‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 12 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

de tableaux attristants ou liideux. Revenons sur les rives de la Garonne, vers lesquelles se sont tournés les derniers regards d'un prince qui n'est plus; arrêtons-nous dans ces campagnes fleuries et fertiles dont l'image, toujours présente, a souvent fait battre bien des cœurs, et que ne reverront jamais tant de guerriers partis pleins de glorieuses et riantes illusions.

Raymond, on s'en souvient, s'était éloigné de ses Etats à la fin de l'année 1090; mais, avant de parler des événements auxquels son départ donna lieu, nous examinerons d'abord l'influence du xi*' siècle sur la France en général , et plus particulièrement sur les provinces méridionales du royaume. En retraçant les faits historiques relatifs aux héritiers de la maison de Toulouse, qui ont gouverné le comté, depuis l'an 1000 jusqu'à l'an 1100, nous avons déjà signalé les traits les plus. caractéristiques de cette période intéressante; nous n'aurons donc que quelques mots à dire pour en embrasser l'ensemble et dessiner à grands traits la situation du pays au moment où le comte de Saint-Gilles, partant pour la croisade, remit le gouvernement de ses possessions entre les mains de Bertrand , l'aîné de ses fils.

Les grands vassaux , devenus , pour ainsi dire , indépendants , lors(jue Hugues-Capet prit la couronne en 987, continuèrent, pendant le règne de llobert II son successeur, à étendre encore leurs [)rérogatives, à saper

les fondements du Irône et à empiéter de plus en plus sur les droits de l'Église. Malgré des prédictions fatales, l'an 1000 s'étant écoulé sans cataclysme, les peuples, dans leur ignorance superstitieuse , passèrent d'une terreur profonde à l'ivresse qu'éprouve un mourant rappelé subitement à la vie. Partout, dans l'élan d'un transport indicible , on vit s'élever des temples , des monastères, des monuments d'une pieuse reconnaissance.

On eût pu croire, d'après cette ferveur ardente, que les idées religieuses allaient reprendre leur empire, et que le clergé, se dégageant de ses entraves, recouvrerait sa liberté première. Il n'en fut rien, cependant : les ducs, les comtes, les vicomtes et les barons s'emparèrent, à l'exemple de leurs devanciers, des revenus de l'Église, et les convertirent en fiefs , comme ils l'auraient fait d'un domaine provenant de l'héritage paternel.

Sous le règne de Henri I", c'est-à-dire de 1031 à lOGO, les grands vassaux nommèrent constamment aux évéchés et aux abbayes, se décidant toujours en faveur de ceux qui avaient la somme la plus forte à leur donner, et il faut attribuer surtout à ces marchés scandaleux la sécularisation d'un nombre considéranle de clercs et les désordres signalés parmi eux.

Enfin, l'an 1073, le pontificat de Grégoire VII amena une réforme qui préserva le catholicisme de sa ruine. Ce pape, animé d'un zèle digne d'éloges, sut rétablir la

prééminence du saint-siége en dépit de l'autorité féodale, et parvint à faire voir l'Église comme étant la protectrice de tous contre l'injustice et la violence. Il écrivait à l'abbé de Cluny, peu de temps après son avènement à la chaire de saint Pierre (1) : « Quand je regarde l'Oc- « cident, à peine trouvé-je un évéque dont l'entrée dans << l'épiscopat ait été légitime, dont la vie soit pure, et qui « gouverne son troupeau plutôt par charité que par am- « bition ; et entre tous les princes séculiers je n'en con- « nais point qui préfère l'honneur de Dieu au sien, et la « droiture à l'intérêt. »

Grégoire VII, qui ne fut, peut-être, coupable que de croire à sa toute-puissance temporelle, comme il croyait à sa toute-puissance spirituelle, rappela les ecclésiastiques à leurs devoirs; et, comprenant que le degré de respect à la religion dépend de la considération dont jouissent ses ministres, il défendit le mariage des prêtres, proscrivit sévèrement le trafic des choses saintes, et pensa, avec raison, que pour épurer les mœurs du clergé il fallait surtout travaillera l'instruire. Il y eut alors une sorte de cond)at assez curieux entre l'Eglise, qui cherchait à affaiblir l'ascendant exercé par les femmes sur l'esprit public, et la chevalerie, qui exaltait, au contraire, leur mérite, et aimait à se laisser gouverner par elles. Mais Grégoire

(1) Grégoirf^ Vil, qiioi(iiip nô on Toscane, passa les premières années de son joinie h'j<;e ;i l'aliliayo de (llniiy, (lù il devint. i)ric\n\

oubliait qu'il s'attaquait à un sexe dont la faiblesse fait la force et que devant un ennemi sans défense toute lutte devient impossible. Reconnaissant sa faute, il fit une retraite prudente, et sagement il renonça à la victoire pour ne pas s'exposer à une défaite.

