‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 15 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

Devenu enfin l'époux de celle qu'il n'avait voulu tenir que de sa valeur, le comte de Tripoli, de concert avec le roi de Jérusalem, livra plusieurs batailles aux Infidèles, et toutes ajoutèrent à la haute estime dont on l'entourait déjà. Toujours le premier à faire face au danger, il se préparait à arrêter le sultan d'Alep qui menaçait les chrétiens d'une invasion nouvelle, lorsqu'une trahison des plus audacieuses et sans exemple jusqu'alors termina à son début une carrière pour laquelle s'ouvrait un si brillant avenir. Tandis que Pons était plongé dans le sommeil, quelques hommes du pays admis à son service pénétrèrent dans sa tente, à la faveur d'une nuit obscure, enlevèrent ce prince au milieu de ses troupes, et, avant qu'aucun de ses soldats ne se fût aperçu de sa disparition, le transportèrent au camp des musulmans.

La naissance, le rang, la jeunesse, tout aurait dû protéger ce prisonnier contre la colère des Sarrasins ; mais trop de renommée s'attachait à sa personne pour qu'ils ne craignissent pas ses triomphes futurs, et, sans pitié pour un ennemi à leurs yeux déjà trop redoutable, ils abandonnèrent à l'assassin ou au bourreau celui dont le caractère et les actions méritaient une tout autre iin.

Raymond P', fils du malheureux Pons et de la veuve de Tancrède, succéda à son père dans le comté de Tripoli. Dès ses premiers pas dans le monde , la fortune s'annonça devoir lui être contraire. Lorsqu'en 1148

Louis VII se rendit en Palestine, il se vit constamment en butte aux exigences de ce monarque, et dans la nécessité maintes fois de lui sacrifier ses intérêts. Plus tard, sa femme Hodierne, fille de Baudouin II, roi de Jérusalem, lui fournit de si justes sujets de plainte, qu'il se repentit amèrement d'avoir sollicité cette alliance. Bien que brave, circonspect et habile, il n'eut pourtant presque jamais que des revers, et sa mort même fut aussi malheureuse que sa vie : on l'eût dit frappé de réprobation par le ciel. Mais, avant de raconter la fin tragique de ce prince, nous devons parler d'abord d'une secte qui, lorsque la maison de Toulouse était en possession du comté de Tripoli , jetait la terreur en Orient parmi tous les princes et les dépositaires de l'autorité. Cette secte est, d'ailleurs, une des choses extraordinaires du xn^ siècle, et si tout le monde, aujourd'hui, connaît le vieux de la montagne^ pour l'avoir vu figurer dans un roman ou sur la scène, on sait généralement beaucoup moins et l'origine de son pouvoir et le mobile de sa conduite.

Une dissidence religieuse s'éleva parmi les musulmans à la mort de leur prophète , et ce schisme , qui subsiste encore, donna naissance aux sunnites et aux chiites. Les premiers reconnaissaient plusieurs califes pour successeurs immédiats de Mahomet; les seconds, au contraire, n'en admettaient qu'un, Ali, son gendre : les autres étaient traités par eux d'imposteurs. Les soutiens d'Ali

se multiplièrent bientôt considérablement , surtout en Perse ; mais les disciples de ce calife ne tardèrent pas euxmêmes à se fractionner, car on eut A décider à quelle branche de la descendance d'Ali il fallait attribuer Vimanat, c'est-à-dire la puissance spirituelle et tempo relie. Le plus nombreux de ces partis fut celui des ismaéliens, parce que ses sectaires croyaient que la qualité à'iman avait été transmise directement à un prince nommé Ismaël. On les distinguait aussi sous le nom de bathéniens, c'est-à-dire partisans du culte intérieur, et sous celui de hachichims, parce qu'ils usaient du hachich, sorte de liqueur enivrante, d'où les auteurs latins des croisades les ont appelés tantôt as$issini et tantôt assassini (1).

