‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 3)Chapitre 9 sur 68 · PREMIÈRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉPOQUE

Dans le rapide examen auquel nous allons nous livrer, nous ne nous occuperons pas de tout le pays qui fut appelé la Gaule. Ce serait une étude inutile pour nos lecteurs, et pour nous une tâche difficile, après le travail si remarquable de M. Amédée Thierry (1). Nous nous contenterons donc de fixer notre attention sur les contrées circonscrites par les Pyrénées, les Alpes, la Loire et l'Océan; car c'est ce grand quadrilatère qui a été le théâtre des événements retracés par nous, et notre histoire ne nous oblige pas à sortir des limites de ce cadre.

En remontant aux plus anciennes traditions, nous trouvons cette vaste étendue de terre habitée par les Galls ou Gaulois (2), par le peuple aquitain originaire de

(1) Voir l'Histoire des Gaulois.

(2) Le Gaulois était robuste et de haute stature ; il avait le teint blanc, les veux bleus, les cheveux blonds ou châtains, auxquels il s’étudiait à donner une couleur rouge ardente; il les portait de toute leur longueur, tantôt flottants sur les épaules, tantôt liés, en touffe, au sommet de la tête. Le peuple se laissait croître la barbe. Les nobles se rasaient le visage, à l’exception de la lèvre supérieure, où ils entretenaient d’épaisses moustaches. L’habillement se composait d’un pantalon ou braie, d’une chemise à manche d’étoffe rayée, descendant au milieu des cuisses, et d’une casaque ou saie, rayée comme la chemise ou bariolée de fleurs,

l'Ibérie, autrement dit des bords de l'Ébre {1}, et par des Phéniciens qui, élablis sur les côtes de la Méditerranée, venaient échanger les produits de l'Asie contre les richesses de ces contrées occidentales.

Après la chute de la puissance phénicienne et l’anéantissement de toutes ses colonies, un Phocéen, un marchand aventureux se hasarda, avec quelques frêles bâtiments, à pousser ses explorations jusque vers l’embouchure du Rhône. L'accueil qu’il recut sur cette plage hospitalière l’engagea à y jeter les fondements de Ja ville de Massalia (2), et à renvoyer ses navires pour chercher des colons parmi ses compatriotes. En effet, un certain nombre d'habitants de la Phocée ionienne, province de l'Asie Mineure, et non pas de la Grèce, comme

de disques, de figures de toute espèce, et, chez les riches, superbement brodée d’or et d'argent : elle couvrait le dos et les épaules, en s'alachant, sous le menton, avec une agrafe de métal. Les dernières classes du peuple la remplaçaient par une peau de bête fauve ou de mouton, ou par une espèce de couverture en laine grossière. Les Gaulois montraient un goût très-vif pour la parure. Les hommes riches étalaient, sur leur corps, une grande profusion d’or, en colliers, bracelets, anneaux pour les bras, pour les doigts, et en ceiniures (Am. Thierry).

(1) L’Aquitain avait conservé, presque sans altération, le type originel de sa race. A ses traits, à sa taille, à son langage, à ses mœurs, on le reconnaissait pour un enfant de l’Ibérie ; il continuait à porter le vêtement ibérien, court, fabriqué de laine grossière et à longs poils. La propreté, l'élégance ibériennes se retrouvaient aussi, parmi les femmes, sur les rives du Gave et de l’Adour. L’Aquitain était brave, mais rusé; un esprit vif et intelligent le rendait fort habile à saisir et à imiter la tactique de son ennemi (Cæs. Gall. bell., liv. IT, chap. 20).

(2) Du mot celte mag, ville; dont les Grecs firent maz, maz-salia, la ville salienne.

on l'a dit parfois, vinrent accroître la population de la cité naissante, que nous appelons aujourd'hui Marvers Seille, et qui, placée d’abord sur une hauteur rocailleuse, le est descendue peu à peu de sa position défensive pour étaler enfin dans la plaine sa grandeur et sa magnificence.

