giraulme leur donna
A fet Guillaume retourner tuit si home,
Par Ricerdane Xiiij lieues longues.
Prennent les chars et les bues et les tonnes :
Dolcns en furent les vilains sans meuçonge
De leur charroi com leur toit qui quen gronde.
Li quens Guillaume ne veut plus arresler,
Tantost a fet le charroi ateler,
Eu une place les a fait amener,
Tonuiaus et tenues et fet moult asembler,
Et puis a fet les paisans mander,
("eux qui savoient de ce mcstier ouvrer,
Plus de III cens eu vcissies esrer,
Du pain, de la viaude et du bon vin rouge et blanc.
Quand celui-ci, qui avait grand'faini, eut mangé,
Et quand il se fut parfaitement reconforté,
Le comte Guillaume manda ses barons,
Lesquels vinrent sans retard.
Dès qu'il les voit, il les appelle.
'( Barons, dit-il, que pensez-vous de celui
Qui aurait mille tonneaux attachés
Comme est celui que vous voyez sur ce char,
Et qui, les ayant emplis de chevaliers armés,
Les conduirait, par le chemin ferré (la grande roule\
Tout droit à Nîmes, la bonne cité?
Ne pourrions-nous ainsi y entrer
Sans combat et sans un seul coup de lance? »
Ceuv-ci répondent : « Vous dites vrai.
Sire Guillaume ; et, pour Dieu, songez-y,
Dans ce pays, où il se fait un grand roulage,
Il y a quantité de chars et de charrettes.
Faites retourner nos gens en arrière,
Par Ricordane, où nous sommes passés ;
Faites mettre aussi en réquisition tous les bœufs de la contrée. »
Guillaume dit : — « C'est bien mon projet. »
Suivant le conseil donné par Géraumes,
Guillaume fait retourner tous ses hommes
A Uicordane; puis, dans un rayon de 14 lieues,
Ou prend les chariots, les bœufs et les tonnes.
A la vérité, les vilains se plaignent fort ;
Mais, quoiqu'ils grondent, on emmène leurs chariots
Le comte Guillaume ne veut plus de retard ;
11 fait aussitôt atteler les chariots
Et les réunit sur une place.
Par sou ordre, on rassemble aussi les tonneaux et les tonnes ;
Puis il fait demander les paysans
Qui savent le métier de tonnelier.
11 en vint plus de troi? cents,
Orans doloires ctcoignicz porter,
Girauline emprist Guillaume a apclcr —
« Sire, dist-il, il convieut aviser
Comment on doit ceste ouvraigc arrccr,
Par quoi nus homs ne uous en puist gaber. »
<( Dont, dist Guillaume, que voulez deviser? »
« Je le dirai, dist Giraulnie le bcr.
Chescun tonnel convient desus trouer
Et trônes guiges attacher cl cloer,
Si corn les puist et ouvrir et fermer,
Et dedeiis feré I petit solier fer,
Tel qu'on i puist un haubers bouter.
Et en un autre épices d'outremer,
i:t en el tierz bon vair pour esgarder.
Et el quar poiles qui fassent aloer,
Par quoi se Turc venoieut demander
De nostre avoir, con leur en puist raonstrcr : Sur chescun char II charoniers pourguier,
Li un si gart le char ne puist verser,
Et li autres face les bues tirer ;
Et face les chescun deuls atourner
Et gran housians pour miex charonier sembler.
Et les face ou par dessous bien armer.
Cil qui premier doit en la vile entrer
Aura I cor qu'il fera haut sonner.
S'il voit aucun qui le doie grever.
Ou qui ses bues li veuille desteler,
Et fera len vos genz ci demourcr;
Ceuz qui o vous n'en devcront aler
Bien savez tous ne les povez mener. »
« Ce, dist Guillaume, bien rai veuill accorder
Quar bon eonsseill ne fet a refuser »
Guillaume fet le charroi aprester
Les ouvriers prie par amour culs haster ;
Lors vicssiez ces lonuiaus refoncer
Kl relier et par dedens parer,
Armés de leurs jurandes doloires et de leurs cognées.
Alors Géraumes, s'adrcssaut à Guillaume :
« Sire, dit-il, il convient d'aviser
Comment on doit travailler à cet ouvrage,
AGn que personne ne puisse se moquer de nous. »
« Eh bien 1 dit Guillaume, que prétendez-vous faire? »
« Je vais vous le dire, répond Géraumes le baron.
Il convient de percer chaque tonneau par le dessus,
D'y clouer des courroies trouées,
Pour qu'on puisse ouvrir et fermer chacun d'eux.
Vous ferez, dans le premier, une petite chambre,
Telle qu'on puisse y loger un haubert ;
Dausle second, vous mettrez des épiées d'outre-mer;
Le troisième contiendra le vair le plus beau à voir;
Le quatrième des tissus qui excitent l'admiration,
Afin que, si les Turcs venaient à demander
Quelques-unes de nos marchandises, on leur en puisse montrer.
Chaque chariot sera conduit par deux charretiers,
L'un veillera à ce qu'il ne puisse verser.
Et l'autre à ce que les bœufs tirent bien.
Et, pour mieux ressembler à des charretiers.
Ces conducteurs auront de grands houseaux (sorte de guêtres eu cuir) .
Mais qu'ils soient bien armés sous leurs vêtements.
Le premier qui doit entrer dans la ville
Aura un cor, dont il faudra qu'il sonne bien fort
Si quelqu'un lui veut nuire
Ou essaye de dételer les bœufs.
Vous ferez demeurer ici ceux de vos gens
Qui ne doivent pas vous accompagner.
Vous savez bien que vous ne les pouvez tous emmener. »
« Je consens, dit Guillaume, à ce que vous me proposez,
Car il ne faut jamais refuser un bon conseil. »
Guillaume fait apprêter les chariots
Et prie les ouvriers de se hâter par amour de lui.
Alors vous auriez vu remettre des fouds aux tonneaux,
Les relier et lus prepari'r en dedans,
chars chevilliez, réfère et ratoiiriier, Dedens les touucs les chevaliers entrer.
Li quens Guillaume vesti une capele
De viex buriax corn il at eu la terre;
Et eu ses jambes at unes chausses noire»
Soulers de buef qui li fout moult mesaises;
Une couronne qui ne fu gueres bêle,
Et un coutel et une gaincle ;
Un iumeut quert souillic de terre,
Il vicx estriers at pendus a la sele ,
Ses espérons pereut dalesnes estre
Trente ans avait qui orent en maistre ;
Un chapel at de gourpill sur sa teste
Parmi le gué ont trouvé le passage ;
Vers la cité acueillent leur voiage,
Cils de la vile qui vont en leur afere
Les ont choisiz. Si a dit l'un a l'autre —
« Par foy vez ci de marcheans grant masse;
Mes tant ensemble neu vi en mon aage. »
Puis leur demandent li paissans sans faille —
« Ou'amcuez-vous seigneurs en ccst terrage?
Oit les Guillaume. Si respont, come sage —
« Bien le saurez ains que tout le jour passe. »
A taut cheminent sacueillent leur voiage
Dusques as mestres ne Rmui ne ne targenl.
Voit le li mestres qui dit que ne sen targe
« Quel charroi es ce que menez par ces marches?
Respont Guillaume • « Marcheans sommes d'Atii
Et marchandise amenons, bonne et sage,
Ou gauigner porrons en cest finage,
Bons syglalons, bons pourpres et bons poiles,
cheviller, refaire et réparer les chars, F.t les chevaliers entrer dans les tonnes.
Le comte Guillaume vélit une cape
De vieille bure, semblable à celles du pays.
Et couvrit ses jambes de chausses noires.
De gros souliers de bœuf le font beaucoup souffrir.
Une laide coiffure remplace sa couronne.
Et un petit couteau, dans sa gaine (pend à sa ceinture) ;
Sa jument est couverte de boue;
De vieux étriers pendent à la selle;
Ses éperons, qu'on prendrait pour des alênes,
Semblent, depuis trente ans, n'avoir pas eu de maître.
Sou chapeau est en peau de renard
Ils ont trouvé le gué pour le passage.
Et les voilà se dirigeant vers la ville.
Ceux de Nîmes allant à leurs affaires
Les ont remarqués. Ils se disent l'un à l'autre :
« Par ma foi I voici une grande quantité de marchands;
Jamais, de ma vie, je n'en ai tant vu ensemble I »
Puis ces gens leur demandent sans malice : —
« Qu'apportez-vous, seigneurs, dans ce pays? »
Guillaume, qui les entend, leur répond avec sagesse :
« Vous le saurez bien avant que le jour soit passé. »
Us se hâtent donc de continuer leur voyage,
Et ne s'arrêtent que devant les gardiens.
Ceux-ci leur disent aussitôt (1) :
« Quelle marchandise charriez-vous par ce pays? »
Guillaume répond : « Nous sommes des marchands d'Atix,
Et nous apportons de bonnes et belles marchandises.
Sur lesquelles nous pouvons faire du profit en cette contrée.
Nous avons de bous syglatons (2}, de bous pourpres, debouspoiles (3),
(1) Le texte est ici fort obscur, peut-être a-t-il été altéré.
(2) Étoffe écarlatc qui venait de l'Orient.
(3) Autre étoffe d'Orient or et rouge.
Et bons vers d'Ypre et pers et eskarlatcs, Trauchans espieuz, et haubers et vers hiaunies, Escus pesans et espées qui taillent. »
« Lors passe avant par un guichet en sache, Del avoir monstre et de l'un et de l'autre, Dient païens, ci a moult riche afere ; Or alez donc, la vile est moût prisable; Bien i vendrez : marcheans y a sages Qui votre avoir achèteront sans faille. »
A ces paroles les uns di autres partent.
Quant ont François chevauchié
Vaux et champaignes et grans tertres passé
Qu'il sont venus à Nismes la cité
Dedens la porte font le charroi entrer.
L'un après l'autre si cons furent serré.
Parmi la vile en est li nous aie
Marchoant riche de cet autre régné
Tel avoir mainent et tant sont assemblé
Que tant rien vit nus home de merc né :
Mes en tonniaus ont tout fet ensserrer.
Le Roi Otran en a oy parler,
Deux Sarrasins li alerent conter ,
11 et Harpin avalent les degrez :
Il furent frères, miex son durent amer.
Seigneurs estoient de la bonne cité
Dusquau marché ne sa sont arresté
XX païens ont avec euls amené
Le charroi voient, grant joie en ont mené
Li quens Guillaume que l'en dit Fierebracc Estoient venus très tout droit sur la place. Perron y et qui iert taillio de marbre. La descend! Guillaume au lier visage, Et prist la bourse maintenant la delasce; A granz poignées les bous dcucrs en lâche;
Ue bons draps d'Yprcs bleus et t^carlates,
Des épicux tranchants, des hauberts, des heaumes luisants,
Des écus pesants et des épées qui taillent. »
— « Alors passe (disent les païens), tu entreras par un guichet ;
Montre tes marchandises aux uns et aux autres.
Il y a ici de bonnes affaires à conclure.
Allez donc, la ville est de grande importance.
Vous y vendrez beaucoup. Il y a des marchands expcrimcntés,
Qui achèteront sans faute de ce que vous avez. »
Là-dessus ils se séparent.
Quand les Français curent chevauché ,
Qu'ils eurent franchi des vallées, des plaines et des tertres élevés,
Ils arrivèrent à la cité de Nîmes.
Leurs chariots s'engagent dans la porte
L'un après l'autre eu une file serrée.
Aussitôt la nouvelle se répand dans la ville
Qu'il est arrivé de riches marchands étrangers.
Ils sont en si grand nombre et amènent de si grandes richesses,
Que jamais homme n'en a tant vu de sa vie ;
Mais tout est enfermé dans des tonneaux.
Le roi Otran, ayant appris cela
De deux Sarrasins qui le lui sont allés conter.
Descend les degrés de son palais avec Harpia ;
Ils sont frères, et durent mieux s'aimer.
Ces deux seigneurs de la bonne cité
Vont, sans s'arrêter, jusqu'au marché.
Escortés de vingt païens;
Ils voient les chariots et font éclater une grande joie
Le comte Guillaume, surnommé Ficrabras,
Était venu tout droit jusqu'à la place.
Où est un perron dont les escaliers sont en marbre.
Là descend Guillaume au fier visage ;
11 prend sa bourse, la délace.
Et en tire de l'argent à poignée.
Celui demande : « Oui preut le trcvage?
Ne veiill passer sans poier mon visuage. »
Et cil respondent : « Sire monlt ôtez sage ;
Par droit fesaut ne dois avoir dommage.
S'ont te fesoit vergoigne ne hontage,
Qu'il te feroit tu as tel tesmoignage ;
Otran, no sire, est de si fier courage
Qu'il le pendroit par le col à I arbre. »
Et dementiers qu'il vont ainssi parlant.
Et ce Guillaume, le marchis pledoiant,
Atant es vous et Harpin et Otrant
Où il demandent la prisié marchéant,
Dient païen qui le vont es gardant —
« Ves le la Sire cel preudome avenant ;
A ce chapel, a celé barbe grant,
Qui a ces autres vet son bon commandant,
Le visnagier va le ber demandant,
Païer vouloit se il devoit croiant
De son avoir qu'il va ci conduisant;
De Provins vient, ce nous fet entendant,
De la grant foire saint Aouil le vaillant,
Et veut aler en Acre droiteraent;
Ainssi nous fait le preudom entendant. »
Li Rois l'entent ; si est passez avant.