Les ismaéliens, dominés, comme le sont tous les schismatiques, par le besoin de répandre leur croyance, envoyèrent de différents côtés des missionnaires ou daïs, d'un mot arabe qui signifie celui qui appelle, et, par extension, celui qui prêche ou qui cherche à faire des prosélytes.

A l'époque de la première croisade, les ismaéliens, qui comptaient déjà en Syrie plus de soixante mille adeptes, se livraient à tous les excès qu'on peut attendre d'une population fanatisée, orgueilleuse de sa force et

(1) Voir la lettre de M. Am. Jourdain annexée à Vllisl. des crois, de Micliaiid, t. 2, p. 537.

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assurée de voir ses désordres impunis. Encouragés par la crainte qu'ils inspiraient, ils enlevaient les femmes, dépouillaient les passants, prenaient ouvertement les criminels sous leur protection et poussaient la hardiesse jusqu'à s'emparer de vive force des villes et des citadelles les mieux défendues. D'après Guillaume de Tyr, ils possédaient en Syrie dix forteresses, et il cite, entre autres, celle de Massiat, qui avait une assez grande importance.

Le chef des Ismaéliens habitait un château situé au milieu d'un pays accidenté et d'un accès difficile, ce qui le fit appeler le cheik Aldjebal, le seigneur do la montagne; mais, comme le mot chcik signifie en même temps seigneur et vieillard, toutes les chroniques contemporaines le désignent sous la dénomination du vieux de la monlagne.

Ce cheik, maître absolu des biens et de la vie de ses sujets, leur commandait tous les sacrifices possibles, avec la certitude d'être obéi aveuglément. 11 avait pour exécuteurs de ses volontés les fédaïs, hommes entièrement dévoués à sa personne et aux mains desquels il plaçait le poison et le poignard destinés à ceux que leur signalaient sa vengeance ou les intérêts de sa politique. Petits ou grands, guerriers, magistrats, princes ou souverains, nul n'échappait à la sentence prononcée contre lui. Les fédaïs, pour arriver à leur but, s'iniiuiétaient fort peu des moyens; quand ils ne pouvaient employer la violence*

ils avaient recours à la ruse; mais toujours ils poursuivaient leurs desseins avec patience et avec ténacité. Un docteur persan très-célèbre, l'iman Fakr-Eddin-Rasi, ayant hasardé quelques propos contre les ismaéliens, un fédaï se rendit près de lui, feignit d'être un jurisconsulte avide de profiter de ses lumières et de s'éclairer à ses leçons, et, une fois introduit dans sa demeure, il attendit pendant sept mois l'occasion d'accomplir la mission dont il avait été chargé. Enfin, un jour, trouvant le moment favorable, il tira son poignard, s'élança sur I iman qu'il étendit à ses pieds, et, s'étant assis sur sa poitrine, il lui dit : « Tu le vois, je peux te fendre en « deux!... » Cependant le docteur ayant juré de ne plus mal parler des ismaéliens, le fédaï le laissa aller en ajoutant : « On ne m'a pas commandé de te tuer, autre- « ment tu aurais déjà perdu la vie. Sache maintenant « que le cheik AIdjebal exige que lu viennes à son châ- « leau, et, si tu ne permets rien à ta langue contre nous, « tu deviendras un gouverneur tout puissant. » Ensuite, sortant de sa ceinture trois cent soixante pièces d'or : « Voici ton traitement pour une année, et il a été statué « par le sultan que désormais, à pareille époque, lu « loucherais la même sonmie. »

Henri, comte de Champagne, lorsqu'il parcourait 1;^ petite Arménie , voulut visiter le vieux île la montagne. Ce i)riuce, après lui avoir montré sa résidence dans les moindres détails, le conduisit devant une tour très-

élevée, aux créneaux de laquelle se tenaient des hoinnies vêtus de blanc. « Je gage, dit-il à son hôte, que vos « sujets ne sont pas aussi obéissants que les miens. » A ces mots, il fil un geste, et deux de ces hommes se précipitèrent du haut de la tour, et expirèrent à l'instant même. Le chef ismaélien ajouta : « Si vous le dési- « riez, tous ceux que vous voyez se jetteraient en bas « également. » Et, en se séparant, le cheik dit à Henri : « Lorsque vous aurez quelque ennemi qui en voudra à « votre .couronne , adressez-vous à moi, et le poignard « vous en délivrera bientôt. »

