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« grands ne s’occupant que de leurs intérêts propres « et négligeant les intérêts publics, les domaines royaux « étaient partout convertis en propriétés privées ; d’où « il arrivait qu'il n’était, lui, roi que de nom, et qu'il « manquait presque de tout. Charlemagne voulant re- « médier à ce mal, mais craignant que son fils ne perdit « quelque chose de l'affection des grands s'il leur reti- « rait par sagesse ce que par imprévoyance il leur « avait laissé usurper, envoya en Aquitaine ses propres « messagers, Wilbert, depuis archevêque de Rouen, et « le comte Richard, inspecteur des domaines royaux, et « leur ordonna de faire rentrer dans les mains du roi « les domaines qui jusqu'alors lui avaient appartenu : « ce qui fut fait (1). »
Le règne de Charlemagne vint donner à l'Europe une force toute nouvelle. Les Gaules se virent enfin arrachées à l'anarchie; leurs frontières n’eurent plus à redouter l'invasion des hordes du nord, et une organisation sociale commença pour la France. Ce monarque, que la renommée a placé le premier parmi les conquérants, est, selon nous, beaucoup moins remarquable par ses nombreux triomphes que par ses hautes pensées gouvernementales, et par ses efforts persévérants pour faire revivre les sciences, l’industrie et les arts. En effet, Charlemagne dut son immense empire plutôt à sa profonde
(4) Collect. des mém., t. 3, p. 336.
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sagesse qu'à ses qualités éminentes comme homme de guerre; pour s’en convaincre, 1l suffira de se rappeler la Saxe, dont la population, si peu considérable, eut à lutter contre un souverain, maître de presque l’Europe entière, et qui, néanmoins, ne fut soumise qu'après avoir défendu, près de trente ans, et son territoire et sa liberté.
Nous ferons remarquer, à cette occasion, que l’art de la guerre, auquel les anciens apportaient une attention si grande, était alors complétement oublié; comme, au reste, tout ce qui exige de l'observation et de l'étude. Il devait surtout son discrédit à la chute de la puissance romaine. Chacun, plongé dans la stupeur, se demandait, sans remonter aux causes véritables de cette catastrophe, à quoi servait une instruction qui n'avait pu protéger l'occident contre des barbares indisciplinés, et ayant, en outre, une infériorité énorme sous le rapport des armes.
À la journée de Poitiers, on retrouve encore quelques iraces de tactique ; mais, depuis Charles Martel, tous les calculs dans les combats se réduisirent à précipiter des masses contre des masses, et à laisser le nombre et la valeur individuelle décider de la victoire. Cependant, si Charlemagne ne fut pas sur les champs de bataille un Alexandre, un Annibal, ou un César, il sut profiter de ses succès avec une habileté rare, et montra toujours,
dans sa conduite, ce qui distingue les hommes de génie. Avant lui, les peuples cherchaient à ajouter à leurs possessions, sans avoir égard jamais à la géographie physique ; à ces séparations naturelles que l'on dirait établies sur le globe pour protéger le faible contre le fort, l'inoffensif contre l’ambitieux. Les nations étaient mélées et confondues; étendant leurs conquêtes ou restreignant leur territoire, suivant leur plus ou moins de supériorité à l'égard de leurs voisins. Charlemagne comprit l'importance des frontières basées sur la configuraüon du sol, sur les rapports commerciaux et politiques : calculant toutes les conditions d'existence d'un Etat, sa main puissante traça des limites, posa des bornes, et il prépara ainsi la création des trois royaumes qui s'élevérent ensuite sur les ruines de l'empire carlovingien, l'Allemagne, l'Italie et la France.
