‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 11 sur 34 · IH · texte numérisé non relu

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meurèrent impuissantes devant l'espoir d'aller fonder des principautés, ou même des royaumes dans le Koraçan, l'ancien pays des Parthes; et, malgré l'opinion de celui auquel on avait confié le commandement, il fallut quitter la route, que de sages conseils avaient fait choisir en 1097, pour se diriger vers l'est, c'est-à-dire sur la Galatie et la Paphlagonie.

Les récits contemporains n'entrent dans aucun détail sur les premiers jours démarche de l'armée chrétienne. Ils ne citent ni rivières , ni villes , ni forteresses propres à nous éclairer à cet égard; nous savons seulement qu'au bout de trois semaines le comte de Toulouse parvint à un château appelé Ancras. En consultant une carte de l'Asie Mineure, on voit que les croisés durent franchir les montagnes qui dominent Sabandja, et traverser le pays de Cheiva, de Terekli et de Torbali. Un critique moderne (1) croit que les anciennes chroniques prenant souvent la partie pour le tout, et désignant de très-grandes villes par le nom du château, Ancras pourrait bien être Angora, l'ancienne Ancyre. En effet, Angora est à environ 80 lieues de Nicomédie, et il fallait bien trois semaines pour faire ce trajet à des troupes qui traînaient après elles tant d'individus inutiles et, de plus, tant de bagages. D'ailleurs ce chemin passe dans des provinces fertiles, et nous savons, par Albert d'Aix,

(IJ Du Mègfi.

que, pendant les premiers temps qui suivirent leur départ, les chrétiens vécurent dans l'abondance. Cet historien ajoute même : « La plupart des gens du peuple « se Imment à toutes sortes de débauches et d'impuretés. »

Les croisés ne remarquèrent probablement pas les ruines de Pessinunte (1) et de Gordium, éparses sur les rives du Sangare; mais Ancyre aurait du réveiller, chez les Toulousains, des souvenirs glorieux pour leur patrie ; et, si leurs regards se fussent arrêtés sur les débris des marbres dont cette ville avait été décorée autrefois, ils auraient retrouvé, sans doute, le nomdesTectosages, de leurs redoutables et aventureux ancêtres. Au surplus, ces lieux , à jamais célèbres, ne rappelaient pas seulement d'éclatantes et immortelles victoires , ils redisaient aussi des journées calamiteuses et d'effroyables malheurs ; là Mithridate vit son armée détruite par Pompée ; là Tamerlan vainquit et fit prisonnier Bajazet.

Les chrétiens atteignirent ensuite le château de Gargara ou de Gangra , aujourd'hui Kiankary, sur la rive droite du fleuve Halys, au nord-est d'Angora. S'il en faut croire Anne Comnène (2), les habitants de celte place , qui appartenaient à l'Église grecque , étant sortis, leur clergé en tôle, pour aller recevoir les croisés, ceux-ci, sans être provoqués par rien à cet acte de bar-

(1) Pessinus, métropole des Galates Tolisîobogcs.

(2) Voir VAlexiade.

barie, se précipitèrent sur eux avec fureur ai It'S massacrèrent impitoyablement. La ville se hâta de fermer ses portes, et, effrayée à bon droit, elle apporta une résistance si désespérée, qu'il fallut renoncer à l'espoir de s'en rendre maître.

Comme si cet horrible attentat eût appelé sur les chrétiens la colère d'un ciel vengeur, le jour qui le vit commettre devint pour eux le signal des revers et des catastrophes. Les Infidèles, sans leur laisser un moment de repos, s'acharnèrent à leur poursuite, les harcelèrent sans cesse, et, ruinant à l'avance le pays qu'ils avaient à parcourir, ne leur permirent plus d'en retirer les moindres ressources.

Le souverain des Turcs Seldjoucides que nous avons vu, au commencement de la guerre sainte, défendre avec tant de courage Nicée, sa capitale, s'était retiré à Iconium, et là, se préparant à venger sa défaite, il était parvenu à réunir des forces considérables. Le sultan de Mossoul, qui, lui aussi, trois ans auparavant, avait perdu la bataille d'Antioche, cherchait, de son côté, à effacer l'affront fait à ses armes, et avait rejoint Kilidji Arslan. Tous les deux attachés aux traces des chrétiens, ils les suivaient pas à pas dans les contrées sauvages de la Paphlagonie, et attendaient, avec l'ardeur impatiente du tigre à l'approche de sa proie, l'occasion favorable de les attaquer et de les détruire.

Une heure ne se passait pas sans quelques atta(jues

partielles plus ou moins sérieuses et plus ou moins meurtrières. C'était surtout avec les troupes marchant les dernières qu'elles avaient lieu presque constamment; aussi laissait-on la conduite de l'arrière-garde à un chef dont le nom suffisait pour inspirer de la confiance aux soldats. Les Lombards ayant lâché pied dans un de ces engagements, ce fut à qui ne se chargerait pas de rester en queue des colonnes, et, une fois entre autres, le duc de Bourgogne seul consentit à accepter la responsabilité de cette tâche. Le lendemain, le comte de Toulouse prit la place de ce prince, et l'ennemi le pressa si vivement qu'il eût succombé, lui et les siens, si une dizaine de mille hommes n'avaient rétrogradé précipitamment pour venir le tirer d'embarras.

Épuisés par les privations, harassés par les fatigues, les chrétiens se trouvèrent enfin, le 31 juillet 1101, en présence de toute l'armée turque , qui leur offrit résolument le combat. On ne sait pas, d'une manière positive, quel point Kilidji Arslan et Kerboghà avaient choisi pour champ de bataille, mais il est probable, les croisés suivant alors le cours de l'Halys, que leur rencontre avec les Infidèles eut lieu sur les bords de ce fleuve. Un criti([ue moderne fait arrêter les deux armées dans la partie occidentale de la plaine d'Osmanjik (1).

Les croisés partagèrent leurs forces en quatre corps :

(1) Voir les notes joiiUes à VHisloirc géncrale du Languedoc.

le premier était commandé par le duc de Bourgogne; le second, parle comte de Toulouse ; le troisième, par Conrad ; et le quatrième, par le comte de Cluirtres. Les Lombards, dont on était peu sur, furent placés an centre de la première ligne et comme encadrés par les autres troupes.