Un voyageur (1) dont M. Silvestre de Sacy a été dans le cas d'apprécier la vérité et l'exactitude nous a fait connaître comment les chefs ismaéliens étaient parvenus à inspirer un pareil fanatisme ; mais nous ne répéterons pas ce que déjà l'on a écrit tant de fois sur les délices éternelles promises à des malheureux, ignorants et crédules. On ne s'étonnera donc point si le pays était effrayé, chaque jour, par quelque meurtre ou quelque scène sanglante. Deux princes de 3Iossoul furent assassinés, entourés de leurs serviteurs et de leurs troupes ; Saladin lui-même, qui avait refusé de protéger la doctrine ismaélienne, reçut un coup de poignard à la tête, tandis qu'il assiégeait Ptolémaïs. Ayant saisi le meurtrier par le bras, celui-ci ne cessa de chercher à le frapper que lorsqu'il

(l) Marc Paul, De reginmbux arientnlibus, otc, etc.

eut été mis en morceaux par les gardes du prince. Alors un deuxième, un troisième fédaï se présentèrent; mais la vigilance extrême de ceux qui veillaient sur les jours du sultan les empêcha de réussir dans leurs différentes tentatives.

Tels étaient les ennemis que les comtes de Tripoli avaient à redouter jusque parmi leurs soldats, et au milieu de leur cour.

Raymond l" ne put échapper au fer de ces fanatiques ; il périt sans qu'on ait su jamais les motifs de la vengeance du vieux de la montagne. Cependant on attribue généralement ce crime à Hodierne, la femme de Raymond, et au roi de Jérusalem; nous dirons ce qui donna lieu à cette accusation, qui, du reste, ne repose sur aucune preuve sérieuse.

La conduite peu régulière d'Hodierne avait fait naître entre elle et Raymond une mésintelligence très-grande. Pour amener une réconciliation, Baudouin III se rendit à Tripoli avec sa mère Mélisende et avec Hodierne, sœur de cette princesse; mais cette entrevue fut inutile, et l'on se sépara sans être venu à bout de s'entendre : néanmoins Raymond voulut accompagner ses hôtes hors de l'enceinte de Tripoli ; et à son retour, comme il touchait aux portes de la ville , deux fédaïs l'attaquèrent ensemble et accomplirent sur lui leur mission criminelle.

C'est sous ces funestes auspices que Raymond II, un enfant de douze ans, prit possession de l'héritage de ses

ancêtres. Les querelles qui compromellaient depuis si longlemps la situation des chrétiens, et le sang de son père versé presque sous ses yeux, durent lui inspirer de tristes pressentiments, lorsque sa mère Hodierne remit entre ses mains l'autorité dont elle avait été d'abord dépositaire.

Ce jeune prince, dès qu'il lui fut permis de parler en maître, montra un caractère belliqueux et hardi. Voyant que l'empereur de Constantinople, après avoir sollicité la main de sa sœur, paraissait oublier ses engagements et ne plus se soucier de contracter cette alliance , il équipa aussitôt quelques galères, et, avec cette flottille réunie à la hâte, il alla ravager les côtes de la Grèce, pour venger l'injure qu'un monarque déloyal croyait impunément pouvoir faire à son nom.

Si Raymond II brûlait de signaler son courage précoce, les événements ne tardèrent pas à lui en fournir des occasions. Noureddin ou Noradin, dont le père, un des capitaines les plus renommés du sultan de Mossoul, avait été assassiné par les ordres du cheik Aldjebal, était parvenu, grâce aux fautes des chrétiens, à fonder une dynastie nouvelle, celle des Atabecks. Reconnu pour souverain par presque tout le pays entre Mossoul et Damas, il tachait de s'étendre du côté de la Phénicie; et sur ce terrain il se rencontra avec Raymond. Ce prince débuta par l'emporter sur son adversaire; cependant Noureddin iiiiit par obtenir l'avantage, el, aprè^ une

action sanglante, le comte de Tripoli resta prisonnier du chef musulman.