Où voit Guillaume ; il li va demandant —
« Dont êtez vous, biax amis marchéant? »
Li quens Guillaume, li rcspont maintenant —
« Sire nous sommes d'Engleterre la grant,
De Cantorbiere une cité vaillant. »
Le Roi Otran li rêva demandant —
« Avez vous famé en vos pays, manant? —
Oil, moult gente, et fai Xiiij enfans,
Tous sont pctitz ; n'en y a que ij grans :
L'un a nom Bogue et li autre Florant
« Qui perçoit le péage? demaiide-t-il,
Car je ne voudrais passer sans acquitter mon visuage (1). »
Les païens lui répondent : « C'est fort sage à vous, sire,
En vous conformant à la loi, vous ne devez souffrir de dommage;
Que si quelqu'un vous fait honte ou vergogne,
Vous n'avez qu'à montrer votre acquit ;
Otran, notre niaitre, qui est d'un fier courage,
Fera pendre votre ennemi, par le cou, à un arbre. »
Pendant qu'ils s'entretiennent ainsi
Avec Guillaume le marquis.
Surviennent Uarpiu et Otran,
Qui demandent le fameux marchand.
Les païens qui étaient à le regarder disent :
« Le voilà, sire, c'est ce prud'homme de bonne mine,
Oui a ce chapeau et cette grande baibe,
Et au commandement duquel tous les autres obéissent.
(^et étranger demande le préposé royal.
Voulant lui payer ce qu'il croit lui devoir
Pour les marchandises qu'il amène ici.
Il vient de Provins, à ce qu'il nous a fait entendre,
De la grande et brillante foire de Saint-Ayoul,
Et veut aller en droite ligne à Acre.
Voilà ce que le prud'homme nous a dit. — »
Après ces explications, le roi s'avance
Du côté de Guillaume, et lui demande :
« D'où êtes-vous marchand, mon ami? »
Alors le comte Guillaume lui répond :
« Sire, nous sommes de la grande Angleterre,
De l'importante ville de Cantorbéry. » —
Le roi Otran lui demande encore :
« Avez-vous femme en votre pays, manant? —
« Oui, une fort gentille, et j'en ai quatorze enfants;
Tous sont encore petits, excepté deux,
Dont l'un s'appelle Bègue et l'autre Florent.
(1) Droit levé sur les forains.
Veez les la, se n'en êtes créant. »
Au doi li monstre Guyclin et Berlranl.
Dient païens. « Ils sont moult bel enfant S'il se vousissent veslir avènement. »
Le Roi Otran les apela en ant :
« Com avez nom, biax amis marcheant ? — « Biau très doux sire : Tyacre vraiement. » Dist le païen — « C'est nom de pute gent. Tyacre, frère, quel avoir vas menant? » « Siglacons, Sire, Cendal et bouquerant, Et esquarlates et vers et pers de gant. Et blans haubers et vers hiaumes luisant, Trenchanz, espieus, et forz escus posans. Clercs espées, as ponz dor reluisanz. » Respont Otran: « Cist avoir est moult granz, Monslrez en nous par le vostre comant Si ieu aurons s'il vous vient a talant. Tout par achat et par deniers paiant.
Ou d'autre avoir par eschangc fesant. » Guillaume dist : « Seigneur soufrez a tant î'orrière viennent ce que vous dis avant. » I t, dit Harpin, qui le vet demandant : « Et quest ce donc cl premier chief devant? » Ce dist Guillaume — « Gel vous dire briement; Sire, c'est soufre, encens et vif argent yVlun et graine et coumin et saffran.
Peleterie, Bazene et Cordouan, f:t piax de martre qui sont moult avenant. » Otran s'en rist quant ce vet entendant, As Sarrasins en a dit son talent — » Par Mahomet en cui gc sui créant »uc mes nei vi si riche marcheant »
1 de ces hommes a Guillaume apelcz :
' Ami est ore (oui mon charroi entrez? —
< Oil voir, sire, la merci damedé. »
Le* voici, si fous ne m'en voulez croire. »
Il lui montre alors du doigt Guyelin et Ber(raiid.
Les païens disent : « Ils seraient de bien beaux enfants
S'ils voulaient se vêtir convenablement. »
Aussitôt le roi Otran les appela auprès de lui :
« Comment vous nommc-t-on, marchand mon bel ami? —
« Très-doux seigneur, je m'appelle Tyacre. —
« C'est le nom de vilaines gens, dit le païen. —
Tyacre, mon frère, quelles marchandises amenez-vous? »
« Sire, des syglatons, du cendal et du bouquerant,
Des draps de Gand écarlates et bleus;
De blancs hauberts et des heaumes brillants,
Des cpieux tranchants et de forts écus pesants,
De claires épées à la riche poignée d'or. »
Otran répond : « Ce sont là riches marchandises,
Commandez que l'on nous en montre ;
J\ous en voulons avoir, s'il vous convient.
Soit par achat, et à deniers comptants.
Soit par échange avec d'autres objets. » —
Guillaume dit : Seigneur prenez un peu de patience.
Ce dont je vous ai parlé d'abord est dans mes derniers chariots. »
« Mais, dit Harpin qui n'avait pas fini ses questions,
Qu'est-ce donc que les premiers contiennent? »
« Je vais, répondit Guillaume, vous le dire en peu de mots :
Sire, c'est du soufre, de l'encens, du vif-argent.
De l'alun, de la graine d'écarlate, du cumin et du safran ;
Des pelleteries, de la basane et du cordouan ;
Enfin de très-belles peaux de martres. »
Otran sourit, quand il eut entendu cela,
Et dit, on se tournant vers les Sarrasins :
« Par Mahomet! en qui je suis croyant.
Jamais je ne vis un marchand si riche »
Cependant Guillaume appelle un de ses hommes :
« Ami, dit-il, tous mes chariots sont-ils maintenant entrés? —
« Oui, seigneur, grâce à Dieu ! »
« — Parmi les mes les convieul il guier,
lils larges places or il poreut entrer
Onar il ne veulent de riens estre ensserré »
Oicz, seigneurs, pour Dieu de majesté,
Comme Guillaume fu ce jour avisé.
Otrau emprist Guillaume à regarder,
( Ouaut il loy si faitemeut parler)
Si a vcue sa boce sur le nez,
Si li remembre de Guillaume au cort nez,
Filz Aymcri de Noirbone sur mer.
Quant cen souvint il fust espouventez ;
Très tout le sang du cors li est muez
Quant il revint sa Guillaume apelé :
« Tyacre, frère, par la loy que tenez.
Celé grant boce que sur le nez avez
Qui la vous fist? Gardez vel me celez.
Or me remembre de Guillaume au cort nez
Filz Aymeri, qui tant est redoutez,
Qui m'a occis mes riches pareutez.
Pleust Mahom qui est mes avouez.
Que gel tenisse ça dedens ensserré
Si ( cm fais vous que ge voi li ester,
Par Mahomet ja seroit afolcz,
Pendu as fourches, et au veut encroue
Puis urs au feu et a honte livré. »
Guillaume lot sen a I ris gcté.
" Sire, dist-il, eu vers moi entendez
De ceste chose que vous me demandez
Quant giere joene et an meilleur aé A 1 niarchcant, qui est de grant parenté, Copé les braz, c'est fine vérité.
.Ses compaignons m'orent si attrapé.
Sus me coururent li félon desfaé Tant en y ot venu et assemblé Deuls ne me poiz cslordre ne oster,
— il -
" Il faut 1rs coiiduire dans les rues
Et sur les grandes places où ou pourra les ranger,
Car il couvient qu'ils ne manquent pas d'espace »
Écoutez, seigneurs, par le Dieu do majesté. Comme Guillaume fut ce jour-lit bien inspiré! Otran se mit à examiner Guillaume lOuand il l'entendit s'exprimer si bien), Ft, remarquant la bosse qu'il avait sur le nez, Il se souvint de Guillaume au court nez, Fils d'Aimcri, de Narbonne-sur-lVIer.
A cette pensée qui l'épouvante,
Tout son sang se fige dans son corps
Mais il revient à lui, et, appelant Guillaume : —
« Tyacre, mon frère, dites-moi, sous le serment qui vous lie,
Cette grosse bosse que vous avez sur le nez,
(Jui vous la fil? gardez- vous de mentir !
Voici que je me rappelle Guillaume au court nez,
Fils d'Aimeri, celui-là qui est si redouté,
Et qui a tué tous mes parents.
Pliit à Mahomet, qui est mon protecteur,
Que je tinsse ce Guillaume enfermé dans ces murs,
Comme je vous tiens, vous que vois devant moi!
Par Mahomet! il serait déjà, sans pitié.
Pendu aux fourches et balancé par les vents ;
Puis son corps, déshonoré, serait livré aux flammes. »
Guillaume, eu l'entendant, laisse échapper un sourire ;
« Sire, dit-il, écoutez-moi.
Et vous saurez ce que vous me demandez
Quand j'étais jeune et dans la force de l'âge,
A un marchand, grandement apparenté.
Je coupai les bras; voilà l'exacte vérité.
Ses compagnons, jurant de m'atlraper,
Me coururent sus, les misérables!
Et ils étaient en si grand nombre,
Que je ne pus ni fuir ui me débarrasser.
!'ar fine force m'oretit si mal mené Qu'a uu coutel me coupèrent le nez »
(Les Sarrasins tueut deu\ bœufs des chariots de Guillaume. Otraii s'étonne de la simplicité grossière du vêtement de celui-ci, qui porte tme simple pelice et de granls soliers de vache. Un Sarrasin lui tire la barbe.)
Oiez, seigneurs, Dieu vous croisse bonté,
Con faitement Guillaume a ouvré
Oui son grenon avoit senti tiré
Et du charoi li sont ij bues tués:
Or povez croire qu'il en fu moult iré
Sil ne s'en venge ja sera forcené
A sa voix claire commença a crier :
« Félons paiens, or vous confonde Dé '.
Tant m'avez hui, escharni et gale.
Et marcheant et vilain apelé !
Gc vous dis bien ne vous iert plus celé ;
Je ne suis raie marcheant nature;
Nom de Tyacre ne sui mie nommé ;
Par le Seigneur qui en croix fu pené
An lui sauret qu'il avoit jai mené
Et tu Harpin, cuvert desmesuré
Par quoi as tu ij de mes bues tuez?
Se Diex me sauve, qui a Noël fu né
Ja n'en aurez a souper na disuer »
A icc mot ostoit avant passé
Le poing senestre li a el chief mcUé
Vers lui le tretque tout la encline
La dcstre hauce qu'il ot gros et quarré.
Parmi le cop li donna un cop tel
Los de la gueule li a parmi froé
Si qua ses picz labat mort cnversc.
Paicn le voient, si en sont aire
A hautes voix commencent a crier —
obligé de cédera la lorce, accable do inauvaib IraitemoiUs, Avec iiti couteau ils me coupèrent le nez »
Écoutez, seigneurs, que Dieu fasse croître en bouté.
(Kcoutez^i avec quelle babileté se conduisit Guillaume,
Oui s'était senti tiré par la moustache
Kt qui voyait deux de ses bœufs déjà tués.
Vous pouvez penser s'il était en fureur ;
S'il ne se venge, il en deviendra fou.
D'une voix claire il commence in crier :
" Païens félons, que Dieu confonde,
Vous m'avez aujourd'hui moqué et insulté,
Vous m'avez appelé marchand et vilain;
Eh bien ! je ne me cache plus ;
Je ne suis point un marchand,
Je ne m'appelle pas non plus Tyacre;
Par le Dieu qui souffrit sur la croix,
Vous allez savoir quelle marchandise je vous amène.
Et toi, Harpin, grand misérable !
Pourquoi as-lu tué deux de mes bœufs?
Si le Sauveur, qui naquit à Noël, daigne me protéger,
Tu n'en mangeras ni à souper, ni à dîner »
Il n'avait pas achevé ces mots,
Qu'il le saisit de sa main gauche par la tète,
Le tire à lui et le renverse ;
De son poing droit, qui est gros et carré,
Il lui assène un tel coup sur le visage.
Qu'il lui brise la mâchoire
Et l'étend mort à ses pieds.
Les païens, en voyant cela, sont transportes de fureur,
Et se mettent à jeter de grands cris.
n Lesses vilain ne pouez eschaper Par Mahomet qui est notre avoué A grant niartire lert vostre corps livré.
Li quens Bertran mist à sa bouche I cors
Trois fois sonne, et en grelle et en gros,
Si que l'oy le barnage report,
Euz es tonniaus où ils furent enclos
As piez naeismes en furent les forez hors,
Espées nues des tonniaus faillent fortz ;
Ja y aura des occis et des mors
Paiens s'enfuient, quar paour ont de mort.
Li estour fu et perilleus et grans.
Et la bataille et orrible et pesans.
Quant paiens voient en cules soudians Que trais furent ainsi failierement.
As armes courent tôt et isnelement ; Paiens sadoubent maint et comraunaument En leurs mesons et el haut mandement r Por euls deffendrc se vont appareillant ; Des ostix issent les escus rais avant, A tant es vous M. chevalier vaillant.
De la mesnie, Guillaume le sachant. Bien leur amènent les destriers au ferrant, Et il y montent tôt et isnellcment.
A leurs cols pendent les fors escuz pesans, Et en leurs poinz les Rois espiez tranchans; Contre paiens s'en vont hardiement, Monjoie escrient et derrière et devant : Ois pour leur vies se vont bien défondant, Quar la vile iert bien peuplée de gent. Tous sont paiens le cors Dieu les cravent. I.a veissiez un estour si trè.- grant Tant hautes fraindrc sur ces escuz pesans
« Finissez, vilains! (s'cl lient -ils) vous ue nous échapperez pas.
Par Mahomet, notre protecteur,
Nous livrerons votre corps aux plus affreux tourniculs! »
Le comte Bertrand embouche un cor,
En tire trois fois un son aigu et grave,
De manière à être entendu
De ceux qui ont été enfermés dans les tonneaux.
Aussitôt les chevaliers se trouvent sur leurs pieds,
Hors des tonneaux et leur épée nue ;
II y aura des blessés et des morts.
Les païens s'enfuient, de peur d'être tués.
La mêlée fut grande et périlleuse.
Et la bataille horrible.