Nous devons remarquer, à cette occasion, que le comte de Saint-Gilles , désigné pour diriger l'expédition , resle cependant à la tête d'une des fractions de l'armée, chose contraire aux vrais principes de la guerre. Cela nous prouve que, tout en exerçant l'autorité supérieure, il n'était pas néanmoins dispensé de ses obligations particulières comme l'un des chefs de la croisade, et n'avait délégué à personne le droit de marcher le premier parmi les Toulousains. Les expressions de différents chroniqueurs (1) ne laissent, à cet égard, aucun doute. En parlant du sang-froid montré par Raymond dans une de ces luttes de l'arrière-garde, ils disent : « Le comte de « Saint-Gilles, qui avait été chargé de remplacer le duc « de Bourgogne, etc. »

L'affaire s'engagea dès que la lumière eut dissipé les ténèbres. Les Lombards se battirent d'abord trèsbravement ; mais, ayant été repoussés peu à peu du côté de leurs tentes, ils finirent par rompre leurs rangs et par se débander tout à fait. Les Allemands, pendant plusieurs

(1) Voir l'Histoire générale du Languedoc.

— U\ — heures, résistèrent avec beaucoup de courage ; ils ne commencèrent à plier que vers le milieu du jour. Les Bourguignons disputèrent plus longtemps le terrain ; presque tous tombèrent glorieusement. Le comte de Chartres conserva aussi sa position jusqu'au soir; alors il se résigna à se retirer dans son camp, où les Sarrasins n'osèrent pas pénétrer. Quant au comte de Toulouse, après s'être porté avec les siens partout oii sa présence avait été nécessaire , il ne put empêcher les cavaliers de l'empereur de prendre, à leur tour, la fuite, et il resta seul avec les Provençaux dont la plupart se firent tuer. Ce prince soutint l'un des derniers les efforts des Turcs; enfin, ne voyant plus personne autour de lui, il songea à son salut, et gagna le sommet d'un mamelon isolé, dont l'accès était difficile, et où il se défendit, avec dix de ses chevaliers, contre une nuée de musulmans qui avaient reconnu ses couleurs.

Cependant le comte de Chartres ayant appris que Raymond combattait encore, et qu'd devait être en très-grand danger, s'élança avec Conrad et deux ou trois cents chevaux, du côté où il supposait qu'il serait allé chercher un refuge. Effectivement, ces deux princes trouvèrent le comte de Toulouse sur le point, malgré sa vaillance, de fléchir sous les coups de la multitude qui l'entourait, et il fallut leur dévouement chevaleresque pour le tirer des mains de ses adversaires.

Selon Guillaume de Tyr, quarante ou cinqnante mille

— Ub —

chrétiens périrenl dans cette action désastreuse (1), el les chroniques n'élèvent pas à plus de trois mille le nombre de morts des Infidèles. Néanmoins les deux armées rentrèrent dans leurs camps , chacune de leur côté, comme si la bataille eut été indécise.

Le lendemain et le surlendemain la lutte recommença avec un nouvel acharnement, sans que la fortune favorisât davantage les croisés. Alors, comme il arrive presque toujours en pareil cas, le découragement se mit parmi eux, et ils passèrent de la confiance au doute, du doute à la crainte , de la crainte à la terreur. Mais la consternation fut à son comble lorsqu'aux premières clartés de l'aurore l'on s'aperçut qu'à la faveur de la nuit les chefs, les chevaliers et le plus grand nombre des hommes d'armes avaient quitté leurs tentes en silence, laissant le camp livré à lui-même et dans l'impossibilité de se défendre.

En présence d'un abandon si inattendu, l'eflroi glace les courages les plus éprouvés ; le désespoir éclate dans tous les cœurs. Chacun ne pense qu'à se dérober au sort funeste qui l'attend, chacun n'a plus d'autre soin que d'échapper à un ennemi implacable et cruel. Cet ennemi s'avançait, enefî'et, ivre de sang et de carnage. Aussi loin que s'étendait l'horizon, la campagne était couverte d'une foule en désordre, éperdue, courant |)élc-niélc, se diri-

(I) Guillaïune de Tyr, liv. X,

géant au hasard, et qui, pour éviter la mort, s'ofFrait elle-même au eimeterre des Infidèles. Comment peindre les scènes affreuses, épouvantables, dont ce coin de terre, depuis des siècles oublié et tranquille, devint en ce moment le théâtre. Partout ce sont des soldats jetant avec rage une armure désormais inutile; des moines qui prêchent la résignation aux décrets de l'Éternel; des blessés faisant de vains efforts pour sauver une existence qui va s'éteindre ; des pères près d'expirer priant pour la conservation de leurs fils qui ne sont plus. Là une mère se dévoue pour préserver un enfant déjà inanimé et froid; ici une jeune fille n'hésite pas à s'immoler pour se soustraire au déshonneur et à l'esclavage. Où lui cliquetis d'armes se fait entendre, des guerriers succombent sous le fer musulman ; où le nom du Christ est invoqué, des pèlerins, sans défense, tombent égorgés et martyrs. Le sol est jonché de vêtements en lambeaux, de tronçons d'épées et de lances , de boucliers , de heaumes, de cuirasses. Pendant plusieurs lieues on ne marche que sur des débris de toutes sortes, ou parmi des restes humains. Les champs semblent un cimetière immense dont les sépultures ont été bouleversées par un soulèvement et un déchirement de la terre. Jamais dans un seul joiu" tant d'atrocités ne furent commises , jamais en quel([ues heures on ne vit couler tant de sang, jamais on ne compla tant de profanations et de viclimes.

Le comte de Toulouse, le duc de Bourgogne, les comtes de Chartres et de Flandre parvinrent à gagner successivement la ville de Sinope, petit port de l'Anatolie , qui n'était pas à plus de quatre ou cinq marches; mais c'est à peine s'ils purent ensuite rallier dans cette place quelques milliers d'hommes, les seuls restes d'une armée formidable, certaine, à son départ, de conquérir l'Asie.

Après un grand malheur, on fait presque toujours tomber d'injustes reproches sur ceux dont le seul tort est de s'être vus dans l'impossibilité de le prévenir. Combien de généraux des temps anciens et modernes, regardés comme ayant failli à leurs devoirs, n'ont, en réalité, été coupables que de n'avoir pas eu pour eux la fortune. A la guerre, ce que les meilleures combinaisons, le savoir, l'expérience inspirent de plus habile et de plus sage, par un de ces hasards, en dehors de tous les calculs des hommes, amène inopinément des résultats contraires à ceux qu'on était en droit d'attendre. Chose même digne de remarque, maintes fois les plus hautes conceptions du génie, par suite de circonstances que l'on ne pouvait ni prévoir ni éviter, ont été la cause principale d'une défaite et d'un désastre. Qui ne serait tenté souvent de donner raison au cardinal Mazarin lorsque, avant de se servir d'un individu, il demandait : « Est-il heureux? » C'est surtout dans le métier des armes que la prudence autoriserait cette question ; il

nous serait facile, si cela ne nous éloignait trop de notre sujet, de citer plusieurs personnages très-importants de notre époque, réunissant les talents les plus rares aux qualités les plus brillantes , et qui , par suite d'une fatalité inexorable attachée à leur personne , n'ont réussi à la guerre en aucune chose, et sur un champ de bataille ne connurent jamais que des revers.

