II
nécessaires à l'exécution de ses projets, et lui ordonna, en outre, de se mettre lui-même à l'entière disposition de ce prince.
Avec un concours si empressé, le fort s'acheva rapidement, et, sur la croupe rocailleuse où de maigres troupeaux allaient chercher quelques herbes brûlées par un soleil ardent, les habitants de Tripoli virent tout à coup apparaître, comme élevé par un pouvoir magique, un château immense, dont les murailles défiaient les plus puissantes machines de guerre et dont la vaste enceinte protégeait une ville nouvelle où tous les serviteurs du Christ étaient sûrs de trouver un asile et des frères. Ce château reçut le nom de Mont-Pèlerin.
Tandis que l'attention du comte de Toulouse se concentrait sur ses travaux, Bohémond, tourmenté sans cesse par le désir d'étendre son duché d'Antioche, crut l'occasion favorable pour renouveler ses attaques contre Laodicée, et chargea son neveu d'aller mettre de nouveau le siège devant cette place. Quand Raymond eut connaissance d'une détermination si contraire à la bonne foi, il courut vers Tancrède pour lui rappeler le serment que lui et le duc de Tarente avaient fait à l'empereur; mais, voyant ce prince décidé à se conformer aux instructions de son oncle, il résolut, après avoir employé tous les moyens de persuasion, d'empêcher, par les armes, la spoliation d'un monarque dont les Étals servjiionl de boulevard â l'Europe et à t(»ul(; la chrétienté.
Malheureusement sa vaillance ne pouvait rien conlre les forces amenées par Tancrède ; Raymond risqua un combat inutile, fut repoussé, et, ayant éprouvé d'assez grandes pertes, il dut se résigner à laisser triompher l'ambition et l'injuslice. Cependant Bohémond ne s'empara pas de Laodicée aussi facilement qu'il en avait conçu l'espoir; le gouverneur se défendit pendant dixhuit mois avec une habileté remarquable, et il ne consentit à une capitulation que lorsque, après avoir épuisé ses dernières ressources, il eut acquis la certitude qu'il ne recevrait pas de secours.
Raymond, obligé de retourner au Mont-Pèlerin, continua alors à harceler Tripoli; chaque jour quelque rencontre avait lieu sous les murs de cette forteresse ; mais ces engagements, plus ou moins sérieux, n'amenaient aucun résultat décisif, car la ville . indépendamment des troupes qui l'occupaient, avait une population trèsnombreuse toujours disposée à prêter main-forte ù la garnison. Non-seulement les habitants ne se montraient point intimidés du voisinage de l'ennemi, souvent même ils étaient les premiers à prendre l'offensive, et il fallait la force des murailles du Mont-Pèlerin et le courage de ses défenseurs, pour que cette citadelle résistât aux assauts que parfois on lui livrait..
Le 18 juillet 1100, une nouvelle à laquelle on était loin de s'attendre jeta les croisés dans une stupeur profonde. Godefroy vint à mourir. Ce prince, roi de Jéru-
salem depuis un an à peine, succomba, dans toute la force de l'âge, à une maladie violente, devant laquelle les médecins confessèrent leur impuissance.
Aussitôt que Tancrède fut instruit de cet événement, il s'empressa d'aller s'entendre avec le patriarche du saint sépulcre pour faire passer le sceptre à Bohémond, à l'exclusion de l'un des frères de Godefroy appelé à régner après lui. Par l'effet d'un hasard, le messager expédié au duc d'Antioche pour hâter son arrivée à Jérusalem tomba entre les mains de Raymond ; et le projet, ainsi démasqué, rencontra bientôt une opposition qui suffisait pour l'empêcher de réussir. D'ailleurs, un incident inattendu ôta bientôt toute chance de succès aux intrigues de Tancrède ; Bohémond, dans une expédition contre les Infidèles, avait été battu et retenu prisonnier.
Le trône devenu vacant, les chefs des croisés, restés à Jérusalem, prièrent Raymond de prendre une couronne que personne plus que lui n'était digne de porter; mais le comte de Toulouse, ferme dans les principes dont il ne s'était départi jamais, répondit que les héritiers de Codefroy devaient seuls lui succéder ; et, pour se dérober â des instances multipliées et sans objet, il quitta surle-champ le Château-Pèlerin , où il laissa sa femme , et se rendit à Constantinople (1).
Ce voyage avait {)our lui un double but ; il le débar-
;1) \o\t l Hiiloirc générale du Languedoc.
rassait de sollicitations inutiles, et il le mettait à même de demander à l'empereur quelques troupes pour continuer la guerre, car ses pertes de tous les jours l'ubligeaient à ne pas sortir d'une stricte défensive.
