TRADUCTION LITTÉRALE
Je ferai un vers en vérité de rien , II ne sera de moi ni d'autre gent, Il ne sera d'amour ni de joyeuscté,
Ni de rien autre (chose), Vu qu'auparavant je fus trouvé eu dormant (endormi)
Sur (un) cheval.
Je ne sais comment je suis né.
Je ne suis allègre ni triste;
Je ne suis étranger niine) suis familier (du pays),
Ni ne peux autre (chose).
Vu qu'ainsi je fus de nuit ensorcelé
Sur un pui (un mont) élevé.
No sai qiiora m sui eu dormil/.
Ni qiiora m velh, s'on no m'o ditz, Pcr pauc no m'es lo cor partitz
D'un dol corau ; E no m'o prctz uua soritz,
Pcr saii marsau.
Malaulz sui e tremi monr;
£ ren no sai mas quan naug dif-
Metge quorrai al men albir,
E no sai lau :
Bos nietges es qui m pot gHarir,
Mas no s'i a mau.
Je ne sais quand me suis endormi Ni quand je veille, si on ne me le dit. Pour peu ne m'est le cœur partagé
D'un deuil profond; Et je ne prise cela une souris
Par saint Marcel I
Malade je suis, et je crains de mourir,
El rien n'en sais, excepté ce que j'en enleiuls dire.
Un médecin je chercherai à ma fantaisie,
Et je n'en sais pas de tel.
Bon médecin est qui me peut guérir ;
Mais il n'y a j)as de mal.
M'amiga icu nosai qui s'es,
Ouaiic 110 la vi, si ni'ajut fos,
Ni m fcs que m plassa ni que m pcs,
Ni no m'en eau, Qu'auc nou ac Norman ni Franccs,
Dins mon ostau.
Ane no la vi et am la fort;
Ane no n'aie dreit ni no un fes tort;
Quan no la vei be m'en déport,
No m pretz un iau, Quieu sai gensor c bcllazor,
E que mais vau.
Mou amie, je ne sais qui elle est.
Vu que oncques je ne la vis, si m'aide fois (sur ma foi),
Ni elle ne me fit (chose) qui me plaise ni me pèse,
Ni ne m'en soucie.
Vue qu'oncques je n'eus Normand ni Français
Dans mon hôtel.
Oncques ne la vis et je l'aime fort;
Oncques je ncn eus droit, ni elle ne me fit tort ;
Quand je ne la vois, bien je m'en rejouis,
Et ne (la) prise un jeton, Vu que je sais plus gentille et plus belle
El qui plus vaut.
No sai lo luec vcs on s'esta, Ni s'es en pueg o en pla.
Non ans dire lo tort que rn'a.
Abans m en eau ; E peza ra be quar sai rema .
Ab aitan vau.
Fag ai lo vers no sai de oui,
E tramelrai lo à celui
Que lo m trametra per autrui
Lai ves anjau, Oue m tramezes del seu estui
La contra-clau.
Je ue sais le lieu où elle demeure,
Ni si elle est eu pui (montagne) ou en plaine.
Je n'ose dire le tort qu'elle m'a (qu'elle n envers moi).
Auparavant je m'en soucie, Et il me pèse parce que deçà elle reste
Eu même temps je vais (lorsque je pars).
J'ai fait le vers je ne sais de qui Et je le transmettrai à celui Qui me le transmettra à autrui
Là vers Anjou, Pour qu'il me transmette de son (lui (écrin)
La contre-clef (1).
(!) Il règne une grande obsciirilé dans ces vers, qui ne soûl, pour
Il est à remarquer que c'est dans une des cançorts de €uillaurae qu'il est question pour la première fois des fées. Parlant de son humeur \olage, les fées, dit-il, niont uinsi constitué. Aucun poète du temps n'a su mettre à profit une idée qui ouvrait un champ si vaste à l'imagination.
Lorsque Guillaume eut décidé son départ pour la terre sainte, il composa une pièce de vers dont le style mystique ne ressemblait en rien à celui de ses autres œuvres. Dans celte inspiration nouvelle, il disait adieu au Poitou, à la chevalerie, au monde; en un mot, il écrivait une espèce de testament poétique ; ce qui porle è croire, comme nous l'avons avancé, que sa résolution était le résultat d'une intimation de la part de l'Église. Mais ce prince oublia promptement ses projets de réforme ; car il se mit en route suivi d'une foule de femmes et déjeunes filles, et entouré d'une cour aussi brillante que hcencieuse.
