‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 3)Chapitre 39 sur 68 · AE MENT LL · texte numérisé non relu

AE MENT LL

De bons draps d’Ypres bleus et écarlates,

Des épieux tranchants, des hauberts, des heaumes luisants,

Des écus pesants et des épées qui taillent. »

— « Alors passe (disent les païens), tu entreras par un guichet ; Montre tes marchandises aux uns et aux autres,

Il y a ici de bonnes affaires à conclure. |

Allez donc, la ville est de grande importance,

Vous y vendrez beaucoup. Il y a des marchands expérimentés, Qui achèteront sans faute de ce que vous avez. » |

Là-dessus ils se séparent.

Quand les Français eurent chevauché,

Qu'ils eurent franchi des vallées, des plaines et des tertres élevés, Ils arrivèrent à la cité de Nîmes.

Leurs chariots s'engagent dans la porte

L'un après l’autre en une file serrée.

Aussitôt la nouvelle se répand dans la ville

Qu'il est arrivé de riches marchands étrangers.

Ils sont en si grand nombre et amènent de si grandes richesses, Que jamais homme n’en a tant vu de sa vice;

Mais tout est enfermé dans des tonneaux.

Le roi Otran, ayant appris cela

De deux Sarrasins qui le lui sont allés conter,

Descend les degrés de son palais avec Harpin ;

Ils sont frères, et durent mieux s’aimer.

Ces deux seigneurs de la bonne cité

Vont, sans s'arrêter, jusqu’au marché,

Escortés de vingt païens;

Ils voient les chariots et font éclater une grande joie...

Le comte Guillaume, surnommé Fierabras,

Était venu tout droit jusqu’à la place,

Où est un perron dont les escaliers sont en marbre. Là descend Guillaume au fier visage ;

Il prend sa bourse, la délace,

Et en tire de l'argent à poignée.

Celui demande : « Qui prent le trevage?

Ne veull passer sans poier mon visnage. »

Et cil respondent : « Sire moult êtez sage ; Par droit fesant ne dois avoir dommage.

S'ont te fesoit vergoigne ne hontage, Qu'il te feroit tu as tel tesmoignage ; Otran, no sire, est de si fier courage Qu'il le pendroit par le col à I arbre. »

Et dementiers qu’il vont ainssi parlant, Et ce Guillaume, le marchis pledoiant, Atant es vous et Harpin et Otrant Où il demandent la prisié marchéant, Dient païen qui le vont es gardant — « Ves le la Sire cel preudome avenant ; A ce chapel, a cele barbe grant, Qui a ces autres vet son bon commandant, Le visnagier va le ber demandant, Païer vouloit se il devoit croiant De son avoir qu’il va ci conduisant ; De Provios vient, ce nous fet entendant, De la grant foire saint Aouil le vaillant, Et veut aler en Acre droitement:

Ainssi nous fait le preudom entendant. »

Li Rois l’entent; si est passez avant, Où voit Guillaume ; il li va demandant — « Dont êtez vous, biax amis marcheant? »

Li quens Guillaume, li respont maintenant — « Sire nous sommes d’Engleterre la grant, De Cantorbiere une cité vaillant. »

Le Roi Otran li reva demandant — « Avez vous fame en vos pays, manant? — Oil, moult gente, ct fai Xüij enfans, Tous sont petitz ; n’en y à que ij grans :

L'un a nom Begue et li autre Florant

« Qui perçoit le péage? demande-t-il,

Car je ne voudrais passer sans acquitter mon visnage (1). » Les païens lui répondent : « C’est fort sage à vous, sire, En vous conformant à la loi, vous ne devez souffrir de dommage; Que si quelqu'un vous fait honte ou vergogne,

Vous n’avez qu’à montrer votre acquit;

Otran, notre maître, qui est d’un fier courage,

Fera pendre votre ennemi, par le cou, à un arbre. » Pendant qu’ils s’entretiennent ainsi

Avec Guillaume le marquis,

Surviennent Harpin et Otran,

Qui demandent le fameux marchand.

Les païens qui étaient à le regarder disent :

« Le voilà, sire, c’est ce prud’homme de bonne mine, Qui a ce chapeau et cette grande barbe,

Et au commandement duquel tous les autres obéissent, Cet étranger demande le préposé royal,

Voulant lui payer ce qu’il croit lui devoir

Pour les marchandises qu’il amène ici.

