CHANT XIII, STANCE
Mais déjà le soleil , arrivé dans le signe du Cancer, darde des rayons dont la chaleur, ardente et inaccoutumée, contrarie les desseins de Godefroy et rend à ses guerriers toute fatigue insupportable.
11 n'est plus de douces clartés dans le ciel; des étoiles sinistres y régnent seules et remplissent l'air de leurs influences malignes et dangereuses. L'ardeur malfaisante va croissant sans cesse, elle brîile de toutes parts d'une manière de plus en plus cruelle. A un jour maudit succède une nuit maudite, et, après cette nuit, vient un jour plus fatal.
Non escc il sol giamiiiai, clie asperso e ciiili; Di sanguigni vapori cntio e d'iuloriio.
Non raosf ri nella fronte assai distinlo Mcsto presagio d'infelice giorno ; Non parte mai, che, in rosso macchic tinto. Non miuacci egual uoia al suc ritoriio, E non inaspri i già sofferti danni Con certa tema di futuri affanni.
Mentre cgli i raggi poi d'alto diffoude,
Quanto d'interne occhio mortal si gira,
Seccarsi i fiori, e impallidir le fronde,
Assetate languir l'erbe rimira,
E fendersi la terra, e scemar l'onde;
Ogni cesa del ciel soggetta all'ira,
E le steriii nubi in aria sparse
In sembianza di fiarame altrui mostrarse.
Le soleil ne se lève jamais que couvert et entouré de vapeurs sanglantes, et sur son disque se montrent, bien distincts, les tristes présages d'un jour malheureux... Jamais, non plus, il ne se couche sans que des taches rougeâtres ne menacent des mêmes tourments à son retour, et qu'il n'augmente les maux déjà soufferts par la crainte des maux qu'on doit souffrir.
Quand l'astre lumineux est au plus haut point de sa course, l'œil d'un mortel, aussi loin qu'il puisse atteindre, voit les fleurs se flétrir, les feuilles perdre leur couleur, l'herbe se dessécher, la terre se fendre, l'onde se tarir, tout ce qui existe être frappe de la colère céleste, et les nues stériles, éparses dans les airs, ressembler à des flammes.
Scinbra il ciel ueiraspclto atra foruace ; Ne cosa appar, che gli occhi almeu ristaure. Nelle spelonche sue Zefiro tacc , E'n tutto è fermo il vaaeggiar deU'aure. Solo vi soffia (e par vampa di face) Veuto che move dailareue maure, Che, gravoso e spiacente, e seuo e gote Co' densi fiati ad or ad or percote.
Non ha poscia la nolte ombre più liete, Ma del caldo del sol païono impresse ; E di travi di foco, e di comète, E d'altri fregi ardenti il vélo intesse. Ne pur, misera terra, alla tua sete Sou dall'avara luoa almeu concesse Sue rugiadose stille; e l'erbe e i Bori Bramano indarno i lor vitali umori.
Le ciel paraît une horrible fournaise, et la vue ne se repose sur rieu qui la console. Zéphire se tait dans sa retraite ; l'air n'a plus ses molles ondulations; on sent un veut qui vient, comme une bouffée de feu, des rives sableuses du Maure, et qui, lourd et suffocant, frappe par intervalle, de son souffle épais, et la poitrine et le visage.
La nuit n'apporte aucune fraîcheur; ses ombres semblent imprégnées encore de la chaleur du jour ; son voile est parsemé de traits de feu , de comètes, de matières embrasées. Malheureuse terre! la lune refuse à ta soif jusqu'aux gouttes de sa rosée, et les herbes et les fleurs demandent, sans l'obtenir, la sève qui leur donne la vie.
Dalle nolli iaquïete il doice sonno Bandito fugge; e i languidi mortali, Lusingando, ritrarlo a se non ponno.
Ma pur la sete è il pessimo de'mali ; Perô che di Giudea l'iniquo donne, Con veneui e con succhi aspri e mortali Più deirinferna Stige e d'Acheronte, Torbido fece c livido ogni fonte.
E'I piccol Siloè, che puro e mondo
Offria cortcse ai Franchi il sue tesoro,
Or di tiepidc linfe a peua il fonde
Aride coprc, e dà scarso ristoro :
Ne il Po, qualor di maggio è più profond©
Parria soverchio ai desiderii loro;
Nè'l Gange, o'I Nilo, allor che non s'appaga
De' settp alberghi, p'I vcrde Egitto allaga.
Les humains languissants rappellent en vain le doux sommeil ; il fuit, banni de leurs nuits agitées. Mais la soif est, pour eux, le tourment le plus cruel; car le maître inique de la Judée, par des poisons et par des sucs âpres et mortels, a rendu troubles et noires, plus que celles du Styx et de l'Achéron , les eaux de toutes les fontaines.
Le Siloé, ce ruisseau qui naguère livrait aux Francs le trésor pur et limpide de ses ondes, n'a plus que des eaux tièdes qui couvrent à peine un lit aride, et qui ne leur sont que d'un faible secours. Ni le Pô, quand, en mai, ses eaux sont les plus profondes ; ni le Gange, ni le Nil, alors que ses sept vastes bassins ne lui suffisent plus et qu'il inonde la verte Fgypte , ne leur sembleraient pouvoir satisfaire leurs désirs.
S'alcun giammai, tra frondeggiunti rive, Puro vide slagnar liquide argento, 0 giù precipitose ir acque vive Per alpe, o'q piaggia crbosa a passo lento j Quelle al vago dcsio forma e descrivc, E miaistra materia al suo torraento ; Chè limmagluc lor gelida e molle L'asciuga e scalda, e nel pcnsier ribolle.
Vedi le racmbra do'guerrier robuste, Cui ne cammin per aspra terra preso, Ne ferrea salma, onde gir sempre onusle. Ne doniô ferro alla lor morte iiUeso ; Ch'or risolute, c dal calore aduste, Giacciono a se medesme inutil peso :
Evive nelie vene occulto foco, Che pascendo le strugge a poco a poco.
S'ils se rappellent une surface liquide et argentée qu'entourent des rivages ombreux; des eaux vives se précipitant du sommet des monts, ou bien serpentant doucement dans la prairie, de tels souvenirs ajoutent encore à leurs tortures; car ces images humides et glacées bouillonnent dans leur esprit, les brûlent et les consument.
"Vois les membres robustes de ces guerriers, qui nont faibli ni dans les chemins les plus difficiles ni sous les lourdes armures dont ils restaient chargés toujours, ui devant le fer menaçant qui était tourné contre eux ; maintenant, sans ressort et brûlés par la chaleur, ils gisent accablés sous leur propre poids : dans leur veine circule un feu caché qui s'alimente en les consumant peu à peu.
Langue il corsier, gih si féroce; e l'crba, Che fil suo caro cibo, a schivo preade : Vacilla il piedc infermo; e la superba Service dianzi, or giù dimessa pende :
Memoria di sue palme or più non serba, Ne più nobil di gloria amor l'accende : Le vincitrici spoglie e i ricchi fregi Par che, quasi vil soma, odii e dispregi.
Languisce il fido cane, ed ogni cura Del caro albergo c del signor obblia ; Giace disteso, ed aU'interua arsura, Sempre anclando, aure novclle invia.
Ma s'altrui diede il respirar natura, Percbè il caldo del cor teinpralo sia, Or nulla o poco rifrigerio n'have; Si quello, onde si spira, è dcnso e grave.
Cosi languia la terra, etc., etc.
Le coursier si fier est aujourd'hui abattu, et Therbe dont ii se montrait le plus avide, il la prend avec dégoût. Sou pied débile est chaucelaut; sa tête altière est tristement penchée ; il n'a plus la mémoire de ses triomphes; il n'a plus le noble amour de la victoire, et l'on dirait que, comme un vil fardeau, il a eu haine et en mépris les riches ornements et les trophées glorieux.
Le chien fidèle languit, oubliant et la garde du logis et son amour pour son maître. Il est couche les membres étendus, et, toujours haletant, il cherche, par une aspiration pressée, à apaiser le feu intérieur qui le dévore; mais, bien que la nature donne ainsi le moyen de calmer les ardeurs du cœur, il n'est que peu ou point de soulagement, si l'air que Ion respire est lourd et accablant.
Ainsi languissait la terre, etc., etc.
Sur ces entrefaites, des galères génoises entrèrent à Joppé, chargées d'objets de toute nature destinés à l'armée chrétienne. Raymond, a la prière des princes, envoya Galdemar de Campille pour proléger le transport de ces approvisionnements; puis, par une sorte d'inspiration secrète, craignant que cette escorte ne tombât dans une embuscade, il la fit suivre par un corps plus considérable, sous les ordres du vicomte de Turenne, de Raymond Pelet et de Guillaume de Sabran. Ces chevaliers ne tardèrent pas, en effet, à trouver Galdemar aux prises avec les Sarrasins et sur le point de succomber sous le nombre. Après l'avoir dégagé à grand' peine, ils continuèrent à marcher ensemble pour ne pas s'exposer encore à de fâcheuses rencontres ; mais, à leur arrivée à Joppé, ils apprirent avec chagrin que tous les bâtiments dont l'annonce avait causé tant de joie étaient devenus la proie de l'ennemi. La flotte égyptienne, cachée dans une petite baie, du côté d'Ascalon , avait surpris, pendant la nuit, les Génois dans l'intérieur du port, et ces derniers s'étaient hâtés de gagner la terre, ne songeant à autre chose qu'à préserver leurs personnes.