Pour achever de dépeindre le comte de Poitiers, nous ajouterons que, après avoir perdu les trente mille hommes qui l'avaient accompagné en Orient, après s'être vu
ainsi dire, qu'une suite d'antithèses. La dernière strophe surtout est assez difficile à comprendre d'après le mot à mot. C'est une sorte à'envoi, ainsi qu'on était alors dans l'habitude d'en écrire à la fin de toutes les cançons, et ici le comte de Poitiers, pour continuer son ton léger et plaisant, adresse ses vers à n'importe qui, pour que ce quelqu'un inconnu les fasse parvenir en Anjou, où, sans doute, élaitsa maîtresse.
maintes fois an moment de succomber sous le fer des Infidèles ou sur le point de périr, lors de son retour, au milieu des tempêtes, il revint en chantant ses disgrâces, et, fidèle à sa muse insouciante, fit le récit de ses malheurs dans un poëme plein de verve et de gaieté (1).
Guillaume , rentré depuis six ans dans son duché d'Aquitaine, semblait dégagé de toute pensée ambitieuse, et avoir renoncé pour jamais, malgré la mobihté de son esprit, à ses anciennes prétentions sur le comté de Toulouse. Bertrand, rassuré par cette attitude pacifique, crut alors pouvoir céder à un élan digne de son illustre race, et, animé du désir de suivre le glorieux exemple de son père, il voulut, lui aussi, aller combattre où s'étaient immortalisés tant de preux, et contribuer à la défense d'une conquête si chèrement achetée par les chrétiens.
1108. Louis VI, dit le Gros, venait de succéder à Phihppe I". Plusieurs des grands vassaux de la couronne, poussés toujours par cette soif d'indépendance qu'encourageait l'aveuglement ou l'impuissance du souverain , refusèrent d'abord de lui rendre hommage. Tels furent le roi d'Angleterre, en sa qualité de duc de Normandie, le duc d'Aquitaine et le duc de Bourgogne ; mais on ne dit pas que le comte de Toulouse ait tenu la même con-
(1) Cet ouvrage ne nous esl pas iiarvcnu; nous no le connaissons que l»ar ce (ju'en ilil Oïderic Vilal.
diiile. Bertrand ayant l'intention de s'éloigner de ses États, chercha probablement à ne pas s'aliéner un monarque qui ne manquait ni de volonté ni de courage; « un prince, dit Sismondi, qui le premier, entre tous « les Capétiens, avait reçu cette éducation chevaleresque A< qui donnait à la jeunesse française un noble carac- « tère. » 11 était déjà fort imprudent, de la part du comte de Toulouse, d'aller guerroyer en Syrie, au commencement d'un règne dont il ne pouvait connaître ni la politique ni les dispositions particulières à son égard. D'ailleurs, le comte de Poitiers, tout en riant de ses désastres, en parlait cependant avec assez de vérité pour amortir l'ardeur des plus braves et des plus aventureux. D'un autre côté, l'enthousiasme, qui, pour la croisade, avait fait abandonner, et les châteaux et les chaumières, s'était singulièrement refroidi depuis les si nombreux sacrifices dont gémissait la patrie. Il n'était pas une famille qui n'eut à pleurer quelqu'un des siens. Les églises contenaient à peine les malheureux ayant recours à la religion pour supporter leur infortune ou obtenir des lumières sur ceux dont le sort leur restait inconnu. Tous les cœurs étaient en proie à des doutes cruels ou à de poignantes angoisses. Combien, alors, ne vit-on pas, sur la grève solitaire, déjeunes fiancées attendre, inquiètes et tremblantes, l'amant dont le retour devait décider de leur destinée ; des femmes éperdues appeler vainement un père, un fds, un frère ou un époux! Nuit et jour, la
rive désolée redemandait à l'imm^nsilé dos mers ceilx qui avaient bravé leurs dangers et leurs hasards ; mais le flot ramené sans cesse sur la plage, loin d'apporter la consolation et l'espoir, semblait, par ses longs et sourds mugissements, provoquer la douleur et la prière.
Ces tableaux, si sombres et si tristes, ne purent altérer en rien la volonté du comte de Toulouse. Sans redouter les agressions d'un voisin qui, une fois déjà, s'était emparé de sa capitale; sans craindre de priver ses États de la présence du maître; sans tenir compte des timides représentations d'une compagne chère, qui exerçait pourtant sur lui l'influence qu'auront toujours les séductions de la jeunesse et de la beauté, Bertrand, inébranlable dans sa résolution, annonça son prochain départ à ses sujets.