Il vient de Provins, à ce qu’il nous a fait entendre,

De la grande et brillante foire de Saint-Ayoul,

Et veut aller en droite ligne à Acre.

Voilà ce que le prud’homme nous a dit. — »

Après ces explications, le roi s’avance

Du côté de Guillaume, et lui demande :

« D'où êtes-vous marchand, mon ami? »

Alors le comte Guillaume lui répond :

« Sire, nous sommes de la grande Angleterre,

De l’importante ville de Cantorbéry. » —

Le roi Otran lui demande encore :

« AVEZ-VOUS femme en votre pays, manant? —

« Qui, une fort gentille, et j’en ai quatorze enfants ; Tous sont encore petits, excepté deux,

Dont l’un s’appelle Begue et l’autre Florent.

(1) Droit levé sur les forains.

VFE .

Veez les la, se n’en etes créant. »

Au doi li monstre Guyelin et Bertrant.

Dient païens. « Ils sont moult bel enfant

S'il se vousissent vestir avenement. »

Le Roi Otran les apela en ant :

« Com avez nom, biax amis marcheant ? — « Biau très doux sire : Tyacre vraiement. »

Dist le paien — « C’est nom de pute gent.

Tyacre, frère, quel avoir vas menant? »

« Siglacons, Sire, Cendal et bouquerant,

Et esquarlates et vers et pers de gant,

Et blans haubers et vers hiaumes luisant, Trenchanz, espieus, et forz escus pesans, Cleres espées, as ponz dor reluisanz. »

Respont Otran : « Cist avoir est moult granz, Monstrez en nous par le vostre comant

Si ieu aurons s’il vous vient a talant,

Tout par achat et par deniers paiant,

Ou d’autre avoir par eschange fesant. »

Guillaume dist : « Seigneur soufrez a tant Derrière viennent ce que vous dis avant. »

Et, dit Harpin, qui le vet demandant :

« Et quest ce donc el premier chief devant ? » Ce dist Guillaume — « Gel vous dire briement ; Sire, c’est soufre, encens et vif argent

Alun et graine et coumin et saffran.

Pelcterie, Bazene et Cordouan,

Et piax de martre qui sont moult avenant. »

Otran s’en rist quant ce vet entendant,

As Sarrasins en a dit son talent —

« Par Mahomet en cui ge sui creant

Onc mes nei vi si riche marchéant..…., »

i de ces hommes a Guillaume apelez :

« Ami est ore tout mon charroï entrez? — « Oil voir, sire, la merci damedé, »

Les voici, si vous ne m'en voulez croire. »

Il Jui montre alors du doigt Guyelin et Bertrand.

Les païens disent : « Ils seraient de bien beaux enfants S'ils voulaient se vêtir convenablement. »

Aussitôt le roi Otran les appela auprès de lui :

« Comment vous nomme-t-on, marchand mon bel ami ? — « Très-doux seigneur, je m'appelle Tyacre. —

« C’est le nom de vilaines gens, dit le païen. — Tyacre, mon frère, quelles marchandises amenez-vous? » « Sire, des syglatons, du cendal et du bouquerant,

Des draps de Gand écarlates et bleus;

Dé blancs hauberts et des heaumes brillants,

Des épieux tranchants et de forts écus pesants,

De claires épées à la riche poignée d’or. »

Otran répond : « Ce sont là riches marchandises, Commandez que l’on nous en montre ;

Nous en voulons avoir, s’il vous convient,

Soit par achat, et à deniers comptants,

Soit par échange avec d’autres objets. » —

Guillaume dit : Seigneur prenez un peu de patience,

Ce dont je vous ai parlé d’abord est dans mes derniers chariots. » « Mais, dit Harpin qui n’avait pas fini ses questions, Qu’est-ce donc que les premiers contiennent? »

« Je vais, répondit Guillaume, vous le dire en peu de mots : Sire, c’est du soufre, de l’encens, du vif-argent,

De l’alun, de la graine d’écarlate, du cumin et du safran ; Des pelleteries, de la basane et du cordouan ;

Enfin de très-belles peaux de martres. »

Otran sourit, quand il eut entendu cela,

Et dit, en se tournant vers les Sarrasins :

« Par Mahomet! en qui je suis croyant,

Jamais je ne vis un marchand si riche... »

Cependant Guillaume appelle un de ses hommes : « Ami, dit-il, tous mes chariots sont-ils maintenant entrés? — « Oui, seigneur, grâce à Dieu! »

Le

« -— Parmi les rues les convient il guier, Es larges places or il porent entrer Quar il ne veulent de riens estre ensserré.….. »

Oiez, seigneurs, pour Dieu de majesté, Comme Guillaume fu ce jour avisé.