Huit ans de captivité apprirent, sans doute, à Raymond à ne plus rêver seulement des combats et des succès ; toutefois , si cette longue épreuve modifia ses premiers penchants, les circonstances lui préparaient une vie orageuse et une fin non moins déplorable que celle de ses prédécesseurs.

Lorsque ce prince, moyennant une forte rançon, put recouvrer enfin sa liberté, de grands changements s'étaient opérés dans le pays. Salah-Edden ou Saladin, brave, ambitieux, homme d'un mérite supérieur, avait profité de son titre de visir pour se mettre à la place du sultan de Mossoul, et s'employait avec ardeur à afFran- (îhir les musulmans du joug des étrangers. Déjà maître des fertiles contrées qu'arrose le Nil, il voulait joindre à ses possessions les provinces d'Alep et de Damas ; mais il lui fallait, pour cela, commencer par réduire le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem (1).

Le successeur de Baudouin III (2) était mort, laissant, pour occuper le trône, un enfant de trois ans, maladif et couvert de lèpre. Raymond, le plus proche parent de ce prince, fut investi de la régence pendant sa minorité. La tâche était d'autant plus difficile qu'un épouvantable

(1) Salaiiiii lui le plus graud capilahu- do son siècle. Il réunit sons ses lois l'Kgyitlt', la Syrio, l'Arabie el la Mésopolaniic.

(2) Amaury 1", morlen 1173.

désordre régnait partout ; néanmoins le comte maintint l'intégrité du territoire dont la défense lui avait été confiée , et plus d'une fois il se distingua par des actions brillantes qui ralentirent les progrès, toujours croissants, de l'intrépide Saladin (1).

Baudouin IV, malgré sa santé débile, ne craignit pas, à sa majorité, de se saisir des rênes de l'État, et au lieu de montrer sa reconnaissance envers celui qui avait si bien veillé à ses intérêts, poussé par la jalousie des autres princes, il accusa Raymond de travailler en secret à lui enlever sa couronne. Le comte de Tripoli, irascible et fier, à l'égal de ses aïeux, ressentit vivement l'outrage fait à son honneur , et si le souverain , mieux conseillé, n'eût été le premier à convenir de ses torts et à les effacer par sa conduite , ce différend , sans aucun doute , aurait pu avoir les suites les plus fâcheuses. Au surplus, Baudouin IV termina bientôt sa triste carrière, et son successeur au trône de Jérusalem se trouva être encore un enfant de cinq ans, né du mariage de la sœur du roi avec Guillaume de Montferrat, surnommé Longue-Épée.

Combien ne devait-on pas craindre pour l'avenir d'un royaume qui, le plus exposé de tous les Etals chrétiens en Orient, tombait, depuis longtemps, en des mains incapables de le protéger contre ses ennemis. De même

(1) Guillaume de Tyr, I. 21 cl •2-2.

qu à la iiRui de Baudouin, le comle de Tripoli fui 61ii régent par le conseil des barons ; car chacun reconnaissait que lui seul réunissait les qualités nécessaires pour résister à la tempête dont on entendait déjà les sourds retentissements; mais, éclairé par l'expérience, il n'accepta cette responsabilité si délicate qu'à la condition qu'un autre serait chargé spécialement de la garde du jeune roi; se rappelant les soupçons dont il avait été l'objet, il se souciait peu de s'en attirer, une seconde fois, de semblables. Les événements ne lardèrent pas à justifier sa prudence. Baudouin finit ses jours peu de temps après, et l'on ne manqua pas de signaler comme les auteurs de cette catastrophe tous ceux qui , par leur naissance ou leur position , pouvaient être supposés aspirer au pouvoir.