Si la perte de ces navires excita de vifs regrets, les chrétiens furent néanmoins charmés de voir forcément retenus parmi eux des hommes tels que les Génois, qui, généralement ouvriers en bois ou en métaux, pouvaient, dans la circonstance, leur devenir des aides précieux. Le comte de Toulouse les prit tous à son service et les cm-
ploya utilement , par la suite , à la construction de ses machines de guerre.
Malgré le zèle dont chacun faisait preuve, zèle qu'augmentaient encore les dangers, les privations et les souffrances, il fallut un mois pour préparer les tours, les béhers, les catapultes, les bahstes, les tortues, en un mot tout le matériel indispensable dans un siège. Il ne restait plus à décider que le moment de l'attaque, lorsqu'un prêtre provençal parvint à persuader Isnard , comte de Die, et Hugues de Monteil, frère de l'évêque Adhémar, que ce digne prélat, mért, comme on le sait, à Antioche, venait de lui apparaître et lui avait dit que, si les chrétiens voulaient entrer dans Jérusalem , ils devaient d'abord se mériter la protection du ciel par la pénitence et par la prière. Sur la foi de cette assurance, au sujet de laquelle on ne se serait pas permis d'élever le moindre doute, l'armée s'imposa pendant trois jours un jeûne rigoureux, et, après cet acte de dévotion, les chefs, aussi bien que les soldats, sortirent en armes , les pieds nus, la tête découverte , précédés du clergé vêtu de blanc et portant des bannières saintes, pour se rendre processionnellement au mont des Oliviers. Là, Arnould de Rohès, le chapelain du duc de Normandie, invita les croisés à la concorde et à l'oubli des injures ; et il mit tant de chaleur, tant d'autorité dans son exhortation, que Raymond et Tancrède, depuis longtemps ennemis déclarés, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en se jurant une
amitié inviolable. Cet exemple fut aussitôt suivi par tous ceux dont le cœur nourrissait quelques ressentiments ; et ce fut un spectacle , unique peut-être dans l'histoire, que de voir, par l'effet d'une parole simple, mais persuasive, brève, mais entraînante, grands et petits abjurer, malgré eux, leurs dissensions et leurs haines. Il est vrai que cette parole, inspirée par une pieuse ferveur, se faisait entendre au lieu même où le Fils d'un Dieu de miséricorde et d'amour avait pardonné aux hommes et leurs fautes et leurs erreurs.
L'ermite Pierre vint ajouter à cette scène si dramatique et si touchante en montrant aux chrétiens les Infidèles qui, du haut des remparts, insultaient à leur cérémonie religieuse (1).
« Vous entendez, leur dit-il, ces menaces et ces blas- « phèmes?... Oui! j'en jure par votre croyance, j'en « jure par votre courage, le règne des impies touche à « son terme. L'armée du Seigneur n'a plus qu'à paraître « et tous ses ennemis s'évanouiront comme une ombre. « Aujourd'hui encore pleins d'orgueil et d'insolence, « demain ils seront glacés d'effroi et tomberont devant « vous comme ces gardiens du sépulcre qui sentirent « leurs armes s'échapper de leurs mains et tombèrent « morts de frayeur lorsque le tremblement de terre an- « nonça la présence d'un Dieu sur ce calvaire où vous
(1) Voir Albert .l'Aix.
« allez monter à la brèche. Encore quelques instants, et « ces mosquées, qui s'élèvent sur des ruines chrétiennes, « serviront de temple au vrai Dieu, et Jérusalem n'en- « tendra plus que les louanges du Seigneur. »
Des cris d'enthousiasme accueillirent cette allocution. Les croisés s'embrassèrent de nouveau les uns les autres, se promirent appui et secours, se jurèrent des sentiments fraternels, et ils ne songèrent plus qu'à se rendre dignes de la palme glorieuse assurée à leur piété et à leur persévérance.
Le 11 juillet suivant, dès que la nuit eut jeté son voile épais sur Jérusalem, et que l'obscurité ne permit plus aux Sarrasins de porter au loin leurs regards dans la campagne, les chrétiens s'occupèrent des préparatifs de l'assaut projeté pour le lendemain. Godefroy se dirigea sans bruit, avec toutes ses troupes, vers la partie orien-r taie de la ville , et approcha de l'enceinte une tour carrée à trois étages, faite de façon à permettre de ruiner à couvert le pied de la muraille et de s'emparer du chemin de ronde au moyen d'un pont-levis, qui, de sa plateforme, s'abaissait à la hauteur des créneaux.
Tancrède et les deux Robert, chargés d'ouvrir une brèche du côté du nord, arrivèrent dans un silence profond à l'emplacement désigné d'avance, traînant également à leur suite une tour à peu près semblable à celle dont nous venons de parler.
Quant à Raymond, il fil amener, vers la partie sud des
remparts, l'espèce de citadelle roulante sur laquelle il fondait, avec raison, ses espérances ; mais, lorsqu'il se flattait d'avoir vaincu les difficultés que présentait le déplacement de cette lourde masse, on se trouva, tout à coup, avoir devant soi une tranchée cachée par les ondulations du sol, et, malgré les plus grands efforts, le jour vint à paraître avant qu'on eût pu faire franchir à l'énorme machine le chemin creux qui s'opposait à sa marche. Cet incident inopiné n'obligea pas seulement de différer une attaque si impatiemment attendue, il eut, en outre, pour effet fâcheux d'instruire les Sarrasins des intentions des croisés, et, par conséquent, de leur indiquer les points sur lesquels ils devaient concentrer leurs forces et réunir leurs principaux moyens de défense.
Le comte de Toulouse, désespéré de ce contre-temps, fit publier par un héraut d'armes qu'il donnerait un denier à quiconque apporterait trois pierres dans le ravin qu'il fallait combler avant de reprendre les opérations du siège (l).Une foule d'individus de tout âge, plus encore par dévouement que par intérêt, accoururent à cet appel, et l'on vit jusqu'aux femmes et aux enfants braver, avec un rare courage, une grêle de traits et de flèches,
(1) Le prix de la journée d'un goujat était, à celle époque, de 1 denier, ou 2 fr. 33 c. Polyp. d'Irmin., p. 146 et 149. Les trois pierres apportées éiaient donc considérées , par le comte de Toulouse , comme une journée de travail.
pour aider à faire disparaître l'obstacle qui forçait les croisés à ajourner leur triomphe.
Après trois jours d'un travail sans interruption ni repos, le terrain se trouva nivelé, et les chrétiens purent attaquer enfin la dernière barrière élevée devant eux comme pour leur disputer le prix de tant de sacrifices.
Nous allons laisser parler l'auteur de l'Histoire des croisades, qui raconte, avec d'intéressants détails, l'assaut et la prise de Jérusalem (1).
« Le 14 juillet 1099, dès que le jour parut, les clairons retentirent dans le camp des chrétiens; tous les croisés volèrent aux armes. Toutes les machines s'ébranlèrent à la fois ; des pierriers et des mangonneaux vomissaient contre l'ennemi une grêle de cailloux, tandis qu'à l'aide des tortues et des galeries couvertes les béliers s'approchaient du pied des murailles. Les archers et les arbalétriers tiraient continuellement sur le rempart ; les plus braves, couverts de leurs boucliers, plantaient des échelles dans les lieux où le mur de la place paraissait offrir moins de résistance. Au midi, à l'orient et au nord de la ville, les trois tours mobiles s'avançaient vers le rempart, au milieu du tumulte et parmi les cris des ouvriers et des soldats. Godefroy paraissait sur la plus haute plate-forme de sa forteresse de bois, accompagné de son frère Eustache et de Baudouin du Bourg. Il animait les
(1) Michaud, Uisi. des crois., I. l", 1. ÎV, p. 298.
siens par son exemple; tous les javelots qu'il lançait, disent les historiens du temps, portaient la mort parmi les Sarrasins. Raymond, Tancrède, le duc de Normandie, le comte de Flandre combattaient au milieu de leurs soldats; les chevaliers et les hommes d'armes étaient animés delà même ardeur que les principaux chefs, et sans cesse accouraient dans les lieux oii les appelait le danger.
« Rien ne pouvait égaler la fureur du premier choc des chrétiens; mais ils trouvèrent partout une résistance opiniâtre. Les flèches et les javelots, l'huile bouillante, le feu grégeois , quatorze machines que les assiégés avaient eu le temps d'opposer à celles de leurs ennemis, repoussèrent de tous côtés l'attaque et les eff'orts des assaillants. Les Infidèles, sortis par une brèche faite à leur rempart, entreprirent de brûler les machines des assiégeants et portèrent le désordre dans l'armée chrétienne. Vers la fin de la journée, les tours de Godefroy et de Tancrède ne pouvaient plus se mouvoir; celle de Raymond tombait en ruine. Le combat avait duré douze heures sans que la victoire parût se décider pour les croisés ; la nuit vint séparer les combattants. Les chrétiens rentrèrent dans leur camp en frémissant de rage et de douleur; les chefs, et surtout les deux Robert, ne pouvaient se consoler de ce que Dieu ne les avait point encore jugés clignes d'entrer dans la ville sainte et d'adorer le tombeau de son FUs.