Les grands suzerains, à cette époque, étendirent à tel point leur pouvoir, que l'existence du roi serait restée complètement ignorée des peuples, s'il n'eut été dans les habitudes du temps de mentionner dans les chartes et dans tous les actes officiels le nom du monarque régnant et le nombre d'années écoulées depuis son arrivée au trône.

A cette occasion, nous devons parler d'un usage qui a jeté souvent du doute sur la date des anciens documents : pendant tout le xi' siècle, et même pendant une grande partie du xn% on a commencé l'année tantôt à la Nativité de Jésus-Christ, tantôt le jour de Pâques; et cela indifféremment; sans s'attacher jamais à suivre d'une manière constante ou l'une ou l'autre règle, et sans que rien n'indiquât quel était le véritable point de départ. 11 a fallu deux cents ans pour s'entendre sur une chose si simple et de nature pourtant à amener, chaque jour, des discussions et des embarras.

Les comtes de Toulouse, ayant usurpé, comme les autres grands suzerains , tous les droits qui appartenaient au monarque, firent battre monnaie dans plusieurs villes (le leurs Étais. Il esl parié des sous toulousains en

1095; ce qui a porté du Cange (1) à les attribuer à Raymond de Saint-Gilles; mais, en 1007, on voyait déjà des sous de Narhonne, qui, probablement, furent frappés, ainsi que les sous Raymondens et Hugonens, par les comtes de Rouergue, branche cadette de la maison de Toulouse (2).

Rien que la noblesse occupât dans la société une place tout à fait à part, dès les premières années du xi* siècle, le titre de noble fut donné, dans le comté de Toulouse, à beaucoup de gens riches et influents. Il devint, par là, très-difficile de distinguer entre eux les individus désignés dans les chartes. C'est seulement vers le milieu du XI* siècle que quelques signatures ne se bornèrent plus à l'appellation baptismale, quoique, pour les noms patronymiques, il n'y eut rien de bien arrêté dans les familles ; d'un autre côté, les gentilshommes portant souvent le nom d'un domaine ou d'un château , on s'est trouvé plus d'une fois dans le cas de les confondre avec des artisans qui prenaient celui du lieu de leur naissance.

La population était toujours divisée en deux classes : les personnes libres et les serfs. Lorsque le maître afl'ranchissait un de ses serviteurs, cet acte s'accomplissait dans une église et était accompagné d'une cérémonie religieuse.

(1) Disscrlaliou sur l'histoire de saint Louis.

(2) A CL)llc ('i)O(iiic, 10 sous rcprcsciilaicnl la valeur d'uuc vache.

La féodalité, maîtresse du territoire, et de plus en plus exigeante et impérieuse , perdait néanmoins de ses formes rudes et absolues, par l'influence de la clievalerie, que guidaient des sentiments élevés et généreux. Ces deux pouvoirs, souvent ennemis et ayant, parfois, l'occasion de se combattre, se prêtaient pourtant, à leur insu, un secours mutuel, qui n'a pas peu contribué à la prolongation de leur existence.

Les droits féodaux consistaient surtout, comme dans le siècle précédent, dans l'obligation de suivre le suzerain à la guerre ; de le loger et de le défrayer, lui et sa suite, lorsque les circonstances l'amenaient chez un de ses vassaux. Cependant il y avait encore, dans le comté de Toulouse, des possesseurs d'alleux, et ceux-là, jouissant de leurs anciennes prérogatives , restaient à l'abri de toutes charges et de toutes contraintes.