Quand les païens se voient surpris et trompés
Par un adroit stratagème,
Ils courent aux armes en toute hâte,
Se revêtent de leurs cuirasses,
Donnent des ordres pour la défense de leurs maisons,
Et, préparés à une résistance vigoureuse,
Ils sortent de leurs quartiers l'écu en avant.
Cependant, voici mille vaillants chevaliers
De l'armée du comte Guillaume ;
On leur amène des chevaux de combat.
Et ils les montent aussitôt.
A leurs cous pendent des écus solides et lourds,
Et ils (les hommes) tiennent en leurs mains des épieux roides et tranchants,
Us s'élancent hardiment contre les païens,
Et crient tous ensemble : Montjoie !
Les Infidèles défendent chèrement leur vie,
Car la ville est très-peuplée
Et tous les habitants sont païens, que Dieu les confonde.
Vous eussiez vu une affreuse mêlée,
Briser les lances et les écus pesants ;
Démailler les hauberts et, de toutes paris,
Et des mailler I. .
Tant Sarrazins trébuchier morz gesanz; Mal de celui qui eschapast vivaut.
Que touz ne soient eu la place mouranz. D'une fontaine n'issist pas d'eaue tant Com il couroit par la vile de sauc.
Li eslour fu et merveilleus et forz,
Fièrent d'espées ahendeures d'or ;
Otran s'enfuit qui paour et de mort ;
Li quens Guillaume le suit moult près du dos,
Si le retint par le mautel de hors
Puis li a dit hautement a iij mos :
« Sez tu, Otran, de quel gent suis provos?
De celé gent qui de Dieu n'ont confors
Quant les puis prendre a honte mets leur cors;
Saches de fi vennesies a ta mort! »
Quant cil l'entent seu ot grant descomfort.
Et dist Guillaume à la chiere hardie :
« Otran, fal Roy, Damedieu te maudie.
Se lu ne crois le filz sainte Marie
De celé teste n'en porteras tu mie,
Tout per Mahon qui ne vaut une alye. »
Et dist Otran — « De ce ne sai que dire ;
Tant en ferai que mi ancoisseur firent,
Par Mahomet ce ne ferai ge mie :
Oucques mou père a nul jour de sa vie
Ne crut en Dieu nen sa loy uen saie
Non fcraige se Mahon me bénie,
Ne veuill or pas avoir ma loy guerpie. »
Auaut tôt li quens apoi qu'il ne marvie,
Tous les degrez en contreval le tire.
François s'cscrienl : « Otran quar di le mot
Tomber desSanasius expirants.
Aucun n'échappera vivant ;
11 faut que tous resteut sur la place.
Il ne sortit jamais autant d'eau d'une fontaine
Qu'il courut alors de sang par la ville.
La mêlée fut merveilleuse et terrible ;
Les épées brisent les attaches d'or.
De peur de mourir, Otran s'enfuit;
Mais le comte Guillaume, qui le suit de fort prés,
Le retient par le manteau,
Puis lui dit à haute voix ces quelques mots :
« Sais-tu maintenant, Otran, à quelle nation tu commandes?
C'est à un peuple que Dieu ne protège point,
Et, quand je puis prendre tes hommes, je les voue à une mort uifanio
(Pour toi) sache, sur ma foi, que l'heure de ton trépas est venue.
En entendant ces paroles, Otran est atterré. —
Et Guillaume au fier visage lui dit :
Otran, roi félon. Dieu te maudira,
vSi tu n'as foi dans le fils de la vierge Marie.
Ta tète va tomber à l'instant.
Si tu ne renonces à ton Mahomet, qui ne vaut pas une vieille nèfle.
Otran répond : Là-dessus je n'ai rien à dire;
Je me conduirai comme mes ancêtres se sont conduits;
Par Mahomet! je ne ferai pas autrement.
Jamais mon père en aucun temps de sa vie.
Ne crut en Dieu (1), en sa loi, en sa protection.
Ainsi ferai-je, avec la grâce de Mahomet ;
Je ne veux pas renier ma foi. »
Ce discours met le comte presque hors de lui;
U lire Otran jusqu'au bas des degrés.
Les Français sécrieut : « Otran, dis-le, \i) Il veut duc le Dieu des chrcliens.
Se Dieus vous croire saide cl sou confort. Respit auras ce saches ni do rnorl. »
Li qucns Guillaume s'escria a effort :
« C. de haiz ait qui le proiera trop. » Par un des estres le balanciercnt hors Ainz qu'il venist a terre fu il mort, Et après lui en geterent C hors Oui se brisèrent et les bras et les cors.
Or ont François la cité acquitée, Les hautes tours et la sale pavée.
Vin et froment y truevent a charrées.
Se en iij ans n'en treust la denrée Nen iert la vile de moient afamée, Poise Guillaume que noz François nen lèvent, Les M François qui dedenz la sale erent Oui la tour oreut par force conquestée, Sus el pales 1 olifant sonnèrent Oui l'ont oy nos gens remezerent, Ouant illoirent forment s'asseurèrent, A granl esploit adouques cheminèrent.
Tresques à Nismes onques ne s'arrestèreut ; Ouaut il y vindrent grant joie démenèrent ; Et li vilain qui après s'en alerent Oui leur charroi et leur bues demandèrent. Frans sont preudomme onques ne loz velereut; One ni perdirent, ançois y gaaignerent, Si que trestuit grandement s'en loerent. En leur contrée arrière s'en râlèrent.
Mes parmi France en va la renommée, Oue dant Guillaume a Nismes conquestée; A Loeys la nouvele est contée :
Li rois l'entent granl joie eu a menée; Dieu en aoure et la Verge honorée.
— iO —
Disque lu voux croire en Dieu, en son aide, en s.i puissance,
Et tu sauves tes jours. »
Mais le comte s'écrie avec véhémence :
i< Malheur à qui le priera trop fort ! »
On le lance dehors par une fenêtre
Et avant de toucher terre il était mort.
Après lui on en jette ensuite cent autres,
Qui se brisèrent les bras et le corps.
Or les Français ont conquis la cité,
Les hautes tours et la salle pavée.
Ils ont trouvé, à charretées, du viu et du froment.
Il y en avait tant qu'eu trois ans (de siège)
La ville n'eut pu être affamée.
Guillaume aurait du regret si les Français n'emportaient pas de ces denrées;
C'est pourquoi les mille chevaliers qui sont dans la salle,
Après avoir conquis le dernier donjon.
Montent au haut du palais et sonnent l'olifant.
Les gens de Guillaume qui étaient restés en arrière ,
Ayant entendu cette fanfare.
Ne doutent plus du succès et s'acheminèrent aussitôt,
Et ne s'arrêtèrent qu'à Nîmes.
Quand ils y furent, ils se livrèrent à une grande joie.
Aussi bien que les vilains, qui ensuite s'en retournèrent
Avec leurs chariots et leurs bœufs.
Les Français sont des gens sages qui ne marchandent pas la gloire;
Mais, cette fois, au lieu de perdre, ils gagnèrent beaucoup,
Ce dont ils s'applaudirent grandement.
Ils s'en retournèrent dans leur pays.
Cependant la renommée répand en France la nouvelle
Que le comte Guillaume a conquis Nîmes;
Le bruit en vint jusqu'aux oreilles de Louis ;
Le roi en ressentit une grande joie
Et en remercia Dieu et la très-sainte Vierge.
Après la prise de Barcelonne, le royaume d'Aquitaine jouit, pendant quelques années, d'une tranquillité remarquable; le comte de Toulouse , il est vrai, toujours sur le qui-vive, ne permettait aux Sarrasins ni excursions ni maraudes.
Guillaume cependant ne bornait pas ses devoirs à garder soigneusement la frontière, il faisait respecter les lois , rendait lui-même la justice , protégeait les faibles contre les exactions des grands, veillait sur tous avec la sollicitude d'un père; en un mot, gouverneur actif et sage, homme d'État éclairé, administrateur habile , rien n'échappait à son observation attentive et rien ne fatiguait la touchante bonté de son cœur.
Animé d'une foi sincère, ses convictions religieuses lui montraient le bonheur dans le recueillement et l'oubli des choses d'ici-bas; aussi, lorsque la guerre et ses fureurs ne troublèrent plus le silence des campagnes , lorsque les populations rassurées n'eurent plus à redouter, chaque jour, la misère, l'esclavage ou les tortures, Guillaume tourna ses regards vers le ciel, concentra toutes ses pensées sur le Créateur , et , pénétré de sa faiblesse , il voulut chercher un appui contre lui-même dans un de ces refuges où les illusions se décolorent et où les désirs s'éteignent.
Sa piété le porta d'abord à fonder un nouveau monastère; dans cette vue, il visita les parties les moins fréquentées de l'Aquitaine, pour trouver un asile où , loin
de tous les yeux, il pourrait se livrer à uue vie contemplative. 11 découvrit dans les montagnes de Lodève une gorge étroite et profonde, favorable , par son isolement, à la méditation et à la prière. En effet , au milieu de ce site sauvage, qu'écrasaient de toutes parts d'énormes masses granitiques, on remarquait un petit plateau couvert de quelques arbres, arrosé d'un ruisseau d'eau vive, qui semblait occuper cette place pour dire au voyageur fatigué d'un long pèlerinage : Ici tu trouveras l'ombre, la fraiclieur, la solitude et le repos.
Guillaume , après avoir tracé lui-même le plan de la construction qu'il projetait, mit sur-le-champ les ouvriers au travail, et, stimulant leur zèle par sa présence, il ne tarda pas à voir s'élever l'imposante abbaye de Gellone, avec son église ornée de marbres rares et son cloître aux arcades ogivales. Pour compléter son œuvre, il fit don à cette maison de différentes propriétés qu'il possédait aux environs de Lodève, de Maguelone, d'Albi et de Rodez, et il y installa des religieux appartenant à l'abbaye d'Aniane. Ce monastère fut appelé par la suite Saint-Gmllem-du-Désert , en souvenir de sa situation et du nom de son fondateur.
L'année suivante , Charlemagne réunit ses trois fils à Thionville, dans l'intention de partager entre eux ses Etats. Guillaume accompagna le roi Louis à la cour; ce voyage lui offrait d'autant plus d'intérêt, qu'éloigné, depuis ses jeunes ans, du lieu de sa naissance il allait le
revoir pour la dernière fois. Accueilli par Cliarlemagne avec une considération particulière , il lui avoua , un jour oii le monarque lui montrait toute sa confiance, son dessein d'abandonner le monde et de passer le reste de son existence dans sa retraite de Gellone. « Prince, lui dit-il, après avoir si longtemps servi sous vos étendards, permettez-moi de servir désormais sous la bannière de Notre-Seigneur. »
Charlemagne , qui regardait Guillaume comme l'un des plus fermes soutiens de son empire , refusa d'abord de donner son approbation à un semblable projet ; il usa de tous les moyens propres à faire revenir le duc d'Aquitaine de cette détermination inattendue ; mais, quand il reconnut l'inutilité de ses efforts, il ne put qu'admirer sa résolution pieuse et consentit à ce que Guillaume laissât les affaires publiques pour le cloître.
Prêt à se séparer d'un souverain dont la faveur l'avait suivi sans cesse, le comte de Toulouse éprouva une émotion à laquelle Charlemagne lui-même ne demeura pas insensible. Ce prince, au moment du départ de Guillaume, le combla de présents, et, pour lui témoigner combien le touchait sa sainte abnégation , il lui remit , pour le monastère de Gellone , des reliques précieuses que venait de lui envoyer le patriarche de Jérusalem.
Guillaume, après avoir résisté aux instances de son mailr(3, eut aussi à combattre les vives sollicitations de ses amis et de sa famille; tous voyaient avec peine qu'il
hâlàt la fin d'une carrière si glorieusement parcourue. Cependant rien ne put ébranler sa volonté , et , quittant pour jamais la cour , ses derniers adieux furent dignes de sa belle et noble vie ; il accorda la liberté à tous les serfs de sa maison.
Guillaume revint en Aquitaine par l'Auvergne, une des provinces de son gouvernement. Arrivé à Brioude, il se rendit à l'église dédiée à saint Julien, qui, lui aussi, avait été homme de guerre, et, se prosternant devant son tombeau, il resta plongé dans un recueillement profond; se levant ensuite, il alla déposer sur l'autel sa cuirasse et son bouclier, puis il appendit aux murs du péristyle du temple son arc armé d'une longue flèche, son carquois, son poignard et son épée.
Ces sortes de consécrations , fort ordinaires dans ces temps reculés, exerçaient alors sur l'imagination des peuples une influence qu'on ne saurait comprendre aujourd'hui; c'était rendre à l'Éternel, arbitre suprême de nos destinées, le glaive auquel il avait donné la victoire; c'était, en remerciant le ciel de ses faveurs, inspirer à chacun le désir de mériter, h son tour, sa protection et son appui ; c'était apprendre aux hommes à ne jamais désespérer de leurs forces et de l'avenir ; c'était faire hommage au pays, pour les remettre en des mains plus jeunes et plus vigoureuses, des armes qui devaient vaincre parce qu elles avaient vaincu ; c'était enfin réveiller les dévouements attiédis , exciter les courages
abattus et rappeler dans les cœurs la confiance et l'espoir.
Le comte de Toulouse , duc d'Aquitaine, avait voyagé jusque-là d'une manière conforme à son rang : à sa sortie de l'église de Brioude, il marcha en simple pèlerin ; il arriva à l'abbaye de Gellone nu-pieds , recouvert d'un ciliée, et tenant en ses mains une des reliques données par Charlemagne. Les moines et l'abbé du monastère se portèrent à sa rencontre processionnellement, ce qui blessa beaucoup sa modestie. Conduit dans la cellule désignée par lui à l'avance, il prit, 806. pour ne plus le quitter, l'habit de l'ordre de Saint- Benoît.