Ce monarque habile vit également bientôt que, si un pouvoir unique et vigoureux était nécessaire pour gouverner ses vastes Etats, il fallait aussi ne pas laisser s'affaiblir la volonté du maître, loin du centre d'où partaient la pensée et l'action. Il reconnut que, si un chef suprême devait donner l'impulsion première, 1l importait de propager le mouvement jusqu'aux extrémités de l'empire; dans ce but, il confia le commandement de certaines provinces à des grands de sa cour assez sages pour les administrer, assez forts pour le suppléer
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au besoin. Des ducs, des comtes, et des viguiers ou vicaires, exercaient done, en son nom, sur différents points , l’autorité souveraine {1}, mais ils l’exerçaient tantôt à titre de propriétaires, tantôt à titre d’usufruitiers ; et, comme dans l’un et dans l’autre cas, on pouvait abuser de sa confiance , Charlemagne chargeait, quatre fois par an, des personnes sûres, appelées missi dominici, de parcourir l'empire pour écouter les plaintes, faire droit aux réclamations, et lui rendre ensuite un compte fidèle de la situation du pays.
Ce prince ne choïsissait pour ces missions importantes que des hommes d’un mérite distingué et surtout d’une intégrité reconnue ; tels étaient Leyrade, archevéque de Lyon , et Théodulfe, évêque d'Orléans, qui furent envoyés en Septimanie l’an 798. Théodulfe nous à laissé le récit de son voyage en un poëme où il exhorte
(1) Jamais Charlemagne, très-expert dans la connaissance du cœur humain, ne donna plusieurs comtés au même individu dans l’intérieur du royaume ; il savait trop où pouvaient conduire et l’ambition et l’amour de l’indépendance. Il ne fit d'exception à cette règle que pour les frontières, qui souvent, dans l'intérêt de la défense, avaient besoin d’être réunies sous un même commandement. Charles le Chauve ne se conforma pas à ce principe, et il dut se repentir, plus d’une fois, de n’être pas resté fidèle à la politique de son père.
Les comtes particuliers des villes métropolitaines n’avaient, à ce titre, aucune autorité sur les autres comtes, à moins qu’ils ne fussent euxmêmes gouverneurs généraux de la province. Le seul droit attaché à la dignité de comte particulier d’une ville métropolitaine consistait à envoyer aux autres comtes de la circonscription ecclésiastique dont il dépendait un exemplaire des capitulaires que publiait le souverain; c'était une sorte de manifestation de sa suprématie légale,
ses collègues à apporter la plus sévère juslice dans leurs décisions et dans leurs jugements.
Inspiré par des idées grandes et généreuses, Charlemagne voulut, en outre, qu’il y eût des assemblées générales où la nation entière serait consullée sur les affaires d'un haut intérêt et sur les lois, ou capitulaires (1), qui élaient rédigés, à l'avance, par les gens les plus compétents et les plus capables.
Parmi ces capitulaires, plusieurs eurent pour but d'amener des réformes dans l'Eglise ; ils défendirent au clergé d’aHer à la guerre, d’avoir des faucons et des chiens, ce qui prouve que les ecclésiastiques préféraient la chasse à leurs obligations sacerdotales. D'autres ordonnances nous apprennent que tous les propriétaires de fiefs étaient soumis au service militaire et devaient, chacun suivant sa fortune, armer et équiper, à leurs frais, un certain nombre d'hommes.
Presque tous ces capitulaires sont fort curieux comme peinture de mœurs ; car ils étaient dictés par les nécessités du moment et appuyés sur les préjugés et les croyances. Par eux nous savons que l’on admettait alors en justice la composition, c’est-à-dire le rachat des crimes pour de l'argent, et qu'on n'avait pas osé s’affranchir encore des jugements de Dieu, ou des épreuves par
(4) Du latin capitulum, petit chapitre. Ce nom n’a pas été donné seulement aux lois de Charlemagne, mais à celles de tous les rois francs.