On ne se contenta pas de rejeter sur le comte de Toulouse la responsabilité de cette catastrophe ; lui qui s'était opposé, avec tant de force, à la marche sur la Galatie, on l'accusa de s'être entendu d'avance avec l'empereur pour livrer à l'armée turque cette foule de pèlerins exigeants et incommodes, dont la présence lui portait ombrage.

Une assertion de cette nature ne mérite guère d'être réfutée ; cependant différents historiens ayant cru devoir la reproduire sans la combattre , nous nous trouvons obligé d'entrer dans quelques explications pour en démontrer l'invraisemblance et la sottise.

11 est d'abord une première observation. C'eût été une singulière manière de s'entendre avec l'ennemi que de s'exposer à une mort presque certaine, comme Raymond le fit tnnt de fois durant le cours de (lette expédition. Malgré tout son dévouement pour l'empereur, s'il avait été d'intelligence avec les musulmans, il aurait probablement ménagé un peu plus sa vie. Nous ne par-

Ions pas de la relation due à Anne Comnène ; l'auteur de VAlexiadc pourrait être taxé d'avoir écrit sous les inspirations de son père ; nous citerons les propres paroles de l'historien de Godefroy de Bouillon (1), chroniqueur porté, par sa position, à être fort peu favorable au comte de Toulouse.

« Il se répandit, dit-il, parmi le peuple catholique, « que le comte Raymond et les Impériaux, agissant « par les conseils secrets et perfides d'Alexis, conduisi- « rent l'armée dans les déserts de la Paphlagonie, pour « la livrer à la merci des Turcs lorsqu'elle serait déjà « épuisée par la faim et par la soif; mais, comme on l'a « appris de personnes véridiques et de gens nobles, « c'est à tort qu'on charge ce comte d'une perfidie si « noire ; car il avertit plusieurs fois des dangers oh elle « s'exposait en prenant cette route, et lui fit voir qu'il « n'y avait aucune sûreté à la tenir. »

Cela suffit, ce nous semble, pour répondre à une inculpaUon reproduite trop souvent dans des ouvrages sérieux et recommandables.

La plupart des écrivains modernes ont encore accepté sans examen un fait dont il est pourtant facde de reconnaître le peu de vérité.

Suivant eux, la nuit même qui suivit la bataille si dé~

(1) Fouchcr de Chailies, chapelain de. Baudoiiiii, frère de Godefroy, (Voir Gesta perpgrinanlhnv Francorum. Pic)

sastreiise pour les chrétiens, « Raymond, frappé d'une « terreur panique (1), chercha son salut dans la fuite (2), « et, pour mieux cacher son départ, défendit de toucher « à son camp et d'enlever ses tentes (3). Cet abandon « coupable, ajoutent-ils, donna le signal de la désorga- « nisation de l'armée; dès le lendemain, les croisés s'é- « tant enfuis dans toutes les directions, les musulmans « n'eurent qu'à paraître pour en triompher et les « anéantir. »

Ce fait, rapporté par Orderic Vital (4), aurait dû, dans l'intérêt de l'histoire, fixer un moment l'attention des critiques. Cet auteur était, il est vrai, contemporain de Raymond, mais il n'assistait pas à la croisade. Il a composé son livre en Angleterre, d'après les chroniques du temps, surtout d'après celle de Baudry, évéque de Dôlc (5), remplie d'anecdotes romanesques et controuvées. Michaud lui-même en convient à propos du récit relatif à la délivrance de Bohémond (6). On ne doit donc accueillir qu'avec réserve certaines affirmations de cet écrivain. D'un autre côté, en ce qui concerne la marche des événements, on ne saurait révoquer en doute l'exac-

(1) Marin ré, Hisloirc des comtes de Toulouse, p. li.

(2) iVlicliaiRl, Jfisl. des crois., t. 1", p. ifiO.

(3) I). Vaisselle, Ilïsloire générale du Lauj/ucdor. (i) Orderic Vilal, Ilisloriœ eçclesiaslka', lih. Mil. (5) Jfisloria hicrosohjmUana Baldrici archicpiscopi (fi) Jlisloire f/cs croisades, [. 7. p. "212.

lilude d'Anne Comnène. Cette princesse répète ce qu'elle a recueilli des témoins oculaires; elle compare entre eux les récits venus de sources diftérentes, par conséquent elle ne peut manquer d'être véridique en tout ce qui n'est pas personnel à son père et ne touche pas aux intérêts de sa famille. Or nous savons, par elle, que l'armée ne s'est point dispersée après la journée terrible où elle éprouva de si immenses pertes, et que Raymond assista aux deux actions du lendemain et du surlendemain. Il ne se serait donc pas enfui dans la nuit qui suivit la grande bataille. Selon aussi son témoignage, Raymond n'aurait pas quitté seul ses compagnons d'armes, et son départ, comme celui des autres princes, aurait été le résultat de la détermination prise en commun par tous les chefs, lorsqu'ils se virent dans une situation désespérée. iNous allons rapporter le passage de VAlexiade sur lequel nous nous appuyons.

« Après la sanglante affaire qui eut heu le lundi, et « dans laquelle les chrétiens furent défaits par les Turcs, « les uns et les autres en vinrent encore aux mains le « lendemain. Les Infidèles tenant les croisés enfermés « dans leur camp, et leur ayant coupé les vivres, ces « derniers, au désespoir et résolus de périr ou de « vaincre, attaquèrent vivement les Turcs le mercredi « suivant. Ce nouveau combat fut vif et opiniâtre ; mais << les chrétiens furent battus encore et obligés de se « retirer, très-mortifiés de n'avoir pas suivi le conseil

« d'Alexis, (jiii avait fait son possible pour les détourner « de prendre la route qu'ils avaient suivie. Ils s'adres- « sèrent alors au comte de Saint-Gilles et au général « Tzita (1) que cet empereur leur avait donné pour les « conduire, et s'informèrent s'il n'y avait pas dans le « voisinage quelque pays soumis à l'empire où ils pus- « sent se réfugier. Ceux qui avaient des chevaux aban- « "donnèrent aussitôt leurs tentes, leurs équipages et « toute l'infanterie, et s'enfuirent, avec une vitesse in- « croyable, vers la côte de l'Arménie. Les Turcs s'em- « parèrent ensuite aisément du camp, qu'ils mirent au « pillage; firent main basse sur tous ceux qui s'y trou- « vaient, à la réserve de quelques-uns qu'ils emmenè- « rent en esclavage dans le Koraçan , et poursuivirent « vivement les fuyards. A l'égard du comte de Sainl- « Gilles et du général Tzita, ils arrivèrent quelque temps « après à Constantinople, avec le peu de chevaliers qui « avaient pu s'échapper, que l'empereur traita avec « toute l'humanité et la politesse possibles, et auxquels « il fit distribuer des sommes considérables. »