Dès qu'il eut embrassé la vie monastique , Guillaume en accomplit les devoirs avec une sévérité extrême , et son exemple imprima bientôt à la discipline du nouveau monastère une régularité fort éloignée , à cette époque, des habitudes de toutes les autres maisons religieuses. Se regardant comme le dernier des frères de l'abbaye, il n'était aucun travail pénible ou rebutant dont il ne s'empressât de se charger, et rien en lui ne témoigna jamais qu'il eût conservé le moindre souvenir de son autorité et de sa gloire, de ses honneurs et de ses richesses. Il s'attacha à faire cultiver, le mieux possible, le sol rocailleux et aride choisi par sa volonté pieuse ; il acheva les bâtiments commencés avant ses vœux, ouvrit des communications sur les points peu accessibles ,
chercha les malheureux du voisinage, s'intéressa à leur misère , et pendant six à sept ans continua celte vie pénitente et laborieuse sans faire entendre une plainte, un désir ou un regret.
Guillaume mourut en l'an 812 ou 813. Soumis, jusqu'au dernier jour, à des austérités qui rappelaient l'existence de saint Jérôme dans la grotte de Bethléem, il mérita, par ses vertus, l'admiration des Aquitains et même celle de la cour de Rome; car, dans une bulle par laquelle le pape Alexandre confirme les privilèges accordés à l'abbaye de Saint-Guillem-du-Désert, déjà le chef de l'Église chrétienne lui donne le titre de saint.
L'amitié depuis longtemps établie entre Guillaume et le supérieur d'un monastère voisin avait peut-être contribué , autant que l'esprit du siècle , à inspirer au comte de Toulouse des idées ascétiques. En effet, Guillaume se retirait souvent dans l'abbaye d'Aniane , et c'est probablement de lui que veut parler Théodulphe, un des envoyés de Charlemagne, lorsque, dans un de sespoëmes, il cite un seigneur de haute considération, vivant solitaire dans la partie du couvent destinée aux étrangers, et qui avait « changé de milice. »
Deux anciennes chartes datées de la trente-quatrième année du règne de Charlemagne, c'est-à-dire de l'an 804, nous apprennent que Guillaume avait trois frères : Theudoin, Adatelme et Théodoric, et deux sœurs : Albane et
Berthe. Ses deux sœurs embrassèrent également la vie religieuse et se retirèrent dans un monastère construit, par les ordres de Guillaume, à fort peu de distance du sien. Cette maison, par sa règle sévère, acoiuit bientôt de la renommée, et subsista jusqu'au xnf siècle, sous le pontificat de Clément IV. C'est sans doute le souvenir de ces deux saintes filles qui a fait appeler une montagne des environs de Lodève le Pech des deux Vierges (1).
On sait que le duc Guillaume épousa deux femmes : Cunégonde et Guitburge. Quant ù ses enfants, il règne à leur sujet beaucoup d'incertitude. On lui reconnaît généralement quatre fils : Bernhard ou Bernard, Witcharius, Gaucelme et Herbert; car le cinquième, Guillaume, paraît avoir été confondu avec Gaucelme. 11 eut aussi une fille nommée Helimbruch; mais, suivant la plupart des historiens, il faut également foire une môme personne d'Helimbruch et d'une seconde fille appelée Herberge, que Lothaire ordonna de jeter dans la Saône. Enfin certains auteurs pensent que Berthe, femme de Pépin, roi d'Aquitaine, était encore une fille du comte de Toulouse.
Bernard, d'abord comte de Barcelonne , arriva ensuite, comme nous le verrons, à être duc de Seplimanie, et l'on croit que le comte Gotzelme, un peu plus tard
(1) Pech, en languedocien, signifie p!/t7s ou montagne (voir le vocabulaire joint aux noies de l'Histoire générale du Languedoc).
commissaire du roi dans ces provinces, n'est autre que Gaucelme , désigné quelquefois sous le nom de Gaucelin.
Ainsi Bernard, le fds aîné de Guillaume (1), qui va bientôt jouer un rcMe important, et devenir ou un grand coupable ou une illustre victime, ne succéda pas immédiatement c\ son père. Deux raisons s'y opposaient : Cliarlemagne avait trop de prudence pour vouloir rendre les dignités béréditaires, et, même avec le désir de faire une exception en faveur d'une famille alliée à la sienne et d'un serviteur digne de son affection, Bernard était alors trop jeune, trop inexpérimenté pour que l'on pût remettre en ses mains le comté de Toulouse. ••^10. Les chroniques ne sont pas d'accord sur le successeur
P niond , ^ ^ ,
^bhinei, immédiat de Guillaume ; cependant il faut bien admettre
; comte
^e que ce fut Raymond Raphinel, un des officiers de Charlemagne, puisqu'il existe une cbarte (2), dont on peut
(1) Du Mège pense que le comte Bera, fait comte de Barcelonne en 811, pourrait bien aussi être un fils du duc Guillaume. Suivant lui, celte faveur lui aurait été accordée en mémoire des services de son père, lors de la prise de cette place.
Après la proscription de Bera, Cliarlemagne, ayant donné, en 820, le gouvernement de Barcelonne à Bernard, fils de Guillaume, M. du Mège croit voir, dans cet acte, le désir de conserver une haute dignité dans la famille de l'ancien duc d'Aquitaine; mais, nous l'avouons, celte raison, dénuée, d'ailleurs, de toute preuve, ne nous semble pas assez péremptoire pour nous ranger à l'opinion de l'annotateur de Vllistoire générale dw Languedoc.
(2) \oir Mab., ab anno 793.
fixer Ici date à l'an 810 (1), dans laquelle un Raymond Raphinel prend la qualification de duc d'Aquitaine.
Or nous savons qu'à celte époque on désignait par ce titre celui qui, étant comte de Toulouse, avait, en outre, le gouvernement de plusieurs autres comtés.
Cette charte contient, d'ailleurs, une disposition de nature, selon nous, à lever toutes les incertitudes à ce sujet. Par cette pièce, dont personne ne nie l'authenticité, Raymond Raphinel, duc d'Aquitaine, donne à l'abbaye de Saint-Tiberi la terre de Lombez (2), dans le Toulousain, et un autre fief situé dans le comté de Nîmes. Ainsi son autorité s'étendait à la fois, on n'en saurait douter, et sur le comté de Toulouse et sur la Septimanie.
Au reste, l'histoire ne nous dit rien sur le compte de ce personnage ; mais on explique ce silence et par le désavantage qu'il eut de venir après un paladin d'un trop haut renom et par la tranquillité dont jouissait le pays lorsqu'il en prit le commandement. Le manque de détails sur la vie de ce prince ne doit donc pas nous porter à le rayer de la liste des comtes de Toulouse, comme l'ont fait quelques auteurs, puisqu'un document, contre lequel il n'est aucune objection possible, en constate positivement l'existence.
(1) Voir du Mège, notes de Vllisloirc générale du Languedoc.
(2) l'ar siiile de celte donation fut fondé, en ce lieu, un monastère, qui devint bieiuôt l'origine de la ville de Lombez, sur la Save, à une dizaine de lieues de Toulouse.
On lil, il est vrai, dans le continuateur d'Ainiuiii : « Bérenger succéda à Guillaume , » et les annales contemporaines sont d'accord sur ce point avec cet auteur. Mais cela ne tiendrait-il pas à ce que Raymond Rapbinel a été trop peu de temps au pouvoir pour donner lieu de parler de lui. D'ailleurs il se pourrait aussi qu'il eût exercé les fonctions d'une charge dont Guillaume , par suite de la haute estime du souverain , serait, sa vie durant, resté le titulaire.
Ces explications ne paraîtront peut-être pas suffisamment concluantes, nous sommes loin de le contester; cependant nous accepterions des suppositions moins bien fondées encore, avant de nous décider à admettre la possibilité que, sous un maître comme Charlemagne, un des seigneurs de sa cour se fut permis de prendre, dans un acte public , le titre de duc d'Aquitaine, et de faire des donations au nom de l'empereur, s'il n'eût été parfaitement en droit de tenir une semblable conduite.
La mort de Charlemagne mit la couronne impériale sur la tête de Louis, surnommé le Débonnaire, de ce prince qui ordonna des cruautés sans être cruel, prit la faiblesse pour une vertu, et, qui, contrairement à sa maxime, Rien de trop, resta toujours en deçà du but ou bien le dépassa. Ne sachant pas se faire aimer, ne pouvant pas se faire craindre, il n'eut pour lui ni les grands, ni l'Église , ni le peuple. Incapable de suivre les traces
glorieuses de son père, il voulut néanmoins l'imiter, et, dans cette intention, il fit la seule faute que, peut-être, Charlemagne eiit commise ; il partagea , de son vivant, ses Etals entre ses fils : Lothaire, comme on le sait, se trouva associé à l'empire; Pépin devint roi d'Aquitaine, et Louis monta sur le trône de Bavière, ce qui le fit 817. appeler le Germanique.
Le royaume d' Aquitaine, dont on détacha alors la Septimanie et la Marche d'Espagne, subit bientôt une modification importante dans son organisation intérieure. Il fut divisé en deux duchés ou gouvernements généraux : celui de Toulouse ou d'Aquitaine, comprenant la province ecclésiastique de Bourges, celle de Bordeaux presque entière, et une portion de l'ancienne Narbonnaise, c'est-à-dire les comtés de Carcassonne et de Bazès ; et, en second lieu , le gouvernement de Gascogne , formé du duché de ce nom et de la partie de la Narbonnaise restée sous l'autorité immédiate du roi.
Pépin , à peine en possession de son royaume , dut recourir aux armes pour y maintenir la paix , car des troubles sérieux éclatèrent de nouveau dans les provinces voisines des Pyrénées.
Adalrich, nous l'avons dit, après la révolte et l'exil du duc des Gascons, avait obtenu de rentrer dans l'héritage de ses ancêtres; mais, à son exemple, Loup Centule son fils, à peine en âge de se mettre à la tète des troupes, se souvint de la rigueur montrée par Charlemagne en-
vers sa famille, et se déclara étourdiment contre le pouvoir souverain.
*7Se ^'^^^ seulement à dater de cette époque que nous )ufouse ^^yo^^ apparaître Bérenger en qualité de comte de Tou- 819. louse (1) et de duc d'Aquitaine (2) : lui et le comte d'Auvergne reçurent l'ordre d'aller soumettre les populations rebelles. Le duc Loup ayant poussé la témérité jusqu'à risquer une bataille, Bérenger, en une seule rencontre, le mit dans la déroule la plus complète. Centule fait prisonnier, dépouillé de ses domaines, dut, à son tour, aller loin de sa patrie expier les erreurs de ses ressentiments et de son ambition.
Fils d'un comte de Tours appelé Hugues, proche parent de Louis le Débonnaire, et ancien ambassadeur de Charlemagne à Constantinople, Bérenger, par sa prudence, son esprit éclairé, son caractère droit et ferme, avait mérité la faveur d'être investi du comté de Toulouse, faveur à laquelle sa naissance seule aurait pu lui donner des titres.
Malgré le rétablissement de la tranquillité dans les provinces méridionales, l'attention de Louis le Débonnaire ne tarda pas à être attirée sur la frontière d'Espagne. Les Sarrasins semblaient se préparer à la guerre , et une attaque sérieuse de leur part étant à
(1) Voir Egin., Annal, p. 2G2, cl l'Astronome, p. 300. (■•2) Tlicgan, auteur coulemporaiu, lui donne ce lilrc.
craindre , il parut nécessaire au nouvel empereur de convoquer une diète pour s'entendre sur les moyens de prévenir toute invasion. Pépin et les principaux seigneurs de l'Aquitaine durent donc se rendre à Aix-la- Chapelle. Bérenger accompagna, sans doute, le roi dans ce voyage; mais, à cet égard, nous en sommes réduits aux conjectures, car les historiens se taisent sur les individus présents à ce conseil, et même sur les questions qui y furent agitées. Ils nous apprennent une seule chose, l'inutilité des dispositions reconnues nécessaires par l'assemblée, car les Infidèles obtinrent alors d'assez grands avantages, ce qu'au reste il faut peut-être attribuer au retard apporté dans les opérations, ou bien à la mésintelligence qui régna entre les chefs.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la révolte des trois fds de l'empereur : Lothaire, Pépin et Louis; cette longue contestation est étrangère à notre sujet; nous nous bornerons à dire que , lorsque Louis le Débonnaire recouvra pour la première fois ses droits, le fils aîné de Guillaume , Bernard , comte de Barcelonne et duc de Septimanie, ayant été accusé d'avoir poussé Pépin à la révolte contre son père, fut déshérité de ses dignités et de ses honneurs, et que Bérenger, sans cesser d'être comte de Toulouse et duc d'Aquitaine, remplaça Bernard comme duc de Septimanie. Cette substitution fit naître une vive inimitié entre ces deux hommes puissants, et doiuia lieu à une (luerelle dont les
suites auraient pu entraîner les plus fâcheuses conséquences (1).
Quand, de nouveau. Lothaire se fut injustement emparé de la couronne impériale , et marcha sur Blois , 834. dans l'intention d'assurer son pouvoir par une action décisive, Pépin, avec toutes ses forces, rejoignit Louis le Débonnaire. Bérenger, ayant suivi son maître, se trouva donc commander aux Aquitains au moment où il s'agissait de savoir à qui appartiendrait l'empire, et cette situation particulière dut accroître encore sa considération déjà fort grande.
Le comte de Toulouse jouissait, en France, d'une si haute réputation de sagesse, que l'empereur, avant de recourir aux armes, voulant essayer, par la persuasion , de rappeler son fds à ses devoirs , choisit Bérenger pour conduire cette négociation difficile (2). Le gouverneur de l'Aquitaine fit preuve, dans cette mission délicate, d'une habileté telle, que Lothaire, l'histoire nous l'apprend, se résigna à venir implorer son pardon aux genoux de l'empereur.
Lorsque tout semblait ainsi servir les intérêts du comte de Toulouse, la fortune s'apprêtait pourtant à lui porter
(!) Le titre de vicomte date probablement de cette époque, car nous le voyons donner, pour la première fois, à un commissaire de l'empereur dans un plaid tenu à Elne par Bérenger, et depuis lors il a remplacé celui de viguier [ricarius], ou lieutenant des comtes.