Les lois romaines, saliques et gothiques continuèrent, pendant le xi^ siècle, à être en usage dans la Provence et dans le Languedoc. Un document de l'an 1071 ne permet aucun doute à cet égard (1). Par cet écrit, une comtesse, appelée Rangarde, veuve du comte de Carcassonne, rappelle son droit de dixième, sorte de douaire, que le code Avisigoth accordait aux veuves sur les biens laissés par leurs maris ; mais, à dater de cette année 1071, tout semble prouver que la loi romaine prévalut géné-

(I) Voir Ilisloirc (jcncmlc du Lcni(jucdoc.

ralement. D'ailleurs, vers celte même époque, les trois races qui avaient formé la population des provinces méridionales se trouvant entièrement confondues, il en résulta nécessairement de l'uniformité dans la jurisprudence. Les Israélites seuls demeurèrent , séparés des autres peuples et soumis à leurs vieilles coutumes.

La puissance temporelle des chefs de l'Église commença, à proprement parler, sous le pontificat de Grégoire VIT. Dès que les évêques furent dégagés du joug ({u'avaient fait peser sur eux les comtes et les vicomtes, ils ne se contentèrent pas d'avoir reconquis leur indépendance; cherchant à étendre leur autorité, ils prétendirent aussi exercer une juridiction sur les laïques. Ils eurent d'abord à soutenir une lutte assez vive à ce sujet; puis, peu à peu, ils l'emportèrent sur les suzerains et arrivèrent à s'attribuer définitivement ce droit. C'est ainsi que les évêques de Maguelone en 1090, et, quelques années plus tard , les archevêques de Narbonne , rendirent la justice dans leurs diocèses, en dépit des réclamations du seigneur de Montpellier et du marquis de Gothie.

Tandis que l'Éghse recouvrait sa moralité et son inlluence, la chevalerie s'élevait par sa conduite noble et désintéressée. Toutefois ce n'était plus seulement la vaillance qui fixait l'attention et excitait l'enthousiasme ; le savoir, si longtemps méprisé et méconnu, était enfin recherché cl applaudi. Alors les trouvères et les trouba-

dours firent entendre leurs premiers chants, et l'on ne se borna pas à encourager leur profession, elle fut glorifiée et honorée par les grands comme par le peuple. L'improvisateur, le musicien, le poëte se virent, à la cour des souverains, entourés de considération et de respect. Les preux, auxquels ils rappelaient des exploits et des victoires, les écoutaient avec bonheur et les comblaient de présents. Les châtelaines, dont ils célébraient les vertus et les charmes, leur accordaient des récompenses bien plus flatteuses encore ; elles ne dédaignaient pas de payer d'un tendre intérêt l'histoire des passions malheureuses ou des amants fidèles.

Les ménestrels s'accompagnaient de la viole, sorte de violon; delà vielle ou rote, instrument semblable à la vielle d'aujourd'hui; du psaltérion, espèce detympanon, et de la harpe, qui jouit bientôt d'une faveur très-grande et devint le seul instrument des trouvères appartenant aux classes supérieures de la société (l).

Le langage, dans le comté de Toulouse, était arrivé alors à la perfection qu'il devait avoir, et, chose digne

(1) La harpe avait alors vingl-cinq cordes, auxquelles étaient donnés des noms allégoriques, comme Ubéralilé, 1endres><e, modef^lic, etc., et souvent les troubadours, en jouant particulièrement sur telles ou telles cordes, faisaient allusion aux diverses qualités de leur dame. Le châtelain de Coucy, qui vivait un peu plus lard, nous a laissé une chanson dans laquelle les cordes de son instrument deviennent tour à leur, dans chacun des couplets, le sujet d'un complimcnl adressé à sa niaitrossc (voir Hurney, gênerai Ilislonj of miisic).

de remarque, on parlait vers la moitié du xi^ siècle presque comme on parle aujourd'hui dans les campagnes du Languedoc ; le temps n'a apporté que de légères modiflcations aux expressions et aux règles de la syntaxe. On appliqua à cette langue la qualification de romane, pour la distinguer de celle qui était en usage dans les provinces au nord de la Loire.

La langue romane, dit le savant académicien (1) choisi par Louis XIV pour faire avec Bossuet l'éducation du Dauphin, « fut appelée aussi provençale, parce que « c'est dans cette partie du royaume, ancienne province « romaine, qu'elle subit, par la suite, le moins d'altéra- « tion. »

Cependant, si l'idiome national s'était fixé et épuré et se faisait remarquer par des compositions élégantes et gracieuses, le latin , au contraire, quoique répandu toujours, dégénérait de plus en plus. Nous donnerons pour exemple de son élégance et de son élévation de pensée une inscription composée en 10G3, à l'occasion de la consécration de la nouvelle métropole de Moissac (2) ; elle était l'œuvre de huit prélats des plus éclairés et des plus en réputation :

(1] lliiol, Onjjiiie (les romans.