Alexis reçut Raymond avec les plus grands honneurs, et le combla des preuves de son afFeclion. Il savait avec quelle fidélité il avait tenu ses engagements à son égard, avec quelle loyauté il avait défendu ses intérêts contre Bohémond et contre Tancrède; aussi lui montra-t-il une confiance qu'il était dans son caractère de n'accorder à personne. Sur ces entrefaites, les seigneurs de Jérusalem s'étant décidés, d'après les refus du comte de Toulouse, à choisir Baudouin, prince d'Edesse, pour remplacer son frère, l'empereur profita d'une circonstance qui rendait à Raymond toute sa liberté, pour le déterminer à se fixer définitivement à sa cour. Il eut beaucoup de peine à l'y faire conssnîir; étant enfin parvenu à triompher de sa résistance , il lui donna la première place dans ses conseils et le premier rang parmi les princes de l'empire.
Raymond était encore à Constantinople, lorsque arriva dans cette ville, au commencement de l'année 1101, une armée nouvelle envoyée par l'Europe entière pour contribuer à la conservation de la Palestine, conquête si chèrement achetée.
Ee petit nombre de chevaliers auxquels il avait été permis de revoir leur patrie, après la délivrance de .lé-
rusulem, n'avaient rapporté dans leurs foyers ni bijoux, ni or, ni richesses. Des débris du pavé du saint sépulcre, des pierres du mont des Oliviers, des vases remplis de l'eau du Jourdain, des morceaux de la vraie croix, tels étaient les seuls trésors que leur avaient valus leurs nombreuses victoires. Mais leurs récits merveilleux remplissaient d'étonnement les chrétiens avides de les entendre, et excitaient au plus haut point l'enthousiasme des peuples. A la peinture de tant de souffrances et de dangers, les sentiments généreux s'exaltèrent, une noble émulation enflamma tous les cœurs. Les femmes, dont l'imagination est si prompte et si vive, contribuèrent, par leurs discours chaleureux, à propager cette ardeur chevaleresque. La gloire devint le seul titre à leur estime ; les hauts faits, le seul gage digne de leur amour. Fascinées de plus en plus par leurs illusions guerrières , elles furent entraînées jusqu'à vouloir mériter ellesmêmes les lauriers qui restaient encore à cueillir. En effet, non-seulement des châtelaines quittèrent le manoir féodal et leur cour brillante pour suivre un époux , ou un amant, dans les plaines de la Syrie, mais on en vit former un corps d'amazones, et le casque en tête, la lance ou la dague à la main, affronter les périls avec détermination et courage (1).
(1) Elles avaient pour chef un homme probablement peu belliqueux, qui, très-rocherché dans sa toilette, était appelé, à cause de ses bottes
Malheur au chevalier qui, devant sa dame, eût hésité à sacrifier sa vie quand l'honneur le lui commandait ! il eût reçu une quenouille et un fuseau, présent honteux qui vous déclarait indigne de porter une épée, et plus indigne encore d'être jamais l'objet d'un doux regard- Malheur aussi au suzerain déloyal qui, oubliant l'anathème prononcé sur celui qui violerait la Trêve de Dieu (1), avait profité de l'absence d'un croisé pour s'emparer de ses domaines ! il lui fallait ou braver le mépris public, ou aller expier en Palestine les fautes que son ambition lui avait fait commettre.
Tel fut Guillaume IX, duc d'Aquitaine, comte de Poi- Uers, qui, presque aussitôt le départ de Raymond de Saint-Gilles pour l'Orient, avait dépouillé son fils, Bertrand, de ses États, s'appuyant sur les prétendus droits que nous avons fait connaître. Forcé de céder à l'animadversion générale, ce prince, peu scrupuleux et peu sensible au blâme, plongé dans les plaisirs et la débauche, dut renoncer à sa vie scandaleuse pour aller guerroyer contre les Infidèles sur les bords de l'Euphrate, tant l'opinion avait alors d'autorité et de puissance. Cependant Guillaume, loin de montrer un caractère facile, était, au contraire, impérieux et emporté. Un jour, au
dorées, la Dame aux jambes d'or. (Voir l'Histoire des croisades, t. 2, p. 195.)
(1) Il avait été décidé, au concile de Clermont, que le pape excommunierait ceux qui porteraient préjudice aux intérêts des croisés
moment d'être mis hors de l'Église par l'évêque de Poitiers, il tira son épée pour contraindre ce prélat à l'absoudre. Celui-ci fit preuve, en cette occasion, d'une résignation et d'un sang-froid fort remarquables; sans laisser paraître aucune crainte, il demanda au duc de lui accorder au moins quelques secondes pour se recueillir, et ayant profité de cet instant pour achever à voix basse la formule d'excommunication : Frappez à présent , lui dit-il , je suis prêt. Guillaume, confondu et désarmé, se contenta de lui répondre : « Vraiment, je « ne vous aime pas assez pour vous envoyer en pa- « radis. »
Ce prince fut suivi par Hugues de Lusignan, dont le fils, guerrier illustre et malheureux, devait voir son nom paré d'une couronne et stigmatisé par un grand désastre (1).