Cette nouvelle vacance du trône n'était pas de nature à améliorer la situation des chrétiens en Orient; elle ouvrait encore la carrière aux ambitieux, et créait de toutes parts des éléments de discorde, quand il aurait fallu, au contraire , une grande conformité de volontés et un grand ensemble dans les eflbrts pour résister à des populations toujours prêtes à profiter des moindres embarras et des moindres fautes.

Tandis que le comte de Tripoli réunissait à IN'aplouse (I ) les seigneurs du royaume pour désigner un souverain,

(Ij Neapolis Syriœ, pcUtc ville à 10 lieues nord de Jérusalem.

la mère du dernier roi posait la couronne, dans lï;§lise du Saint-Sépulcre , sur la tète de Guy de Lusignan , qu'elle avait épousé après la mort de son premier mari, Guillaume de Montferrat.

Le comte de Tripoli, indigné de ce choix, et surtout des moyens mis en usage pour le faire triompher, se retira dans le comté de Tibériade , qui lui venait de sa femme.

Lusignan ne se méprit pas sur les motifs de ce départ. Voyant dans la conduite de Raymond un acte d'hostilité, dont il devenait urgent de tirer vengeance, s'il ne voulait bientôt avoir d'autres adversaires à combattre, il se disposa à aller attaquer ce prince au milieu des montagnes qu'il avait choisies pour asile.

Raymond , alors peu en état de tenir tête aux forces du roi de Jérusalem, ne craignit pas, dans un premier mouvement de colère, de réclamer l'appui du plus dangereux ennemi du nom chrétien, de Saladin lui-même/ Mais ce moment d'erreur ne fut pas de longue durée : dès qu'il eut envisagé les conséquences de sa démarche, au lieu de persister dans son dessein coupable, il se" rendit à Jérusalem, pour se réconcilier avec Lusignan ; et ce dernier, plus intéressé que personne à se maintenir en paix dans l'intérieur, quand le dehors était si menaçant, se porta à la rencontre du comte de Tripoli, et lui prodigua les témoignages d'une affection sincère.

Sur ces entrefaites, Saladin, à la tête de quatre-vingt

mille hommes, s'était emparé de Tibériade, et se préparait à livrer un assaut à la citadelle de cette ville, où se trouvait enfermée la femme de Raymond. De leur côté, les chrétiens marchaient pour délivrer cette place, et une action décisive était sur le point de s'engager, lorsque le comte de Tripoli , par un dévouement digne de ces temps héroïques, chercha à les dissuader de secourir ses États et sa famille, et les pressa, au lieu de risquer une bataille, de ménager leurs forces, pour pouvoir défendre le royaume de Jérusalem qui allait être menacé. « Je vais ouvrir un avis, dit-il aux princes réunis en « conseil, qui va probablement vous surprendre ; mais « je l'exprime avec d'autant plus de confiance, qu'il est « contraire à mes intérêts. Mon pays désolé, mes villes « eu cendres, mes sujets prêts à subir la mort ou l'es- « clavage, ma femme exposée aux outrages des musul- « mans implorent aujourd'hui vos secours et les miens; « mais je dois m'occuper du salut de toutes les villes « chrétiennes qui sont restées sans garnison. Cette ar- « mée , assemblée dans la plaine de Séphouri , est le « seul espoir qui reste aux chrétiens en Orient. Vous « voyez ici tous les soldats de Jésus-Christ, tous les dé- « fenseurs de Jérusalem ; s'ils périssent, les musulmans « n'ont plus d'ennemis à redouter. Gardez-vous donc « de conduire cette multitude d'hommes et de chevaux « dans un pays sec et aride, où la saison, la soif et la « faim les livreront sans défense à l'ennemi.

« Lu iionibre même de nos soldais m'effraye jilus « qu'il ne me rassure ; les chrétiens n'offrent qu'une « troupe confuse d'hommes assemblés à la hâte, et qui » ne supporteront point la fatigue. Les archers musul- « mans sont plus habiles que nos soldats à lancer des « javelots, et peuvent nous harceler dans notre marche « sans que nous puissions nous défendre ; la cavalerie « de Saladin est plus nombreuse, mieux exercée que « celle des chrétiens, et peut nous attaquer avec avan- « tage dans les plaines que nous allons traverser. « Abandonnez , croyez-moi , Tibériade aux musul- « mans, et sauvons une armée qui pourra réparer nos « pertes.