« La nuit se passa, de part et d'autre, dans les plus vives inquiétudes ; chacun déplorait ses pertes et tremblait d'en essuyer de nouvelles. Les Sarrasins redoutaient une surprise ; les croisés craignaient que les Sarrasins ne brûlassent les machines qu'ils avaient laissées au pied des remparts. Les assiégés s'occupèrent, sans relâche , de réparer les brèches faites à leurs murailles ; les assiégeants, de mettre leurs machines en état de servir pour un nouvel assaut. Le jour suivant ramena les mêmes combats et les mêmes dangers que la veille.
« Les chefs cherchaient, par leurs discours, à relever le courage des croisés. Les prêtres et les évêques parcouraient les tentes des soldats en leur annonçant le secours du ciel. L'armée chrétienne, pleine d'une nouvelle confiance dans la victoire, parut sous les armes et s'avança en silence vers les lieux de l'attaque, tandis que le clergé marchait en procession autour de la ville.
« Le premier choc fut impétueux et terrible. Les chrétiens, indignés de la résistance qu'ils avaient trouvée la veille, combattirent avec fureur. Les assiégés, qui avaient appris l'arrivée d'une armée égyptienne, étaient animés par l'espoir de la victoire ; des machines formidables couvraient leurs remparts. On entendait de tous côtés siffler les javelots; les pierres, les poutres lancées par les chrétiens et les Infidèles s'ontrc-choquaient dans l'air
avec un bruit épouvantable et retombaient sur les assaillants. Du haut de leurs tours, les musulmans ne cessaient de lancer des torches enflammées et des pots à feu. Les forteresses de bois des chrétiens s'approchaient des murailles au milieu d'un incendie qui s'allumait de toutes parts. Les Infidèles s'attachaient surtout à la tour de Godefroy, sur laquelle brillait une croix d'or dont l'aspect provoquait leur fureur et leurs outrages. Le duc de Lorraine avait vu tomber à ses côtés un de ses écuyers et plusieurs de ses soldats. En butte lui-même à tous les traits des ennemis, il combattait au milieu des morts et des blessés, et ne cessait d'exhorter ses compagnons à redoubler de courage et d'ardeur. Le comte de Toulouse, qui attaquait la ville au midi, opposait toutes ses machines à celles des musulmans ; il avait à combattre l'émir de Jérusalem, qui animait les siens par ses discours, et se montrait sur les murailles entouré de l'élite des soldats égyptiens. Vers le nord, Tancrède et les deux Robert paraissaient à la tête de leurs bataillons. Lnraobiles sur leurs forteresses roulantes, ils se montraient impatients de se servir de la lance et de l'épée. Déjà leurs béliers avaient, sur plusieurs points, ébranlé les murailles derrière lesquelles les Sarrasins pressaient leurs rangs et s'offraient, comme un dernier rempart, à l'attaque des croisés.
« Au milieu du combat, deux magiciennes parurent sur le rempart de la ville, conjurant, disent les histo-
riens, les éléments et les puissances de l'enfer (1). Elles ne purent éviter la mort qu'elles invoquaient contre les chrétiens, et tombèrent sous une grêle de traits et de pierres. Deux émissaires égyptiens, venus d'Ascalon pour exhorter les assiégés à se défendre, furent surpris par les croisés lorsqu'ils cherchaient à entrer dans la ville ; l'un d'eux tomba percé de coups; l'autre, après avoir révélé le secret de sa mission, fut lancé, à l'aide d'une machine, sur les remparts oii combattaient les Sarrasins.
« Cependant le combat avait duré la moitié de la journée sans que les croisés eussent encore aucun espoir de pénétrer dans la place. Toutes leurs machines étaient en feu; ils manquaient d'eau et surtout de vinaigre (2), qui seul pouvait éteindre l'espèce de feu lancé par les assiégés. En vain les plus braves s'exposaient aux plus grands dangers pour prévenir la ruine des tours de bois et des béliers ; ils tombaient ensevelis sous des débris, et la flamme dévorait jusqu'à leurs boucliers et leurs vêtements. Plusieurs des guerriers les plus intrépides avaient trouvé la mort au pied des remparts ; un grand nombre de ceux qui montaient les tours avaient été mis hors de combat; les autres, couverts de sueur et de poussière, accablés sous le poids des armes et de la chaleur, com-
(1) (iuillaume de Tyr.
(2) Albert d'Aix.
raençaient à perdre courage. Des Sarrasins qui s'en aperçurent jetèrent de grands cris de joie. Dans leurs blasphèmes, ils reprochaient aux chrétiens d'adorer un Dieu qui ne pouvait les défendre. Les assaillants déploraient leur sort, et, se croyant abandonnés par Jésus-Christ, restaient immobiles sur le champ de bataille.
« Mais le combat allait bientôt changer de face. Tout à coup les croisés voient paraître, sur le mont des Oliviers, un cavalier agitant un boucher, et donnant à l'armée chrétienne le signal pour entrer dans la ville (1). Godefroyet Raymond, qui l'aperçoivent des premiers et en même temps, s'écrient que saint Georges vient au secours des chrétiens. Le tumulte du combat n'admet ni réflexion ni examen, et la vue du. cavalier céleste embrase les assiégeants d'une nouvelle ardeur. Ils reviennent à la charge ; les femmes mêmes, les enfants, les malades accourent dans la mêlée, apportent de l'eau, des vivres, des armes, réunissent leurs efforts à ceux des soldats pour approcher des remparts les tours roulantes, effroi
(1) Déjà nous avons vu, à la bataille d'Antioche, Adhémar de Monteil montrer à l'armée, comme un secours céleste, trois cavaliers vêtus de blanc et couverts d'armures éclatantes qui , selon lui, précédaient une légion immortelle. Ici le même artifice est mis en œuvre; loin d'en faire l'objet d'une accusation contre les princes, nous croyons qu'il faut plutôt les louer d'avoir su faire servir la crédulité de leur époque à se procurer la victoire, et cela par les moyens les plus simples et les plu& faciles.
des ennemis. Celle de Godefroy s'avance au milieu d'une terrible décharge de pierres, de traits, de feu grégeois, et laisse tomber son pont-levis sur la muraille. Des dards enflammés volent en même temps contre les machines des assiégés, contre les sacs de paille et de foin, et les ballots de laine qui recouvrent les derniers murs de la ville. Le vent allume l'incendie et pousse la flamme sur les Sarrasins. Ceux-ci, enveloppés de tourbillons de feu et de fumée, reculent à l'aspect des lances et des épées des chrétiens. Godefroy, précédé des deux frères Lethalde et Engelbert de Tournai, suivi de Baudouin du Bourg, d'Eustache, de Raimbaud Creton, de Guichat, de Bernard de Saint- Vanier,d'Amenjeud'Albret, enfonce les ennemis, les poursuit et s'élance sur leurs traces dans Jérusalem. Tous les braves qui combattaient sur la plateforme de la tour suivent leur intrépide chef, pénètrent avec lui dans les rues et massacrent tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage.
« En même temps le bruit se répand, dans l'armée chrétienne, que le saint pontife Adhémar et plusieurs croisés morts pendant le siège viennent de paraître à la tête des assaillants et d'arborer le drapeau de la croix sur les tours de Jérusalem. Tancrède et les deux Robert, animés par ce récit, font de nouveaux efî'orts et se jettent enfin dans la place, accompagnés de Hugues de Saint- Paul, de Gérard de Roussillon, de Louis de Mouson, de Conon, (le Lninl)crl de Montaigu, de Gaston de Béarn.
UiKi foule de braves les suivent de près ; les uns entrent |)ar une brèche à demi ouverte, les autres escaladent les murs avec des échelles, plusieurs s'élancent du haut des tours de bois. Les musuhnans fuient de toutes parts, et Jérusalem retentit du cri de victoire des croisés : Dieu le veut! Dieu le veut! Les compagnons de Godefroy et de Tancrède vont enfoncer à coups de hache la porte de Saint-Etienne, et la ville est ouverte à la foule des croisés qui se pressent à l'entrée et se disputent l'honneur de porter les derniers coups aux Infidèles.
« Raymond éprouvait seul encore quelque résistance. Averti de la conquête des chrétiens par les cris des musulmans, par le bruit des armes et le tumulte qu'd entend dans la ville, il relève le courage de ses soldats. Ceux-ci , impatients de rejoindre leurs compagnons , abandonnent leurs tours et leurs machines , qu'ils ne pouvaient plus faire mouvoir; ils plantent des échelles et des épées à l'aide desquelles ils montent jusque sur le rempart; ils sont précédés du comte de Toulouse, de Raymond Pelet, de l'évéque d'Albara, du comte de Die, de Guillaume de Sabran. Rien ne peut les arrêter dans leur marche. Ils dispersent les Sarrasins, qui vont se réfugier, avec leur émir, dans la forteresse de David, et bientôt tous les croisés, réunis dans Jérusalem, s'embrassent, pleurant de joie et ne songeant plus qu'à poursuivre leur victoire.
« Cependant le désespoir a rallié un moment les plus "• 13
braves des Sarrasins; ils fondent avec impétnosité sur les chrétiens, qui s'avançaient en désordre et couraient au pillage. Ceux-ci commençaient à reculer devant l'ennemi qu'ils avaient vaincu, lorsque Evrard de Puysaie, dont Raoul de Caen a célébré la bravoure, ranime le courage de ses compagnons, se met à leur tête et porte de nouveau la terreur parmi les Infidèles ; dès lors les croisés n'eurent plus d'ennemis à combattre.