Tout par ce fragment de VAlexladc est parfaitement expliqué aux yeux de l'homme de guerre , aux yeux de (•elui qui connaît les tristes devoirs du champ de bataille, les sacrifices cruels que parfois impose la fortune. Après

(1) C'clail l'officier (|iii fonHiiandail lo corps gror mis h la dispusilioii de I^ayniond do Saiul-('iillos.

l'horrible mêlée du liinili ÎM juillet, les Turcs, malgré les avtin la ges obtenus par eux, se tinrent néanmoins en observation, de peur de compromettre leurs succès. Ils se contentèrent de resserrer davantage les chrétiens dans leur camp afin de les empêcher de se procurer aucun moyen de subsistance. Les croisés, de leur côté, privés de vivres et forcés de s'ouvrir un passage à travers l'ennemi, attaquèrent les Infidèles deux jours de suite avec l'acharnement qu'inspire la nécessité de vaincre; mais, battus et repoussés, ils éprouvèrent encore des pertes si grandes, que tout espoir leur fut ôté de sortir d'une position due il leur aveuglement et à leur imprévoyance. Un conseil de guerre fut réuni ; la discussion ne prit être longue. Dans l'impossibilité de continuer la lutte, il fallait ou se résigner à mourir jusqu'au dernier, ou tâcher de sauver la partie la plus utile de l'armée, c'est-à-dire les hommes à cheval. Les princes s'arrêtèrent à ce dernier parti; la cavalerie, on le sait, composée entièrement de la noblesse, était alors la véritable force dans une bataille ; l'infanterie, au contraire, par son recrutement, son manque d'instruction, la nature de ses armes, ne jouait à la guerre qu'un rôle fort peu important et no jouissait d'aucune considération ; d'ailleurs on pouvait la remplacer sans peine. 11 fut donc décidé que, aussitôt la nuit venue, tous les hommes montés profiteraient de l'obscurité pour échapper à la surveillance des Sarrasins.

Cette résolution prise , on se trouvait dans l'obligation de cacher aux malheureux fantassins le sort afFreux qui leur était réservé. De là le départ inopiné et mystérieux des chefs et des cavaliers , et la précaution de ne pas enlever les tentes pour ne donner l'éveil ni à l'ennemi, ni aux infortunés chrétiens que l'on abandonnait.

Au surplus, nous concevons facilement comment des chroniqueurs contemporains ont pu attribuer au comte de Toulouse une catastrophe qu'il avait tout fait pour prévenir. Raymond, exerçant une sorte d'autorité sur les autres princes, ceux-ci, après leur désastre, durent chercher à se décharger sur lui d'une responsabilité dont ils sentaient tout le poids. D'un autre côté, le comte étant le seul, parmi les chefs de l'armée, qui eût pris part à la conquête de la Palestine, les nouveaux pèlerins ne le considéraient pas comme un des leurs. Blessés dans leur amour-propre par le pouvoir dont on l'avait investi , jaloux aussi de la célébrité obtenue par leurs devanciers, quand eux ne comptaient que des désastres, ils n'étaient pas fâchés de rejeter, sur l'un de ces héros qui excitaient l'admiration de l'Europe, les funestes événements amenés par leur opiniâtreté et leur inexpérience. Si l'on ajoute à ces motifs d'accusation l'amitié témoignée à Raymond par Alexis Comnène , ce souverain auquel Ions les croisés portaient une haine de plus en plus profonde, l'on comprendra fort aisément l'erreur de quel-

([ues coiitenipuraiiis qui écrivaient d'après le récit de témoins oculaires et non d'après ce qu'ils avaient vu euxmêmes. Nous nous expliquons moins bien les assertions de certains auteurs modernes , qui , sans examiner les faits, sans tenir compte de l'existence entière de Raymond, sans se rappeler son dévouement héroïque , même à la dernière bataille, l'ont fait se sauver honteusement, frappe d'une terreur panique. Nous savons bien qu'un grand homme de guerre a dit : Tel jour je fus brave; mais on se tromperait étrangement si l'on concluait de ces paroles qu'il eût voulu donner à entendre qu'en d'autres occasions il fut lâche. La bravoure est le résultat d'une réflexion énergique, qui fait céder tous les sentiments à l'honneur et au devoir. Des causes physiques ou morales prêtent , il est vrai , plus ou moins d'éclat à cette victoire sur soi-même; tel jour, en effet, on est bravo parmi les braves; mais jamais l'homme de cœur ne se rendrait coupable d'une action de nature à entacher ou sa réputation ou sa mémoire.

Huit jours après la défaite des chrétiens, quinze mille hommes, sous les ordres du comte de Nevers et du comte de Bourges, ayant franchi le Bosphore, pour se diriger sur lléraclée, se rencontrèrent avec l'armée victorieuse qui les tailla en pièces. Le comte de Nevers , échappé miraculeusement à cette catastrophe , erra longtemps à l'aventure dans la campagne sans le moindre espoir d'éviter le sort qui ht menaçait; cependant il par-

vint, dans l'état le plus misérable, à se réfugier à Autioche.

Au commencement du mois d'août suivant, un troisième corps, qui, dit-on, comptait plus décent cinquante mille combattants ou pèlerins, traversait la Galatie pour aller se réunir au comte de Nevers; il était commandé par le duc d'Aquitaine, le duc de Bavière, et Hugues de Vermandois. Arrivées près d'Héraclée, ces troupes se trouvèrent en face des armées de Kilidji Arslan et de Kerboghà qui les attendaient dans une position avantageuse. Le résultat d'un engagement avec les Infidèles ne pouvait être douteux. D'un côté, des soldats aguerris et exaltés par de récentes victoires, de l'autre une armée n'ayant ni homogénéité ni ensemble, et dont la portion la plus considérable obéissait aux inspirations du comte de Poitiers, d'un prince peu belliqueux, n'aimant que les plaisirs et traînant à sa suite une foule de ménestrels et de femmes.