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l’eau, le feu, etc. (1), dans la crainte probablement que l’abolition de cette coutume barbare ne fit élever des doutes sur la justice divine. Comme s'il était donné à l’homme d'interpréter les volontés et les desseins de la Providence !.…
Suivant un de nos historiens, dont le talent incontestable s'égare cependant trop souvent, le système administratit de Charlemagne et la hitrarchie établie par ce prince dans tout l’empire n'ont jamais été qu'un vaste mensonge; presque partout, selon lui, les autorités publiques n’existaient que nominalement , ou bien étaient impuissantes ou désordonnées ellesmêmes. Sans doute dans un État comme celui de Charlemagne , et quand tous les ressorts du gouvernement avaient été créés, pour ainsi dire, en un jour, il dut nécessairement y avoir, dans un grand nombre de localités, beaucoup d’incertitudes, de üraillements et d'infractions aux lois. L’empereur en était convaincu le premier ef, par la création des missa domanicr, 1l eut certanement pour objet de faire pénétrer l'œil du maître jusqu'aux extrémités de ses provinces les plus lointaines ; mais, d'un autre côté, il est impossible de ne pas le reconnaître, sous son règne les finances furent réglées de manière à pourvoir aux besoins, la justice organisée de façon à protéger les intérêts de tous, et, si
(1) Un criminel, jeté à l’eau les pieds et les mains liés, était reconnu innocent s’il revenait à la surface. L'épreuve du feu consistait à mar-
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les envoyés de l’empereur purent remédier aux abus sans éprouver jamais ni résistance ni embarras, il faut, de toute nécessité, admettre qu'ils étaient secondés par des autorités locales réellement existantes, et ayant même un grand pouvoir sur la population; car, sans cela, ne faisant que parcourir assez rapidement le pays, les ordres laissés par eux eussent été considérés comme non avenus et le rôle des missi dominicr fût devenu complétement illusoire.
Charlemagne, initié à la littérature par Pierre de Pise, qu'il avait appelé près de lui vers l'an 776, était fort audessus de son siècle par son amour pour les sciences et pour les arts. Entouré des hommes les plus distingués de son temps, il ne se contenta pas d'apprécier le mérite chez les autres, lui-même cherchait, avec une ténacité remarquable, à acquérir les connaissances qu'il croyait utiles ; 1l parlait le tudesque, le latin, le grec, avait étudié particulièrement la rhétorique, la dialectique, et il savait en astronomie ce qu'il était possible de savoir à cette époque.
Dès que les circonstances politiques lui permirent de s'occuper du bien-être de ses peuples, il songea à réorganiser l'instruction publique dans son empire, et, à sa voix, s'élevèrent de tous côtés des écoles: xl
cher, sans se brûler, sur un fer rouge, ou bien à plonger son bras dans de l’eau bouillante sans qu’il en résultât de traces apparentes,
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s'en établit à Tours, à Orléans, à Aniane (1), etc.
L'empereur n'arrêta pas seulement son attention sur
l’enseignement de la jeunesse, 1l voulut faire pénétrer le goût de l'étude jusque dans l'intérieur des cloîtres, et la lettre suivante nous prouve le prix qu'il attachait à voir les monastères se conformer à cet ordre :
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« CHARLES , avec l’aide de Dieu, etc. . . LR « À Baugulf, abbé, et à toute la congrégation. . . « Salut :
« Que votre dévotion à Dieu sache que, de concert avec nos fidèles, nous avons jugé utile que, dans les épiscopats et dans les monastères confiés, par la faveur du Christ, à notre gouvernement, on prit soin non-seulement de vivre régulièrement et selon notre sainte religion, mais encore d'instruire dans la science des lettres, et selon la capacité de chacun, ceux qui peuvent apprendre, avec l’aide de Dieu... Car, quoiqu'il soit mieux de bien faire que de savoir, il faut savoir avant de faire... Or plusieurs monastères nous ayant, dans ces dernières années, adressé des écrits dans lesquels on nous annonçait que les frères priaient pour nous dans les saintes cérémonies et leurs pieuses oraisons, nous avons remarqué que, dans la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bons et
({} Petite ville du département de l'Hérault, voisine de Montpellier.