Otran emprist Guillaume à regarder, (Quant il loy si faitement parler)

Si a veue sa boce sur le nez,

Si li remembre de Guillaume au cort nez, Filz Aymeri de Noirbone sur mer.

Quant cen souvint il fust espouventez ; Tres tout le sang du cors li est muez..….

Quant il revint sa Guillaume apelé :

« Tyacre, frère, par la loy que tenez, Cele grant boce que sur le nez avez

Qui la vous fist ? Gardez vel me celez.

Or me remembre de Guillaume au cort nez Filz Aymeri, qui tant est redoutez,

Qui m’a occis mes riches parentez. Pleust Mahom qui est mes avouez,

Que gel tenisse ça dedens ensserré

Si com fais vous que ge voi li ester,

Par Mahomet ja seroit afolez,

Pendu as fourches, et au vent encroué Puis ars au feu et a honte livré. »

Guillaume lot sen a I ris geté.

« Sire, dist-il, en vers moi entendez De cesie chose que vous me demandez...

Quant giere joene et au meilleur aé

À I marcheant, qui est de grant parenté, Copé les braz, c’est fine vérité.

Ses compaignons m'orent si attrapé,

Sus me coururent li felon desfaé

Tant en y ot venu et assemblé

Deuls ne me poiz estordre ne oster,

Pie

« Il faut les conduire dans les rues Et sur les grandes places où on pourra les ranger, Car il convient qu’ils ne manquent pas d’espace..… »

Écoutez, seigneurs, par le Dieu de majesté,

Comme Guillaume fut ce jour-là bien inspiré!

Otran se mit à examiner Guillaume

(Quand il lentendit s'exprimer si bien),

Et, remarquant la bosse qu’il avait sur le nez,

Il se souvint de Guillaume au court nez,

Fils d’Aimeri, de Narbonne-sur-Mer.

A cette pensée qui l’épouvante,

Tout son sang se fige dans son corps...

Mais il revient à lui, et, appelant Guillaume : —

« Tyacre, mon frère, dites-moi, sous le serment qui vous lie, Cette grosse bosse que vous avez sur le nez,

Qui vous la fit? gardez-vous de mentir !

Voici que je me rappelle Guillaume au court nez, Fils d’Aimeri, celui-là qui est si redouté,

Et qui a tué tous mes parents.

Plût à Mahomet, qui est mon protecteur,

Que je tinsse ce Guillaume enfermé dans ces murs, Comme je vous tiens, vous que vois devant moi! Par Mahomet! il serait déjà, sans pitié,

Pendu aux fourches et balancé par les vents;

Puis son corps, déshonoré, serait livré aux flammes. » Guillaume, en l’entendant, laisse échapper un sourire ; « Sire, dit-il, écoutez-moi,

Et vous saurez ce que vous me demandez...

Quand j'étais jeune et dans la force de l’âge,

A un marchand, grandement apparenté,

Je coupai les bras; voilà l’exacte vérité.

Ses compagnons, jurant de m'attraper,

Me coururent sus, les misérables!

Et ils étaient en si grand nombre,

Que je ne pus ni fuir ni me débarrasser,

Par fine force m’orent si mal mené Qu’a un coutel me coupèrent le nez... »

(Les Sarrasins tuent deux bœufs des chariots de Guillaume. Otran s'étonne de la simplicité grossière du vêtement de celui-ci, qui porte une

simple pelice et de grants soliers de vache. Un Sarrasin lui tire la barbe.)

Oiez, seigneurs, Dieu vous croisse bonté, Con faitement Guillaume a ouvré

Qui son grenon avoit senti tiré

Et du charoi li sont ij bues tués:

Or povez croire qu’il en fu moult iré Sil ne s’en venge ja sera forcené

À sa voix claire commença a crier :

« Felons paiens, or vous confonde Dé!

Tant m'avez hui, escharni et galé.