Dès que cette nouvelle fut répandue dans le pays, le comte de Toulouse vit accourir sous ses bannières une foule de barons et de chevaliers qui n'aspiraient qu'à se signaler aux yeux de leur suzerain et de leurs dames. Guillaume, seigneur de Montpellier, et Gérard, comte de Roussillon, échappés tous deux aux désastres de la première expédition, et rentrés à peine dans leurs foyers, n'hésitèrent pas à s'exposer encore aux chances de cette guerre si décevante. Leur exemple entraîna le comte deMelgueil et plusieurs autres seigneurs aussi renommés que puissants; et bientôt quatre mille cavaliers d'élite, remarquables par le luxe de leur arme-
ment, le haut prix de leurs chevaux bardés de fer, se trouvèrent prêts à partager la bonne ou la mauvaise fortune d'un chef digne de leur confiance, et auquel ils avaient juré fidélité et dévouement.
Nous nous étonnons de l'opiniàlreté du xn^ siècle à poursuivre une entreprise si funeste à ceux qui l'osaient tenter ; nous prenons en pitié ces paladins aveugles qui, cédant à de folles illusions, sacrifiaient le présent aux rêves de l'avenir, le bonheur à une vie de souffrances et de dangers. Soyons moins injustes envers ce temps dont aujourd'hui nous ne voyons que les erreurs ; tenons compte, au moins, à nos ancêtres de leur désintéressement, de leur constance et de leur héroïsme. Exaltation religieuse, ardeur chevaleresque , exagération du point d'honneur, vif désir d'illustrer son nom ou sa famille, tels étaient les motifs qui les faisaient s'élancer dans une voie pleine de misères et de périls. La France, l'Europe entière, n'a-t-elle pas recueiUi le fruit de ces expéditions malheureuses? D'ailleurs, cette gloire dont notre patrie se montre toujours si fière, ne la doit-elle pas à des tentatives tout aussi téméraires et plus futaies encore?... Loin d'enlever aux époques reculées de notre histoire et leur prestige et leur éclat, attachons-nous, au contraire, à conserver soigneusement l'auréole brillante qui les entoure ; car les grands souvenirs font les grands hommes, et les grands hommes assurent la splendeur et l'existence des nations.
11 est probable que, en quittant ses États, Bertrand se décida à ne plus revoir l'Europe. Aucun acte contemporain ne témoigne, il est vrai, de sa renonciation définitive au comté de Toulouse ; cependant, malgré le silence des chroniques, il ne saurait, selon nous, exister, à ce sujet, la moindre incertitude. Non-seulement il emmena avec lui sa femme, Hélène de Bourgogne, mais il se fit suivre par son fils, âgé de dix ou douze ans. Or, s'il avait eu la pensée que ce jeune prince dût lui succéder, il l'aurait certainement laissé à Toulouse, et surtout il n'aurait pas fait reconnaître pour maître légitime Alphonse Jourdain, le dernier des fils de Raymond de Saint-Gilles, un enfant incapable, pendant de longues années, de diriger les affaires publiques autrement que par les soins d'un conseil de tutelle. Bertrand, sans aucun doute, chercha à imiter son père en toute chose, et, en allant réclamer les biens que le comte Raymond avait dus à sa vaillance, il voulut, comme lui, se fixer pour jamais en Orient, y acquérir assez de puissance pour rendre impossible Ifi perte de la Palestine, et mettre ainsi la dernière main à une œuvre sainte que la mort prématurée du comte de Tripoli l'avait empêché d'accomplir.
Toutefois, nous le ferons remarquer, Bertrand, aussi bien que Raymond de Saint-Gilles, tout en cédant ses Etats par anticipation, n'en resta pas moins, sa vie durant, le véritable possesseur. C'était, en quelque sorte, de la part de ces deux princes, une précaution prise par
eux pour assurer leur héritage à qui de droit. Ditïérents actes nous prouvent, en efifet, que Raymond, étant en Syrie, prononçait encore comme comte de Toulouse dans des questions relatives aux provinces méridionales, et nous l'avons vu, au Château-Pèlerin, disposer du pays d'Argence en faveur de l'église d'Arles. Il en est absolument de même à l'égard de Bertrand. Pendant l'année 1109, par exemple, se trouvant en Phénicie, il accordait aux Génois, pour les récompenser de leurs services, une exemption d'impôts sur toutes les côtes de ses domaines de Provence (1).
Bertrand, afin d'éviter les difficultés sans nombre qu'avaient eu à surmonter les premiers croisés en prenant la route de terre pour atteindre Constantinople, ordonna d'équiper sur le Rhône quarante galères destinées à transporter ses troupes, et il indiqua la ville de Saint- Gilles comme point d'embarquement à ceux de ses vassaux qui s'étaient offerts de le suivre.