Bernard Alon, vicomte d'Albi, de Nîmes, de Carcassonne et de Béziers, et Guillaume Jourdain, comte de Cerdaigne, se décidèrent également à ce pieux pèlerinage, et partirent aussi, avec l'élite de leurs vassaux, pour rejoindre le comte de Toulouse.
De tous côtés un mouvement général entraînait grands et petits vers la ville de Jérusalem. Le même esprit qui, ù la voix de Piei-re l'Ermite et d'Urbain II, avait porté
(1) Liisigiian fol mi de la Jii(l(''0 ot pcrJil la bataille de Tibcriade. qui amena l'abandon de la Palestine.
l'Occident à la conquête de la Palestine, portait maintenant les peuples de l'Europe à aller visiter une terre qui avait été témoin de tant d'exploits. Les comtes de Nevers et de Bourges, le duc de Bourgogne, l'archevêque de Milan, le comte de Blandras, le duc de Bavière, Conrad, connétable de l'empereur d'Allemagne, et beaucoup d'autres personnages illustres, accompagnés d'une foule de chevaliers et de vassaux, se dirigèrent alors sur Constantinople, par la Hongrie et la Bulgarie. La princesse Ide, margrave d'Autriche, voulut aussi faire partie de cette expédition, et suivre l'exemple de dévouement et de piété donné depuis longtemps par la compagne fidèle du comte de Toulouse, la fdle d'Alphonse VI, roi de Castille.
Le comte de Vermandois et le comte de Chartres, qui avaient abandonné les drapeaux du Christ après la bataille d'Antioche, abreuvés d'humilialions dans leur propre famille, furent obligés, pour fuir les regards accusateurs qui les poursuivaient sans cesse, de retourner en Syrie et d'edacer, par de nouveaux services, la tache dont leurs noms s'étaient couverts.
La marche de ces nombreux croisés amena les mêmes excès, les mêmes scènes de violence qui déjà avaient signalé le passage des chrétiens. Il n'en pouvait être autrement : pour faire vivre une armée, sans dévaster le pays, il faut, surtout dans des contrées peu abondantes, des approvisionnements échelonnés à l'avance.
de grands moyens de transports et une administration sagement organisée; trois choses tout à fait impossibles à cette époque, et par le manque de communications, et par le défaut d'unité dans le pouvoir. De même aussi que, lors de la première expédition, cinq ans auparavant, l'empereur, effrayé de celte irruption soudaine dans ses États, opposa la ruse à la force, et chercha, par sa politique adroite, à se gagner les chefs les plus influents, pensant ainsi prévenir les conflits et éviter les tentatives des ambitieux.
Une avant-garde de trente mille hommes, Lombards et Italiens, fit son entrée à Constantinople, vers le milieu de l'année 1101. Ces pèlerins, excités par la souffrance de leur longue route, se jetèrent, en arrivant, dans tous les désordres qu'amènent la misère et l'indiscipline. Les Grecs étanl, à leurs yeux, des ennemis, ils les traitèrent en conséquence, et voulurent se dédommager, à leurs dépens, des privations qu'ils avaient dû subir. Alexis Coranène crut se débarrasser de ces hôtes incommodes en défendant à la population de leur fournir des subsistances ; mais celte mesure imprudente n'eut d'autre résultat que de porter une tourbe furieuse et sans frein à aller mettre le siège devant la demeure impériale. Heureusement il suffit de la présence du comte de Toulouse pour rappeler ces hommes égarés à la raison. Sa haute renommée, sa loyauté si connue inspirèrent aussitôt la crainte el le respect. Il promit aux pèlerins
des vivres et des secours ; il donna à l'empereur l'assurance que les croisés se rendraient incessamment au delà du Bosphore , et tous, sans le moindre doute sur sa parole, attendirent sans se plaindre, avec calme et confiance.
En effet, peu de jours après, les Italiens étaient campés devant Nicomédie, ville de l'Asie Mineure, où ils restèrent jusqu'à ce qu'ils fussent rejoints par les autres corps venant de la France et de l'Allemagne.
L'armée, une fois réunie, présenta, dit-on, une force d'environ cinquante mille cavaliers et cent mille fantassins, et pourtant ni les troupes des comtes de Nevers et de Bourges, ni cent cinquante mille pèlerins, sous les ordres du duc de Bavière , du comte de Poitiers et de Hugues de Vermandois, ne figuraient dans ses rangs, leur marche ayant été relardée. Malheureusement, cette armée était suivie encore par un nombre presque égal de moines, de vieillards, de femmes et d'enfants ; de celte foule inutile et embarrassante, dont pbisieurs fois déjà nous avons eu l'occasion de signaler tous les inconvénients.
