‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 3)Chapitre 19 sur 68 · TROISIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉPOQUE

Rome, à la fin du 1v° siècle, était arrivée au dernier ivrme de sa décadence. Les empereurs, pour éviter les séditions et les révoltes, avaient dû transporter le stége de leur gouvernement à Constantmople, et de cette ville, où ils se flattaient de défier l'anarchie, 1ls voyaient s’avancer les barbares de l'Asie et de l'Europe, impatients de se partager les dépouilles d’une nation qui, après avoir été la reine du monde, n'inspirait plus d'autre sentiment que la haine.

Théodose le Grand arrêta un moment ce torrent dévastateur ; mais sa mort devait être le signal de la chute du colosse qui de son poids immense avait écrasé Ja terre.

La Gaule devint alors la proie de tous ces peuples, appartenant pour la plupart à la grande race germanique, qui, le fer et le feu à la main, marchaient droit devant eux à la conquête d'une nouvelle patrie.

D'abord l'empire romain espéra pouvoir s'opposer à

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ee débordement inattendu ; mais, attaqué à l’intérieur et sur ses différentes frontières, il se trouva dans la nécessité d’avoir des armées sur tous les points, et, dans ses efforts incessants et inutiles, il ne tarda pas à épuiser Jusqu'à ses dernières ressources.

Après avoir accablé ses peuples d'impôts, après avoir cent fois rempli les vides causés dans ses légions par la guerre, son territoire n’en fut pas moins envahi, et la ruine d'une puissance jusque-là invulnérable put, dès ce moment, se pressenur.

Obligée de concentrer ses forces, Rome ne songea plus à protéger les Gaules, et bientôt vint le jour où il lui fallut se résoudre à les abandonner tout à fait.

Pour se rendre compte des résultats de cette mesure désespérée et du peu de résistance que les provinces conquises opposèrent ensuite à l'invasion des Wisigoths, il est nécessaire que nous nous arrêtions un instant sur l'état de la société à cette époque.

La population, dans la Narbonnaise aussi bien que dans l'Italie, était divisée alors en quatre classes : les sénateurs, les curiales ou décurions, le peuple proprement dit, et les esclaves.

Les sénateurs se composaient de tous ceux dont les familles avaient appartenu au sénat romain, de ceux que la faveur souveraine avait appelés à cette dignité, et enfin des anciens fonctionnaires qui, ayant occupé de hauts emplois ou mérité des distinctions particulières,

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avaient droit à celte position exceptionnelle. Cette qualité conférait de grands priviléges. Un sénateur était jugé par un tribunal spécial, ne pouvait être soumis à la torture, et était exempt des charges municipales ; avantages dont bientôt on sera à même d'apprécier l'importance.

La classe des curiales comprenait tous les propriétaires maîtres d’un revenu suffisant pour faire partie de ce que l’on appelait la curie. C'était, en d’autres termes, la bourgeoisie, mais la bourgeoisie organisée et soumise à de si nombreuses obligations, qu'il ne lui restait aucune espèce d'indépendance. Dès qu’un habitant, quelle que fût sa condition sociale, devenait possesseur d'un bien au-dessus d’une valeur déterminée, il appartenait forcément à la curie et ne pouvait en sortir de sa volonté propre.

Il était défendu à un curiale de vendre ses terres sans autorisation, d'habiter la campagne, de servir dans l'armée, d'entrer dans le sacerdoce, d’embrasser, en un mot, une carrière quelconque, incompatible avec les fonctions qu'il pouvait être appelé à remplir, à moins, cependant, qu'ayant parcouru tous les échelons de la hiérarchie municipale il ne se trouvât libéré de ses devoirs envers la curie.

Les curiales ne pouvaient même pas disposer, par testament, de leur fortune. Dans certains cas, c'était la curie qui en héritait soit en totalité, soit en partie. Si l'on ajoute à ces exigences déjà si dures la responsa-

bilité qui pesait personnellement sur les curiales, lorsqu'ils étaient chargés des moindres fonctions municipales, on comprendra combien ils devaient être mécontents de leur situation et devaient désirer d’en changer. Souvent ils cherchaïent à s'affranchir d’un joug insupportable, mais 1ls lessayaient vainement; ils ne pouvaient pas même s’absenter momentanément du municipe sans la permission du gouverneur de la province, et, s'ils tentaient de se soustraire à cette autorité, il y allait pour eux de la confiscation de leurs biens. Dans des temps difficiles, le gouvernement n'avait donc rien à attendre d’une bourgeoisie traitée par lui avec une rigueur si grande. Le peuple formant la troisième classe se composait de ceux qui, par leurs trop faibles revenus, ne pouvaient appartenir à la curie, de tous les artisans et de tous les marchands libres. Nous disons libres en parlant de ces derniers, parce que, sous la république et dans Îles premiers temps de l'empire, l’industrie était exercée par les esclaves au profit de leurs maîtres; mais au v° siècle, l’ouvrier s’étant peu à peu dégagé de ses liens, il y avait, dans toutes les grandes villes des Gaules, un certain nombre d'artisans libres, qui vendaient pour leur propre compte le produit de leur travail. Déjà même ils s'étaient constitués en corps de métier {1}, etles corporations, dont, ; assez généralement, on attribue l’origine au moyen àge,

(4) Voir l'Histoire de la civilisation en France, par M. Guizot.

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semblent remonter, dans le midi de la France, jusqu'à l’époque de l'occupation par les Romains.