Ces étrangers , apportant avec eux leurs dieux, leurs coutumes, leur civilisation , exercèrent de proche en proche une influence dont les fruits ne tardèrent pas à se développer et à se répandre. On lit dans Justin : « Les Gaulois durent aux Grecs de n'être plus ni sau- « vages ni barbares ; ils apprirent d'eux à cultiver les « champs, à tailler la vigne, à planter les oliviers. A « leur exemple, ils entourèrent leurs villes de murailles, « et, chose peut-être plus profitable encore, au lieu de « terminer leurs différends par la voie des armes, ils « s’en rapportèrent au jugement des hommes sages ; en « un mot, ils prirent si bien les habitudes et les coutu- « mes de la colonie phocéenne, qu’on eût dit que ce « n'étaient pas les Grecs qui étaient établis dans les « Gaules, mais les Gaulois qui se trouvaient transportés « en Asie {1}. »

L'importance que prit en peu de temps Massalia ne tarda pas à inquiéter les Ligors ou Ligures, ses voisins les plus proches (2). Ces peuples s’armèrent contre la

(1) Liv. 43, chap. 4.

(2) Les Ligures étaient aussi une brauche de la famille ibérienne,

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ville phocéenne, et ils l’'auraient probablement détruite, si l'invasion des Gaules par les Kimris n’était venue protéger l'existence de cette colonie nouvelle.

Les Kimris appartenaient à la grande famille gauloise , mais, s’en étant séparés depuis longtemps, ils formaient alors une race à part, très-différente de la race primitive et par le caractère et par les habitudes. Les Galls parlaient la langue gallique, étaient impétueux, francs, légers, aimant l'indépendance et le changement ; les Kimris, au contraire, parlaient une langue à eux, celle d'où est dérivé le bas breton; ils avaient peu d'activité, peu d'imagination , mais ils étaient réfléchis et surtout persévérants (1).

Refoulés par cette invasion vers le centre et l’est de la Gaule , les Galls se trouvèrent sans doute à l'étroit, car 1ls envoyèrent bientôt 3 ou 400,000 hommes au dehors, sous la conduite de Ségovèse et de Bellovèse. Ces deux chefs se dirigèrent, l’un sur le Rhin, la Bohême, la rive droite du Danube et l'Hlyrie ; l'autre sur les basses Alpes pour tâcher de franchir ces montagnes et d'arriver dans la Péninsule italique. Bellovèse descendait la vallée du Rhône lorsque des envoyés de Massalla vinrent implorer son secours ; 1l se rendit à leurs prières et. força les Ligures à vivre en paix avec la

mais ils avaient conservé moins purement le type originel que la branche aquitanique (Am. Thierry, Histoire des Gaulois). (1) Histoire des Gaulois, Am. Thierry.

100 ans ay. Ji C.

von MNT — colonie phocéenne. Cette expédition termimée, 11 passa le mont Genèvre, envahit la Gaule cisalpme, aujourd'hui la Lombardie, et, après avoir battu les Étrusques, il fonda la ville de Médiolanum ou Milan.

Un peu plus tard, les Kimris d'outre-Rhin , formant la confédération des Belges ou Bolgs, obligés probablement par quelques voisins d'abandonner aussi leur territoire, car alors les populations forcément errantes cherchaïent toutes à s'établir et à se fixer, voulurent, à leur tour, se jeter sur la Gaule ; mais, contenus à la fois par les Galls et par les Kimris, ils ne purent aller bien loin et durent, malgré eux , renoncer à s'étendre de ce côté. Cependant deux de leurs tribus les plus braves, les Arékomiques et les Tectosages, s’ouvrirent un passage de vive force et, après avoir traversé plus de 200 lieues de pays, vinrent s'arrêter, les premiers entre la mer et les Cévennes, les seconds entre les Cévennes et la Garonne, en chassant devant eux diverses fractions des Ligures. Nîmes et Tolosa, ou Toulouse, devinrent les chefslieux ou capitales de ces peuples.

Il est à croire que cette dernière ville avait une origine ibérienne, et qu'après avoir appartenu aux Aquitains elle était tombée au pouvoir des Galls , et ensuite entre les mains des Kimris. Les Arékomiques et les Tectosages occupèrent ainsi tout ce qui devait former de nos jours le haut et le bas Languedoc.

Quoique séparées par le fait, ces deux vaillanies tri-

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bus ne firent cependant toujours qu’une même nation, qui continua à être connue sous le nom de Bolg ; mais leurs voisins, les Galls et les Ibères, prononçant le mot Bolg comme s'il était écrit Volg, Volk ou Volque , cette dernière dénomination demeura à ces peuples.