« L'histoire a remarqué que les chrétiens étaient entrés à Jérusalem un vendredi, à trois heures du soir. C'était le jour et l'heure où Jésus-Christ expira pour le salut des hommes. Cette époque mémorable aurait dû rappeler leurs cœurs à des sentiments de miséricorde ; mais, irrités par les menaces et les longues insultes des Sarrasins, aigris par les maux qu'ils avaient soufferts pendant le siège, et par la résistance qu'ils avaient trouvée jusque dans la ville, ils remplirent de sang et de deuil cette Jérusalem qu'ils venaient de délivrer et qu'ils regardaient comme leur future patrie. Bientôt le carnage devint général ; ceux qui échappaient au fer des soldats de Godefroy et de Tancrède couraient au-devant des Provençaux également altérés de sang. Les Sarrasins étaient massacrés dans les rues, dans les maisons ; Jérusalem n'avait point d'asile pour les vaincus; quelques- 'uns purent échapper à la mort en se précipitant des remparts; les autres couraient en foule se réfugier dans les palais, dans h^s tours, et surtout dans les mosquées.
où ils ne purent se dérober à la poursuite des chrétiens.
« Les croisés, maîtres de la mosquée d'Omar, où les Sarrasins s'étaient défendus quelque temps, y renouvelèrent les scènes de carnage qui suivirent la conquête de Titus. Les fantassins et les cavaliers y entrèrent pelemele avec les vaincus. Au milieu du plus horrible tumulte, on n'entendit que des gémissements et des cris de mort ; les vainqueurs marchaient sur des monceaux de cadavres, pour poursuivre ceux qui cherchaient à fuir. Raymond d'Agiles, témoin oculaire, dit que, sous le portique et le parvis de la mosquée, le sang s'élevait jusqu'aux genoux et jusqu'au frein des chevaux. »
Le père Maimbourg porte à quarante mille le nombre des hommes massacrés dans la seule mosquée d'Omar, ce qui est évidemment impossible; mais, suivant tous les historiens orientaux, soixante-dix mille individus de tout âge et de tout sexe trouvèrent la mort à la prise de Jérusalem. Les juifs ne furent pas plus épargnés que les mahomélans : enfermés dans la synagogue, on y mit le feu, et tous périrent au milieu des flammes.
Détournons nos regards de ces massacres commis au nom d'un Dieu de bonté et de paix; notre histoire ne nous en fournira d'ailleurs que trop d'exemples. L'espèce humaine, on ne saurait le nier, est cruelle de sa nature; et aujourd'hui encore, quoiqu'il n'y ait plus ni fanatisme ni même beaucoup de croyance, aucun
homme de guerre n'oserait prétendre exercer assez d'autorité sur ses inférieurs pour préserver d'un pareil sort une place qui serait enlevée d'assaut.
Un spectacle consolant succéda enfin à ces scènes de fureur; ceux que n'avaient pu fléchir ni le vieillard impassible et résigné, ni la jeune fille éperdue et suppliante, ni l'enfant innocent et craintif, tout à coup, à l'aspect du saint sépulcre, se sentent touchés d'humilité, de compassion et de repentir. Dépouillant les formes terribles et implacables du soldat, on vit alors les chefs des croisés s'en aller nu-pieds visiter les lieux saints et faire retentir la cité, devenue silencieuse comme le désert, de leurs prières et de leurs sanglots. Aux larmes qu'ils répandent avec abondance , à la componction sincère dont sont empreints leurs traits, qui aurait reconnu ces guerriers au visage farouche, naguère semant la destruction de toutes parts et marchant avec une joie féroce sur les cadavres palpitants entassés autour d'eux?
Parmi les habitants et les troupes de la garnison, ceux-là seuls qui s'étaient renfermés dans le fort de David échappèrent à la rage de leurs ennemis et ne tombèrent pas sous le fer des chrétiens. 11 fallut, pour les sauver, la volonté puissante du comte de Toulouse; Tancrède lui-même, qui avait fait arborer son drapeau par les Egyptiens réfugiés dans la mosquée d'Omar, ne put parvenir h leur conserver la vie. Cet acte d'huma-
nilé de la part de Raymond coiilraslail liop avec la conduite de beaucoup d'autres chefs de la croisade, pour \\o pas lui attirer de nouveaux reproches; on l'accusa do no s'être montré si clément que pour recueillir dos sonunes considérables de la capitulation qu'il accorda à ces malheureux; supposition absurde ;\ tous égards, puisque, s'il eût voulu rançonner les prisonniers sauvés par lui de la mort, il n'avait besoin, pour cela, ni de traités ni de stipulations d'aucune sorte. D'après les lois delaguerre, tout ce qui était dans la tour de Oavil lui appartenait de droit, et il n'en devait compte à personne. Cette persistance à taxer Raymond de rapacité et d'avarice, lorsqu'il déployait chaque jour une générosité royale, est surtout remarquable dans cette circonstance; car, lorsqu'on soutirait de grandes misères, les ressources dont Raymond disposait, grâce à sa fortune, jtouvaient exciter l'envie et porter à lui prêter des torts imaginaires; mais, après un succès dont chacun avait retiré d'immenses avantages, il est difficile de s'expliquer les imputations calomnieuses déversées encore sur ce prince. Nous ne pouvons attribuer une malveillance si constante, et pourtant si peu méritée, qu'à son caractère dur, brusque et inflexible. Disposé rarement à l'indulgence et d'une franchise presque brutale, comment n'aurait-il pas eu pour ennemis les inlriganls, les aventuriers, les ambitieux, toujours nombreux parloul, et qui abondaient parlicu'ièremenl parmi les croisés, agglo-
méralion d'individus de toutes les conditions cl do tous les pays.
On répartit, en celte occasion, les trésors tombés aux mains des vainqueurs, avec une équité et un accord dont les chefs, jusque-là, avaient rarement donné des preuves. Pour mettre à même d'apprécier l'importance de ces richesses, il nous suffira de dire, d'après les chroniques contemporaines, que Tancrède, auquel on avait abandonné la mosquée d'Omar, aurait employé six chariots pour transporter les objets d'or et d'argent qui lui échurent en partage.
Aussitôt la disparition des traces d'une lutte acharnée, les princes songèrent à rétablir le royaume de Jérusalem, et à relever un trône que les noms de David et de Salomon suffisaient pour rappeler toujours à la mémoire des chréùens.
Il semble, en considérant seulement les services rendus depuis le commencement de la guerre, soit dans les conseils, soit sur le champ de bataille, que le nom de Raymond de Saint-Gilles eût du se trouver dans toutes les bouches lorsqu'il s'agit de désigner un homme assez fort et assez sage pour régner sur les provinces dont on venait de se rendre maître; mais, nous l'avons dit, le comte de Toulouse ne possédait pas les qualités propres à gagner l'afTection. D'un autre côté, les Provençaux, dans leur impatience de retourner en Europe, se montrèrent très-opposés à un choix qui pouvait les re-
tenir en Palestine et prolonger indéiiniment leur exil loin de la patrie. Cependant, malgré ces diverses circonstances, tant de raisons parlaient en faveur du comte de Toulouse, que les pensées de la plupart des chefs s'arrêtèrent d'abord sur lui. Raymond d'Agiles (1), Albert d'Aix (t), l'abbé Guibert (3), tous s'accordent à affirmer que les honneurs de la royauté lui furent offerts, et, bien que cette couronne excitât vivement l'envie, Raymond la refusa. Quelles considérations le portèrent à ce grand acte d'abnégation? Rien ne nous le fait connaître. Fut-il blessé de ce que le vœu exprimé à son sujet n'avait pas été unanime? son caractère susceptible suffirait seul pour appuyer celte supposition. Nous sommes môme d'autant plus disposé à l'admettre que le désir de vivre ignoré et occupé uniquement de ses devoirs religieux n'eut aucune influence sur sa détermination, puisque nous le verrons bientôt devenir duc de Tripoli et chercher à se foire une principauté digne de la célébrité de sa famille et du nom glorieux qu'il léguerait à ses enfants. Peut-être aussi se défia-t-il de la sincérité de ceux-là mêmes qui lui donnèrent leurs suf-
fi) Page 179 et suivantes.
(2) Livre IV.
13) Livre VII, chap. 2. Voici les paroles de cet historien : « Il rel'iisn « cette distinction, non pas tant parce qu'il était déjà âgé et qu'il avait « perdu un œil, que par modestie, car il était très-capable de remplir « les devoirs de la royauté, s'étant rendu très-rccommacdni'lc par se? « exploits et ses \erlus. »
frages, ou bien sufut-il à son amour-propre de l'avoir emporté aux yeux de ses frères d'armes et en dépit de leurs prétentions orgueilleuses et jalouses. Quoi qu'il en soit, il est impossible de ne pas reconnaître dans cette renonciation autant de simplicité que de prudence, autant de désintéressement que d'élévation de caractère.
D'après la résolution du comte de Toulouse, résolution, il faut le dire, que l'on ne combattit presque pas, tous les regards se fixèrent spontanément sur le duc de Torraiue, guerrier illustre, dont l'armée admirait la vaillance et dont chacun redisait les vertus.
Lorsque ce choix vint à être proclamé, des transports de joie éclatèrent de toutes parLs, et c'est au milieu des acclamations les plus vives que Godefroy de Bouillon, conduit au pied des autels, y reçut la consécration de la royauté. En présence de la tombe qui s'ouvrit pour le Sauveur, l'élu des chrétiens , peu séduit par l'éclat du diadème , ne voulut pas d'une couronne d'or là où un Dieu avait porté une couronne d'épines; il se contenta, en acceptant le pouvoir, du simple litre de défoiseur du sépulcre.
