‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 3)Chapitre 30 sur 68 · OUI · texte numérisé non relu

OUI

encore en usage, chose presque miraculeuse, dans toutes les églises catholiques.

Ainsi, pendant près de deux mille ans, lorsque des révolutions bouleversaient la face du globe, lorsque les empires les plus puissants s’écroulaient, lorsque les peuples étaient remplacés par d’autres peuples, quelques sons fugitifs, simples, graves, mélancoliques se perpétuaient d'âge en âge, sans changement, sans altération, dans leur pureté primitive. C'est que ces accents tristes, plaintifs, presque monotones, mais vrais néanmoins, expriment admirablement la marche, en apparence, lente et uniforme de la vie, les peines de l’homme sur la terre, les craintes que lui inspire l'avenir, le but où nous marchons malgré nous et que, malgré nous, il nous faudra inévitablement atteindre.

Saint Augustin, premier archevêque de Cantorbéry, . que l’on ne doit pas confondre avec saint Augustin contemporain de saint Ambroise, allant, d’après les ordres de Grégoire [*", prècher le christianisme dans les îles Britanniques, apporta aux contrées qu'il traversait le rituel italien et fut, par conséquent, le premier à introduire en France la musique romaine dans la célébration de la messe. |

En 757, l'empereur Constantin fit don à Pepin le Bref d’un orgue de construction grecque, qui excita à la cour la surprise la plus grande et l'admiration la plus vive.

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Charlemagne, dès son arrivée au trône, voulut aussi en posséder un, et nous savons par Notker, moine de Saint-Gall, que, dans ce but, ce prince envoya des ambassadeurs à Constantinople, près de l’empereur Michel, pour demander un instrument semblable à celui dont on avait fait présent à son père.

L'orgue, à cette époque, c’est-à-dire à la fin du vin* siècle, ajouta beaucoup au grandiose des cérémones religieuses ; il contribua, en outre, puissamment au perfectionnement du chant grégorien ; il suggéra même l'idée du contre-point (1) et devint ainsi l’origine de l'harmonie, qui a donné à la musique sa grandeur, son entraînement et sa puissance.

Burney, dans son Histoire générale de la musique (2), rapporte un passage fort curieux de l’évêque Süllingfleet, auteur contemporain, d’après lequel on voit que la dispute musicale entre les Italiens et les Français a commencé de son temps. Une querelle, née au 1x° siècle, s’est donc continuée, avec opiniâtreté, jusqu’au xix°, et sans quil soit possible d'en prévoir encore le terme. Heureusement les suites en sont peu dangereuses pour les antagonistes des deux partis.

Voici un fragment de cette citation :

« Charlemagne étant allé à Rome pour y célébrer la « Pâque, une grande guerre éclata entre les chanteurs

(14) General History of music.

(2) Idem.

or ICNAAAY —

romains el les chanteurs gaulois. Les Français prétendaient avoir une méthode meilleure et chanter plus agréablement que les Italiens, et ceux-ci, au contraire, se regardaient comme beaucoup plus instruits dans la musique d'église, qui leur avait été enseignée par saint Grégoire lui-même. Les Italiens accusaïent surtout leurs adversaires de défigurer, de corrompre et de gâter le vrai chant. La discussion ayant été portée

devant l'empereur, les Français se crurent certains de

la victoire et traitérent assez mal leurs rivaux; mais ces derniers, pleins de confiance dans leur mérite, et comparant, d'ailleurs, le savoir de leur grand maître avec l’ignorance et la rusticité de ceux qui voulaient entrer en lice avec eux, les appelèrent, à leur tour, des fous et des barbares. Comme cette altercation semblait devoir ne pas se terminer de sitôt, Charlemagne , pour résoudre la question, demanda aux champions français : Quelle est l'eau la meilleure de celle qui sort de la source, ou de celle qui vient de parcourir des ruisseaux sales et bourbeux? Tous s’écrièrent d'un commun accord : L'eau prise à sa source est certainement la meïlleure. À quoi l’empereur reparut : Remontez done aux principes de saint Grégoire, que vous avez assurément corrompus. »

Après ce jugement, contre lequel personne n'osa ré-

clamer, l'empereur demanda à Adrien [°* des hommes

capables d'améliorer la musique française, et le pape

désigna à cet effet Théodore et Bénédict, deux chanteurs également célèbres pour la théorie et pour la pratique, tous deux imbus des préceptes du maître. L'empereur, à son retour dans ses États, envoya Théodore à Metz et Bénédict à Soissons pour y former des élèves, et recommanda à toutes les églises d'exécuter les chants religieux d’après la méthode romaine. Néanmoins l'évêque Stillingfleet prétend « que les Français, quant à la mesure, « au trille et à l'expression, ne furent jamais capables « d’imiter les Italiens, non pas, ajoute-t-il, qu'ils man- | « quassent de flexibilité dans la voix, mais parce qu'au « lieu d’une cadence ils faisaient entendre un trem- « blement guttural semblable au chevrotement du « bouc. »

Suivant Burney (1), l'école de Metz s’éleva bientôt audessus de toutes celles qui furent établies en France, mais 1l est probable qu'on n’y enseigna que le chant religieux ; car, pour le chant vulgaire , il faut croire, d’après le silence gardé par les historiens à cet égard, qu'il n'existait pas encore à cette époque.