(2) Louis le Débonnaire désigna trois personnes pour aller près de Lothaire : le duc Bérenger, l'évèquc Badarade et le duc Gebbcnard.
un coup des plus sensibles. Nous avons dit qu'il avait été fait duc de Septimanie, lors de la disgrâce du duc Bernard; celui-ci, homme faux et rusé, au lieu délaisser paraître son mécontentement, témoigna, au contraire, un attachement très-vif à l'empereur, lorsque Lothaire se saisit momentanément de la couronne ; aussi Louis, remonté sur le trône, se crut-il obligé de reconnaître cette conduite en restituant à Bernard le duché dont il l'avait dépouillé dix-huit mois auparavant.
Bérenger céda avec beaucoup de peine ce qu'il pensait lui avoir été concédé pour toujours ; et cette circonstance a donné lieu de supposer à deux écrivains modernes (1) que la Septimanie et la Marche d'Espagne appartenaient peut-être au duché de Toulouse avant l'an 817. Dans ce cas, Bérenger aurait pu considérer comme une simple restitution et non pas comme une faveur la remise de la Septimanie entre ses mains, quand elle fut ôtée à Bernard. Au surplus , s'étant acquis déjà des amis nombreux dans le pays, on vit bientôt ces provinces se partager entre les deux compétiteurs, et devenir le théâtre de désordres qui prenaient, chaque jour, un caractère plus sérieux et plus alarmant.
Dans le but de remédier à cet état de choses, l'empereur réunit une diète à Crémieu (2), oh se trouvèrent
(1) I.c p. Lal)l)C cl du Mège.
(2) Ville du dôi)arteDicnl de l'Isère.
Pépin, roi d'Aquitaine, son frère Louis, roi de Bavière, et une foule de députés de la Septimanie ; les uns dévoués à Bernard, les autres à Bérenger. Cependant, les partisans de ce dernier étant en grande majorité, il est probable que l'assemblée se serait prononcée pour le comte de Toulouse, si un événement inattendu n'était venu rendre inutile toute décision de la diète, et mettre fm .^ une lutte qu'un monarque plus ferme que Louis le Débonnaire aurait aisément prévenue. Bérenger, dans son voyage à Crémieu, mourut subitement.
L'empereur elles rois ses fils se montrèrent fort affligés à la réception de cette nouvelle. Ils perdaient, en effet, dans le duc d'Aquitaine, un chef expérimenté et sage; un paladin redouté, un administrateur habile, un homme enfin devant leur être cher et par les liens qui l'attachaient à la famille souveraine , et par les services éminents qu'il n'avait cessé de rendre à tous les princes de la maison impériale, dans leurs débats scandaleux et interminables.
'?"ïintc'' Non-seulement la mort de Bérenger donna à Bernard Toulouse, la Septimanie, mais elle lui valut encore l'Aquitaine; ?3oou836 ^^^' étant le fils aine de Guillaume I", de ce protégé de Charlemagne, qui avait préféré les rigueurs d'un cloître à la puissance, il sut, en rappelant sa naissance et ses travaux, obtenir les deux gouvernements possédés autrefois par son père, sous la dénomination de duché de Toulouse.
Dès l'an 820 (1), c'est-à-dire lorsqu'il était à peine en âge de remplir de hautes fonctions, il figurait dùjà comme comte de Barcelonne et duc de Septimanie , dignités réunies toujours alors sur la même tête, comme l'étaient également celles de comte de Toulouse et de duc d'Aquitaine (2).
Bernard, l'un des chevaliers les plus renommés de son époque, joignait à tous les avantages extérieurs un esprit d'intrigue et une adresse qui auraient assuré sa fortune, s'il n'avait eu d'autres titres à l'attention particulière du souverain ; mais son courage et son intégrité lui valurent surtout la bienveillance de l'empereur. Tandis que la plupart de ceux qui défendaient les frontières du côté de l'Espagne se laissaient corrompre par l'or des Sarrasins, et n'opposaient qu'une résistance apparente aux attaques des Infidèles, lui, n'oubliant jamais l'honneur ni le devoir, répondait aux propositions de l'ennemi en repoussant, les armes à la main, leurs entreprises de chaque jour.
Louis le Débonnaire, décidé à introduire des réformes dans l'Église, comprit facilement le parti qu'il pourrait tirer d'un caractère tel que celui de Bernard, et combien les conseils d'un homme capable et résolu lui seraient utiles pour la conduite des affaires du royaume. Il ap-
(1) Voyez les noies de V Histoire générale du Languedoc.
(2) Yoir Calel, Baluzc, l.ccoinic, Mabillon, etc.
pela le duc de Septimanie près de sa personne, le fit ramener ou grand chambellan, charge la première de l'Empire, et, lui accordant bientôt une confiance sans bornes, il finit en quelque sorte par lui abandonner les rênes de l'État.
Une élévation et si rare et si prompte devait nécessairement susciter à Bernard beaucoup d'envieux. On connaissait, d'ailleurs, son attachement pour le roi Pépin, et cette raison seule suffisait pour faire déclarer les autres princes contre lui. Ceux-ci, en effet, dans l'intention de le perdre, prétendirent qu'il abusait, à leur égard, des pouvoirs illimités remis entre ses mains par l'imprévoyance du monarque ; mais ils ne se contentèrent pas de cette imputation vague et insignifiante, ils lui supposèrent des torts de nature à lui aliéner le souverain et la nation.
Quoique nous nous soyons fait une règle d'écarter de notre récit toute digression étrangère aux comtes de Toulouse, la vie du duc Bernard se trouve si intimement liée à l'histoire de Louis le Débonnaire et à celle de ses fils, qu'il nous est impossible de ne pas dire ici quelques mots des scènes déplorables dont la cour de France offrit bientôt le spectacle.
Nous avons vu Louis le Débonnaire partager ses États entre Lothaire, Pépin et Louis; cependant l'empereur avait un quatrième fils appelé Charles, né d'un second mariage avec Judith de Bavière. Cette princesse, liau-
taine et ambitieuse, ne pouvait consentir qu'on sacrifiât celui dont elle était mère à des héritiers sans plus de droits, à ses yeux, que tout autre rejeton légitime. Usant de son ascendant sur un époux faible et indécis, elle l'amena à revenir sur ses dispositions premières. Un nouveau partage eut lieu, et Charles, cet enfant destiné à régner un jour sous le nom de Charles le Chauve, obtint alors, dans ce remaniement de l'empire, l'Allemagne, la Rhétie et une partie de la Bourgogne.
Les princes, se regardant par là comme injustement dépossédés, éclatèrent en murmures et en menaces; ils accusèrent surtout Bernard, duc de Septimanie, d'avoir profité de son influence sur l'esprit du monarque pour servir la politique d'une étrangère. Sans respect enfin pour leur propre famille, ils allèrent jusqu'à publier que cet arrangement, fruit des machinations du camérier et de l'impératrice, avait été le prix d'une intelligence secrète et criminelle.
Cette inculpation était trop grave pour trouver d'abord un grand crédit dans l'opinion publique; mais lorsqu'aux voix nombreuses intéressées à la répandre vint se mêler celle de Yala, abbé de Corbie, dont on vantait généralement la charité et la sagesse, ce qui n'était qu'une rumeur sourde et incertaine devint, pour des esprits prévenus, un fait avéré, une action infâme, digne de l'exécration universelle et d(3 toute la rigueur des lois.
Vala, sous la sainteté de son ministère et l'austérité de ses mœurs , cachait des passions ardentes et haineuses. Uni par le sang à la dynastie carlovingienne , plus d'une raison lui commandait d'éviter de porter la discorde et le scandale dans la demeure impériale ; néanmoins, emporté par son caractère fougueux et intraitable, il poursuivit Bernard et Judith avec la même ténacité et la même violence. L'impératrice fut proclamée adultère, le duc de Septimanie déclaré son complice. Tous les deux auraient essayé vainement une justification impossible, et les princes , encouragés, dans leur délation perfide, par le témoignage si imposant de l'abbé de Corbie, virent bientôt la cour et la population entière partager leur feinte indignation et excuser les desseins coupables qui les portaient à la révolte.
Poussant jusqu'à ses extrêmes limites l'outrage envers leur père, ils lui demandèrent, les armes à la main, la punition de celui dont le châtiment devait imprimer sur le front de Judith une tache ineffaçable; et Louis le Débonnaire, aveuglé sur les suites de cette condamnation, livra son ministre à leur vengeance, et, sans soutien, sans conseil, resta seul contre des ambitieux et des ingrats, mus par l'unique désir de répartir entre eux ses dépouilles. Ce monarque, trop indolent pour être plaint , ne pouvait non plus défendre longtemps la femme objet de ses afl'ections, et que pourtant il croyait
digue de sa confiance. Il sacrifia l'impératrice, comme il 1. 14
avait sacrifié le duc de Septimanie; et la malheureuse Judith, échangeant le diadème contre le voile de la pénitente, alla au fond d'un monastère expier une faute qui ne consistait, sans doute, que dans sa tendresse et son attachement pour son fils.
Quant à Bernard, il prévint la fureur excitée contre lui et se hâta de chercher un refuge dans son gouvernement de Toulouse. Cette précaution le sauva , car le frère de sa femme , assez imprudent pour ne pas s'être décidé à fuir, fut jeté dans les fers et eut les yeux arrachés, comme étant son confident et sa créature.
Cependant l'humiliation de l'impératrice et l'éloignement du duc de Septimanie ne suffisaient pas aux princes. Ce qu'ils voulaient de l'empereur, ce n'était pas la disgrâce d'une femme et d'un favori, c'était l'abandon de ses États. Ils exigèrent donc son abdication immédiate, et le fils de Charlemagne, s'inclinant devant une volonté qu'il n'osait combattre, consentit à descendre du tronc pour y laisser monter Lolhaire, déjà revêtu de la pourpre impériale par son imprévoyance.
Lothaire, loin de chercher à se faire pardonner ses torts en gouvernant avec modération et sagesse, fit, regretter, par sa tyrannie, la faiblesse inexcusable de son père. Il mit un grand acharnement à poursuivre les partisans du duc Bern;n-d, et paraissant, en toutes choses, être dirigé par la rapacité et la haine, il se rendit bientôt assez odieux pour engager ses amis les plus chauds ,
ceux-là mêmes dont les efforts avaient amené la chute de Louis le Débonnaire , à s'employer, avec plus d'ardeur encore, à rappeler ce monarque au pouvoir. 832. Louis le Débonnaire, aidé par ses autres fils, ressaisit le sceptre de ses mains mal assurées, et, pardonnant à ses plus ardents antagonistes, il fit preuve d'une clémence toujours très-louable sans doute, mais non sans danger chez un prince, si elle n'est accompagnée de la force qui punit le mal, de la justice qui encourage le bien.
Louis replacé sur le trône, Judith quitta aussitôt le monastère de Sainte-Radegonde de Poitiers, où elle avait été cacher ses chagrins. Quoique cette illustre victime de l'ambition se revit avec joie au milieu d'une cour dont elle avait fait longtemps les délices, il dut manquer quelque chose à son bonheur en ne retrouvant plus celui qui avait partagé ses infortunes. Lors même qu'un tendre sentiment ne lui aurait pas parlé en faveur d'un preux célèbre par sa vaillance, d'un paladin honoré de la chevalerie, son cœur reconnaissant pouvait-il oublier l'affection et le dévouement de son serviteur le plus fidèle. Soit que la jalousie eût ébranlé la confiance du monarque, soit que Louis, toujours incertain et craintif, redoutât la présence d'un ministre cause de tant de clameurs et de troubles, Bernard ne put obtenir de reprendre sa haute position à la cour. Vainement fit-il l'offre de se justifier devant ceux qui le croiraient cou-
pable, vainement proposa-t-il le duel à quiconque se dirait son accusateur, l'empereur refusa, avec une opiniâtreté dont jamais il n'avait fait preuve , de rapprocher de sa personne le duc de Septimanie. Toutefois une diète assemblée à Thionville pour examiner sa conduite reconnut qu'il n'avait mérité aucune des attaques dirigées contre lui, et proclama publiquement son innocence.
Cette déclaration ne parut pas à Bernard une satisfaction suffisante. Récapitulant ses actes antérieurs, ses faits de guerre, ses services dans la direction du gouvernement, il fut irrité de l'ingratitude du souverain; blessé profondément de l'oubli de l'impératrice , et, trop fier de son autorité pour accepter un outrage , il se rangea parmi les ennemis de Louis et de Judith.
Pépin, de son côté, pensant avoir à se plaindre de l'empereur, s'était empressé, malgré sa défense, de regagner le royaume d'Aquitaine. A ses yeux, Bernard, dans la disposition d'esprit oîi il se trouvait, devait être pour lui un auxiliaire important et sûr. En effet, ces deux cœurs ulcérés ne tardèrent pas à s'entendre, et Toulouse devint l'asile des mécontents, le lieu de réunion de tous ceux qui désiraient une nouvelle révolution dans l'État.
Dès que Pépin eut laissé voir ses intentions hostiles, ses frères Lothaire et Louis s'associèrent à ses projets, et une armée nombreuse fut réunie , par eux , aux
environs de Strasbourg, entre Brisach et la rivière d'Ill. Les évèques de Lyon, de Vienne et d'Amiens qualifièrent de traîtres tous les barons et prélats qui ne se rallieraient pas au parti des princes, et la plupart des autres éveques de France se prononcèrent également contre Louis le Débonnaire. Ce monarque s'était aliéné le clergé en voulant porter la réforme dans la discipline ecclésiastique ; il n'avait pas compris , lui , par caractère sans autorité et sans résolution, que, pour réprimer des abus, il faut être fort et persévérant. Pressé par les circonstances , il se détermina pourtant à se mettre à la tête de ses troupes; mais aurait-il osé tirer l'épée lorsque dans le camp de ses adversaires figurait Grégoire IV.