Si l'épopée, par l'élégante harmonie de ses chants, la pompe de ses récits, le charme do ses images, a rendu immortel le nom de Godefroy, l'histoire, plus vraie dans ses appréciations, lout en signalant les hautes qualités de ce. prince, ne doit pas lui sacrifier des héros dont le souvenir, mérite peul-être plus encore de se conserver
toujours. Le premier acte d'autorité du souverain, représenté par les poêles comme un modèle de raison et de sagesse, fut irréfléchi, impolitique et rompit aussitôt l'heureux accord établi parmi les chefs. Godefroy exigea la remise à ses troupes de la tour de David. D'après ce qui avait été convenu antérieurement entre les princes, Raymond était le possesseur légitime de cette citadelle enlevée par lui le jour de l'assaut de Jérusalem , et, depuis lors, il l'habitait avec toute sa maison. De plus, c'était le seul séjour qui convînt à son rang et à son importance. Pour l'abandonner, il lui eut fallu quitter la ville, ou aller solliciter un asile auprès des autres princes, chose que sa position ne lui permettait pas de faire. Tout le portait donc à se refuser à une décision injuste et outrageante. D'ailleurs cette exigence, considérée sous un autre point de vue, devait encore le blesser profondément. Le roi de Jérusalem ne pouvait avoir qu'un motif en agissant de la sorte à son égard : la crainte de laisser un lieu fortifié entre les mains d'un chef capable de se poser un jour en rival. Ainsi celui qui venait de refuser la couronne se voyait soupçonné de chercher, plus tard, à s'en saisir ; peut-être même le jugeait-on assez perfide pour user de ruse ou de trahison. Un caractère moins fier et moins loyal que celui du comte de Toulouse eùl, à coup sûr, regardé cette supposition comme une insulte ; car personne, môme ses ennemis, n'avait songé jamais à
suspecter sa bonne foi. 11 est donc facile de comprendre et la colère et la résistance de Raymond. Pourtant des écrivains modernes, adoptant, sans réserve, les opinions de deux ou trois chroniqueurs, ont voulu voir, dans l'opposition faite en cette circonstance par le comte de Toulouse, une preuve nouvelle de sa cupidité et de son ambition. Au reste , devons-nous nous étonner de tant de partialité et de passion parmi les témoins de cette guerre, lorsque, après plusieurs siècles, des esprits éclairés et droits sont entraînés, à leur insu, à prendre tel ou tel personnage historique en défaveur ou en estime, sans tenir compte des faits ni des enseignements d'une saine critique.
Dans la querelle entre deux guerriers, dignes de s'apprécier et de s'entendre, le comte de Flandre et le duc de Normandie se joignirent aux partisans de Godefroy. D'un autre côté, nous savons, par Raymond d'Agiles, que les Provençaux, plus touchés de leurs intérêts que de la gloire de leur seigneur, se déclarèrent aussi contre le comte de Toulouse. Les hommes d'armes de cette nation s'imaginèrent, en excitant le mécontentement de leur chef, le résoudre enfin à retourner dans ses Etats et l'éloigner d'une terre où tout était pour lui sujet d'ennuis et de chagrins.
Raymond fut, en effet, profondément affligé de se voir abandonné par ses amis et ses vassaux. Pour terminer ce
malliourcux débat, il oflril de s'en rapporter à la décision des princes, et, afin de ne donner lieu à aucun doute sur la sincérité de ses intentions, il quitta la tour de David avec les siens et laissa la garde de cette citadelle à l'évoque d'Albara, en l'autorisant à la remettre ensuite k celui des deux prétendants qui en serait déclaré le légitime possesseur. Le prélat auquel se confiait ainsi le comte de Toulouse était un prêtre de Narbonne, protégé dans tous les temps par lui et dont il avait fait la fortune ; mais si l'on a tort de croire au souvenir et à l'affection des grands, ceux-ci n'ont guère plus à compter sur la reconnaissance due à leurs bienfaits. A peine cet évêque eut-il en main l'autorité, que, gagné sans doute par des présents ou des promesses , il livra la tour à Godefroy, qui, pour profiter d'une perfidie, ne craignit pas d'en devenir le complice.
Justement indigné, Raymond, comme s'il eût pris la détermination de fuir le séjour de la déloyauté et de l'ingratitude, sortit de Jérusalem et se rendit à Jéricho. Oubliant un moment jusqu'à la gloire, si chère aux jours de sa jeunesse, il espéra trouver dans ses sentiments rehgieux une consolation à des pensées amères. Ce n'est plus le guerrier redoutable devant lequel lout tremble et se soumet, c'est un pèlerin humble, pieux, repentant, concentré dans ses devoirs de chrétien.
Inspiré par sa foi ardente, il court se plonger dans le fleuve oii Jésus-Christ reçut le baptême de la main de
saint Jean-Baptiste (1). Lorsqu'il sort de l'onde consacrée, il ne veut ni une armure brillante ni de riches vêtements ; il demande un habit sans autre ornement que la croix et n'ayant pas encore été porté par lui, car son corps, purifié de toute souillure, ne doit toucher à rien qui rappelle une faute (2).
Cet acte de ferveur et de componction accompli, Raymond retourna à Jérusalem pour y aller chercher ses troupes. Décidé toujours à prendre une part active à la croisade, la conduite tenue à son égard lui fit reconnaître néanmoins la nécessité de songer à ses intérêts propres. Après avoir renoncé à jamais à ses États pour employer sa vie entière à la défense de la terre sainte , il devenait indispensable, s'il ne voulait se voir bientôt dans l'obligation de congédier tous les hommes à son service, qu'il songeât enfin à assurer son existence et la leur. Tandis qu'il épuisait sa fortune pour venir en aide à l'armée et aux princes, et que ceux-ci enlraient en possession de telle ville ou de tel territoire, ni provinces, ni places, ni forteresses ne le dédommageaient de ses sacrifices et ne le récompensaient de ses pénibles travaux. Baudouin, dès le siège de Nicée, avait couru vers l'Euphrate se faire élire prince d'Ëdesse; Bohémond, sans
(1) Dans les iircmiers siècles du ehrisliaiiisnic ou baptisait par imluorsioii, cl 011 ei) faisait trois consécutives.
(2) Il prit vnc chemise et des brayes neuves. (Voir VHisloire générale (la Languedoc]
mémo avoir conlribué h la prise de Jérusalem, était devenu duc d'Antioche ; Godefroy, dont on vantail le désintéressement, gouvernait sans conteste le royaume de Judée ; et lui , le plus puissant, le plus considéré des chefs chrétiens, chaque fois qu'il avait planté son étendard sur un point quelconque, il avait dû l'en retirer pour satisfaire des ambitions insatiables ou empêcher la discorde de s'introduire parmi les croisés.
Cependant le comte de Saint-Gilles rejoignait à peine ses troupes, que Godefroy, comme s'il n'eût eu rien à se reprocher envers lui, invoqua son secours pour marcher à la rencontre du calife du Caire, dont, disait-il, on lui annonçait l'arrivée avec des forces immenses. Raymond, trompé déjà si souvent, n'ajouta d'abord aucune foi à cette nouvelle, et, craignant qu'elle ne cachât encore quelque mauvais dessein contre lui, il déclara nettement ne pas vouloir sortir de Jérusalem. Le duc de Normandie, sans plus de confiance dans les assertions de Godefroy, fit, de son côté, une réponse dans des termes à peu près semblables ; mais ces deux princes, ayant acquis ensuite la certitude de l'approche de l'émir Afdhal, se rendirent alors à des instances motivées par un si grand intérêt. Le comte de Toulouse, méprisant des injures récentes, ne s'arrêta pas à l'idée d'une vengeance qui aurait terni sa gloire et n'hésita plus à se mettre en marche. II rejoignit à Ramla Godefroy et le comte de Flandre, et les chrétiens, une fois réunis, allèrent camper entre
Joppé el Ascalon, dans rintentlon d'attendre les Sarrasins en ce lieu.
Le terrain choisi pour champ de bataille était une plaine aune journée et demie de Jérusalem, fermée de tous les côtés par des montagnes et par la mer, excepté vers la partie septentrionale, par laquelle s'avançaient les croisés. À son extrémité se trouvait le port d'Ascalon qui, occupé par les musulmans, servait de point d'appui à leur gauche.
Suivant plusieurs historiens, l'armée chrétienne ne comptait plus que neuf mille fantassins et quinze cents chevaux; selon d'autres, elle se composait de quinze mille hommes d'infanterie et de cinq mille cavaliers. Celte dernière évaluation fût-elle la plus exacte , il existerait toujours une disproportion énorme entre ce petit nombre de combattants et les forces recrutées par le calife sur les rives du Tigre et du Nil, sur les bords de la mer Rouge et jusqu'en Ethiopie. Le père Maimbourg, dans son histoire des croisades, dit que les écrivains les moins suspects d'exagération portent à cent mille chevaux et trois cent mille fantassins les troupes sous les ordres d'Âfdhal.