La déroute des chrétiens ne tarda pas à être complète, et le camp oii s'étalait le luxe d'une cour galante et voluptueuse se vit transformé tout à coup en une arène sanglante, oii tout était confusion, violence, désespoir et meurtre. Ces beautés, entraînées par l'enthousiasme religieux ou par l'éclat magique de la gloire, qui avaient laissé une existence brillante pour suivre un père, un frère, un amant, un é[)oux, tombèrent presque toutes au pouvoir d(;s vainqueurs, et furent envoyées au harem

du sultan de Mossoul, Quant à la margrave d'Autriciit', la princesse Ide, qui, préférant une expédition aventureuse aux paisibles occupations de son sexe, s'était dérobée aux charmes de la souveraineté, aux hommages de ses courtisans, pour partager les hasards des hommes de guerre, elle disparut au milieu des scènes d'extermination de la journée, et l'on ne sut jamais si elle était restée sur le champ de bataille avec les preux attachés à ses pas pour la défendre, ou si elle avait été transportée dans un des sérails de l'Asie.

Celte affaire déplorable coûta la vie au duc de Vermandois; blessé de deux flèches, il alla mourir ;\ Tarse qu'il atteignit avec une peine infinie.

Le duc d'Aquitaine, à travers mille dangers, arriva seul, à pied, et dans un dénùment extrême, au château de Longinach, d'où il put se rendre à Anlioche. Le duc de Bavière réussit, de son côté, à gagner cette ville. Quant au duc de Bourgogne et au comte de Chartres, si la fortune les protégea alors, quelques mois plus tard ils finirent tous deux sous les murs de Ramla.

Ainsi se termina la première croisade. Était-ce donc là que devaient conduire tant d'efî'orts! L'Europe s'était épuisée en hommes, en argent, en sacrifices de toute sorte, et elle n'avait pas même pu s'assurer la possession du coin de terre objet de ses vœux les plus ardents. Des armées composées d'éléments si divers, sans organisation

solide, sans instruction, sans discipline, accompagnées II. 17

par une multitude inutile et gênante; soumises non à un chef unique, investi d'un grand pouvoir, mais à des princes ennemis entre eux, ne rêvant que conquêtes, dévorés de la soif des richesses; ces armées, disonsnous, portaient avec elles les germes d'une destruction inévitable, et ni le courage individuel ni même l'ardeur des croyances ne pouvaient les empêcher de succomber un jour.

On a vu, par le récit d'Anne Comnène, que le comte de Toulouse, après un moment de repos à Sinope, s'était rendu à Constanlinople, oii l'empereur l'avait accueilli de la manière la plus gracieuse. Au printemps de l'année 1102, il voulut retourner en Syrie, et Alexis, toujours désireux de servir ses projets, non-seulement mit ses galères à sa disposition, mais, avant de se séparer de lui, le combla encore de présents.

A peine Raymond fut-il en mer, qu'une violente tempête dispersa ses bâtiments, et l'obligea d'aller chercher un refuge dans le port de Tarse, qui était alors aux mains de Tancrède. Le gouverneur de cette ville, connaissant l'inimitié qui existait entre Raymond et son maître, s'assura de la personne du comte, se saisit de ce qui lui appartenait, et certain, à l'avance, de n'être désavoué en rien dans celte action déloyale, traita en ennemi celui dont le nom suffisait pour commander la considération et le respect. Efleclivement , Tancrède, malgré le caractère généreux et les qualités brillantes ({ue se

plaisent à lui prêter l'historien et le poëte, approuva en tout point son gouverneur, et il ne rougit pas de laisser dans une étroite prison un prince illustre que les seuls devoirs de la chevalerie lui prescrivaient de secourir.

Tous les personnages éminents réunis alors à Antioche, le duc de Bourgogne, le comte de Chartres, les ducs d'Aquitaine et de Bavière, le connétable Conrad, l'évêque de Barcelonne, et beaucoup d'autres grands seigneurs et prélats, se montrèrent indignés du procédé de Tancrède envers le comte de Toulouse, et ils lui firent de si vives représentations à ce sujet, qu'il dut consentir à donner la liberté à son prisonnier ; cependant , pour le décider à cet acte de justice, il fallut que Raymond s'engageât, sous la foi du serment, à ne jamais entreprendre aucune conquête du côté de Ptolémaïde.

Les princes ne s'en tinrent pas à celte marque d'intérêt en faveur du comte de Saint-Gilles; rendant hommage à ses glorieux services, ils le conjurèrent de se mettre à leur tête , lui promettant une obéissance entière ; et Raymond, touché de ce témoignage de confiance, au milieu de tant d'injustices et de chagrin, ne put résister à leurs pressantes instances.

Sous les ordres de ce chef, objet de leur vénération, ils allèrent aussitôt assiéger la ville de Tortose, dont les Infidèles s'étaient emparés. Cette place prise, ils la cédèrent au comte Raymond, comme étant le pins digne de

la posséder et le plus capable de la défendre. Les princes prièrent ensuite le héros toulousain de les conduire jusqu'à Jérusalem; mais celui-ci, impatient de retourner au Mont-Pèlerin, de se rapprocher de sa femme , de reprendre ses opérations contre Tripoli depuis trop longtemps interrompues, crut d'autant mieux pouvoir se soustraire à leurs désirs, que ce voyage n'inspirait plus aucune crainte. D'ailleurs, on n'ignorait pas que le roi Baudouin viendrait à leur rencontre avec ses troupes. Rien assurément dans cette conduite ne saurait mériter un reproche; pourtant, quoique les croisés fussent arrivés, en effet , à la ville sainte , sans le moindre incident fâcheux, un auteur contemporain a prétendu découvrir dans le refus du comte de Saint-Gilles « une perfidie et une trahison (1). »

Ces princes, si satisfaits d'avoir enfin atteint le but de leurs vœux , si pleins de joie de remercier le ciel , là où les chrétiens apprirent à lui adresser leurs prières, devaient, pour la plupart, ne revoir jamais leur patrie. Le duc de Bourgogne et le comte de Chartres, comme nous l'avons dit déjà , succombèrent à la bataille malheureuse que Baudouin livra le 29 mai 1102 au roi de Babylone ; et, dans cette même journée, périrent aussi le comte de Vendôme, Hugues de Lusignan, frère utérin du comte de Saint-Oilles, et beaucoup d'autres sei-

(1) Voir Fuiu'lier ùv CliarliL's.

gneurs distingués par leur liaul. rang ou leur uiérlk'. Le duc d'A({uitaine, qui, peu de temps après, s'était embarqué pour la France , ayant été obligé, par une tempête , de revenir à Anlioche , se rendit de nouveau à Jérusalem avec Tancrède ; mais, lorsque Baudouin eut été contraint de renoncer à ses projets sur Ascalon, il se remit en mer, et plus heureux, celte fois, que ses frères d'armes, il parvint à regagner l'Europe et à rentrer dans son comté de Poitiers.