Les papes, sans avoir alors la puissance qu'ils surent acquérir plus tard, commençaient néanmoins à s'immiscer dans les affaires des souverains ; et le pontife romain agit, en cette occasion, avec tant d'habileté et d'adresse, que, lorsque l'empereur se flattait, par son entremise , de négocier avec ses fils et d'obtenir d'eux un arrangement , il était , en quelque sorte , prisonnier au milieu de ses soldats , et forcé de laisser encore le pouvoir à Lothaire.
Louis le Débonnaire, s'agenouillant devant les ministres de l'Église qui l'entouraient, non-seulement consentit à déposer la couronne, mais il s'avoua coupable de tous les maux qui affligeaient l'empire , confessa toutes les
fautes que l'on se plut h lui prêter, et se soumit à considérer comme un crime d'avoir fait marcher ses troupes pendant le saint temps de carême. Après cette dégradation humiliante, on le conduisit dans une cellule du couvent de Saint-Médard, à Soissons, où il se revêtit du froc et se couvrit du cilice.
Quant à Judith, elle eut les cheveux rasés et on la fît partir pour Tortone, dans la Lombardie.
Le duc de Septimanie, touché de l'infortune de cette princesse, se rappela-t-il alors des sentiments conservés en secret dans son cœur, ou bien, mécontent du peu d'avantages obtenus pour s'être écarté de ses devoirs envers un maître bon et généreux, finit-il par convenir de ses torts envers lui? Cette question n'a pu être décidée. Tout ce que l'histoire nous apprend, c'est que Bernard, regrettant le passé, chagrin de la déposition de son bienfaiteur, fut le premier à prendre les armes pour remettre en ses mains un sceptre qu'il avait tant contribué à lui faire perdre.
Rétabli pour la seconde fois sur le trône, Louis le Débonnaire témoigna sa reconnaissance au duc de Septimanie en le rappelant à sa cour et en lui rendant toutes les dignités dont il avait été revêtu. Bernard eut nécessairement alors une très-grande influence sur le nouveau partage du royaume que décida l'empereur, partage dont l'exécution devait donner à Charles le Chauve la France presque entière. On peut supposer qu'à cette
(époque le comte de Toulouse avait abandonné les intérêts de Pépin, car l'Aquitaine seulement, conservée par ce prince, était une bien petite portion de l'héritage de son aïeul, et ne pouvait entrer en comparaison avec les possessions immenses dont le fils de Judith allait devenir le maître. Aussi, n'écoutant que sa colère, Pépin se pré-
838, parait-il à soutenir ses droits quand la mort l'atteignit au milieu de ces projets.
Pépin II aurait dû succéder à son père ; mais Louis le Débonnaire, sans doute pour punir l'esprit de révolte de son fils jusque dans ses enfants, ou peut-être pour satisfaire Judith , toujours l'objet de ses attentions et de sa tendresse, donna à Charles le Chauve le royaume d'Aquitaine , et le fils de Pépin se vit condamné à ne connaître de la puissance que les regrets amers dont est accompagnée sa perte. Cependant ce jeune prince ayant beaucoup de partisans dans le pays, le comte de Poitiers, appelé Emenon, qui avait chaudement embrassé sa cause, parvint, sur différents points, à entraîner une partie assez considérable de la population à l'accepter pour roi.
Deux ans après, lorsque l'empereur se disposait h
gio. tirer vengeance de la rébellion de Louis de Bavière, il mourut en disant à ceux qui intercédaient pour ce fils coupable : « Je lui pardonne , mais qu'il songe à luimême , lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les cheveux blancs de son père. »
Louis le Débonnaire mort , le duc de Seplimanie affecta d'abord de garder une stricte neutralité entre Charles le Chauve et Pépin, compétiteurs au royaume d'Aquitaine; mais enfin il épousa les intérêts du dernier, par suite peut-être de son ancien attachement pour son père.
Avant d'aller plus loin , nous devons éclairer un fait sur lequel les historiens sont en désaccord, et qui, selon nous cependant, n'a rien d'obscur, si l'on se rend un compte exact de la situation des choses dans le duché d'Aquitaine.
On possède des chartes qui prouvent d'une manière incontestable que Warin et Egfrid ont tous deux été comtes de Toulouse vers l'an 842, et il est hors de doute, d'un autre côté, que Bernard n'est mort qu'en 8'i4.
Au lieu de discuter, comme l'ont fait quelques critiques, l'authenticité des documents à l'appui de telle ou telle opinion, nous chercherons à expliquer cette contradiction apparente.
Bernard fut duc de Septimanie, d'après la volonté de Pépin; Warin, au contraire, tint son commandement de Charles le Chauve , qui, ne reconnaissant pas la royauté de Pépin, ne pouvait reconnaître non plus les dignités concédées par lui. Bernard, par sa famille, ses talents, ses hauts faits, justifiait de sa position éminente ; Warin, sans antécédents, sans services remarquables, n'avait été choisi que pour opposer titre à titre, et il n'exerçait,
en quelque sorte, qu'une autorité de circonstance : aussi fut-il dépouillé de sa qualification de duc lorsque les deux rois eurent signé entre eux un traité de paix. Quant à Egfrid, nommé également par Charles le Chauve, il était seulement comte particulier de Toulouse, par conséquent sous les ordres de Warin, gouverneur général : tous les actes du temps établissent très-clairement cette distinction. Ce personnage ne doit donc pas se mettre sur la même ligne que les deux autres, et il ne saurait, en aucune façon , être rangé parmi les comtes de Toulouse , ducs d'Aquitaine et de Septimanie.
Ces détails, basés sur les faits, expliquent, selon nous, fort clairement l'existence simultanée des trois comtes mentionnés par les chroniques et répandent beaucoup de lumière sur la mort de Bernard, dont nous aurons à parler bientôt.
On dirait que le ciel , pour confondre la vanité des hommes, ait voulu que les fils des grands de la terre ne profitassent presque jamais des faveurs dont ils semblaient devoir hériter. Quelle destinée fatale était réservée à la postérité de Charlemagne, à la famille de ce monarque, maître de tout l'Occident, dont la haute intelligence prétendait proléger les siens jusqu'au delà de la tombe , et dont le pouvoir sans bornes paraissait commander même à l'avenir 1
Son fils aîné, deux fois détrôné par ses enfants, meurt victime de leur ambition et de leur ingratitude ; Ber-
iiard, roi d'ilalie, rejeton illégitime (1), a les yeux arrachés par les ordres de son oncle Louis le Débonnaire et expire dans d'horribles souffrances ; Charles le Chauve, cet objet de prédilection et d'amour, succombera bientôt empoisonné par son médecin, par celui-là même dont le devoir est de veiller à la conservation de sa vie ; et Lothaire, couronné à deux reprises différentes, après avoir jeté le trouble et la désolation dans l'empire , tremblant devant la pensée de la mort, ira terminer ses jours sous la bure , dans une abbaye ignorée au milieu des Ârdennes (2).
Les peuples, à cette époque d'anarchie et de désordre, n'étaient guère plus heureux que les princes ; ils avaient subi le joug des Wisigoths , combattu les agressions des Sarrasins et, à peine commençaient-ils h se rassurer du côté de l'Espagne, qu'ils devenaient la proie des Normands , ennemis plus entreprenants encore , et surtout bien autrement cruels.
Sur de frêles embarcations construites avec des troncs d'arbres, et sur des barques à douze ou vingt rames appelées snekkars (serpents) , ces hardis pirates bravaient
(1) C'étail un fils naturel de Pépin.
(2) Dans l'abbaye de Prnni. vVdbéniar, moine de Saint-Gibar d'Angoulènie, raconte (jue, après la mort de Lolbaire, les bons et les mauvais anges se disputèrent son âme, mais que les bons l'emportèrent en disant aux démons : « Nous vous abandonnons l'empereur, mais nous « voulons conserver le moine »
— voles vents et les tempêtes, et venaient des régions glacées du nord porter la terreur sur le littoral de l'Europe méridionale ; ceux qui les dirigeaient , décorés du titre de rois de mer, montaient des drakars (bateau du chef), espèce de galères ayant à leurs proues l'image d'un dragon aux ailes déployées. Sortis des âpres solitudes de la Scandinavie et des forets des bords de la Baltique, ces hommes, poussés par l'instinct secret qui nous fait chercher toujours une condition meilleure, avaient songé depuis longtemps à abandonner une patrie stérile et marâtre; mais, jusque-lù, leurs excursions s'étaient bornées à quelques tentatives sur les côtes de la Gaule, et nulle part ils n'avaient pu pénétrer dans l'intérieur des terres. Battus par Charlemagne, ils s'étaient vus constamment forcés de regagner leurs retraites brumeuses, laissant d'horribles traces de leur passage, et emportant avec eux le butin, fruit de leur audace et de leurs rapines. Cependant, ces échecs, loin de les décourager, ne firent, au contraire, qu'accroître chez ces peuples le désir de quitter le séjour des frimas et de la misère, pour vivre sur un sol plus fertile et sous un ciel moins rigoureux. Aussi Charlemagne disait-il , dans sa sage intuition : « Si, malgré ma puissance, les Normands insultent mes frontières, que n'oseront-ils pas lorsque je ne serai plus (1)1 »
(1) Eginhard, PVa Carlo magn., t. 2, p. 100,
Eo effet, après sa mort, ces hordes barbares, profitant de l'apathie de Louis le Débonnaire, reparurent en grand nombre dans la Manche, et, remontant la Seine, ravagèrent les deux rives de ce fleuve. Les Normands, que suivaient partout la dévastation et l'incendie, emmenaient les hommes en esclavage, se partageaient les femmes, et enlevaient jusqu'aux enfants, pour les élever parmi eux et se recruter un jour aux dépens de l'ennemi. Les populations dont les cris de détresse n'étaient pas entendus du souverain fuyaient épouvantées de toutes parts, sans songer même à se défendre. Aussi bientôt vit-on s'élever sur tous les sommets d'un accès difficile ces châteaux aux donjons menaçants, précurseurs du régime féodal que Charles le Chauve ne tarda pas à inaugurer et à couvrir de sa protection.
A la mort de Louis le Débonnaire, Louis de Bavière et Charles, s'apercevant que Lothaire, au mépris de leurs conventions, voulait étendre sa domination sur tout l'empire, conclurent entre eux une tilliance pour s'opposer aux prétentions de leur frère. Dans cette longue lutte, Charles chercha souvent à s'attacher le duc de Septi manie ; il l'invita môme , une fois, à venir à Nevers conférer avec lui de leurs intérêts communs. Mais Bernard, auquel Pépin avait donné l'assurance de ne jamais traiter séparément avec les princes, crut de son honneur de n'entamer, de son côté, aucune négociation parficulière. Il cîjt, d'ailleurs, à remarquer que Bernard était
vassal de Pépin pour le duché de Toulouse et le gouvernement d'Aquitaine, et soumis à Charles le Chauve pour le duché de Septimanie. Cependant, comme preuve de son bon vouloir, il offrit à Charles d'aller trouver Pépin et de tâcher, par tous les moyens en son pouvoir, d'obtenir sa soumission, prenant, au reste, l'engagement de lui prêter foi et hommage, dans le cas où le roi d'Aquitaine ne consentirait pas à le reconnaître pour son souverain.
Satisfait de la proposition, Charles le Chauve s'avança jusqu'à Bourges, afin d'être instruit plus promptement du résultat de ce pourparler. Mais lorsque Bernard le rejoignit dans cette ville, ce fut pour lui apprendre le peu de succès de sa démarche. Après un entretien dont nous ignorons les détails, le duc, soit par mécontentement, soit par conviction, refusa le serment de fidélité que, quelques jours auparavant, il avait promis au roi.
Irrité de ce manque de parole, Charles aurait tiré vengeance de l'insolent vassal, si Bernard, prévenu à temps, n'eût réussi à s'échapper, non sans perdre toutefois bon nombre des siens et tous ses équipages.
Le danger qu'il avait couru lui fit, sans doute, concevoir des craintes pour l'avenir ; car, peu de temps après, il se présenta volontairement devant le roi pour se disculper de ce dont on l'accusait et lui jurer obéissance.
Charles, quoique peu persuadé de la sincérité de Bernard, l'accueillit néanmoins avec bonté, et le combla
même de présents , dans l'espoir de le porter à user de son crédit sur Pépin, pour faire rompre à ce jeune prince son pacte avec Lothaire. Ces démonstrations, dictées par la politique, ne lui firent pas acquérir un serviteur bien dévoué, puisque le jour de la sanglante journée 21 juin de Fontenay (1), où ce prince et Louis le Germanique défirent les troupes de l'empereur, Bernard, suivant un historien du temps, était à moins de trois heures de marche du champ de bataille, et il resta, pendant toute l'afTaire , dans une inaction absolue , sans se prononcer en faveur de l'un ou de l'autre des princes, qui combattaient, pour ainsi dire, sous ses yeux. Ce fut seulement quand il sut Charles demeuré vainqueur, qu'il envoya près de lui son fils Guillaume pour lui offrir ses services et lui proposer de reprendre les négociations avec Pépin, en y mettant, toutefois, la condition qu'il le rétablirait dans les honneurs et dignités dont sa famille jouissait, en Bourgogne, sous l'empereur Charlemagne. Charles le Chauve reçut avec bienveillance le fils du duc de Septimanie , et fit tout ce qu'il lui demandait au nom de son père. Le duc , d'après cela , se vit obligé d'avoir une entrevue avec Pépin , mais il n'amena pas ce prince à reconnaître le roi de France , et à se soumettre à son autorité. Bernard ne prit pas beaucoup de peine pour arriver à ce résultat ; tandis qu'il
(1) Aux environs d'Auxerre.
scmlilait servir la cause de Charles le Chauve , il s'inlé- '842. ressait secrètement au sort de son compétiteur, et travaillait même à se rendre tout à fait indépendant pour son duché de Seplimanie. Nous savons, effectivement, qu'à cette époque il datait ses chartes de la mort de Louis le Débonnaire, sans faire mention du roi régnant;; chose contraire à la formule adoptée alors, et à laquelle on se conformait toujours.