Les chefs, dans leur ignorance sur le pays et sur la manière de combattre des Infidèles, n'eurent pas à hésiter lorsqu'il s'agit de savoir en quelles mains ils remettraient l'autorité supérieure. L'habileté et l'expérience du comte de Toulouse le désignaient d'avance à leur choix. Ce guerrier illustre, affaibli par ses travaux, ses
blessures et les ennuis de toutes sortes dont on l'avait abreuvé , se refusa d'abord , en termes exprès, à l'honneur que l'on voulait lui faire; mais, cédant enfin aux instances réitérées des princes, il oublia l'injustice des hommes pour ne se rappeler que les devoirs imposés au chrétien, e( il consentit à se charger du commandement.
L'empereur eût désiré conserver Raymond à sa cour; cependant il se félicita de voir les intérêts de l'armée confiés à des mains si pures ; et, avant de laisser partir ce prince, il le combla de marques d'attachement. Comme témoignage de son estime particulière, il attacha à sa personne, pour l'accompagner jusqu'à la fin de la campagne, cinq cents chevaux d'élite conduits par un de ses meilleurs officiers.
Raymond, après les démarches dont il avait été l'objet pour l'amener à se placer à la tête des troupes, ne devait pas s'attendre à avoir avec les nouveaux croisés les embarras et les dégoûts qui avaient jeté en lui tant de découragement pendant le cours de la première guerre. L'ennemi même de sa maison lui inspirait moins de crainte que ses compagnons d'autrefois; car Guillaume, cet usurpateur do ses Etats, témoignait hautement, par son arrivée en Palestine, et de son repenfir et de son intenfion d'obtenir le pardon de ses torts. Enfin, s'il promenait ses regards autour de lui , ils s'arrêtaient avec une douce safist'action sur des alliés de sa famille, sur
des parents restés chers à spn cœur, et celle consolation apportée à son exil lui promellail, pour l'avenir, plus de fldélité et de dévouement. Bien peu de jours suffirent pour le tirer de son erreur!...
Les deux hommes les plus capables de décider de la direction à donner aux opérations contre les Infidèles étaient assurément Alexis Comnène et le comte de Toulouse. Personne n'avait une connaissance aussi parfaite et des localités et des habitudes de l'ennemi ; chacun d'eux, avant même de s'être consulté à ce sujet,'avait reconnu la nécessité de se diriger sur Jérusalem en suivant les bords de la mer, et ensuite, d'un commun accord, ils avaient insisté auprès des princes pour les convaincre des inconvénients et des périls que tout autre projet offrirait nécessairement (1). Cependant, malgré ces assurances si positives, les chefs chrétiens attribuèrent celle opinion à une prudence inutile , et sourds aux avertissements de la sagesse, pleins de confiance dans leur force, ils s'obstinèrent à vouloir entrer dans le Koraçan, prétendant ainsi délivrer Bohémond, et afTranchir pour jamais la Palestine, qui, sans cela, suivant eux, serait toujours attaquée, ou au moins menacée. D'ailleurs, non-seulement ils avaient pour eux le nombre, mais ils étaient possesseurs d'un gage delà protection céleste;
(1; Voir VAIexiade.
du bras de saint Ambroise et du fer de lance trouvé à Antioche (1).
Raymond avait une foi trop sincère pour mettre en doute la puissance de ces précieuses reliques, mais il n'en chercha pas moins à ramener les princes à des idées plus conformes aux véritables principes de la guerre. Arrivé à Nicée, il réunit tous les chefs en conseil, afia de discuter une seconde fois cette question importante. Il développa alors avec beaucoup de chaleur les avantages que présentaient un pays peu accidenté, une communication qui, étant couverte d'un côté par des montagnes abruptes et de l'autre par la mer, permettait de recevoir des secours de toute nature, et particulièrement des vivres. Il démontra ensuite qu'en pénétrant dans Fintérieur du pays, comme le voulaient les princes, on se jetait au contraire, dans les contrées incultes, montueuses, difficiles, où une cavalerie pesante aurait peine à agir, oii la marche des fantassins serait lente et pénible, et oii l'on se trouverait exposé , chaque jour , à des attaques inattendues, fort dangereuses, surtout lorsqu'on est accompagné d'une foule de gens incapables de combattre. Ses réflexions , si justes et si faciles à comprendre , dé-
fi) Le bras de saint Ambroise était porté par l'archevêque de Milan, et Raymond avait toujours avec lui le fer miraculeux auquel on avait dû la victoire dans un des moments les plus critiques de la première croisade.