(2) Mary-Lafuii, IlisL litl. du tiiidi de la France, l. II, i). i72.

Idibiis octonis donius ista dicata dcccnibris Gaudet pontifices hos conveiiissc celobres. Auxius Ostindum, Lactora dédit Raimunduin, Convena Guilhelmum, direxit Agiuua Wilhelmumj Jussit et Heracleuni, non déesse Beorra benignum ; Elloreus Stephanum concessit, et Adura Tetrum. Te Duranoe, suura nostrum que Tolosa patronum. Respuitur Fulco Simonis dans jura Cadurco, Myriades lustris apponeus très duodenis.

Virgineum partuni dabat orbi tuuc venerandum, Hanc tibi, Christe-Deus, rex iuslituit Clodeveus : Auxit niagnificus post hune donis Ludovicus.

Ce temple, dédié le huit des ides de décembre.

Peut se glorifier d'avoir réuni de célèbres prélats.

Auch lui envoya Austen; Lectoure, Rairaond;

Saint-Bertrand (de Comminges), Guilhem ; Agen, "Wilheni ;

Bigorre fit venir le doux Héraclius ;

Oléron, Etienne; Rayonne, Pierre;

Et toi, Durand, tu nous arrives de Toulouse.

Cahors vit exclure Foulques le Simoniaque ;

C'était en l'an mil soixante-trois.

La Vierge donnait un sauveur au monde.

Ce temple, ô Christ, te fut élevé par Chlovis,

Et la magnificence de Ludwig le combla de présents.

Néanmoins, malgré le triste état des lettres, le xi" siècle fut réellement une épocjne de progrès, car la société

avait alors \\\\m organisalion viable; un gouvernement fondé, il est vrai, sur une base mauvaise, mais dont les principes, définis et uniformes, étaient partout en vigueur et partout respectés. La religion reprit la place qu'elle occupera toujours, à moins qu'une nation ne soit arrivée à ce degré de décadence, présage assuré de sa fin. Le langage usuel, après avoir été longtemps, comme le dit Charles JXodier (1), un déplorable patois, s'était modifié, régularisé, et avait donné naissance à une poésie animée et brillante ; enfin la science ellemême, jusque-là révélée seulement à quelques moines oubliés dans la solitude des cloîtres, commençait à percer les ténèbres qui l'enveloppaient, comptait de nombreux adeptes et s'enorgueillissait de ses hauts et puissants protecteurs.

Telle était la situation des provinces méridionales de la France lorsque Raymond de Saint-Gilles, abandonnant sa patrie pour aller coopérer à la délivrance de Jérusalem, remit son comté de Toulouse en des mains trop faibles et trop inexpérimentées pour diriger le char de l'État et le maintenir dans la voie (jue lui avait tracée une volonté énergique et persistante.

Beriraad, Nous avous dit quc Bertrand épousa, en 1095, Hé-

17" comte ^ r ' '

^ ^^ lène, fille du duc de Uoia-^oene, et que Raymond assi- An 1096. gnii alors eu, douaire à son fils, car sur l'acte de mariage

(I] Exauicn sur la nulicc hhlorpuw de Iktyiiiuml, luir \\ alckeiiacr.

se trouve celte expression ( 1 ), les comtés de Cahors, de Rodez, etc. D'après cela, on regardera, sans doute, comme impossible de disputer à Bertrand la légitimité de sa naissance; pourtant elle a été contestée et par des chroniqueurs contemporains et par des écrivains modernes. Guibert de Nogent et Guillaume Malmesbury ont prétendu que Bertrand était fils naturel, et cette opinion ayant été adoptée plus tard par Catel, les historiens venus après lui, Labbe, la Faille et le P. Saint- Ange, n'ont pas cru devoir contredire un critique si érudit et si consciencieux. Ce qui surtout a décidé la conviction de ces auteurs, c'est que, dans le codicille dicté au Château-Pèlerin , acte par lequel le comte de Saint-Gilles prescrit une restitution à l'église d'Arles, ce prince recommande l'exécution de ses volontés à Bertrand et à ses successeurs (2), mais il ne dit pas à Bertrand y mon fils.