« Je jure, aujourd'hui, devant Dieu et devant les « hommes, que j'abandonnerais volontiers le comté de « Tripoli, et toutes les terres que je possède pour sauver « la ville de Jésus-Christ. Notre seul intérêt est de dé- « truire la puissance de Saladin , et de conserver des « défenseurs au royaume de Jérusalem. Si nous allons « au-devant des musulmans, et que nous soyons vain- « eus. Dieu lui-même ne pourra sauver les chrétiens, et « permettra que nous soyons tous livrés aux Infidèles. « Si Saladin, au contraire, vient s'offrir à nos coups, « toutes nos pertes seront réparées, et les maux qui « tomberont sur moi deviendront, pour moi-même, « une source de biens, puisque je les aurai soufferts « pour la cause de Jésus-Christ et le salut de son peuple.

« Je me soiimels au supplice de la mort si les choses « n'arrivent pas comme je l'ai dit (1). »

L'assemblée fut vivement impressionnée par tant d'abnégation et d'héroïsme ; mais le maître des templiers, qui était l'ennemi de Raymond, s'efforça, partons les moyens, d'affaiblir l'effet produit par ce discours , et, dans un conseil secret tenu le même jour, il sut si bien s'emparer de l'esprit de Lusignan, que ce prince, sourd à la voix de la sagesse, s'avança dans la plaine à la rencontre de l'armée musulmane.

Le comte de Tripoli conduisait l'avant-garde , le roi de Jérusalem le gros des troupes, et les templiers formaient la réserve. Le 4 juillet 1187, les chrétiens et les Infidèles en vinrent aux prises. Quoique Raymond commandât à des soldats accablés par la chaleur et la soif, il soutint le combat tout un jour, et la nuit enveloppa la terre de ses ombres sans qu'aucun côté put s'attribuer l'avantage ; mais le lendemain, dès le lever du soleil, Saladin donna le signal d'une attaque générale, et sa cavalerie se précipita, avec une furie extraordinaire, sur les croisés. Ceux-ci, surpris de ce choc terrible et déjà découragés par la lutte inutile de la veille, n'opposèrent pas la résistance qu'on était en droit d'attendre de leur courage. Malgré les efforts de Raymond, qui disputa le terrain une grande partie de la journée ;

(1) Michaud, Hifil. des cro/s., t. 2, p. 278.

malgr('i la bravoure des chevaliers du Temple et des chevaliers de Saint-Jean, qui longtemps arrêtèrent et maintinrent les Infidèles, le désordre se mit dans les rangs des chrétiens, et leur déroute devint alors des plus complètes.

Quand Raymond n'eut plus de doute sur l'issue de la bataille, au lieu de suivre les autres princes dans leur fuite, il marcha, au contraire, droit devant lui, avec les chevaliers qui l'entouraient encore, enfonça ce qui se présentait sur son passage , et , se frayant un chemin au milieu des Arabes étonnés, il parvint ainsi à échapper à leur poursuite, et à gagner le territoire d'Antioche, oii aucun danger ne le menaçait plus.

Saladin, en chef habile, ne donna pas à ses adversaires le temps de se reconnaître : se portant sur tous les points à la fois, il enleva aussitôt la plupart des forteresses de la Syrie; Sidon, Giblet furent prises par escalade; Ptolémaïs ne résista que deux jours ; et la ville conquise au prix de tant de sacrifices , la ville pour laquelle l'Europe entière s'était armée, la ville dont chaque pierre avait été achetée par le sang d'un martyr, la ville enfin où tout était mystère et miracle, Jérusalem! Jérusalem la sainte! appartenait aux Infidèles!

Il serait difficile de peindre l'effet que cette nouvelle produisit parmi les peuples chrétiens. Tout l'Occident resta plongé dans la stupeur et la consternation, et le

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