Cette petite flotte leva l'ancre au commencement de mars et longea le littoral de l'Italie, où l'attendaient des bâtiments génois et pisans qui mirent à la voile avec elle.
Les nouveaux croisés abordèrent en Romanie, à peu de distance du Bosphore. Aussi mal reçus par les Grecs que l'avaient été leurs devanciers , ils durent également
(1) Voir les pièces juslificativo.s annexées à VHistoirc générale du Languedoc.
employer la force pour se procurer les moindres secours. Cependant Alexis Comnène , informé de l'arrivée du comte de Toulouse, s'empressa d'envoyer des officiers de sa maison pour l'engager à se rendre près de lui et l'assurer que non-seulement ses troupes auraient un libre passage dans ses Etats , mais que le fils de Raymond de Saint-Gilles trouverait à sa cour l'accueil que son nom suffisait pour lui mériter.
Bertrand regarda comme un devoir de céder aux désirs de ce monarque , et Alexis , vivement ému en le voyant, lui témoigna une affection qui, cette fois au moins, partait d'un cœur reconnaissant et n'était pas dictée par une politique cauteleuse.
L'empereur, après avoir reçu le serment de fidélité du comte, lui conseilla de se remettre en mer et de gagner quelque point de la côte aux environs de Tripoli ; toutefois il ne le laissa pas quitter Constantinople sans lui faire de riches présents et sans lui donner l'assurance de l'aider de tout son pouvoir dans les expéditions qu'il viendrait à entreprendre.
Bertrand se dirigea sur un petit port très-voisin de l'ancienne capitale de la Syrie, et, au moment où il prenait terre, il instruisit Tancrède, qui commandait à Antioche depuis la captivité de Bohémond, et de son débarquement et de son intention de s'entretenir avec lui.
Tancrède, gouverneur d'une province sur laquelle, même à ses propres yeux, la maison de Toulouse con-
servait de justes prétentions, vil avec beaucoup d'inquiétude se présenter un prince dont l'apparition inattendue lui disait assez les desseins. D'ailleurs, le neveu du duc de Tarente ne pouvait être que fort mal disposé envers l'héritier du comte de Saint-Gilles, qui s'était montré toujours, à l'égard de son oncle, un antagoniste incommode et un rival redoutable. Ainsi Bertrand, en touchant au rivage, où les exploits de son père devaient lui préparer une réception triomphale, se trouva, au contraire, exposé à la vengeance et aux embûches d'un ennemi implacable de sa famille.
Tancrède, néanmoins, se rendit aussitôt près du comte de Toulouse ; mais cette démarche, loin d'être une marque de déférence de sa part, lui fut dictée par sa prudence soupçonneuse. Il préférait aller conférer avec Bertrand que de le recevoir dans Anlioche. Du reste , à la manière donl eut lieu l'entrevue, le résultat se prévoyait sans peine. Les deux princes s'avancèrent l'un vers l'autre armés de pied en cap, entourés d'une escorte nombreuse; et, sous la courtoisie qu'ils s'imposèrent , il était facile de lire leur défiance et leurs sentiments hostiles. Tancrède modérait avec peine son naturel fier et impétueux; Bertrand conservait la fermeté calme et impérieuse qu'il tenait de son père. L'un cachait la ruse normande sous des formes chevaleresques empreintes d'une grandeur théâtrale j l'autre, plus réfléchi qu'emporté, plus observateur que brillant,
s'exprimait sans détours et avec la droiture dont on lui avait fait une loi dès sa plus tendre enfance. Tous les deux, la main sur leur épée, semblaient pressentir le moment où il leur faudrait y avoir recours. Tancrède déguisait mal l'orgueil que lui inspirait un nom depuis longtemps fameux , et Bertrand montrait la froide résolution d'un guerrier qui tient à se rendre digne d'une renommée glorieusement acquise. Il suffisait d'un mot à ces cœurs irrités pour laisser éclater leur jalousie et leur haine. Aussi, quand le fils de Raymond de Saint- Gilles réclama le palais et les tours d'Antioche enlevés par surprise à son père, Tancrède eut besoin de grands efforts pour ne pas s'abandonner à la fougue de son caractère. Pourtant il parvint à se contenir, et il sut même user d'assez d'adresse pour paraître n'être pas très-éloigné d'acquiescer à la restitution ; mais , comme si cette prétention dût, de son côté, en provoquer une autre, il pria, à son tour, Bertrand de l'aider à reprendre le château de Malmistra, en Cilicie, qui venait d'être livré par ses habitants à Alexis Comnène. Il était assuré d'avance que le comte de Toulouse, lié par ses serments envers l'empereur, ne consentirait pas à tourner ses armes contre lui; par son refus, il lui procurerait donc un prétexte pour repousser également sa demande ; et c'était là seulement où il en voulait arriver. En effet, Bertrand, fidèle à ce que lui prescrivait l'honneur, s'excusa de ne pouvoir s'associer à une pareille entreprise et se borna à
lui offrir de coopérer avec ses troupes à l'atlaiiue de toute autre forteresse occupée encore par les Infidèles. Cette proposition ayant été rejetée avec hauteur et mépris, il devint de plus en plus difficile de s'entendre, et l'entretien, commencé avec une cordialité apparente, se termina par une véritable déclaration de guerre; car Tancrède invita le comte de Toulouse à quitter le territoire dont la garde lui était confiée et défendit en même temps à ceux qui exerçaient des commandements sous ses ordres de continuer à lui procurer des vivres.