Le 12 août 1099, les chrétiens, partagés en trois corps, se rangèrent on bataille. Le comte de Toulouse commandait la droite, (Jodefroy la gauche, et le centre était aux ordres du duc de Normandie , du comte de Flandre, de Tancrède et de Gaston de Béarn. La
cavalerie marchait après l'infaiilerie, et derrière elle venaient les troupeaux destinés à l'approvisionnement, les chameaux servant aux transports, etc., etc. Le bruit confus de ces animaux , les tourbillons de poussière qu'ils soulevaient autour d'eux firent croire aux musulmans que leurs ennemis étaient en nombre beaucoup plus considérable qu'ils ne se l'étaient imaginé, et ce qui devait nuire aux mouvements des croisés et amener probablement leur défaite devint, au contraire, une des causes de leur victoire, en portant parmi leurs adversaires, sinon le découragement, au moins l'indécision et l'inquiétude.
Les chrétiens eurent environ une demi-lieue à faire pour joindre les Inûdèles, mais ils franchirent cette distance pleins d'ardeur et pleins d'enthousiasme. C'était un spectacle admirable que cette masse d'étendards aux mille couleurs , d'armures étincelantes , de panaches agités dans les airs. Voyez ces guerriers, animés par l'espoir, s'avançant au son des clairons et des timbales ; entendezles tous, comme une seule voix, adresser aux cieux leurs hymnes et leurs cantiques. Déjà ils célèbrent leur triomphe, ils rendent grâce à l'Éternel. Comment ne seraientils pas vainqueurs 1 Ils portent avec eux le bois de la vraie croix, cette relique merveilleuse que leurs frères de Jérusalem ont su, à travers les âges, dérober aux regards des impies.
Dès le premier choc, les musulmans furent mis en dé-
sordre. Celle miillilude , composée de nalions difTérentes, el dont les soldais levés à la lui te n'avaient ni instruction ni discipline, ne put tenir devant des troupes •aguerries par plusieurs années de combats et redoutables surtout par leur exaltation religieuse. Tous les princes accomplirent des prodiges de courage ; mois le comte de Toulouse fut remarqué entre tous et déploya une valeur digne des plus beaux jours de sa jeunesse. Il poussa les ennemis jusqu'à la mer et força plus de trois mille Syriens ou Arabes à se précipiter dans les ftols pour échapper à son glaive exterminateur. ].a nuit même ne put dérober les fuyards à sa terrible colère.
Jamais victoire ne fut si facile et plus complète. Afdhal, sur le point d'êlre pris, n'eut que le temps de se jeter dans Ascalon , et, peu rassuré à l'abri des murs de cette ville, il ne tarda pas à gagner la flotte égyptienne, livrant à la destruction les restes de son armée et abandonnant, sans le moindre elïort pour les défendre, les richesses entassées sous ses tentes. On a évalué à cent mille hommes la perte du calife du Caire dans cette bataille (1); et, si l'on en croit Guillaume de Tyr et le moine Robert, les chrétiens n'eurent pas môme un cavalier de tué. Michaud rapporte, d'a[)rès l'histoire arabe de Jérusalem, un qua-
(1) Voir la colloclion de Marlenne et T'iurand, Anecd., t. 1", el VHisloire générale du Languedoc.
train adressé par l'auleur au comte de St. -Gilles dont voici le sens :
Tu as fait triompher par luii épée la religion du Messie, Dieu nous préserve d'un homme tel que Saint-Gilles ! Jamais les hommes n'avaient vu rien de pareil à ce qu'il a fait; Tl a rnis dans la plus honteuse fuite Afdhal (1).
Cet éloge de la part d'un ennemi du nom chrétien témoigne suffisamment de la conduite héroïque du comte de Toulouse, de ce guerrier que le chantre de Godefroy représente comme un vieillard décrépit, et que les historiens modernes mettent au second rang dans leurs récits de la croisade. Quelle renommée Raymond ne devait-il pas avoir acquise, pour que les Arabes euxmêmes célébrassent ses hauts faits dans leurs annales, et attribuassent à sa bravoure la perte de leur armée et la ruine de leurs espérances !
Après la bataille d'Ascalon, ce prince était en droit de supposer qu'ayant contribué si puissamment à consolider la délivrance du saint sépulcre et l'existence du royaume de Jérusalem , on lui en témoignerait quelque reconnaissance. Son sang, ses trésors, l'élite de ses vassaux, il avait tout sacrifié aux intérêts de la conquête ; n'était-il donc pas juste de lui accorder un des trophées de la victoire ? 11 demandait la ville
(i) Hist. des crois., t. 1", p. 445.
f't le territoire d'Ascalon ; était-ce estimer trop haut ses services; était-ce montrer une exigence trop grande? Cette concession n'eût été, à coup sûr, qu'un bien faible dédommagement pour celui qui avait renoncé aux plus belles provinces de la France ; pour le chef dont les travaux glorieux avaient plus d'une fois préservé les chrétiens de leur ruine. Eh bien ! Godefroy, qui lui devait la couronne, revendiqua Ascalon comme une des villes nécessaires à l'existence de son royaume, et rien ne put l'engager à se départir de cette prétention nouvelle. Ce ne fut pas assez d'un refus presque injurieux : la place ne voulant ouvrir ses portes qu'au comte de St.-Gilles, on attribua à ce prince une condition inspirée fort naturellement aux ennemis par sa réputation de droiture, et sur une accusation œuvre de la jalousie et d'une rivalité d'armes, on n'a pas craint d'écrire : « Raymond fit recommander à la garnison d'Ascalon de se défendre. » Qu'une supposition de cette nature se trouve dans le récit du panégyriste de Godefroy, la chose n'a pas droit d'étonner; mais que Michaud ait reproduit sérieusement une pareille fable, nous ne pouvons le comprendre. Raymond se fûtil même écrié dans une entrevue avec le gouverneur musulman : « Puisque nous ne nous entendons pas, défendezvous, » nous ne verrions en cela qu'une déclaration loyale en usage entre ennemis qui s'estiment et non pas un conseil coupable, ou, pour mieux dire, un crime envers les croisés ou plutôt envers ses frères.
Un historien contemporain (1) nous éclaire complétetement sur tout ce qui est relatif à cette affaire. Voici comment il s'exprime à ce sujet:
« Les Ascalonites, voyant la fureur avec laquelle le « comte Raymond combattait sous leurs remparts le « jour de la bataille, et craignant de subir le sort des « autres villes que les chrétiens avaient soumises, lui « envoyèrent demander son étendard pour l'arborer sur « leurs murailles, avec promesse de se rendre à lui, tant « parce qu'il était plus à portée que les autres princes et « qu'il paraissait plus formidable, que parce qu'ils sa- « vaient la bonne foi avec laquelle il en avait agi avec le « gouverneur de la garnison de la Tour-de-David, qu'il « avait sauvé de la mort. Sur leur demande, Raymond « leur envoya son porte-enseigne, et, après avoir tué ou « mis en fuite tous ceux qui étaient hors d'Ascalon, il « assembla ses compairs qui étaient de retour du com- « bat, et leur dit: Voici, grâce à Dieu, une victoire com- « j^lète, et les Ascalonites, extrêmement pressés dans leur « ville, nous en ouvrent, pour ainsi dire, les portes. Ils ont « envoyé demander mon drapeau, et ils se soumettent à « nu)i, si vous voulez bien y consentir. — Godefroy ré- «■ pondit : A Dieu ne plaise que f accorde le domaine d'As- « calon à personne; tuais je vais ï assiéger moi-même et le « soumettre à ma domination. Il est voisin de Jérusalem,
(I) Oderici Vitalis 1. IX.
« et il convient quil dépende de celui qui commande dans cette ville. Le duc de Normandie, le comte de Flandre et les autres princes dirent alors à Godefroy : Aucun de nous n'ignore que le comte de Saint-Gilles a abandonné volontiers pour l'amour de Dieu de très-grands et de très-riches domaines; s^il a donc résolu de continuer avec persévérance rexpédition quil a commencée, et de défendre la cité sainte, quil a attaquée avec tant de valeur pour la gagner à Dieu, vous devez lui offrir avec plaisir une ville dont vous n'êtes pas encore le maître et quil demande; car, comme nous allons nous retirer, il vous sera sans doute d'un grand secours, soit par son conseil^ soit par la force de son bras. En prenant possession de cette ville, il a assez de générosité pour la soumettre en même temps à Votre Majesté, et il vous sera infiniment avantageux d'en recevoir l'hommage d'un héros qui sera toujours prêt à combattre pour vous. Ce discours ne fit aucune impression sur Godefroy, et Raymond, voyant son obstination à refuser la demande des princes, se retira en colère , et fit dire aux Ascalonites qu'ils pouvaient se défendre. Godefroy assiégea la ville, mais tous les chefs, indignés de son procédé, et d'ailleurs extrêmement fatigués de la campagne, décampèrent; ce qui l'obligea à lever le siège. Mais, ô honte éternelle I ni Godrefroy ni ses successeurs n'ont pu encore subjuguer celte métropole des Philistins, et les rois de Jérusalem ont perdu plus de cent mille hommes dans
« cette entreprise, saus compter une infinité li'uulns « perles. C'est ainsi qu'est récompensée une ambition « insatiable. Si le roiGodefroy eût eu une véritable cha- « rite, et qu'il eût aimé le prochain comme lui-mêmt;, « suivant la loi de Dieu, il aurait pu obtenir, ce jour-là « même, sans coup férir, une place importante qui ou- « vrait le passage aux chrétiens jusqu'à Babylone. Je loue « beaucoup ce prince, mais, ainsi que le dit saint Paul « aux Corinthiens, je ne le loue pas en cela. »
Ce récit ne laisse aucun doute sur la conduite du comte de Toulouse en celte circonstance, et explique fort clairement sa prétendue intelligence avec les Infidèles. Un autre écrivain (1) de celte époque présente, à la vérité, les faits d'une manière difïérento; mais, quoiqu'il blâme le comte de Toulouse de s'élre dessaisi des clefs d'Ascalon déjà remises en ses mains, il l'excuse ensuite, sans le vouloir, en disant la véritable raison qui porta ce guerrier, le preux des preux, à agir comme il le fit. Nous allons rapporter également la relation de cet historien :
« Les habitants d'Ascalon ne se déterminèrent à se « rendre à Raymond, préférablement à tous les autres « chefs, que parce que, ayant eu soin de s'informer « auprès des marchands de Montpellier, qui trafiquaient « dans leur port, des mœurs et qualités de chacun des
il, Guillaume de Malinesbiuy, 1. IV.