Comment a-t-on pu s'appuyer sur une raison semblable pour démentir les documents les plus significatifs et les plus authentiques? Si Raymond, dans cette circonstance, n'a pas appelé Bertrand son fils, il l'a désigné sous ce titre dans bien des chartes qui nous sont parvenues (3). Pourquoi donc attribuer à cette pièce, très-

(1) Voir V Histoire générale du Languedoc.

(2) Pnpcor denique Bertranduin et omnes successorea, etc.

(3) Voir 17//.s7. gén. du Ldvgucdoc.

insignifiante par elle-même, une importance que l'on ne reconnaît pas aux autres? Il en est deux particulièrement qui auraient dû prévenir toute discussion à ce sujet : dans ces chartes, datées de l'an 1080 et signées par Bertrand, ce prince se qualifie comte, fils de Raymond et neveu de Guillaume, comte de Toulouse (1).

Le devoir des historiens est d'éclairer les faits contestés ou obscurs et non de chercher des difficultés où il n'en existe réellement pas. Catel s'est laissé entraîner par le témoignage de deux chroniques contemporaines ; mais il aurait pu se rappeler qu'à l'époque où écrivaient Guibertet Malmesbury, le pape avait excommunié le comte de Toulouse à cause de son mariage avec la fille du comte de Provence, sa cousine germaine, et que par conséquent, aux yeux des zélés serviteurs de Rome, le fils issu de cette union était illégitime. D'ailleurs le duc de Bourgogne eùt-il accordé sa fille à un bâtard? et Raymond lui-même, marié alors en secondes noces avec Mathilde de Sicile, se serait-il dépouillé, en faveur de Bertrand, d'une partie considérable de ses domaines, si celui-ci n'eût pas été le fils de sa première femme, surtout pouvant espérer, d'après son âge, d'autres rejetons légitimes? Ajoutons enfin que le comte de Toulouse, malgré les foudres lancées contre lui par l'tglise, montrait, avec raison, une conscience tranquille, car il avait

(1) Voir Vllàtoirc générale du Lcniijiicdoc.

t'pousé sa cousine germaine avant le pontifical de Grégoire VII, et par conséquent lorsque ces sortes d'alliances n'étaient pas encore interdites (1).

Jamais la puissance des comtes de Toulouse ne s'était élevée si haut que lorsque Raymond de Saint-Gilles renonça à l'héritage de ses aïeux pour se dévouer à une cause sainte. Déjà , nous l'avons dit , par l'extinction de la maison de Rouergue , les possessions de ce prince s'étaient accrus de la province de ce nom, du Quercy et du diocèse d'Usez ; et Raymond, en héritant du duché de Narbonne, et de la dot de sa première femme, c'està-dire de la moitié de la Provence, étendit ses États des Pyrénées aux montagnes de l'Auvergne, et de la Gascogne à l'Isère et aux Alpes.

Rertrand, lors du départ de son père, se trouva donc maître d'une plus vaste étendue de territoire que n'en comprenait alors le royaume de France; malheureusement trop jeune pour se faire craindre, trop inhabile pour savoir se faire aimer, il ne sut tirer avantage ni de l'attachement que le pays portait à sa famille , ni d'une autorité qui le posait en rival de Philippe I".

Dès les premiers temps de son arrivée au pouvoir, Rertrand, oubliant la conduite tenue par Guillaume IV, commit la faute de vouloir imposer certaines obligations

(1) Voir Marc Hc.irii. p. -iDo, et les notes annexées à V Histoire gcncrakdu Lantjucdoc.

à l'église de Saint-Sernin. Il devait savoir cependant que son oncle, un moment égaré par les conseils de l'évêque Izarn, était revenu bientôt sur cette détermination imprudente. Les religieux du chapitre, ainsi qu'ils l'avaient fait une première fois, refusèrent de souscrire aux prétentions de leur nouveau seigneur; Bertrand les mit hors de chez eux, détruisit une portion de leurs bâtiments, et installa des moines étrangers dans leur cloître. Les chanoines , furieux de cette spoliation , rangèrent sans peine les habitants dans leurs intérêts; et, non contents de s'être assuré cet appui, ils invoquèrent la protection de leur voisin, le duc d'Aquitaine.