La présence de Raymond au Mont-Pèlerin n'empêcha pas le siège de Tripoli de Iraîner en longueur. Cette ville était gênée, sans doute, dans ses approvisionnements et dans ses rapports avec les provinces par la forteresse élevée près de ses murs ; mais elle n'en conservait pas moins ses communications avec l'intérieur du pays et même avec la mer, ce qui lui permettait de prolonger sa résistance. Bien que Raymond eût été rejoint par les seigneurs de la Provence et du Languedoc, croisés en dernier lieu , une charte , du commencement de l'année 1103, nous apprend qu'à cette époque Tripoli n'avait pas ouvert ses portes et se trouvait toujours soumise à un blocus plus ou moins rigoureux (1).

Cette pièce est assez curieuse en ce qu'elle nous fait voir que Raymond, sans être encore en possession de Giblet, petite forteresse située sur la côte voisine, dispo-

(1] Voir Vllistuirc (jéncmle du Lanyueduc.

sait cependant de celte place comme si elle n'eût pas été occupée par les Infidèles , et que le titre de prince de Tripoli, au lieu d'avoir été pris par lui, de sa propre autorité, semble, au contraire, lui avoir été déféré par les siens. Le comte, dans cet acte, se qualifie « Kay- « mond, par la grâce de Dieu, comte de Saint-Gilles, « marquis de Provence, prince de la milice chrétienne « sur le chemin de Jérusalem, » et concède la moitié de la ville de Giblet à l'abbaye de Saint- Victor de Marseille, ^ tant pour la rémission de ses péchés que de ceux de « la petite chrétienté qui est avec lui, et qui l'a élu pour « chef et pour prince. »

Vers la fm de cette année, une flotte de soixante et dix voiles, armée par les Génois et les Pisans, entra dans le port de Laodicée. C'était pour Raymond un secours précieux ; aussi se hâta-t-il de le mettre à profit en entreprenant immédiatement l'attaque de la place de Giblet, qui , pressée par terre et par mer, ne tarda pas à subir la loi du vainqueur.

Grâce à ce succès obtenu dans les premiers mois de 1104, le comte de Toulouse put porter toute son attention du côté de Tripoli ; néanmoins, trop affaibli par ses pertes journalières pour se flatter de réduire cette viUe, il convint, avec elle , d'une trêve dont la durée fut fixée à sept ans. Un si long armistice semblait promettre enfin de la tranquillité et du repos ; mais un incident bien propre à exciter la fureur des croisés fit promptemenl

évanouir celle douce et consolante espérance. Les soldats chrétiens se saisirent d'un habitant du pays qui avoua avoir été envoyé au Mont-Pèlerin par le gouverneur musulman pour tâcher d'assassiner le comte de Saint-Gilles. Indigné de celte lâche trahison , Raymond déclara la trêve rompue, et les hostilités, reprises sur-le-champ, se continuèrent depuis lors avec une vigueur et une activité nouvelles.

Dès le commencement de l'année suivante (1105), le comte de Toulouse ressentit les premiers eflets du mal qui devait terminer son existence. Une vie qui n'avait été qu'une suite non interrompue de travaux pénibles, de privations continuelles, de souffrances inouïes ne pouvait résister longtemps à de si rudes épreuves. Raymond ne se fit point illusion sur l'altération de ses forces, et il vit approcher sa dernière heure avec le calme stoïque du sage, avec la résignation pieuse du chrétien.

Deux ans auparavant, la princesse El vire, sa femme, était accouchée d'un fils qui avait été nommé Alphonse Jourdain, en souvenir du roi de Castille, son aïeul, et du fleuve célèbre où il avait reçu le baptême; toutefois, lorsque Raymond dicta ses dispositions testamentaires, il ne voulut pas abandonner ses conquêtes en Syrie à un enfant incapable de les défendre ; il fit appeler Guillaume Jourdain, comte de Cerdagne, son neveu à la mode de Bretagne, et ne se contenta pas de lui laisser les places d'Ârchas, de Giblet, de Torlose et du Monl-Pèlerui, qui

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étaient alors en son pouvoir, mais mémo lui donna la ville de Tripoli, qu'il considérait comme devant bientôt lui appartenir.

Cependant, si Raymond avait entendu disposer d'une manière définitive, en faveur d'un tiers, de ses domaines en Syrie, il n'aurait pas manqué de créer un apanage à son fils Alphonse dans son comté de Saint-Gilles, et l'on ne trouve rien de semblable dans les documents qui nous ont été transmis à ce sujet; il nous est seulement parvenu un codicille, dicté par lui le 31 janvier 1105 (1)» d'après lequel le comte, se sentant près de sa fin, déclare que, pour réparer les injustices commises par lui et les siens envers l'église d'Arles, il ordonne qu'on lui restitue le pays d'Argence, dans la vallée du Rhône et quelques autres portions de territoire, et il charge son fils Bertrand et ses successeurs de l'exécution de cette volonté.

Alphonse resta deux ans encore, avec sa mère, au Château-Pèlerin, sous la protection de son cousin le comte de Cerdagne; et, vers l'an 1107 (â), il fut ramené en France par Guillaume de Montpellier, et plusieurs amis de son père , qui probablement lui remirent les biens considérables situés en Provence et dépendant du comté

(1) Catcl rapporte en entier ce codicille (voir V Histoire des comtes de Toulouse, 1. 11, p. 148). Cet acte est signé i)ar Aymar, évoque de Toulouse, ilaymond de Baux, Décamp de Pasquières, Bertrand Percelet, etc., etc., et par la comtesse Gervillc ou F.lvire, femme de Raymond, et Alphonse, son fils.

(2) Voir finill.'iume df^ Malnioshin'v.

de Toulouse. Il est à croire aussi que 1(; comté de Rouergue passa alors aux mains d'Alphonse, soit par suite des dernières dispositions de Raymond de Saint- Gilles, comme revenant de droit au puîné des enfants, soit par la volonté du comte Rerlrand lui-même, qui ne pouvait déroger, à l'égard de son frère, à une vieille coutume établie dans la famille.

Quant au fils que la princesse Elvire emporta dans ses bras en quittant Toulouse pour s'acheminer vers Constantinople, il mourut sans doute pendant le voyage, ou dès son arrivée en Orient; car il n'en est parlé par aucun historien. Il n'est plus question également d'Elvire après le départ d'Alphonse Jourdain pour l'Europe, ce qui donne Heu de supposer qu'elle ne survécut pas longtemps à son époux. Peut-être môme cette fin prématurée fut-elle la cause du retour en France du jeune prince.