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« les paroles grossièrement incultes ; car ce qu'une « pieuse dévotion inspiraïit bien au dedans, une langue « malhabile, et qu’on avait négligé d'instruire, ne pou- « vait l’exprimer sans faute. Nous avons, dès lors, com- « mencé à craindre que, de même quil y avait peu « d'habileté à écrire, de même l'intelligence des saintes « Ecritures ne füt beaucoup moindre qu'elle ne devrait « être... Nous vous exhortons donc non-seulement à ne « pas négliger l'étude des lettres, maïs à travailler, d'un « cœur humble et agréable à Dieu, pour être en état de « pénétrer facilement et sûrement les mystères des sain- « tes Ecritures. Or il est certain que, comme 1l y à, dans « les saintes Ecritures, des allégories, des figures et au- « tres choses semblables, celui-là les comprendra plus « facilement, et dans leur vrai sens spirituel, qui sera « bien instruit dans la science des lettres. Qu'on choi- « sisse donc, pour celte œuvre, des hommes qui aient la « volonté et la possibilité d'apprendre, et l’art d'in- « struire les autres... Ne manque pas, si tu veux obtenir « notre faveur, d'envoyer un exemplaire de cette lettre
« à tous les évêques suffragants et à tous les monas- « tères (1). »
Ces recommandations n'étaient pas de vaines paroles, et elles ne tombèrent pas dans l’oubli. Bientôt, dans les
(1) Bal., 1. 1er, col. 201.
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retraites les plus obscures , des moines, devenus remarquables par des connaissances variées, s’appliquèrent ensuite à répandre leur savoir.
Enfin Charlemagne créa aussi cette institution connue sous le nom d’École palatine (1), espèce d'académie ambulante qui l’accompagnait dans toutes ses expéditions, et dont chacun des membres portait un nom allégorique tiré de la Bible ou de l'antiquité ; l’empereur la présidait sous celui de David. Eginhard, Clément d'Irlande, Théodulfe, et les trois fils de Charlemagne, Charles, Pepin et Louis, figuraient parmi les disciples. Ils avaient pour maître Alcuin, ou plutôt Alewin, diacre de l’église d'York, homme très-versé dans les sciences, surtout dans la théologie, alors une des parties les plus importantes de l'éducation (2).
Le mode d'enseignement à l’école palatine était, à ce
(1) Du mot latin palatium, palais. Il est probable que l’école palatine a devancé et, en quelque sorte, préparé l'établissement des autres écoles, qui ne furent fondées qu'après la publication de la constitution célèbre de laquelle datent la renaissance des lettres au moyen àge et la réorganisation de l'instruction publique dans tout l’empire. M. Ampère, dans son Histoire de la littérature française, prétend qu’il n’a jamais existé une école du palais; mais deux lettres d’Alcuin à Charlemagne décident cette question de la manière la plus positive; on y trouve les passages suivants : Idem Petrus fuit in palatio vestro, docere grammaticam claruit..…… vestra vero auctoritas palutinos erudiat pueros. Voyez ces deux lettres dans les pièces justificatives annexées à la traduction des œuvres d'Eginhard, par Teulet.
(2} Alcuin avait certainement une instruction très-grande pour le
temps où il vivait. Voir ce qu’en a dit M. Guizot dans son Hist. de la civil. en France, t. 2, p. 352.
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qu'il parait, moins un cours régulier et complet qu'une conversation scientifique sur toute espèce de matières entre le maître et les élèves. Il nous est resté un de ces dialogues, que nous citerons en partie (1), comme étant de nature à donner quelque idée de l'état des lumières et de l'esprit philosophique vers la fin du vim° siècle.
PgpiN. — Demande. Qu'est-ce que la vie?
ALcuIN. — Réponse. La gardienne de l’histoire. . Qu'est-ce que la parole?
. L'interprète de l'âme.
. Qu'est-ce qui donne naissance à la parole?
. La langue.
Qu'est-ce que la langue ?
. Le fouet de l'air.
. Qu'est-ce que l'air?
. Le conservateur de la vie.
. Qu'est-ce que la vie?
. Une jouissance pour les heureux, une douleur pour les misérables, l'attente de la mort.
D. Qu'est-ce que la mort?
R. Un événement inévitable, un voyage incertain, un sujet de pleurs pour les vivants, la confirmation des testaments, le larron des hommes,
D. Qu'est-ce que l'homme?