Ce prince, dont les inchnations étaient peu guerrières, attendait une occasion facile pour rappeler les droits qu'il prétendait avoir sur le comté de Toulouse, par son mariage avec Philippia, la fille unique du comte Guillaume IV. Charmé d'une circonstance si favorable à ses projets , il se hâta de profiter des dispositions de la population, marcha, avec toutes ses troupes, sur Toulouse, chassa Bertrand de sa capitale et lui enleva la plus grande partie de ses domaines.

Aucun chroniqueur contemporain , nous devons le dire, ne parle ni des prétextes qui servirent de motif à l'usurpation du comte de Poitiers, ni de la manière dont ce prince s'empara des Etats de son voisin; mais plusieurs actes démontrent clairement , comme on va le voir, que les choses ont du suivre la marche in-

diquée ici par nous. Celte opinion est, d'ailleurs, celle de D. Vie et de D. Vaissetle, auxquels nous empruntons les fragments des chartes que nous allons citer. Ainsi, lorsque le duc d'Aquitaine promet « de ne violer jamais « les immunités de l'église Saint-Sernin, de ne pas dé- « truire ses bâtiments, de ne pas expulser les chanoines « pour mettre des moines à leur place, et de n'établir, à « l'avenir, aucune mauvaise coutume, » il est évident que ce prince cherche à rassurer les esprits et à convaincre le clergé et le peuple qu'il se gardera bien d'imiter le coupable exemple donné par son prédécesseur, exemple sur lequel il s'était probablement appuyé pour déposséder Bertrand.

De même la charte suivante, datée du mois de juil- \et 1098, prouve, sans laisser subsister le moindre doute, que, à cette époque, Guillaume, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, était reconnu comte de Toulouse et gouvernait le pays comme s'il en eût été le maître légitime. Par cet acte, Guillaume et sa femme Philippia maintiennent à l'église Saint-Sernin les libertés qui lui ont été accordées par le pape Urbain II en la consacrant, et ils ajoutent « parce que des méchants et des persécuteurs l'ont « détruite de nos jours, nous lui cédons de nos biens « pour la rétablir, savoir : le village de Saint-Pierre-de- K Blagnac, sur la Garonne, son église et ses dépen- « dances, avec tout ce que le comte Guillaume y a posu. 19

« sédé. De plus, nous l'acquillons des cierges qu'elle « devait donner, avant nous, aux comtes, ainsi que le i< comte Raymond, notre prédécesseur, l'en avait ac- « quittée ; et , pour punir ceux qui se sont élevés de « toute la province pour la détruire , nous leur ôtons « leurs pensions, et nous les donnons aux clercs de « cette église ; en sorte qu'à l'avenir les chanoines de « Saint-Sernin auront une poignée sur chaque setier « de grains que les habitants de la ville et des faubourgs « mettront en vente. »

Enfin une autre pièce du même temps, aussi significative que les précédentes (1), nous apprend que, bien qu'ayant envahi le comté de Toulouse, Guillaume ne put jamais se mettre en possession de tout le territoire ; car nous lisons dans ce document : « Le comte de Poitiers, « non content de s'être saisi , par violence , de la ville « de Toulouse, foisait aussi tout son possible pour réunir « à ses domaines ceux du comte Raymond, occupé alors, « par ordre du Pape Urbain et d'un grand nombre de « prélats, à déUvrer la ville de Jérusalem et le saint « sépulcre des mains des Infidèles. »

Guillaume voulut effectivement s'approprier les différentes provinces abandonnées par Raymond de Sainl-

(1) Ces (lifférenles Charles sont au nombre des textes originaux annexés à Vllisloire générale du Languedoc.

Gilles il son fils, mais il trouva clans le pays une opposition qui l'empôcba d'accomplir ses desseins. L'évêque de Cahors fut un de ceux qui se montrèrent le plus attachés aux intérêts de la maison de Toulouse. Il vendit une partie des biens de son église pour pourvoir aux dépenses des chevaliers disposés à soutenir la cause de Bertrand. L'archevêque de Narbonne et Guillaume Jourdain, comte de Cerdagne, firent aussi de grands efforts on faveur de ce prince. Ce dernier, en 1102, se rendit ensuite en Palestine, et nous avons vu la confiance que Ilaymond lui témoigna au moment de sa mort.