Cependant, malgré la victoire de Fontenay, la guerre n'en continuait pas moins; mais les princes finirent par convenir d'un arrangement, dont les bases furent provisoirement réglées jusqu'à ce qu'ils pussent donner à cette convention la consécration voulue.
D'après les articles arrêtés entre eux, l'Aquitaine devant rester à Charles le Chauve, ce prince partit aussitôt pour chasser de ce royaume le jeune Pépin, qui, grâce à ses amis nombreux, y était regardé, presque partout, comme le véritable maître.
•843. Arrivé devant Toulouse , Charles commença immédiatement le siège de cette place, et il le poussa vivement depuis le 13 mai jusqu'au 20 juin suivant. Voyant le peu de progrès de ses attaques et pressé, d'ailleurs, par la nécessité de se trouver à la diète oii se partagerait définitivement l'empire, il renonça momentanément à son entreprise, et se rendit à Verdun, lieu désigné par les princes pour leur nouvelle conférence.
Le traité signé dans cette ville, personne ne l'ignore,
conserva à Lothaire, avec le litre d'empereur, l'Italie et les provinces situées entre le Rhin, le Rhône, la Saône, la Meuse et l'Escaut. Louis le Germanique eut toutes les provinces sur la rive droite du Rhin et quelques villes de la rive gauche, telles que Spire et Mayence ; et Charles devint roi de toute la France, moins la partie cédée à Lothaire.
Possesseur enfin d'une couronne si longtemps disputée, Charles n'en soutint guère l'éclat au début de son règne. Deux fois il laissa les Normands venir piller Rouen, l'une des principales cités de son royaume, et ces aventuriers , ne trouvant de résistance nulle part , ne craignirent pas de se diriger sur Paris, qu'ils prirent sans plus de peine et saccagèrent également de fond en comble.
Charles le Chauve, à la lueur de l'incendie de sa capitale, était allé chercher un refuge dans l'abbaye de Saint-Denis, et de là, marchandant honteusement ce qu'il aurait pu obtenir par les armes, on lui accorda non pas la paix, mais une trêve de courte durée.
Les Normands, encouragés par leurs succès, se répandirent d'abord dans le nord de la France, puis, se jetant inopinément sur les provinces méridionales, ils inondèrent, comme un torrent dévastateur, tout le pays entre Rordeaux et Narbonne.
844. Cependant, Charles le Chauve, tiré de son inaction coupable, comprit enfm que le fer était préférable à l'or
pour se débarrasser de ses ennemis, et, se décidant à marcher sur Toulouse, il reprit le siège de celte ville, dont la possession devait lui assurer l'Aquitaine. Arrivé, le 11 mai, devant cette place, il y resta jusqu'à la fin de juin, bien que ses tentatives demeurassent inutiles. Enfin Pépin, qui avait acheté le secours des Normands, accourut avec des forces imposantes, et l'obligea à se retirer sans combattre.
Bernard, ayant le gouvernement de la partie de l'Aquitaine soumise à Pépin, dirigeait probablement la défense de Toulouse. Ce grief, ajouté à ceux dont Charles pouvait déjà avoir à se plaindre (1), décida du sort du duc de Septimanie. Victime d'une trahison infâme, il trouva la mort au moment où il venait porter des paroles de conciliation et de paix. Bernard, élevé si haut par la fortune, favori du monarque, chargé des destinées de la France, longtemps plus roi que le roi, pour prix de ses longs travaux termine ses jours comme un criminel obscur; et Charles, Charles lui-même, dirige la main chargée de le frapper.
Plusieurs annalistes vont jusqu'à dire que ce prince « le tua lorsque le duc s'y attendait le moins (2). » Un vieux chroniqueur, sous le nom d'Odo Ariberli, raconte de la manière suivante la mort de ce comte de
(1) Voir l'ann. Bert.
(•2) Incauliim el nihil mali ab eo suspicantem occidit.
Toulouse (1) : « Ce seigneur ayant conclu sa paix avec « le roi Charles , et l'ayant signée séparément l'un et « l'autre avec le sang précieux de J. C. pour la rendre « plus inviolable, le premier se rendit ensuite à Tou- « louse, et alla faire sa soumission au roi dans le mo- « nastère de Saint-Saturnin. Ce prince, qui était sur « son trône, se leva pour l'embrasser, mais, tandis qu'il « le contenait de la main gauche, il lui enfonça de la « droite le poignard dans le côté. Charles, étant ensuite « descendu tout ensanglanté de son trône, mit le pied « sur le corps du duc en disant : Malheur à toi qui as « osé souiller le lit de mon père et de ton seigneur ! — » Cet historien ajoute : « que la ressemblance qu'on re- « marquait entre le duc Bernard et Charles le Chauve « appuyait, en effet, l'accusation qui était portée contre « lui (2). »
Pour notre compte, malgré le chre des contemporains, et les témoignages que nous venons de citer, nous croyons qu'il faut ranger de pareils détails parmi les fables de toute nature dont étaient si peu avares les écrivains de ce temps. Une seule observation suffira pour en démontrer l'invraisemblance. Si les liens auxquels Ariberli fait
(1) Voir V Histoire générale du Languedoc.
(2) Ce fragment a élc publié, par Pierre Borel, d'après un manuscrit que dit avoir vu Baluze; mais i'aulorilc de ce document esl révoquée en doute par certains critiques, lis conviennent cependant que plusieurs détails s'accordent avec le récit laissé par l'annaliste de Metz.
allusion avaient existé réellement entre le duc de Septimanie et le roi, comment Bernard se serait-il montré toujours si favorable à Pépin? Ce qu'il y a lieu de supposer, c'est que le duc fut attiré dans le camp du roi, sous prétexte de traiter de la paix ; que Charles le fit saisir, et juger dans un conseil présidé par lui, au monastère de Saint-Saturnin, et que, la peine capitale lui ayant été appliquée comme coupable de félonie, la sentence reçut immédiatement son exécution. Mais oîi était pour le souverain la nécessité de se faire justice luimême, et pourquoi aurait-il commis publiquement un assassinat de nature à le rendre odieux et à inspirer aux Aquitains le désir d'en tirer vengeance ?
Bernard resta deux jours sans sépulture devant la porte de l'abbaye oii il était tombé sous les coups d'une main déloyale. L'évêque de Toulouse, profitant ensuite d'un moment où Charles était à la chasse, l'inhuma avec pompe et en présence d'une foule considérable. Le roi, irrité contre celui qui avait osé le braver si ouvertement, le fît citer trois fois par le viguier. L'évêque refusa de comparaître, et demanda à être renvoyé par-devant ses collègues. Cette prétention n'ayant pas été admise, on le condamna à payer une très-forte amende et à faire détruire le tombeau élevé par ses ordres et à ses frais. Ce monument fut pourtant conservé, et on y lisait l'inscription suivante , traduction de l'épitaphe primitive faite au xn' siècle et écrite vraisemblablement en vers latins.
Aissi jay lo coms M. Bernât Fidel credèire al sanc sacrât, Oue lostemps pros hom es estât. Preguem la divina bontat Qu'aquela fis que lo tuât Puosca soa'arm'aver salvat (1).
Peu de temps après, tous les évoques de France réclamèrent, dans l'assemblée de Chavignon, à l'égard du jugement rendu par l'autorité séculière, contre le prélat de Toulouse, jugement qui, suivant eux, attaquait les prérogatives de l'épiscopat. Mais Charles maintint sa décision, en déclarant que, s'il était interdit aux évêques de donner la sépulture avec des prières publiques, aux individus reconnus hors du droit commun , il tolérerait bien moins la prétention de leur ériger des mausolées, et de se mettre par là au-dessus des lois du royaume et de la juridiction royale.
Ainsi, le comte de Toulouse, dont la carrière avait été si brillante et si enviée, pour lequel un monarque puis-
(1) Ici Bernhard est enterré,
Croyant fidèle au sang sacré, Qui toujours montra loyauté.
Prions la divine bonté Que cette fin qui l'a tué Puisse son âme avoir sauvé.
(Voir V Histoire politique, religicut>c et littéraire du midi do la France.
sanl croyait qu'il n'y aurait jamais ui assez de récompenses ni assez d'honneurs, n'eût pas trouvé, sans la pieuse sympathie d'un prélat, un peu de terre pour recouvrir ses restes, une simple pierre pour rappeler sa mémoire.
Il est difficile de se faire une opinion exemple de toute erreur sur un homme qui a été placé trop haut pour n'avoir pas compté de nombreux ennemis. Le témoignage des contemporains ne peut guère même être invoqué à son sujet, car la plupart d'entre eux sont les plus ardents admirateurs de Lolhaire ou de Charles le Chauve, et à ce litre ils accusent, avec une acrimonie sans exemple, la conduite et la moralité du duc de Septimanie. Malgré l'obscurité, l'inexactitude ou l'exagération des chroniques, on voit néanmoins quelle part d'éloge ou de blâme il nous est permis d'accorder à Bernard. Ce comte de Toulouse fut à la fois un guerrier remarquable et un administrateur distingué. Mais, s'il eut les qualités qui lui méritèrent une haute faveur, son caractère remuant, ambitieux, dissimulé explique et sa fin misérable et les inimitiés qui lui survécurent. Il joignit à ses défauts une avarice sans excuse et, de même que tous les grands de cette époque, il se fit peu de scrupule de s'approprier le bien des autres. Au moins sommes-nous en droit de le penser d'après une démarche des députés, de l'Aquitaine, près de la diète de Kiersi-sur-Oise, en 838 , qui vinrent se plaindre à l'empereur des exac-
lions du duc, et le dônoncèrent pour ne ménager ni la noblesse ni l'Eglise. Quant à ses relations avec l'impératrice , tout semble prouver que cette accusation n'eut d'autre but que de le perdre dans l'esprit de Louis le Débonnaire, de porter ce prince à lui retirer sa confiance, et surtout de l'obliger à lui ôter la direction du royaume.
Bernard avait épousé à Aix-la-Chapelle, en 824, Duodène, sœur d'Aribert. Il en eut deux fils : l'un, né en 826 ou 827, fut appelé Guillaume, et lui succéda dans le comté de Toulouse; l'autre, né à Usez en Si\, porta le même nom que son père (1), et devint, dans la suite, comte d'Auvergne et marquis de Golhie. Bernard eut aussi une fille nommée Regelinde (2).
L'instruction de Duodène la plaçait fort au-dessus des femmes de son siècle. Elle composa, à Usez, un Manuel destiné à servir de guide à son fils, qu'elle lui lui envoya à Aix-la-Chapelle , où il était alors. Ce livre, divisé en soixante-trois chapitres, est un des manuscrits les plus curieux qui soient parvenus jusqu'à nous. Il témoigne à chaque hgne de la piété de Duodène, de sa tendresse pour ses enfants, et du soin extrême qu'elle apportait à leur éducation. Ce sont des conseils qui partent d'un esprit élevé et judicieux. Voici les quelques
(1) Voir l'annalisle Berlin.
I^) Voir (alcl, Histoire des comtes de Toulouse, el Rayna!, Histoire de la ville de Toulouse.
lignes, empreintes d'un touchant sentiment maternel,
qui servent de préface à cet ouvrage .
« En riieureuse année du Christ, qui était la onzième du règne éclatant de notre seigneur Ludwig, le 8 des calendes de juillet, je fus également donnée comme épouse, dans le palais d'Aix-la-Chapelle, à ton père Bernhard, et la treizième année du règne du môme empereur, le troisième jour des calendes de décembre. Dieu, ô mon filsl t'accorda à mes vœux ardents. Les troubles et les calamités du siècle, s'accroissant toujours, abrégèrent la vie du pieux Ludwig, qui finit sa carrière mortelle avant le temps , au bout de 28 ans de commandement. L'année qui suivit sa mort vit la naissance de ton frère. Il fut le second qui sortit de mon sein. C'était le 11 des calendes d'avril, et nous résidions alors à Usez. Il n'avait pas encore reçu la grâce du baptême, lorsque votre père Bernhard le fit appeler, et le montra à l'évêque Éléphantus et à ses fidèles. Privée depuis longtemps, hélas! du bonheur de votre présence, et seule dans cette ville oii vous êtes nés, j'ai dicté, dans ma faible intelligence, et fait transcrire, en pensant à vous, ce codicille, témoignage de mon amour. Bien que votre éloignement, mes enfants, me ûisse vivement souffrir, je m'incline néanmoins devant la volonté de Dieu. Je voudrais m'y résigner de même, si Dieu m'en donnait la force ; mais, comme je ne suis qu'une pauvre pécheresse, je
« ne peux que vouloir, et mon âme se dessèche dans « cet effort. J'ai appris que, conduit par ton père, tu « avais fait hommage au roi Karle et prêté serment entre « ses mains. Applique-toi entièrement à remplir les de- « voirs de tes dignités. Toutefois, comme dit l'Écriture, « cherche avant tout le royaume de Dieu, et tu rencon- « treras les biens du corps et ceux de l'âme. »
Duodène termine ainsi ses sages enseignements :
« Je te conjure de faire écrire sur ce codicille les « noms de tous ceux de ta famille qui mourront avant « toi ; fais-y mettre également le seigneur Aribert, ton « oncle, si tu lui survis, et prie pour leurs âmes à tous. « Quant à moi, tu auras soin qu'on grave ces mots sur « ma tombe : Le corps de Duodène, fait de terre, gît « dans ce sépulcre. Roi tout puissant, reçois son âme « dans ton sein ! »
Cette œuvre donne lieu à une remarque assez singulière. Parmi les recommandations de la femme de Bernard à son fils , elle l'exhorte surtout à rester inviolablement attaché au roi Charles, qui avait accepté son hommage après la bataille de Fontenay, et elle garde le silence le plus absolu sur son époux, dont le dévouement pour Pépin ne pouvait être ignoré d'elle ; ce qui ferait supposer que Duodène n'approuvait pas la politique du duc de Seplimanie.