Lorsque Raymond, en mourant, eut cessé de gêner les ambitions ou d'exciter les jalousies, tous les écrivains du temps s'accordèrent pour proclamer ses mérites et rendre hommage à l'élévation de son caractère. L'abbé Guiberl (1), qui, sans avoir assisté à la croisade, vécut à cette époque et composa son livre d'après les récits les plus accrédités, s'étend longuement sur les quaUtés attribuées à ce prince. Raoul de Caen, l'historien et l'admirateur de Tancrède , et dont , par conséquent , le té-

(I) Hisloria hierosolymilana, seii Gcsfa Dci per Francos, 1. II.

moignagene saurait être suspect, dit en parlant du comte de Toulouse : « Ce prince, épris de l'équité, vengeur de « l'injuslice, agneau avec les humbles et lion avec les « superbes. » Il serait difficile d'ajouter à un pareil éloge. Guillaume de Malmesbury (1), qui écrivait peu après la mort du comte, le loue, sans restriction, de sa fermeté, de sa piété, de sa vigilance, de sa valeur, et pourtant on sait cet historien porté plutôt à la médisance qu'à la flatterie. Enfin l'archevêque de Tyr (2), ce Guillaume regardé avec raison, par Michaud, comme étant si supérieur à son siècle par son savoir, sa pénétration d'esprit et son habileté à discerner le vrai du faux , ce juge impartial et observateur appelé par Bongars (3) le prince des historiens des croisades, s'exprime sur Raymond de la manière suivante :

« L'an 1105, le dernier de février, mourut Raymond, « comte de Toulouse, de bonne mémoire, véritable ser- « viteur de Jésus-Christ, dans la ville qu'il avait fondée « devant Tripoli, et qu'on appelait Mont-Pèlerin. C'était « un homme religieux, craignant Dieu et recomman- « dable en tout ; dont les actions admirables, et la vie « remplie de vertus, demanderaient un traité particulier. « Sa constance mérite surtout d'être admirée ; car, après

(1) Wilhelmi monachi Malmeshuriensis de gestis rerum Anglorum.

(2) Historia rerum, in partibus transmarinis gestarum, a tewporc successorwn Mahumeti usqtie ad annum Dnmini 1184.

(3j Voir Rônpars ((•olleclion de), (. 0.

<( avoir entrepris le saint pèlerinage pour l'amour du « Sauveur, il ne dédaigna pas de le continuer avec pa- « tience jusqu'à son dernier soupir. Étant très-illustre « et très-puissant, il aurait pu vivre dans l'abondance au « milieu de la patrie, mais il préféra d'être petit auser- « vice du Seigneur, et de vivre éloigné de son pays et de « sa famille. Les autres princes qui s'étaient engagés dans « la même entreprise, après avoir accompli leur vœu par « la prise de Jérusalem, s'en retournèrent chez eux ; « dès que celui-ci eut pris la croix, il ne voulut plus la « quitter, et il résista à ses amis et à ses serviteurs qui le « pressaient, après cette expédition, de retourner dans « son pays, oiiil était extrêmement désiré. Il aima mieux « s'offrir en holocauste au Seigneur que de reprendre « la vie du siècle, et imiter en cela notre Maître, qui, « ayant commencé sa passion, voulut plutôt être ôté de « la croix par des mains étrangères que d'en descendre « lui-même, etc. »

Raymond désira être inhumé dans l'intérieur de la forteresse construite par ses soins (1) ; au pied de ces tourelles qui dominaient le rivage, oii, 165 ans plus tard devait s'éteindre une grande et noble existence, où devait finir un roi, l'exemple et l'idole de ses peuples (2). Peut-être

(1) Il existe encore quelques débris de ce château.

(2) On sait que saint Louis mourut sur la côte d'Afrique, et près de Tunis, eu lan 1270.

les inluilions de son âme guerrière lui faisaienl-ellos apparaître dans l'avenir ces chevaliers qui, pendant près de deux siècles , renonceraient , comme lui , à leur patrie pour une croyance sainte, et, comme lui, trouveraient la mort sur cette même terre. Peut-être, pénétrant plus avant encore dans les temps futurs, vit-il ces vaillants soldats qui, guidés par d'autres étendards, viendraient combattre à leur tour sous les murs de Ptolémaïde, et inscrire le nom de la France sur le granit de Tlièbes et de Philœ. Peut-être aussi espérait-il que sa mémoire rappellerait à tous ces braves les prouesses et le dévouement de leurs pères; peut-être enfin son cœur était-il fier de penser que ses cendres seraient mêlées à des cendres non moins vénérées et non moins glorieuses.

Nous n'élèverons point ici de discussion sur les inexactitudes nombreuses d'un poëme placé, ajuste titre, parmi les chefs-d'œuvre de la littérature italienne; ce serait se montrer trop exigeant que de demandera un poëte de sacrifier des contrastes piquants et de brillantes images à la simple et modeste vérité ; mais nous accuserons notre savant historien des croisades d'avoir donné une très-fausse idée de la personne de Raymond en adoplant certaines erreurs du Tasse et de quelques autres écrivains. Ces auteurs, lorsqu'ils parlent du comte de Saint-Gilles, disent toujours: « ce vieillard vénérable; « ce chef courbé sous le poids des ans; ce prince qui.

« malgré ses cheveux blancs et son âge, etc., etc. (1). » On pourrait croire, d'après ces expressions sans cesse reproduites, que le comte de Toulouse était tout à fait caduc, quand il se décida à partir pour l'Orient. Or c'est à peine si ce prince comptait alors 55 ans, car il en avait 64 quand il mourut. Comment d'ailleurs, lorsque la force physique avait une si grande part aux succès du champ de bataille , a-t-on pu nous représenter dans un état de décrépitude le héros dont les faits d'armes étaient, chaque jour, un sujet d'admiration pour des guerriers, l'élite de la chevalerie de l'Europe?

Chose triste à reconnaître ! mais qui étonnera peu quiconque a vécu parmi les hommes, ce prince dut précisément à ses qualités personnelles toutes les plaintes portées contre lui durant le cours de la première croisade. Son caractère loyal, franc et inflexible, parut aux aventuriers de la hauteur, de l'opiniâtreté et de la violence : la pureté de ses mœurs se transforma, pour les gens dissolus, en une austérité affectée et peu sincère; sa générosité n'était, suivant ceux qu'il avait obligés, qu'une sorte d'ostentation, pour masquer son amour excessif des richesses; sa droiture, son empressement à combattre des prétentions injustes cachaient, aux yeux

(1) Uom già canuto e bianco, caiit. 3, oit. 62. Bench'a gir curvo mi condanni la grave età, etc., cant. 7, ntl. 63. La Gerusalemmc liberala. Il nous serait facile de niuliiplicr les citalions de ce genre.

des princes avides et insatiables, une ambition effrénée ; et jusqu'à la fidélité à sa parole devint une trahison pour qui se faisait un jeu d'oublier les promesses et de trahir tous les devoirs.