Le duc d'Aquitaine était encore possesseur de Toulouse l'an 1099; car on sait, d'une manière certaine, que sa femme Philippia mit au monde deux fils dans cette ville ; l'un au commencement de celte même année, et l'autre dix mois après; ce fut seulement vers l'an 1100 que, laissant tout à coup ses États et ceux qu'il devait à une invasion coupable, il partit pour la terre sainte, sans qu'aucun historien contemporain nous ait donné l'explication de cette détermination subite. Bertrand l'obligea-t-il, par la force des armes, à renoncer à ses conquêtes? Guillaume reconnut-il l'impossibilité de s'établir d'une manière solide au milieu d'une population dévouée à ses anciens comtes? L'Église le menaça-t-elle de ses foudres, pour n'avoir pas respecté les domaines d'un prince croisé, et le pape exigea-t-il qu'il allât expier sa faute au saint sépulcre? Nous croyons, comme nous

l'avons dit, que celle dernière raison fui Irès-probablement la véritable cause de son départ.

Quoi qu'il en soit, il est positif que Guillaume IX, comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, après avoir rangé sous sa domination presque tous les Etats de Raymond et avoir pris le titre de comte de Toulouse, quitta la France e*. s'embarqua pour la Syrie. Il est également sur que Bertrand était rentré dans sa capitale au mois de juin de l'an 1100 (l). Son retour eut même tant de retentissement dans le pays, que l'époque de celte restauration du pouvoir légitime servit alors de date aux contrats et aux stipulations entre particuliers. Il nous est parvenu un acte qui se termine ainsi : ce jeudi du mois de février de F année que le comte Bertrand recouvra Toulouse (2).

Malgré les lumières jetées sur ce temps par différentes pièces écrites dans un intérêt individuel , nous n'en devons pas moins regretter le silence gardé par les chroniques contemporaines sur le conflit élevé entre deux compétiteurs qui, tour à tour, gouvernèrent les provinces au delà de la Loire; car, si les chartes nous instruisent des événements principaux, elles ne nous font connaître

(1) Divers dociimcnls prouvent qu'il se qualifiait, en llOt, comte de Toulouse, de lloucrguc et d'Albigeois, et deux chartes, rapportées dans Vllistoire (jénérale du Languedoc, font voir que son autorité était re- «eonnue sur les bords du Rhône et dans le Quercy pendant les années 1102 et 1104.

(2) Calel, Ilisloirc dea comtes de Toulouse.

aucun des détails qui les ont amenés ou suivis ; et cependant des troubles fort graves ensanglantèrent alors les rives de la Garonne et tinrent ces contrées dans une excitation très-grande. Don Estevan de Garivay, vieil auteur espagnol, nous dit, dans son Histoire de la Navarre, que l'évêque de Pampelune, Don Pedro de Rhoda , fut tué à Toulouse, en voulant empêcher les gens de guerre de se battre.

Bien que le duc d'Aquitaine, avant son voyage à la terre sainte, ait été, pendant trois ans environ, le maître absolu des États de Raymond de Saint-Gilles, et qu'après son expédition de Syrie, comme nous le verrons plus tard, il s'en soit emparé de nouveau et les ait même conservés plus longtemps encore que la première fois, il ne saurait néanmoins figurer au nombre des comtes de Toulouse; on ne peut le considérer que comme un des alliés de cette famille, qui, abusant des circonstances et de son voisinage, usurpa une souveraineté à laquelle rien ne l'autorisait à prétendre et interrompit un moment l'ordre naturel d'hérédité parmi les princes de cette maison.

Guillaume acquit une certaine célébrité et par ses qualités et par ses défauts. Spirituel, enjoué, d'une figure agréable, ses dehors et son esprit prévenaient en sa faveur; mais impérieux, irréfléchi et léger, il s'abandonnait sans réserve à son goût pour les plaisirs et se faisait même un mérite de ses mœurs dissolues. Peu hcllifiiieux,

quoique brave, il préférait à la gloire une vie nonchalante et voluptueuse, et, s'il ambitionnait un triomphe, c'était d'amener à merci une beauté farouche. Poëte élégant, facile et harmonieux, il fut l'un des premiers à composer ces sortes de petits poèmes rimes appelés cançons, qui établirent bientôt la réputation des troubadours et des trouvères. L'exemple donné par un prince ne pouvait manquer d'avoir de nombreux imitateurs; aussi une foule d'individus condamnés, par leur naissance, à une existence obscure se jetèrent-ils dans une carrière qui leur permettait d'aspirer aux honneurs et aux richesses.