Tandis que la dispute entre le roi de France et le roi d'Aquitaine forçait loute la i)upulation des provinces
méridionales à recourir aux armes, et désolait ce pays par des scènes de carnage et de destruction, le goût de la vie contemplative se manifestait partout de plus en plus; et sur les monts escarpés, et dans les vallées profondes, on ne voyait que de pieux anachorètes prêchant la paix dans les champs ravagés par la guerre, et donnant, à ceux qu'égarait l'ambition ou l'amour des richesses, l'exemple de l'humilité et des vertus les plus austères (1).
(1) Celte circonstance nous rappelle une pensée que le hasard a fait exprimer devant nous par un homme dont les moindres paroles méritent d'être recueillies et conservées. Quoique cette citation nous transporte du IX® au XIX® siècle, on nous pardonnera, sans doute, celte courte excursion à travers les âges.
{]n jour on s'étonnait, devant Napoléon, qu'il accueillît avec tant de facilité les demandes qu'on lui adressait pour rétablir certaines maisons religieuses que la révolution de 1789 avait mis, dès ses premiers pas, beaucoup d'empressement à détruire. « Monsieur, » dit l'empereur au ministre qui avait lancé cette observation, sans paraître, toutefois, y attacher une grande importance, « la révolution française a bien fait de ne « pas vouloir que des individus de toutes conditions, et en nombre con- « sidérable, vécussent en dehors des embarras, des craintes et des de- « voirs de la société. Tout le monde, en naissant, contracte une dette « envers sa patrie, et cette dette, tôt ou tard, chacun est tenu de l'ac- « quitter. Elle a eu raison aussi, la révolution , de ne plus permettre « cette foule d'abbayes et de monastères qui, devenus possesseurs do « richesses scandaleuses, retiraient ainsi de la circulation une grande « partie de la fortune publicpie , car ces biens immenses ne parlici- '( paient plus aux charges ni à la prospérité du pays. Mais ce qui alors « était nuisible aux intérêts de tous, loin de présenter aujourd'hui des « dangers, ou même des inconvénients, devient, au contraire, un « remède efficace contre ces maladies morales qui résultent toujours du « bouleversement des empires Quand une nation, » ajouta-l-il encore, inspiré de celle rare pcnélralion qui le laissait lire si aiscmenl
Des hommes favorisés des avantages de la naissance et de la fortune s'arrachaient, en grand nombre, aux honneurs et aux plaisirs pour offrir à Dieu le sacrifice d'une âme brisée et détachée de toutes les jouissances matérielles. Entraînés par cette mélancolie qui naît du découragement, ils trouvaient un charme indicible au contraste d'une vie violemment agitée, avec le repos si calme, si réparateur dont rien désormais ne devait les distraire.
C'est alors que furent jetés les premiers fondements de ces étabhsseraents monastiques, qui se multiplièrent bientôt avec une rapidité sans exemple, et couvrirent le territoire de leurs simples et modestes chapelles, ou de leurs dômes hardis et fastueux.
Pour échapper aux regards des aventuriers rapaces, les monastères se construisirent d'abord dans les lieux les plus ignorés et les plus sauvages. Rien, aux alentours, ne révélait leur existence, et les sons mesurés de la cloche annonçaient seuls au voyageur sans abri un toit hospitalier, asile de la pénitence et de la prière. Grâce à de certaines précautions , les abbayes , dans
dans les consciences el dans les pensées , « a élé en proie à des déchi- « remenls intérieurs et a vu se déchaîner longtemps les plus mauvaises « passions dans son sein, il faut des refuges retirés el tranquilles où il « soit permis aux êtres faibles d'espérer enfui le repos et la paix, et où « les esprits repentants, mais nés inquiets et ambitieux, puissent expier ?< un passé souvent coupable, et se réconcilier avec eux-mêmes aussi « bien qu'avec le ciel. »
— osées lemps de troubles, n'eurent guère à redouter les maraudeurs ou les partis peu nombreux. Par la suite, des fossés larges et profonds , de hautes murailles flanquées de tours et de tourelles les protégèrent contre de plus dangereuses attaques, et transformèrent ces retraites saintes en des espèces de forteresses , aussi bien défendues que la plupart des châteaux destinés à soutenir un siège.
A peine reste-t-il maintenant quelques traces de ces demeures solitaires où, plus d'une fois, des souverains sont venus occuper une modeste cellule, et jusqu'aux noms de ces princes , qui ont eu pourtant puissance et renommée, seraient peut-être oubliés à jamais, si quelques lettres presque effacées n'apparaissaient encore sur les débris d'un marbre tumulaire que le regard scrutateur de l'archéologue va disputer aux genêts et aux ronces.
La longue querelle entre Charles et Pépin parut un moment terminée : ce dernier, par le traité de Saint- ;i5. Benoît-sur-Loire, devint possesseur du royaume d'Aquitaine, à l'exception, toutefois, du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois , que Charles se réserva ; mais ce n'était là qu'une trêve , et une trêve de fort peu de durée.
Les Aquitains ne furent pas longtemps à élever de nouvelles plaintes contre leur monarque. Les Normands, débarqués vers l'île d'Oléron, près de l'embouchure de la Gironde, s'étaient emparés de Saintes et de Bordeaux, cl.
après avoir mis h feu et î\ sang ces deux villes, avaient gagné l'intérieur du pays, les uns par le bassin de la Charente, les autres par le bassin de la Garonne. Ces hommes du Nord inspiraient une terreur si grande, qu'ils entrèrent, pour ainsi dire sans résistance , dans Bazas, Lectoure, Auch, Condom, Eause, Aire, Tarbes, Bayonne, Dax, Lescar et Toulouse (1). Enfin les populations du Bigorre mirent un terme à l'irruption des Scandinaves et elles leur firent éprouver des pertes assez considérables pour les forcer à regagner leurs navires ; mais, malgré ce succès, les Aquitains, accablés sous le poids de leur misère et effrayés de se voir livrés ainsi sans défense aux invasions dont les menaçait encore l'avenir, offrirent à Charles le Chauve de se ranger sous son obéissance. Celui-ci , déjà repentant d'avoir fait preuve de trop de générosité envers son neveu , se garda bien de repousser une proposition de cette nature ; il se fit sacrer roi d'Aquitaine à Orléans (2) et, aussitôt après cette cérémonie, se dirigea sur son nouveau royaume.
Aucun auteur ne nous fait connaître le résultat de cette expédition ; nous savons seulement que, fort peu de temps après, Charles était de retour à son château de Kiersi-sur-Oise.
Cependant Pépin ne pouvait abandonner volontaire-
(1) Voir de iMarea, Ilisloire du Bcarn, liv. III, p. 191.
(2) Voir Histoire générale du Languedoc.
ment un trône qui lui avait été assurù par Cliarles le
Chauve; n'espérant pas avoir pour soutien les princes
de sa famille, il songea à une alliance au dehors.
iiiaum I^écidé à s'unir aux Sarrasins, il lui fallait envoyer
comie P^*"'^ d'Abdérame un homme éprouvé et sûr : ce fut
uiiouse. Guillaume, fils de Bernard, dernier duc de Septimanie,
qu'il chargea de cette négociation (1).
Guillaume tenait du roi le duché de Toulouse dès le traité de Saint-Benoît-sur-Loire , et peut-être même depuis la mort de Bernard ; quoi qu'il en soit , Pépin reporta sa faveur sur le fils de celui qui lui avait donné plus d'une preuve de son attachement, et que, d'ailleurs, il savait animé du désir de se venger de Charles le Chauve, auteur de l'exécrable guet-apens dont son père avait été victime.
Le nouveau duc de Toulouse ne trompa pas l'attente de son maître ; il obtint un secours d'Abdérame , et même ce souverain consentit à mettre sous ses ordres un certain nombre de troupes, avec lesquelles il parcourut la Marche d'Espagne et s'empara de Barcelonne et d'Ampurias, les deux places les plus fortes de la province.
Sur ces entrefaites, Charles, appelé par un parti puissant, s'était dirigé de nouveau sur Toulouse avec la dé-
(1) Voir Epis, eulog., t. 2, Duch., p. 39i>.
termination de foire le siège de celle ville et de la ranger à tout prix sous sa dépendance.
Du consentement de Pépin, Guillaume, au moment de son départ, avait remis, pour le temps de son absence , son duché à Frédélon , comte de Rouergue , et s'en reposa sur sa bravoure du soin de défendre Toulouse : ce seigneur fut loin de justifier une confiance si
grande.
L'abbé de Saint-Wandrille, qui, à la tête de ses vassaux, suivait Charles le Chauve, ayant mis le feu à l'une des portes du faubourg, Frédélon parla aussitôt de capituler et se rendit à discrétion. Cette conduite était trèscertainement le résultat d'une convention secrète; car Charles, aussitôt entré dans Toulouse, laissa l'autorité entre ses mains, et lui conféra ainsi la dignité de duc d'Aquitaine.
Après cette conquête , le roi ne tarda pas à être en possession de tout le pays, et Pépin, pour se soustraire à sa poursuite, dut mener une vie errante, et aller, de chaumière en chaumière, demander, chaque jour, un asile à ceux qui, en bien petit nombre, lui étaient restés fidèles.
Charles voulut profiter de l'avantage de sa position pour apaiser les troubles excités par Guillaume dans la Septimanie ; mais il devait rencontrer un adversaire actif cl redoutable. Guillaume ne lui permit pas de dépasser
Narbonnc, et, ayant obligé la population à so prononcer en faveur de Pépin, le roi se vit dans la nécessité de renoncer à son projet. D'ailleurs Charles, reconnaissant l'impossibilité de penser de longtemps à des entreprises nouvelles, jugea sa présence inutile en Aquitaine, et retourna immédiatement à Bourges.
L'éloignement du roi porta Guillaume à envahir la partie de la Septimanie où il n'avait pu pénétrer encore. Pour facihter l'exécution de ce dessein, il résolut de s'assurer, n'importe de quelle manière, d'Aledran et d'Isebard, qui commandaient de ce côté au nom de Charles le Chauve.
Le premier se trouvait pourvu du gouvernement de Barcelonne lors de la prise de cette forteresse par Guillaume ; le second était fils de ce Warin cité par nous, à l'occasion de Bernard , comme ayant été comte particulier de Toulouse. Charles , en raison des services de son père, l'avait investi, sans doute, de quelque comté ou gouvernement inférieur, soit dans la Septimanie, soit dans la Marche d'Espagne.
Guillaume II, pour parvenir à son but, se servit d'un moyen qui lui fut peut-être inspiré par le souvenir d'une trahison toujours présente à sa mémoire. Il attira Aledran etisebard à Barcelonne, sous prétexte de régler avec eux les conditions d'un accommodement, et lorsque ceux-ci, sur la réputation du comte , se rendirent près de lui sans défiance , ils furent saisis et jetés dans un cachot.
Maître de ces deux chefs, Guillaume se flatta de n'avoir plus à craindre de résistance de la part des forces sous leurs ordres. Dans cette persuasion, il se mit aussitôt en campagne , et engagea probablement les Sarrasins à se porter sur les côtes de la Provence et de la Septimanie, tandis qu'il agirait dans les contrées voisines des Pyrénées; car ces Infidèles, en 850, remontèrent le Rhône, et ravagèrent les rives de ce fleuve jusqu'aux environs d'Arles. Cependant les calculs de Guillaume devaient être cruellement déjoués; au lieu d'un ennemi disposé à mettre bas les armes, il trouva, au contraire, des troupes préparées à prendre l'ofî'ensive contre lui. Attaqué inopinément, sa bravoure ne put le préserver d'une défaite; battu et obligé de fuir, il se retira sur Barcelonne, après avoir perdu une grande partie de son monde.
Le comte de Toulouse, étant parvenu à gagner cette place, se crut à l'abri de toutes chances fâcheuses ; mais, quand la fortune commence à vous retirer ses faveurs, vous ne sortez souvent d'un péril que pour retomber dans un autre. Un coup fatal attendait Guillaume là où il pensait n'avoir ni adversaires à combattre ni dangers à prévenir.
Depuis son départ de Barcelonne, une révolution s'était opérée dans l'esprit des habitants de cette ville. Aledran, du fond de sa prison, avait su faire entendre ses plaintes au dehors et rappeler l'artifice odieux mis en usage à son égard ; en même temps, les partisans de
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cet ancien gouverneur s'étaient attachés à répandre quel châtiment le roi réservait à une garnison sans courage et à une population parjure à ses serments. Un soulèvement populaire avait ouvert les portes de Barcelonne à Guillaume , une révolte brisa les fers de son prisonnier. Le peuple, au ix^ siècle, était ce qu'il sera toujours ; non pas une foule réfléchie et équitable par le fait seul de son agglomération, ainsi que beaucoup de gens le disent et feignent de le croire, mais une multitude irritable, passionnée, inconstante , qui veut le bien et commet le mal , suivant le motif le plus frivole ; qu'un geste, un mot suffit pour impressionner et émouvoir , pour faire passer de la raison à la folie , de l'agitation au calme , de l'impassibilité à la fureur. Toutefois , en remontant à la cause première de la versatilité des masses , souvent, nous le reconnaissons, leurs entraînements imprévus sont déterminés par des inspirations généreuses , par des sentiments dignes de nobles cœurs. Malheureusement viennent ensuite ceux que dirigent les mauvaises passions, ceux animés par des intentions personnelles et coupables, et alors, cherchant à faire tourner à leur profit ces accès d'effervescence et de colère , c'est au nom de la justice, c'est en parlant des intérêts de tous, qu'ils portent des esprits simples et crédules à ne reculer ni devant les iniquités les plus révoltantes ni devant les actes les plus criminels.
A peine entré dans Barcelonne, le duc de Toulouse