Et marcheant et vilain apelé!

Ge vous dis bien ne vous iert plus celé; Je ne suis mie marcheant naturé;

Nom de Tyacre ne sui mie nommé ; Par le Seigneur qui en croix fu pené An lui sauret qu’il avoit jai mené

Et tu Harpin, cuvert desmesuré

Par quoi as tu ij de mes bues tuez?

Se Diex me sauve, qui a Noel fu né

Ja n’en aurez a souper na disuer..….. » À ice mot estoit avant passé

Le poing senestre li a el chief mellé Vers lui le tret que tout la encliné

La destre hauce qu’il ot gros et quarré, Parmi le cop li donna un cop tel

Los de la gueule li a parmi froé

Si qua ses piez labat mort enversé.

Paien le voient, si en sont airé

A hautes voix commencent à crier

Ti

Obligé de céder à la force, accablé de mauvais traitements, Avec un couteau ils me coupèrent le nez... »

Écoutez, seigneurs, que Dieu fasse croître en bonté. (Écoutez) avec quelle habileté se conduisit Guillaume, Qui s'était senti tiré par la moustache

Et qui voyait deux de ses bœufs déjà tués.

Vous pouvez penser s’il était en fureur ;

S'il ue se venge, il en deviendra fou.

D'une voix claire il commence à crier :

« Païens félons, que Dieu confonde,

Vous m'avez aujourd’hui moqué et insulté,

Vous m’avez appelé marchand et vilain ;

Eh bien! je ne me cache plus;

Je ne suis point un marchand,

Je ne m'appelle pas non plus Tyacre;

Par le Dieu qui souffrit sur la croix,

Vous allez savoir quelle marchandise je vous amène. Et toi, Harpin, grand misérable!

Pourquoi as-tu tué deux de mes bœufs ?

Si le Sauveur, qui naquit à Noël, daigne me protéger, Tu n’en mangeras ni à souper, ni à diner... »

Il n'avait pas achevé ces mots,

Qu'il le saisit de sa main gauche par la tête,

Le tire à lui et le renverse;

De son poing droit, qui est gros et carré,

Il lui assène un tel coup sur le visage,

Qu'il lui brise la mâchoire

Et l'étend mort à ses pieds.

Les païens, en voyant cela, sont transportés de fureur,

Et se mettent à jeter de grands cris.

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« Lesses vilain ne pouez eschaper Par Mahomet qui est notre avoué A grant martire iert vostre corps livré...

Li quens Bertran mist à sa bouche I cors Trois fois sonne, et en grelle et en gros,

Si que l’oy le barnage report,

Enz es tonniaus où ils furent enclos

As piez meismes en furent les forez hors, Espées nues des tonniaus faillent fortz ;

Ja y aura des occis et des mors...

Paiens s’enfuient, quar paour ont de mort.

Li estour fu et perilleus et grans,

Et la bataille et orrible et pesans.

Quant paiens voient en cules soudians

Que traïs furent ainsi faitierement,

As armes courent tôt et isnelement ; Paiens sadoubent maint et communaument En leurs mesons et el haut mandement !

Por euls deffendre se vont appareiïllant ; Des ostix issent les escus mis avant,

A tant es vous M. chevalier vaillant.

De la mesnie, Guillaume le sachant,

Bien leur amenent les destriers au ferrant, Et il y montent tot et isnellement.

A leurs cols pendent les fors escuz pesans, Et en leurs poinz les Rois espiez tranchans; Contre paiens s’en vont hardiement, Monjoie escrient et derrière et devant :

Cis pour leur vies se vont bien défendant, Quar la vile iert bien peuplée de gent, Tous sont paiens le cors Dieu les cravent.

La veissiez un estour si très grant

Tant hautes fraindre sur ces escuz pesans

= Seb

« Finissez, vilains! (s’écrient-ils) vous ne nous échapperez pas. Par Mahomet, notre protecteur, Nous livrerons votre corps aux plus affreux tourments! »

Le comte Bertrand embouche un cor,

En tire trois fois un son aigu et grave,

De manière à être entendu

De ceux qui ont été enfermés dans les tonneaux.

Aussitôt les chevaliers se trouvent sur leurs pieds, Hors des tonneaux et leur épée nue ;

Il y aura des blessés et des morts.

Les païens s’enfuient, de peur d'être tués.