Bertrand, obligé de se rembarquer immédiatement, se dirigea sur Tortose, place qui autrefois, on le sait, avait appartenu à son père. Cette ville ne se contenta pas de lui ouvrir ses portes, elle s'empressa de fournir à sa petite armée tout ce qu'une longue navigation lui avait rendu nécessaire.
Ici se présente un point à éclaircir, et il y a lieu de s'étonner du silence gardé à ce sujet par les chroniqueurs contemporains et par les historiens modernes. Nous avons vu Raymond de Saint-Gilles, au moment de sa mort, remettre tout le territoire conquis par sa valeur au comte de Cerdagne, son parent, parce qu'Alphonse Jourdain, qui aurait dû en hériter, n'était en état ni de le gouverner ni de le défendre. Mais cet abandon fut-il définitif, ou le comte de Toulouse entendait-il confier temporairement à des mains sures ce qu'il pensait devoir revenir plus tard à l'un de ses successeurs légitimes? Les
dernières volontés de ce prince ne nous étant pas connues, il nous faut nécessairement résoudre cette question par induction. D'abord, nous le rappellerons, à cette époque, l'hérédité directe était un principe inviolable, excepté dans des cas extrêmement rares. De plus, le comte de Toulouse, s'élant dessaisi de tous ses domaines de France en faveur de Bertrand, issu de sa première union avec la fille du comte de Provence, pouvaitil laisser sans apanage le fils né de sa seconde femme, d'une compagne fidèle, qui l'avait suivi dans son long et périlleux pèlerinage et qu'il aimait autant pour ses vertus que pour les charmes de sa personne? Cela est peu probable. Il est dans la nature de l'homme d'accorder involontairement une certaine préférence au plus jeune de ses enfants, soit parce que le dernier rejeton a besoin, à cause de son âge, d'une protection particulière, soit peut-être aussi parce que l'affaiblissement progressif des pères les rend plus attachés à des liens qui, à peine formés, sont sur le point de se rompre. Ainsi , on ne saurait en douter, Guillaume Jourdain , comte de Cerdagne, ne fut que le dépositaire des villes, places ou territoires dont les descendants de Raymond étaient autorisés à se dire les héritiers. Sans cela, Bertrand eût montré une légèreté inconcevable en renonçant à ses Etats de France pour venir revendiquer, à la tête d'un petit nombre d'hommes, des biens (ju'il savait en la possession d'im prince puissnnl, fort de la c(>ssion (jui lui
avait été faite et de la haute position que ses alliances lui procuraient. D'ailleurs, on le verra bientôt, lorsque le comte de Cerdagne, oubliant, selon nous, les obligations contractées envers le chef de la maison de Toulouse, refusa de se dessaisir des forteresses remises, conditionnellement, entre ses mains par le comte de Saint-Gilles, le roi de Jérusalem n'hésita pas à se ranger du côté de Bertrand. Ce fait seul prouverait d'une manière irrécusable en faveur de notre opinion, car Baudouin, en cette occasion, n'avait aucun intérêt à ne pas écouter la voix de la justice et devait certainement appuyer les droits dont la légitimité lui paraissait incontestable.
Tout nous porte donc à le croire, Raymond de Saint- Gilles, reconnaissant la nécessité de mettre ses nouvelles conquêtes à l'abri des attaques des Sarrasins et des tentatives ambitieuses des croisés, conûa à son parent, le comte de Cerdagne, le soin d'en assurer la conservation jusqu'au jour oiJ, sans inconvénient, elles pourraient être restituées à Alphonse Jourdain; mais Bertrand, en sa qualité de fils aîné, se crut d'autant plus fondé à fciire valoir ses droits sur le comté de Tripoli, qu'il abandonnait à son frère, trop jeune encore pour supporter, avant dix ou douze ans , le poids d'une armure, des États beaucoup plus considérables , tranquilles , soumis et dont la possession semblait ne pouvoir lui être disputée.