« princes qui étaient à la tète des croisés, ces négociants « avaient élevé jusqu'aux nues le mérite et la bonne foi « du comte, et fait un très-grand éloge de sa personne. « Les Ascalonites exigèrent de Riiymond un serment par « lequel il s'engageait à ne pas livrer cette ville aux chré- « tiens, dans le cas ou il viendrait à ne pas pouvoir' la cou- « server. Celte condition fit murmurer les chefs qui de- « mandèrent qu'Ascalon fût annexée au domaine du roi « Godefroy, parce que, sans cela, les États de ce prince « auraient été réduits à fort peu de chose, et que celte « ville pouvait lui nuire, ou lui servir beaucoup pour le « maintenir sur le trône. Raymond, de son côté, sou- « tint ses droits avec beaucoup de douceur, et, comme « les princes insistaient là-dessus avec feu, il détruisit ai- « sèment leurs raisons, et répondit, entre autres choses, « que les uns allaient retourner dans leurs Etats d'Occi- « dent, après avoir accompli leur vœu, et que les autres « avaient déjà acquis des domaines considérables en « Orient; tandis que lui seul, après avoir renoncé par <K serment à sa patrie, n'y pouvait plus retourner; « qu'ayant cédé jusqu'alors de bonne grâce ses préten- « lions sur les conquêtes qui avaient été faites, il croyait « qu'on pourrait bien lui laisser la ville d'Ascalon pour « la tenir sous la foi du saint sépulcre^ et qu'enfin il avait « promis de ne pas la remettre à d'autres. Les princes ne « répliquèrent au comte que par des exclamations ; ils « le traitèrent d'ambitieux, de perfide, et peu s'en fallut
« qu'ils n't-n vinssent aux prises avec lui. Ra\iuond, « sensible à ces reproches, s' écarta alors des règles de « la justice et de l'équité, et rendit les clefs d'Ascalon, « en sorte que la crainte quil eut de faire un parjure a été « cause de l'effusion du sang des chrétiens dans les dif^ « férents sièges qu'ils entreprirent depuis pour se rendre « les maîtres de cette ville, en quoi ils n'ont pu encore « réussir malgré tous leurs efforts. »
Ainsi, on le voit, d'après Malmesbury, Ascalon ne consentait à ouvrir ses portes qu'au comte de Toulouse, et ce prince s'élant engagé par serment à ne pas la remettre en d'autres mains, se crut obligé, pour ne pas manquer à sa parole, de renvoyer les clefs de la place , les chefs chrétiens n'acceptant pas ses conditions. Quoique cet historien, tout en voulant déverser le blâme sur une action louable en elle-même, donne, à son insu, une preuve nouvelle de la loyauté du comte de Saint- Gilles et de la rigidité de ses principes, on doit plutôt s'en rapporter à la version d'Ordric Vital qui, selon toutes les probabilités, a tenu ses renseignements de la bouche du duc de Normandie, lors de son retour dans ses Etats. Une circonstance particulière prouve d'ailleurs l'exactitude de son récit; c'est le départ du duc de Normandie et du comte de Flandre après le refus de Godefroy; car, on le sait d'une manière positive, ces princesse séparèrent du rui de Jérusalem en même temps (uiQ le comte de Toulouse.
11 n'a pas sufti à l'auleur des croisadts de rendre Raymond responsable de la résistance d'Âscalon : suivant lui, sa désertion empêcha Godefroy de s'emparer de celte forteresse (Ij. Ainsi, parce que le comte de Saint-Gilles, poussé à bout, et justement irrité, s'en va lorsqu'il n'y a plus d'armée à combattre, on appelle cela une désertion. Pourquoi alors ne pas porter la même accusation contre les autres princes qui, croyant avec raison leur concours inutile pour soumettre une place défendue par une faible garnison, s'éloignèrent en même temps que Raymond? On ne saurait trop regretter, nous le répéterons , qu'un écrivain d'un mérite eminent ait avancé des assertions si contraires à la vérité, et que, par suite de son admiration pour le héros d'un grand poëte, il n'ait pas craint de flétrir le caractère le plus noble et le plus pur.
Le comte de Toulouse, le duc de Aormandie et le comte de Flandre suivirent, en se retirant, les bords de la Méditerranée. Raymond, qui ouvrait la marche, étant arrivé à Arsouf, l'ancienne Antipatride, petite ville sur la côte, à 7 ou 8 lieues au nord de Joppé, pensa (jue les habitants, consternés de la déroute d'Afdhal, n'oseraient peut-être pas lui opposer de la résistance. Pour connaître leurs dispositions, il fit à leurs yeux tous \.is préparatifs d'une attaque sérieuse; mais, voyant le
(Ij Micliaud, Htsl. des crois., t. 1*', 1. IV, p. 446.
peu de succès de ses démonstraliojis, il se remit en roule, et alla rejoindre les princes, dont les tentes se dressaient aux environs de Césarée.
Sur ces entrefaites, Godefroy, qui venait d'abandonner le siège d'Ascalon, se porta de son côté sur Arsouf, et essaya à son tour d'enlever cette place. Obligé de renoncer à son entreprise après plusieurs tentatives d'escalade, il attribua derechef à Raymond l'inutilité de ses eflbrts. Celaient encore , selon lui , les conseils de ce prince qui avaient décidé les Sarrasins à se défendre (1). Cédant alors à sa colère aveugle, il se dirigea, enseignes déployées, contre le comte de Toulouse, dans l'intention de tirer vengeance de ses prétendues trahisons.
Raymond, informé des desseins du roi de Jérusalem, se mit aussitôt en mesure de le recevoir, et un combat fratricide aurait certainement eu lieu, si Tancrède, le duc de Normandie et le comte de Flandre ne se fussent précipités entre les deux armées pour prévenir une collision imminente. Grâce à leur chaleureuse intervention, des explications purent être entendues, et un rapprochement fut enûn consenti. Promettant d'oublier le passé, les adversaires se donnèrent le baiser de paix en présence des soldats qui, aussi animés que leurs chefs, attendaient impatiemment le signal d'en venir aux mains.
(i) Michaud, H>at. de:^ crois., t. l", I. IV, p. 447.
Ainsi, Godefroy, que tous les historiens sont convenus de nous montrer modéré dans ses désirs, profondément religieux, mailre de ses passions, calme et impartial dans ses jugements, le plus sage, en un mot, de tous les princes placés à la tête de la croisade, nous le voyons, au contraire, se laisser égarer par l'ambition, s'irriter, pour des paroles sans vraisemblance, pousser la haine jusqu'à la fureur, et connaître assez peu ses devoirs de chrétien pour porter les croisés à se déchirer entre eux.
Après celte réconciliation, le duc de Normandie et le comte de Flandre continuèrent leur marche pour retourner dans leurs États. Godefroy , cherchant à les retenir , parla du peu de forces dont disposait son nouveau royaume, des dangers qu'il prévoyait encore ; rien ne les fit renoncer à leur détermination. Jérusalem était conquise, le saint sépulcre délivré, la Palestine au pouvoir des chrétiens, leurs vœux se trouvant accomplis, ils se devaient, disaient-ils, à leur patrie et à leurs sujets.
Les autres chefs de la croisade, entraînés par cet exemple et affranchis également, à leurs yeux, des engagements pris envers leur conscience, ne songèrent plus qu'à s'éloigner de la rive désolée et lointaine oii tant de maux les avaient accablés. Tous annoncèrent aussitôt leur départ, (;t l'Europe I l'Europe ! devint le seul cri de ces mêmes hommes auxquels les mots Dieu le veut ! faisaient naguère oublier et la famille et les périls. Tancrède ce-
pendaul se décida à rcslur eu Syrie, el, peu de leuips après, il dut à sa valeur <l'etre revêtu du litre de prince de Galilée.