La mêlée fut grande et périlleuse,

Et la bataille horrible.

Quand les païens se voient surpris et trompés

Par un adroit stratagème,

Ils courent aux armes en toute hâte,

Se revêtent de leurs cuirasses,

Donnent des ordres pour la défense de leurs maisons, Et, préparés à une résistance vigoureuse,

Ils sortent de leurs quartiers l’écu en avant. Cependant, voici mille vaillants chevaliers

De l’armée du comte Guillaume ;

On leur amène des chevaux de combat,

Et ils les montent aussitôt.

A leurs cous pendent des écus solides et lourds,

Et ils (les hommes) tiennent en leurs mains des épieux roides et tranchants, Ils s’élancent hardiment contre les païens,

Et crient tous ensemble : Montjoie!

Les Infidèles défendent chèrement leur vie,

Car la ville’est très-peuplée

Et tous les habitants sont païens, que Dieu les confonde. Vous eussiez vu une affreuse mêlée,

Briser les lances et les écus pesants ;

Démailler les hauberts et, de toutes parts,

te 40 : Z

Et des mailler 1.

Tant Sarrazins trébuchier morz gesanz ; Mal de celui qui eschapast vivant.

Que touz ne soient en la place mouranz.

D'une fontaine n’issist pas d’eaue tant Com il couroit par la vile de sance.

Li estour fu et merveilleus et forz, Fierent d’espées ahendeures d’or ;

Otran s'enfuit qui paour et de mort ;

Li quens Guillaume le suit moult près du dos, Si le retint par le mantel de hors

Puis li a dit hautement a iij mos :

« Sez tu, Otran, de quel gent suis provos?

De cele gent qui de Dieu n’ont confors Quant les puis prendre a honte mets leur cors; Saches de fi vennesies a ta mort! »

Quant cil l’entent sen ot grant descomfort.

Et dist Guillaume à la chiere hardie :

« Otran, fal Roy, Damedieu te maudie,

Se tu ne crois le filz sainte Marie

De cele teste n’en porteras tu mie,

Tout per Mahon qui ne vaut une alye. »

Et dist Otran — « De ce ne sai que dire; Tant en ferai que mi ancoisseur firent, Par Mahomet ce ne ferai ge mie :

Oucques mon pere a nul jour de sa vie

Ne crut en Dieu uen sa loy nen saie

Non feraige se Mahon me benie,

Ne veuill or pas avoir ma loy guerpie. »

Auant tot li quens apoi qu’il ne marvie, Tous les degrez en contreval le tire.

François s’escrient : « Otran quar di le mot

7 re

Tomber des Sarrasins expirants.

Aucun n’échappera vivant ;

Il faut que tous restent sur la place.

Il ne sortit jamais autant d’eau d’une foutaine Qu'il courut alors de sang par la ville.

La mêlée fut merveilleuse et terrible ;

Les épées brisent les attaches d’or.

De peur de mourir, Otran s’enfuit ;

Mais le comte Guillaume, qui le suit de fort près,

Le retient par le manteau,

Puis lui dit à haute voix ces quelques mots :

& Sais-tu maintenant, Otran, à quelle nation tu commandes ? C’est à un peuple que Dieu ne protége point,

Et, quand je puis prendre tes hommes, je les voue à une mort infàme ; (Pour toi) sache, sur ma foi, que l’heure de ton trépas est venue. En entendant ces paroles, Otran est atterré. —

Et Guillaume au fier visage lui dit :

Otran, roi félon, Dieu te maudira,

Si tu n’as foi dans le fils de la vierge Marie.

Ta tête va tomber à l'instant,

Si tu ne renonces à ton Mahomet, qui ne vaut pas une vieille nèfle, Otran répond : Là-dessus je n’ai rien à dire;

Je me conduirai comme mes ancêtres se sont conduits ;

Par Mahomet! je ne ferai pas autrement.

Jamais mon père en aucun temps de sa vie,

Ne crut en Dieu (1), en sa loi, en sa protection.

Ainsi ferai-je, avec la grâce de Mahomet ;

Je ne veux pas renier ma foi. »

Ce discours met le comte presque hors de lui;

Il tire Otran jusqu’au bas des degrés.

Les Français s’écrient : « Otran, dis-le,

(4) I veut dire Ie Dieu des chrétiens,

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