Quoi qu'il on soil, Rerlrand, aussitôt son arrivée en
Syrie, réclama le fruit des longs travaux et des victoires de sou père ; mais Guillaume Jourdain répondit à cette sommation par un refus formel , ajoutant que ce qui appartenait au comte de Saint-Gilles lui avait été laissé en toute propriété par ce prince in articulo mortis; qu'il avait défendu cet héritage, pendant quatre ans, au péril de ses jours et au prix de sa fortune entière, et qu'il s'étonnait d'une prétention si extraordinaire et si imprévue.
Après une telle déclaration, une lutte devenait inévitable ; aussi le comte de Cerdagne s'y prépara-t-il sans perdre un seul moment. Instruit de toutes les circonstances relatives h l'entrevue du comte de Toulouse avec Tancrède, il demanda à ce dernier de le soutenir dans sa querelle, s' engageant, en ce cas, à lui rendre hommage et à tenir de lui le territoire dont il était le maître. Tancrède ne pouvait recevoir une proposition qui lui convînt davantage; ce nouveau vassal n'était pas, pour lui, à dédaigner. Le comte de Cerdagne, tout en continuant le blocus de Tripoli , avait mis dans une déroute complète le gouverneur de Damas, venu assez imprudemment aux environs du Château-Pèlerin , et, étendant ses courses au loin, il répandait partout une terreur très-grande. Avec Guillaume pour auxiliaire, le prince de Galilée devait triompher sans peine d'un compétiteur à la léte d'un petit nombre d'hommes et, par conséquent, assez peu redoutable. Ces deux princes,
en conformité d'intention et d'intérêt, furent donc bientôt d'accord , et , ayant réuni leurs forces , ils marchèrent ensemble sur Tortose pour en chasser le comte de Toulouse.
Il règne quelque obscurité sur les événements qui suivirent : selon les auteurs de l'histoire du Languedoc, Bertrand, à l'approche de ses ennemis, se rembarqua avec ses troupes, et trois jours après, arriva devant Tripoli dont il entreprit aussitôt le siège; mais tout, dans ce récit, nous semble absolument inexplicable. Tortose était une place très-forte, comment alors le comte de Toulouse ne chercha-t-il pas à la disputer à ses rivaux? Il courait d'autant moins de risque à le faire, que sa flottille lui garantissait un moyen de retraite lorsqu'il ne lui serait plus permis de prolonger sa défense. D'un autre côté , si même , derrière des murailles , il n'osait attendre ses adversaires, comment alla-t-il se mettre en rase campagne, à portée du Château-Pèlerin, qui était aux mains du comte de Cerdagne ; et comment Guillaume et Tancrède le laissèrent-ils ensuite s'occuper tranquillement de l'attaque d'une ville dont la conquête était, à tous les yeux, d'une importance si haute?
Il nous est impossible, nous l'avouons, d'admettre des faits complètement en désaccord avec les premières règles de la guerre et avec la raison elle-même ; il faudrait, pour cela, qu'il eut existé entre les princes un arrangement dont une des conditions aurait clé la
reddition de Tortose; mais l'on va voir que celle supposition ne saurait être admise.
A peine Bertrand déployait- il ses tentes sous les murs de Tripoli, qu'il envoya des officiers au roi de Jérusalem, pour lui rendre en son nom foi et hommage, et le prier en môme temps de l'aider à soutenir sa cause contre des princes traîtres à leurs engagements et infidèles aux lois de la chevalerie.
Baudouin embrassa très-chaudement les intérêts du comte de Toulouse, lui fil répondre qu'il irait bientôt le rejoindre, et, en attendant le moment d'agir en sa faveur d'une manière plus efficace, il écrivit la lettre suivante à Guillaume Jourdain et à Tancrède (1).
« Bertrand, mon confrère, et chrétien comme moi, « fils du comte Raymond, m'ayant demandé mon appui « pour tirer raison du refus que vous faites de remettre « en ses mains les pays et les villes qui ont appartenu à « son père, je vais le trouver à Tripoli, de l'avis de « toute l'église de Jérusalem. Hâtez-vous donc de les lui « restituer au plus tôt; de même qu'à Baudouin du « Bourg, prince d'Edesse et à Gaucehn de Turbeysel, « les places que vous leur détenez injustement; prenez « jour pour vous accorder avec eux, afin d'établir entre « vous une paix durable, sans quoi vous ne pourriez « vous soutenir contre les Infidèles. »
(1) Voir Vllisloire ijcnérale du Languedoc.