Maimbourg (1), qui a composé son histoire des croisades en compulsant les écrits de ses devanciers et en résumant leurs opinions , s'exprime de la manière suivante, à l'égard du comte de Saint-Gilles :

« Il portait sur sa figure des traces glorieuses de sa « valeur, ayant perdu un œil en Espagne par une flèche. « Cette blessure rehaussait l'éclat de sa bonne mine devant « les soldats, qui l'avaient dans une singulière vénéra- « tion. Il possédait, au reste, dans le fond del'âme, toutes « les bonnes qualités qu'on pouvait souhaiter, pour « en faire un grand prince et un honnête homme, aimant, « sur toutes choses, l'honneur, la justice, la bonne foi ; «gardant invariablement sa parole; étant sage, pré- « voyant à tout, magnifique, prudent dans les conseils « et inébranlable dans ses résolutions. Mais, il faut « l'avouer, ajoute cet auteur, malgré son âge et toute sa « prudence, il retenait encore beaucoup du génie et du « feu de son climat; de sorte qu'il était fort opiniâtre, « n'aimait pas qu'on s'opposât à sa volonté, et ne « souffrait pas qu'on l'offensât impunément. »

Les reproches adressés par Maimbourg au comte de

(1) Histoire des croisades, I. 1.

Saint-Gilles ne sonl pas, on le voit, de nature à le faire descendre du rang qu'il mérite d'occuper dans l'histoire. Raymond, l'un des hommes les plus remarquables du moyen âge, fut aussi, parmi les comtes de Toulouse, celui qui donna le plus d'illustration à sa maison. Nonseulement il agrandit ses domaines et sut les gouverner avec sagesse, mais à une époque chevaleresque et héroïque, où les hauts faits du lendemain surpassaient les hauts faits de la veille, oii l'on ne rêvait qu'actions merveilleuses et surhumaines, les ménestrels célébrèrent son nom avec enthousiasme, et les preux envièrent ses exploits. Ce prince (1) est une de ces figures presque fantastiques d'un temps que nous ne pouvons plus com-

(1) Quand, chaque jour, on érige des statues à des hommes dont les services sont parfois bien loin d'être glorifiés par le pays, nous nous étonnons qu'aux lieux mêmes où vécut le comte de Saint-Gilles, là où, chaque année, on rend un éclatant hommage à Clémence Isaure, à une femme dont l'existence est mise en doute par plus d'un érudit, on n'ait pas songé à rappeler, par un monument digne de sa renommée, un héros fait pour servir d'exemple à tous les âges. Sur l'une des places de Bruxelles, le bronze et le marbre disent aux peuples de la Belgique quels furent les nobles travaux de Godefroy; à Toulouse, rien, aujourd'hui, ne parle encore de Baymond. En 1678, il est vrai, le buste du comte de Saint-Gilles fut placé au Capitole , dans la salle des illustres; mais cet honneur était-il digne de l'admiration et de la reconnaissance que mérite ce prince non-seulement de l'ancienne capitale de ses Etats, mais encore de la France entière? Nous disons reconnaissance, et c'est avec intention. Les croisades ont été envisagées d'une manière fort diverse. Les uns s'en sont faits les apologistes ardents; les autres les ont jugées avec une sévérité dictée peut-être moins par la conviction que par des influences politiques. Aux yeux d'un critique impartial, les résultais de ces entreprises lointaines sont cependant positifs et incon-

prendre, d'un temps où la conscience (Hait un juge que l'on n'osait braver et où l'estime des autres l'emportait sur l'amour de soi-même.

Loin de iious cependant la pensée de présenter le moyen âge comme ne connaissant ni les vices ni les mauvaises passions de notre époque ; mais il y avait des compensations à ce côté fâcheux , et si les hommes participaient alors aux imperfections de notre nature, au moins avaient-ils des vertus que nos lumières nous ont appris à dédaigner. Dans ces siècles reculés, on se glorifiait d'un caractère droit, généreux, invariable ; grâce à nos progrès en civilisation, nous sacrifions tout au contraire, jusqu'à l'honneur, pour arriver au seulbut où l'on tende à présent, le bien-être matériel. Dans le moyen

lestables. Si elles furent fatales à ceux qui y prirent part, l'Europe, au contraire, nous avons eu déjà l'occasion de le dire, en retira des bénéfices immenses. Elles portèrent les premiers coups au système féodal, c'est-à-dire à la diffusion du pouvoir et à l'extension illimitée de l'absolutisme. Elles rendirent plus rares ces guerres inleslines, causes sans cesse renaissantes d'anxiété et de terreur. Par elles, des rapports s'établirent entre les peuples les plus étrangers les uns aux autres ; par elles, les contrées orientales où s'étaient conservés les sciences et les arts initièrent les Occidentaux à toutes les œuvres de l'intelligence. La Méditerranée, côtoyée jusque-là timidement et de proche en proche, vit alors des navires à voiles la sillonner dans tous les sens et ouvrir une vole nouvelle à l'industrie et au commerce. Grâce à ces expéditions au nom du Christ , on dut à la trêve de Dieu la cessation momentanée des injustices et des violences. Enfin, il est inutile de le rappeler, ces campagnes outre mer obligèrent dilférents princes à affranchir leurs vassaux. Ainsi de ces croisades, objet de si violentes attaques, date donc léellemcnl une ère de progrès, de civilisation et de liberté.

âge, on tenait aux institutions, lussent-elles reconnues insuffisantes, de peur de les rendre mauvaises; aujourd'hui, sous prétexte de les améliorer, nous nous faisons un jeu de les détruire. Aux yeux de ces preux, ignorants et naïfs, le pouvoir devait être fort, respecté, obéi; maintenant bien d'autres principes nous dirigent. Nous combattons ce qui est grand pour nous élever, nous maudissons l'autorité tant que nous n'avons pu nous en saisir. Dans ces temps regardés comme barbares, on croyait; nous, le peuple le plus éclairé de la terre, nous n'avons foi en rien. Jadis l'amitié, lien touchant et sacré, durait autant que l'existence; elle se proportionne, de nos jours, aux avantages qu'elle procure. L'amour vrai et pur est remplacé par de grossiers plaisirs. Blasé sur tout, même sur le bonheur, l'homme, réduit à un individuahsme brutal , se borne à poursuivre des jouissances éphémères où son imagination égarée croit apercevoir la félicité suprême, et, après une longue et fébrile agitation, qu'il appelle la vie, il entend sonner sa dernière heure, n'ayant ni un souvenir qui le console ni un espoir qui le soutienne.

Quittons la plage inhospitalière où, depuis si longtemps, nous n'assistons qu'à des meurtres, à des massacres, à des luttes incessantes et terribles; laissons ces lieux immortalisés par les premières victoires des chrétiens, maintenant le théâtre de leurs défaites et de leurs désastres; c'est assez de scènes de carnage, assez

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