Quant aux esclaves, la quatrième et la dernière classe de la société, ils se partageaient en esclaves domestiques et en esclaves ruraux. Les premiers avaient {ous une condition semblable; quant aux dermiers, 1ls se subdivisaient en beaucoup de catégories, suivant leur position individuelle et la nature de leurs travaux. Ainsi, les uns, quoique appartenant à la domesticité, lorsqu'ils habitaient la ville, s'employaient encore aux travaux des champs, tandis que Îles autres, attachés toujours à la glèbe, ne pouvaient être vendus qu'avec le domaine, dont ils étaient en quelque sorte une des parties intégrantes. De là, une foule de désignations particulières et de noms différents pour reconnaître les esclaves et les distinguer entre eux.

D'après ce que nous venons de dire sur les Gaules au moment de leur invasion, on voit que, malgré des lignes de démarcation fort distinctes en apparence, la société ne se divisait réellement qu'en deux classes une aristocralie assez nombreuse, sans popularité et sans influence sur le reste de la nation, et une démocraie trop soumise pour jouer un rôle important dans l'État, faute de liberté d'action, d'habitude de mouvement et de vie. Celle-ci cependant aurait pu d'autant mieux montrer sa force, que la crainte des barbares, en faisant abandonner les campagnes, avait aggloméré

L'an 418.

une population considérable dans la plupart des villes; mais cette multitude, comme cela arrive toujours au milieu des grandes commotions politiques, cherchait plutôt à profiter du désordre qu'à opposer de la résistance aux étrangers : d’ailleurs, elle voyait sans beaucoup de regret la chute d'un gouvernement qui lui était devenu odieux.

Rome, par quelques mesures libérales, chercha bien à éteindre l'esprit d'hosülité de ses provinces conquises ; néanmoins, soit que les peuples ne fussent pas en: étal d'apprécier la valeur des concessions qui leur élaient faites, soit que rien ne püt affaiblir leur aversion pour un pouvoir trop longtemps despotique , ils restèrent insensibles à des actes dont cependant leur affranchissement devait être la conséquence, et même l'insütution des assemblées nationales les trouva froids et indifférents.

Voici la traduction du rescrit des empereurs, qui,

pour la première fois, appela les peuples des Gaules à

s'occuper de leurs propres affaires.

« Honorius et Théodose, Augustes, à Agricola, préfet « à Arles :

« Sur le très-salutaire exposé que nous à fait ta « Magnificence , entre autres mesures évidemment « avantageuses à la République, nous décrétons, pour

« qu’elles aient force de loi à perpétuité, les disposi- « tions suivantes, auxquelles devront obéir les habitants

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de nos sept provinces (1), et qui sont telles, qu’euxmêmes auraient pu les souhaiter et les demander. Attendu que, pour des moûfs d'utilité publique ou privée, non-seulement de chacune des provinces, mais encore de chaque ville, se rendent fréquemment auprès de ta Magnificence les personnes en charge ou des députés spéciaux, soit pour rendre des comptes, soit pour traiter des choses relatives à l'intérêt des propriétaires, nous avons jugé que ce serait chose opportune et grandement profitable que, à dater de la présente année, il y eût tous les ans, à une époque fixe, pour les habitants des sept provinces, une assemblée tenue dans la métropole, c'est-à-dire dans la ville d'Arles. Par cette institution, nous avons en vue de pourvoir également aux intérêts généraux et particuliers. D'abord, par la réunion des habitants les plus notables en la présence illustre du préfet, si toutefois des motifs d'ordre public ne l'ont pas appelé ailleurs, on pourra obtenir sur chaque sujet en délibération les meilleurs avis possibles. Rien de ce qui aura été traité et arrêté après une müre discussion ne pourra échapper à la connaissance d'aucune des provinces, et ceux qui n auront point assisté à l'assemblée seront tenus de suivre les mêmes règles de justice et d’é-

{1} La Viennoise, la première Aquitaine, la deuxième Aquitaine, a

Novempopulanie, la première Narbonnaise, la deuxième Narbonnaise el la province des Alpes maritimes,

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quié. De plus, en ordonnant qu'il se tienne tous les ans une assemblée dans la province de Constantine {1}, nous croyons faire une chose non-seulement avantageuse au bien public, mais encore propre à muluüplier les relations sociales. En effet, la ville est si avantageusement située, les étrangers y viennent en si grand nombre, elle jouit d'un commerce si étendu, qu’on y voit arriver tout ce qui naît ou se fabrique ailleurs. Tout ce que le riche Orient, l'Arabie parfumée, à délicate Assyrie, la fertile Afrique, la belle Espagne et la Gaule courageuse produisent de renommé abonde en ces lieux avec une telle profusion, que toutes les choses admirées comme magnifiques dans les diverses parties du monde y semblent des produits du sol. D'ailleurs la réunion du Rhône à la mer de Toscane rapproche et rend presque voisins les pays que le premier traverse et que la seconde baigne dans ses sinuosités. Ainsi, lorsque la terre entière met au service de cette ville tout ce qu’elle a de plus estimé, lorsque les productions particulières de toutes les contrées y sont transportées par terre, par mer, par le cours des fleuves, à l’aide des voiles, des rames et des charrois, comment notre Gaule ne verrait-elle pas un bienfait dans l’ordre que nous donnons de convoquer

4) Constantin lé Grand avait décidé qu’Arles portérait son not,

twäis l'usage fut plus fort que sa volonté.

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