Il était d'autant plus important, pour le roi Baudouin, de rétablir la bonne harmonie parmi les croisés, que ce prince se trouvait dans une position extrêmement difficile. Depuis neuf ans sur le trône, son existence, comme souverain, avait été menacée plus d'une fois, et, sans son grand courage, il n'aurait pu défendre le royaume contre les attaques continuelles des Égyptiens, qui étaient venus lui livrer de sanglantes batailles jusqu'au centre de ses possessions (1).
(1) Le royaume de Jérusalem, d'après le mémoire de l'abbé Gucnée sur la terre sainte, qui se trouve dans le dixième volume des Mémoires de l'Académie des inscriptions, s'étendait, du couchant au levant, depuis la mer Méditerranée jusqu'au désert de l'Arabie, et, du midi au nord, depuis le fort de Dezun, au delà du torrent d'Egypte, jusqu'à la rivière qui coule entre Bérith et Bibles. Ainsi il comprenait les trois Palestines, qui avaient pour capitales, la première, Jérusalem, la deuxième Césarée (la Césarée maritime), et, la troisième, Bethsan et Nazareth, Il comprenait, en outre, tout le pays des Philistins, toute la Phénicie, avec la deuxième et la troisième Arabie, et quelques parties de la première.
Cet État, disent les assises de Jérusalem, avait deux chefs ou seigneurs, l'un spirituel et l'autre temporel. Le patriarche était le seigneur spirituel, et le roi le seigneur temporel.
Ce patriarche étendait sa juridiction sur les quatre archevêchés de Tyr, de Césarée, de Nazareth et de Krak. Il avait pour suffragants les évêques de Bethléem, de Lyde et d'Hébron. De lui dépendaient encore les six abbés du mont Sion, de la Latine, du Temple, du mont Olivet, de Josaphat et de Saint-Samuel ; le prieur du Saint-Sépulcre , et les trois abbesses de Notre-Dame-la-Grande , de Sainte-Anne et de Saint- Ladre.
Les archevêques avaient pour suffragants : celui de Tyr, les évoques de Bérith, de Sidon, de Panéas et de Ptolémaïs ; celui de Césarée, l'évèque de Sébaste; celui de Nazareth, l'évèque de Tibériade et le prieur du mont Thabor; celui de Krak, l'évèque du mont Sinaï.
Les cvèques de Saint-Georges , de Lyde et d'Acre avaient sous leur
Bertrand , voyant qu'avec ses seules forces il lui serait impossible d'obtenir la reddition de Tripoli , voulut néanmoins , en attendant l'arrivée du roi de Jérusalem, ne pas laisser ses troupes dans l'inaction, et, pour mettre le temps à profit, il alla assiéger le petit port de Giblet, dont Raymond de Saint-Gilles avait été maître, mais que le comte de Cerdagne s'était vu forcé d'abandonner aux Infidèles. Il fut aidé dans cette entreprise par la flotte qui s'était réunie à la sienne sur les côtes d'Italie , de sorte que la place , pressée également et par terre et par mer, ne tarda pas à lui ouvrir ses portes.
Les Pisans et les Génois, auxquels le comte de Tou-
juridiction , le premier, les deux abbés de Saint-Joseph d'Arimalhie et de Saint-Habacuc, les deux prieurs de Saint-Jean l'Evangéliste et de Sainte-Catherine du mont Grisart, avec l'abbesse des Trois-Ombres ; le deuxième, la Trinité et les Repenties.
Tous ces évêchés, abbayes, chapitres, couvents d'hommes et de femmes paraissent avoir joui d'assez grands biens, à en juger par les troupes qu'ils étaient obligés de fournir à l'Etat. Trois ordres surtout, religieux et militaires tout à la fois, se distinguaient par leur opulence; ils avaient, dans le pays, des terres considérables, des châteaux et des villes.