Du temps de Charlemagne , les histrions, les mimes, les acteurs de farces étaient très-nombreux dans les Gaules ; il y avait aussi une foule de jongleurs qui amuserent le peuple jusqu’à ce que les troubadours vinssent occuper l'attention publique et s’en emparer tout à fait.

(4) General History of music.

L'empereur, dans ses premiers capitulaires datés d’Aixla-Chapelle, parle de ces jongleurs comme d'individus dangereux, méprisables, et défend que l'entrée des couvents leur soit accordée.

Résumons les traits les plus caractéristiques d'un pays transformé plusieurs fois d'une manière si complète par des invasions successives, où la civilisation a remplacé l'ignorance, l'ignorance la civilisation, et disons, en peu de mots, quelles modifications, à l'apparition des comtes de Toulouse, s'étaient opérées dans cette ancienne patrie des Tectosages, devenue alternativement, par la conquête, la Narbonnaise, la Gothie et le royaume d'Aquitaine.

Si les Romains avaient apporté aux provinces gau- Joises les arts, les sciences et les lettres, ils leur avaient fait connaître aussi le luxe, l'amour effréné des plaisirs, tout ce qui énerve une nation, tout ce qui tend à faire succéder, chez elle, la mollesse à l'énergie, l'esclavage à la liberté, L’aristocratie se montrait exigeante et oppressive : la culture des terres était laissée, presque entièrement, aux esclaves, et ceux-ci, traités durement par leurs maîtres, ne demandaient qu’à en changer dans l'espoir de se délivrer du joug qui les attachait à la glèbe. Quant au commerce, 1l restait abandonné aux Juifs, dont le nombre, chaque jour, s’accroissait de plus en plus.

Favorisés par cet état de choses, les Wisigoths eurent peu de peine à s'établir dans la Gaule méridionale, et la

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civilisation romaine, S’effaçant bientôt sous leur ignorance, ne laissa, après elle, d’autres souvenirs que des abus, des excès et des vices.

Les barbares vécurent longtemps séparés des populations qu'ils avaient soumises ; mais ils respectèrent leurs lois, leurs coutumes, leur religion, et, se contentant d’une obéissance passive qui leur répondait de l’avenir, ils laissèrent même les villes municipes user, en grande partie, de leurs droits et de leurs privilèges.

À la longue, cependant, les vainqueurs se mêlèrent aux vaincus, et ils arrivèrent enfin à ne former qu'un seul et même peuple.

Le culte druidique n'existait plus nulle part, la théogonie romaine était oubliée à son tour, et le polythéisme avait disparu devant un Dieu unique ayant des martyrs pour interprètes de sa parole. L’arianisme, apporté par la nation conquérante, n'avait pu trouver de prosélytes, el l’Église chrétienne, au contraire, par l'accroissement journalier de ses néophytes et l'augmentation de ses richesses, voyait s'étendre rapidement son ascendant sur le pays.

Alors chaque ville avait un évêque élu par les fidèles, et ces prélats, les véritables chefs de la localité, commandaient d’une façon presque absolue à un clergé nombreux qui, malgré sa conduite licencieuse, n’était pas moins le centre autour duquel venaient s’abriter avec confiance ceux qui fuyaient les persécutions et la guerre.

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Celte sorie d'isolement des villes les faisait tenir plus encore aux prérogatives et aux immunilés dont elles n'avaient cessé de jouir depuis les Romains; et 1l serait résulté de cette situation le complet anéantissement de tout esprit publie, si le lien religieux, unissant entre elles les églises et les paroisses, n'eût rattaché en même temps la population à l’État, car la soumission au monarque élait un des premiers devoirs du chrétien.

La propriété, d’abord très-indépendante, ne tarda guère à se ressentir de l'insuffisance des lois, et l'avantage que présentait aux possesseurs d'un bien peu considérable la protection d’un homme puissant posait les bases du régime féodal, prêt à établir son brillant despoüisme, quand, avec le trône de Charlemagne, crouleraient à la fois et l'autorité et la force.

Malgré la volonté et l'immense pouvoir de ce prince, l'ancienne Narbonnaise, déchue de sa splendeur première, demeurait plongée dans le sommeil imposé, depuis trois siècles, par ses vainqueurs 1gnorants. Le catholicisme avait cherché inutilement à arrêter cette décadence intellectuelle. Les arts étaient dans l'oubli, les sciences complétement délaissées ; l'instruction se réduisait à l’étude de la théologie, de la jurisprudence et de la médecine; et, quant à la littérature, à peine comptaitelle quelques adeptes dans la solitude et l'obscurité des cloîtres.

La langue romane, née de la corruption du laün,

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remplaçait peu à peu le tudesque, parlé par le souverain et les grands; et, commençant à s'appuyer sur des règles positives et constantes, elle donnait naissance à une poésie nouvelle qui, parfois, bien que subtile, obscure et verbeuse, mérita cependant, par sa naïveté, sa souplesse et sa grâce, la faveur dont elle jouit bientôt.

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