Quoique les troubadours, pour se distinguer et obtenir des applaudissements, aient eu recours souvent à des conlextures de vers bizarres, à une obscurité de style qui, aujourd'hui, nous les rend parfois presque inintelligibles, leurs ouvrages cependant n'en sont pas moins précieux, parce qu'ils soulèvent le voile dont ces siècles reculés restent encore enveloppés pour nous. Les chroniqueurs nous racontent longuement les faits historiques, en les accompagnant de légendes plus ou moins mensongères et plus ou moins étranges; mais les poètes nous peignent sous ses véritables couleurs la société au milieu de laquelle ils ont vécu ; nous disent ce qui frappait leurs regards, ce qui attirait leur attention; nous font connaître les modes, les goiits et les usages de leurs con-

temporains. Sans Homère, que saurions-nous des temps qui virent éclore llliade? Les troubadours ont, d'ailleurs , rendu au pays un service dont nous ne pouvons garder une reconnaissance trop grande : ils ont tiré l'Europe de l'espèce de torpeur dans laquelle elle était plongée ; ils ont stimulé les imaginations engourdies ou paresseuses, et, laissant les routes arides où personne n'aurait voulu les suivre , c'est par des sentiers riants et fleuris, et ayant l'amour et la gaieté pour guides, qu'ils ont conduit vers un but utile des esprits rétifs à la raison et au savoir. Avec un langage frivole, ils ont amené l'indifférence à écouter, l'apathie à réfléchir et l'ignorance à apprendre.

Guillaume, fort peu recommandable comme homme politique, a donc droit à des éloges sous le rapport littéraire. Il existe , dans les manuscrits de la bibliothèque impériale (1), la notice biographique, en langue romane, que nous transcrivons ici ; mais elle ne contient guère que ce que nous lisons dans beaucoup d'autres documents, c'est-à-dire que le comte de Poitiers savait trouver (2), chanter, était un bon chevalier (larmes et un fjrand trompeur de dames :

« Lo coms de Peitieus si fo uns dels majors del mon,

(1) Sous le ir 722o .

(2) Nous n'avons pas l)esoin de dire que les qualifications de Irourères et de troubadours soûl venues du mol trouver, ou aulieuienl iimujincr, inventer.

« e dels majors Irichadors de domnas; e bon cavaliers « d'armes, e lares de domnejar, e saup ben trobar e « cantar. E anet lonc-temps per lo mon per enganar « las domnas, e ac un filh que ac per moiller la du- « quessa de Normandia , donc ac una filha que fo « moiller del rei Ilenric d'Engleterra , maire del rei « jove, e den Richart, e del conte Jeaufre de Bre- « taingna (l). »

Le comte de Poitiers nous fournit un trait caractéristique de celte époque trop remarquable pour âtre passé par nous sous silence. Dans une de ses compositions, après avoir récapitulé ses nombreuses bonnes forlunes, il en remercie Dieu et saint Julien, et fait ainsi participer le ciel et les saints à sa conduite désordonnée.

Nous croyons devoir rapporter la chanson suivante, dictée par le comte lui-même ; elle a, pour nous, le mérite de nous éclairer sur l'état de la langue romane pendant la seconde moitié du xi' siècle et même au commencement du xn^ (2).

(1) Le comte de Poitiers fui un des plus grands du monde et des plus grands tricheurs de dames, et bon chevalier d'armes, et large à j^alantiser, et il sut bien trouver et chanter, et il alla longtemps par le monde pour tromper les dames, et il eut un lils qui eut pour femme la duchesse de Normandie, dont il eut une fille qui fut femme du roi Henri d'Angleterre, mère du roi jeune, et du seigneur Richard, et du comte Geoffroy de Bretagne.

(2) Manuscrit de la bibliothèque impériale (n»' 7,226 et 7,698).

Fjrai un vers de dreit m'en. Non cr de mi ui d'autra gen, Non cr d'amor, ni de jovcn.

Ni de ren au Qu'eiians fui trobalz eu dormca

Sobre cbevau.

No sai CD quai mûm m fui natz,

No sui alegres, ni iratz,

No sui eslranh, ni sui privatz.

Ni non pose au, Qu'en aissi fui de noitz fadatz

Sobr' un' puag au.

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