Outre les domaines que le roi possédait en propre, comme Jérusalem, Naplouso, Acre, Tyr et leurs dépendances, on comptait dans le royaume quatre grandes baronnies. Elles comprenaient, la première, les comtés de JafTa et d'Ascalon, avec les seigneuries de Rama, de Mirabel et d'Ybelin; la deuxième, la principauté de Galilée; la troisième, les seigneuries de Sidon, de Césarée et de Bcthsan; la quatrième, les seigneuries de Krak, de Montréal et dTïébron. Le comté de Tripoli formait une principauté à part, dépendante cependant de la couronne, mais distinguée du royaume de Jérusalem.
louse dut, en partie, son succès, n'étaient pas, comme les autres peuples de l'Europe , dirigés par l'exaltation religieuse : ce qui les portait surtout à aller combattre en Orient, c'était moins le désir de coopérer à la défense du saint sépulcre que l'espoir de faire un riche butin, ou de retirer un très-haut prix de leurs services; aussi Bertrand , en les récompensant généreusement de ce qu'ils avaient fait pour lui en cette circonstance, s'assura-t-il , pour l'avenir, des auxiliaires indisciplinés et rapaces, mais intelligents et braves.
Après celte expédition, le comte de Toulouse reprit le siège de Tripoli, et le poussa assez vivement. Il était depuis trois semaines devant cette place , lorsque le roi de Jérusalem vint le rejoindre avec cinq cents cavaliers et cinq cents fantassins. Ces deux princes se donnèrent de nombreux témoignages d'amitié, et Bertrand s'empressa de prêter serment de fidélité à Baudouin, dont il s'était déjà déclaré le vassal.
Tancrède et Guillaume Jourdain, informés de celte réunion et du pacte qui en avait été la suite, comprirent la nécessité de céder aux volontés du roi. S'étanl rendus tous deux près de lui, Baudouin les amena à un arrangement de nature à satisfaire et le comte de Toulouse et les autres chefs dont il est question dans la lettre rapportée par nous plus haut. En ce qui concerne Bertrand, il fut convenu que les forteresses d'Archas et de Tortose, avec leurs dépendances, demeureraient au pou-
voir de Guillaume Jourdain, comme dédommagement de ses soins, de ses peines et de ses dépenses , et que le château de Mont-Pèlerin, les villes de Tripoli, de Giblet, en un mot tout ce qui avait été, ou devait être sous l'autorité du comte Raymond de Saint-Gilles, serait restitué à son fils, son seul et véritable héritier. Cette convention une fois acceptée, Bertrand reçut des mains du roi l'investiture de ses domaines. Quant au comte de Cerdagne, il continua à se reconnaître le vassal de Tancrède.
Nous ne pouvons passer sous silence une des clauses les plus importantes du traité entre Bertrand et Guillaume Jourdain. Il fut stipulé, en termes exprès, que, si l'un de ces princes mourait sans enfants, l'autre lui succéderait dans ses possessions et dans ses titres.
Par suite de l'accord qui venait d'être conclu, tous les princes, en quelque sorte engagés à remettre Tripoli aux mains du comte de Toulouse, se virent obligés de participer aux opérations du siège , et cette place , dans l'impossibilité de prolonger sa défense devant tant de forces réunies, se soumit enfin le 10 juin de l'an 1109, après avoir résisté sept ans aux efforts des chrétiens. Le roi de Jérusalem érigea cette ville en comté, et elle devint la capitale d'un État particulier, quoique dépendant du royaume , qui fut gouverné , pendant quatre-vingts ans, par des princes de la maison de Toulouse.
Bertrand, quand il eul fait hommage lige à Baudouin pour sa nouvelle conquête, prit le titre de comte de Tripoli, qu'il laissa ensuite à son fils et à ses descendants.
Suivant un auteur arabe, la ville de Tripoli ayant été enlevée d'assaut, ses défenseurs furent tous passés au fil de l'épée (1); cependant quelques détails extraits par Michaud (2) d'un autre historien de la même nation, Novaïry, sembleraient prouver, au contraire, qu'elle s'est rendue par capitulation.
Cette ville, une des plus riches de l'Orient, n'était pas seulement célèbre par les produits de son industrie, elle se distinguait encore par une bibliothèque immense, qui conservait des souvenirs précieux de l'ancienne littérature persane , arabe , égyptienne et grecque. Cent copistes n'y avaient d'autre emploi que de transcrire des manuscrits, et aucun soin ni aucune dépense n'étaient épargnés pour augmenter la quantité, déjà très-grande, de livres rares que contenait ce dépôt inappréciable. Ebn-Abi-Tai prétend qu'elle se composait de trois millions de volumes; Novaïry réduit ce chiiTre fabuleux à cent mille, et cette estimation paraît n'avoir rien d'exagéré. Quoi qu'il en soit, si dans la ville d'Alexandrie
(1) Albufcda. 11 justifie même le massacre des musulmans, eu disant que, puisque la ville avait été prise de vive force , les chrétiens ne firent qu'user du droit de la guerre en faisant mettre à mort la garnison.
(2) Michaud, Ilist. des crois., t. 2, 1. V, p. 41.