Soit que les Volques fussent resserrés par les Galls, les Aquitains et les Ligures, soit qu'ils se trouvassent dans la nécessité de se débarrasser d’une population remuante , 1ls envoyèrent au dehors une émigration nouvelle , qui , à l'exemple de la première, se répandit sur les bords du Danube en passant par l'Allemagne.

César, dans ses Commentaires, parle des Tectosages trouvés par lui établis sur la lisière de la forêt Noire. « Ils se reconnaissent, dit-il, à l’uniformité de « leur costume. » Et il ajoute : « Ils sont surtout « considérés à cause de leur probité et de leur bra- « voure. »

Les Volques, qui trois cents ans auparavant avaient quitté les Gaules à la suite de Ségovèse, étaient devenus si nombreux et si redoutables, qu'après s'être emparés d’abord de la Hongrie ils se dirigèrent ensuite sur l'Épire, la Macédoine , la Thrace, et formèrent en Asie un État puissant appelé, plus tard, la Galatie, dont Ancyre devint la capitale.

Justin et tous les anciens auteurs parlent avec éloge de la valeur de ces conquérants, et ils citent, en remémorant leurs hauts faits, l'expédition dirigée par eux

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contre la ville de Delphes, dans le but de s'emparer des trésors que renfermait le temple d’Apollon.

Cependant les historiens ne sont pas d'accord sur le résultat de cette entreprise aventureuse. Selon les uns, une puissance surhumaine combattit la tentative des Tectosages en déchaînant contre eux les éléments qui firent périr jusqu’au dernier les spoliateurs sacriléges. Selon les autres, le temple de Delphes devint la proie des vainqueurs; mais la mort, sous une forme inconnue, ayant exercé parmi eux d'affreux ravages, ils se virent contraints, pour échapper au châtiment que le ciel réservait à leur action impie, d'abandonner leurs conquêtes et de retourner en toute hâte, chargés d’or et d'objets précieux, dans le pays des Galls, le pays où ils avaient laissé leurs pères. Ces mêmes écrivains prétendent qu'arrivés à Toulouse ils ne furent pas pour cela à l’abri de la vengeance céleste, et que le nombre des victimes s’accroïissant au contraire chaque jour, les oracles, consultés à ce sujet, prescrivirent, pour apaiser les dieux, de jeter dans un lac situé près de la ville toutes les richesses dont ils avaient dépouillé le temple de Delphes.

Cette dernière version est certainement la plus vraisemblable. Ces peuples crédules, exposés pour la première fois aux effets si rapides de la peste, durent attribuer ce fléau à la Divinité, qu'ils avaient outragée, et, voulant fuir les lieux où la mort les frappait sans pitié, ils apportèrent avec eux dans les Gaules le mal terrible

qu'ils ne pouvaient ni expliquer ni vaincre. Cependant une partie des Tectosages, au lieu de revenir à Toulouse, prit le chemin de la Thrace, et remplit encore l'Asie de ses exploits. Tite-Live nous en fournit une preuve incontestable; car, en énumérant les vicloires obtenues longtemps après par Manlius, il met ces peuples au nombre de ceux que le consul eut à subjuguer, et même il ajoute : « En domptant les Gaulois, il a vengé les « dieux du sacrilége dont cette nation s'était rendue « coupable. »

On sait peu de chose sur le gouvernement des Volques à cette époque. César, venu plus tard dans les Gaules, appela, 1l est vrai, rois plusieurs des chefs de ce pays; mais ce titre paraît avoir été donné par lui à des hommes de guerre placés à la tête des troupes, plutôt qu à de véritables souverains exerçant une autorité soit héréditaire, soit élective. Tout semble le faire croire; car le consul romain parle de divers personnages dont les pères ont été rois, et il en cite même auxquelsleurs cités ont fait trancher la tête.

Nous ne pouvons douter cependant que les capitales n'eussent alors, sous le rapport de la juridiction, une prééminence sur les autres villes. Il est donc probable qu’à Toulouse et à Nîmes 1l existait une sorte de conseil public qui prononçait en dernier ressort sur les questions de droit; et cela à fait supposer avec raison que ce conseil a pu être chargé de diriger les aflaires administra-

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üves, et avoir été, en un mot, le véritable centre gouvernemental.