Quant à Raymond, il a juré de consacrer ses jours à la défense de cette terre, et il s'est ainsi condamné à un exil qui ne doit finir qu'avec lui. Arrivé à cet Age où les souvenirs de la jeunesse ont le plus de puissance sur l'imagination et sur le cœur, il regarde avec une émotion vive, mais sans que ses résolutions en soient ébranlées , partir ses amis les plus sûrs , ses vassaux les plus dévoués, ses compagnons d'infortune et de gloire- Cette séparation est pourtant un éternel adieu ! Les guerriers sur lesquels ses pensées s'arrêtent vont revoir les tombeaux de ses pères, les lieux témoins de ses premiers plaisirs, les campagnes riantes, si chères à sa mémoire; ils vont fouler des pelouses fleuries, respirer un air doux et pur; tandis que lui, abandonné sur une plage dénudée et brûlante, seul avec ses regrets, sans autre consolation que le bonheur de ceux qu'il aime, il lui faudra oublier tout pour supporter ses chagrins et ses soufî'rances. Qu'un tel sacrifice, lorsqu'il est volontaire, lorsqu'il n'est dicté par aucun de ces sentiments personnels qui dirigent ordinairement les hommes, mérite, à nos yeux, d'admiration et de respect! Ce sont là les vertus dignes d'être immortalisées par l'histoire, et, si ses pages impérissables célèbrent le dévouement et le courage, combien a droit d'être glorifié par eHes le {)aladin,
modèle de piété, de sagesse et de vaillance, qui fut toujours soumis à ses devoirs , fidèle à sa parole , et inébranlable dans ses desseins !
Retenu en Orient par un vœu solennel, le comte de Toulouse ne s'était pas cependant engagé à rester à Jérusalem, quand sa présence n'y serait plus nécessaire. Ses anciens différends avec Godefroy, l'inquiétude que ce prince aurait pu concevoir encore de son séjour dans cette ville, le manque d'un établissement convenable, tout l'obligeait à aller chercher autre part un asile que lui avaient refusé la jalousie et l'ambition.
Raymond et les deux Robert revinrent par le chemin qu'ils avaient suivi déjà pour se rendre en Syrie, c'està-dire en longeant les cotes de la Méditerranée. A. leur entrée à Giblet, où ils s'arrêtèrent deux jours, ils apprirent que Bohémond, conduit toujours par l'esprit d'agrandissement et de conquêtes , au mépris de ses promesses à Alexis Comnène , attaquait, en ce moment, Laodicée qu'occupaient lestroupesimpériales. Cette nouvelle était de nature à irriter le comte de Toulouse, plus même que les autres princes, car Laodicée avait été eu son pouvoir, et c'était lui qui, faisant droit à une juste réclamation et sacrifiant ses intérêts à ceux de l'armée chrétienne, avait noblement remis cette place à son premier et légitime possesseur. Raymond en était devenu maître d'une manière assez singulière : ])endant le siège d'Anlioche , des pirates flamands et hollandais avant
opéré un débarquement sur les bords du Rhône , aux environs de Saint-Gilles, avaient enrôlé parmi eux un assez grand nombre des vassaux de ce comté ; ces écumeurs de mer, en courant après la fortune, s'emparèrent de Laodicée par un coup de main hardi, massacrèrent la garnison et les habitants, et, après avoir saccagé cette ville de fond en comble, ils imaginèrent, ne pouvant la conserver, de la remettre au comte Raymond, dont ils se glorifiaient de se dire les sujets.
Bohémond reçut avec beaucoup de hauteur les chevaliers envoyés par les princes pour le porter à renoncer à son entreprise déloyale, et il leur déclara avoir la ferme intention de ne s'éloigner de Laodicée que lorsque les clefs de cette ville lui auraient été remises. Il croyait pouvoir prendre ce ton d'assurance parce que l'archevêque de Pise, nommé récemment légat du pape, l'aidait en personne dans les travaux du siège avec un corps de Pisans et de Génois. Mais, dès que le prélat eut été informé, par Raymond et les deux Robert, de l'injustice des prétentions de Bohémond, il donna ordre aux Italiens, venus avec lui, de refuser leur concours au duc de Tarente, et celui-ci, abandonné des troupes dont il attendait le plus de secours, se vit contraint, malgré l'insolence de son langage, de se retirer avec beaucoup de précipitation.
Les princes, qui, d'après la réponse du duc d'Antioche, s'étaient dirigés aussitôt sur Laodicée avec toutes
leurs forces, n'apprirent son départ qu'à leur arrivée sous les murs de celle ville. Raymond , à la grande satisfaction des habitants, fît occuper immédiatement la place par ses troupes, et son étendard fut arboré, au milieu des acclamations les plus vives, sur les hautes tours de la citadelle.
Après s'être reposés quelques jours des fatigues de leur longue guerre, le duc de Normandie, le comte de Flandre, Gaston de Béarn et tous les autres compairs, disent les chroniques du temps, s'embarquèrent pour Conslantinople , d'où ils regagnèrent ensuite leurs Etats.
Raymond se sépara d'eux avec un véritable chagrin, mais, ce qui surtout porta à son cœur le coup le plus sensible, ce fut de recevoir les adieux de plusieurs chevaliers du Languedoc et de la Provence, ses alliés et ses vassaux, sur l'attachement desquels il s'était flatté de pouvoir compter toujours. Déjà, lorsqu'il avait quitté la Palestine, Guillaume de Montpellier et plusieurs autres seigneurs s'étaient placés sous les ordres de Godefroy, au lieu de rester attachés à sa fortune. Cette nouvelle preuve d'ingratitude lui rappela toutes les déceptions qui avaient empoisonné sa vie et acheva de détruire ses illusions sur les promesses, sur le dévouement et sur l'amitié.
Malgré tous ses sacrifices pour retenir près de lui un certain nombre de troupes, différentes causes avaient
considérablement diminué ses forces; cependani, avec le peu d'hommes qui lui restaient, il parvint encore à s'emparer de Maraciée et de Valenia, forteresses situées sur la côte de Syrie et assez voisines l'une de l'autre (1). Dès qu'Alexis Comnènefut informé de celte circonstance, il écrivit à Raymond pour réclamer Laodicée ertles deux villes dont il venait de se rendre maître, puisqu'elles avaient été, autrefois, des dépendances de l'empire. « Du reste, lui disait -il, je ne conçois aucun doute sur les résultats de ma démarche près de vous, car j'ai appris depuis longtemps déjà à connaître votre désintéressement et votre droiture. » Alexis ne se trompait pas; le comte de Toulouse, sans soulever la moindre objection, sans hésiter un seul moment, remit aussitôt les trois places aux officiers de l'empereur. Cette conduite , si on la compare à celle de Bohémond, dispense, à coup sûr, de tout autre parallèle pour faire apprécier ces deux princes.
L'auteur de l'Histoire des croisades a prétendu (2) qu'Alexis donna Laodicée à Raymond : cette assertion est démentie par tous les documents contemporains; nous savons seulement que le comte de Saint-Gilles résida assez longtemps dans cette ville, car il y était lorsqu'en 1100, conjointement avec le légal du saint-siége et le roi
(1) Voir VHistoire générale du Languedoc, (•2) T. 1", 1. IV, p. 451.
Godefroy, il instruisit le pape Pascal II de l'heureuse issue de la croisade.
Peu de temps après, Tortose, l'ancienne Antarados, se soumit au comte de Toulouse; mais, si la possession de cette forteresse ne causa pas sa perte, il le dut à l'attachement que sa justice et son intégrité inspirèrent dès le premier jour aux habitants. Le gouverneur de Damas, furieux de la prise de cette ville, accourut avec des troupes nombreuses pour tâcher de la reprendre aux chrétiens; Raymond, auquel il ne restait que quatre cents chevaliers, la plupart sans monture, ne pouvait songer à lutter contre un ennemi si formidable ; se voyant hors d'état de résister par la force des armes, il s'avisa d'un stratagème si extraordinaire, si dangereux, qu'il nous semble aujourd'hui tout à fait impossible. Il se cacha, avec tout son monde , dans une partie du château peu fréquentée, se fiant à la discrétion des habitants et après être convenu avec eux qu'ils ouvriraient les portes de la ville comme si elle venait d'être abandonnée par la garnison. Les choses, en effet, se passèrent ainsi, et le gouverneur de Damas, croyant que l'annonce de son approche avait suffi pour mettre en fuite une poignée de mécréants, entra à Tortose avec confiance, établit ses camps sans s'inquiéler de leur défense, laissa ses chevaux paître en liberté, et ses soldats chercher isolément un abri contre la chaleur. Raymond, alors, sortit inopinément de sa retraite, tomba comme la foudre sur ses
imprudents adversaires, qui, surpris et terrifiés, ne songèrent qu'à préserver leurs jours ; ceux qui voulurent se rallier et opposer de la résistance furent taillés en pièces, et le plus grand nombre , essayant de gagner la campagne, périt frappé de mort sans avoir pu combattre.
Ce succès inespéré inspira au comte de Toulouse le désir d'entreprendre le siège de Tripoli; mais, pour ne pas compromettre le peu d'hommes demeurés fidèles à sa fortune, il commença à se retrancher fortement sur une hauteur, à environ une lieue de la ville, d'où l'on commandait la plupart des communications avec l'intérieur du pays, et qui offrait, en outre, l'avantage précieux de disposer des principales sources qui alimentaient la place.
Le comte, en informant l'empereur de son dessein, le pria de lui venir en aide, car il savait que les musulmans emploieraient tous leurs efforts pour empêcher la chute de Tripoli. Il lui demanda surtout, avec instance, de lui faciliter la prompte construction, sur le point oii il s'était établi, d'une forteresse assez solide pour servir de base à ses attaques et pour devenir, en cas de besoin, un réduit inexpugnable.
Alexis Comnène n'avait rien à refuser à celui qui lui avait rendu tant de fois de signalés services. 11 prescrivit au gouverneur de Chypre d'envoyer sur-le-champ au comte de Saint-Gilles les matériaux et les ouvriers