La religion des Volques fut d'abord celle de presque tous les peuples barbares. De mème que les autres tribus gauloises, 1ls avaient métamorphosé en puissances célestes les objets les plus dignes d’atürer l'attention dans la nature (1). Mais après l’adoration de la matière brute, l’eau, les rochers, les arbres; le soleil, sous le nom de Bélénus ; la lune, sous celui de Belzama ; 1ls étaient arrivés à la personnification d’une pensée, d’un principe, d’une raison d’être quelconque. De là le dieu Teutatès ou Teut, le Théos des Grecs, la volonté suprême; Hésus ou Hizzus, le dieu fort, l'arbitre souverain des batailles, le Mars, en un mot, des anciens; Taramis, le dieu qui lance la foudre. Puis ils eurent des divinités protectrices d’un ordre secondaire, telles que Vosége, le dieu des Vosges; Pennin, le dieu des Alpes; Arduina, la déesse des Ardennes, etc.

Les fées et les génies jouaient aussi un assez grand rôle parmi les Galls. On croyait à leur intervention dans la vie intérieure, à leur puissance dans la destinée des hommes. Ensuite venaient les esprits ténébreux ou malfaisants, et, chose digne de remarque, aujourd’hui même ces anciennes superstilions subsistent, avec une égale force, dans les campagnes du midi de la France. Au

(4) Vossius De origine idolatric.

foyer des chaumières du Languedoc, on retrouve encore les Stries ou les Dracks, et là où ces dénominations ne sont pas conservées, on attribue à des êtres invisibles et méchants, appelés Fathchillieras, une foule de méfaits et de ruses diaboliques (1).

Nul doute qu'à cette époque les Tectosages ne fissent des sacrifices humains; Cicéron, dans un de ses plaidoyers, les en accuse de la manière la plus positive (2); mais il ne dit pas, ce qui eût été pour eux une sorte de justification, que les Volques ne recouraient à cette affreuse coutume que lorsqu'il s'agissait du salut de la nation, et, dans ce cas même, la victime était un criminel ayant mérité la mort; par conséquent, son supplice, décidé d'avance, prenait seulement par sa forme un caractère religieux.

Le druidisme succéda à cette religion matérielle, et, s adressant à l'intelligence, 1l remplaça peu à peu le fétichisme par des principes puisés dans les inspirations de l'esprit et de la morale. Aussi les prêtres de cette religion, dont le dogme et les rites restèrent entourés de mystères impénétrables, ont-ils été regardés par Aristote comme les premiers philosophes apparus sur la terre.

Le culte druidique était assurément un des triomphes

(4) Mary-Lafond, Histoire politique, religieuse et littéraire du midi de la France. | (2) Pro Font.

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les plus remarquables de la raison sur l'ignorance. Il reconnaissait un pouvoir supérieur à l’homme; une existence passagère en ce monde conduisant à une vie éternelle {1}; des jouissances indicibles pour les justes ; des tortures sans fin pour les méchants. Ses préceptes étaient tous renfermés dans cette maxime : Honorez les dieux; gardez-vous du mal; sachez être braves (2).

Si les druides enseignaïent les vertus à leurs peuples, la prudence les empêchait aussi d'oublier de les défendre contre les dangers de la fortune. Ce sont eux qui ordonnèrent, comme nous l'avons dit plus haut, de jeter dans le lac sacré de Toulouse tout l'or rapporté de l'Orient; et probablement ils exigèrent ce sacrifice, beaucoup moins pour apaiser la vengeance des cieux que pour conjurer les malheurs, suite presque toujours inévitable de l'accumulation des richesses (3).

(1) Diod. Sic., lib. V, et Pomponius Mela, lib. II.

(2) Les druides étaient divisés en quatre classes : les vaceres vaquaient aux mystères de la religion ; les eubages interprétaient les prodiges et prédisaient l’avenir ; les sarronides rendaient la justice et instruisaient la jeunesse dans les sciences et les beaux-arts , et les bardes célébraient, en vers, les actions héroïques. Il y avait aussi parmi eux des femmes, dont les fonctions étaient les mêmes que celles des druides ; les unes faisaient vœu de chasteté; les autres étaient mariées, mais elles ne voyaient leurs maris qu’une fois l’année {voir Raynal, Histoire de la ville de Toulouse).

(3) Plus tard, vers l’an 106 avant J. C., les Kimro-Teutons ayant envahi la Gaule méridionale pour se porter sur l'Italie, les Tectosages, mécontents de ce que les Romains commandaient en maîtres dans leur métropole, en égorgêrent la garnison et se réunirent aux Kimris d’outre-

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