II
pape Urbain lïl descendit dans la tombe sous le poids de son chagrin.
Raymond, qui, de même que ses prédécesseurs, avait à subir les plus dures épreuves, se vit accusé d'avoir trahi les siens, en s' ouvrant une retraite à travers les rangs ennemis. On ne se souvint ni de sa proposition stoïque pour empêcher une affaire dont il prévoyait le résultat funeste, ni de la valeur éclatante qu'il avait déployée pendant l'action ; et ce prince , dont l'âme était élevée et chaleureuse, ne survécut pas à la douleur que lui causèrent l'ingratitude et l'injustice.
Avec Raymond II s'éteignit la maison de Toulouse dans le comté de Tripoli. Près d'un siècle de périls et de travaux ne put détourner d'elle le triste sort qui lui était réservé. Des trois successeurs de Rertrand , le premier, Pons, succombe victime d'une perfidie qui le livre aux musulmans ; le second, Raymond P*", expire sous le poignard des assassins; et le troisième, Raymond II, meurt de désespoir dans la crainte de laisser \m nom déshonoré et une mémoire flétrie.
Raymond II n'ayant pas d'enfant, ses possessions tombèrent en partage aux seigneurs de Poitiers, maîtres alors de la principauté d'Antioche, et ils conservèrent ces provinces jusqu'au moment où les chrétiens furent chassés pour toujours de la terre sainte, c'est-à-dire jusque vers la fm du xni^ siècle.
Si la fortune accabla de ses rigueurs les comtes de
Tripoli, elle ne se montra pas moins implacable envers les autres princes de la maison de Toulouse. Cette famille, à son apogée de gloire et de puissance, lors de la première croisade, ne fît plus, dès cette époque, que déchoir et s'amoindrir. Aux rives de la Garonne, aussi bien qu'aux bords de l'Oronte, elle devait lutter en vain contre une destinée irrévocable et fatale. Mais n'anticipons pas sur les événements et voyons ce que devenaient en France les fils de Raymond de Saint-Gilles, tandis qu'en Orient ils cessaient pour jamais de figurer sur la scène du monde.
Le comte Bertrand, nous l'avons dit, en quittant sa patrie pour aller, à l'exemple de son père, vivre en héros et mourir en chrétien, avait remis ses États à son frère Alphonse Jourdain, ou plutôt à des hommes qu'il savait être dévoués et fidèles; car le jeune prince était incapable encore de gouverner par lui-même. Il fallait une grande foi dans l'avenir pour confier ainsi à des mains étrangères l'héritage de ses ancêtres. En efîet, le comte de Toulouse, sur de l'affection de ses peuples, venait de passer plusieurs années dans une paix profonde, et le comte de Poifiers lui-même, ce duc d'Aquitaine, qui d'abord avait envahi ses domaines, ne lui donnait plus par sa conduite le moindre sujet d'inquiétude.
Guillaume, séduit un instant par l'espoir d'un triomphe prompt et assuré , semblait , depuis son retour de
sa malheureuse expédition en Paplilagonie , ne plus songer aux prétentions inspirées par son mariage avec Philippia. On eût dit que, dégoûté de la guerre et des conquêtes, il avait oublié pour toujours les idées d'agrandissement et d'élévation, et voulait finir sa vie comme il l'avait commencée, parmi les trouvères, les jongleurs et les femmes associées à ses scandaleux plaisirs.
Cependant ce prince, après le départ de Bertrand , se rappela , au sein de ses débauches , avec quelle facilité des provinces privées de leur maître s'étaient rangées sous sa domination, et lorsqu'il vit se représenter les mêmes chances de succès, lorsqu'à ses yeux apparut la même perspective d'autorité et de richesses, au milieu de ses habitudes licencieuses il se souvint qu'il était ambitieux.
Quelques historiens assurent que le comte de Poitiers s'empara pour la seconde fois de Toulouse vers l'an 1110; d'autres, et en particulier Raynal (1) et D. Vaissette (2), prétendent que ce fut seulement en 1114. Rien ne nous éclaire d'une manière positive à cet égard, mais puisque Guillaume, quand le fils de Raymond de Saint- Gilles pouvait défendre son patrimoine les armes à la main, ne sut pas contenir son impatience, et déclara
(1) Raynal, Histoire de la ville de Toulouse.
(2) Voir l'Histoire générale du Languedoc.
— 357 ~ presque aussitôt ses droits sur le comté de Toulouse, il n'est guère probable que ce prince, voyant Bertrand abandonner son territoire à Alphonse Jourdain, un enfant en bas âge et confié à un conseil de tutelle, n'ait pas profité immédiatement d'une circonstance si favorable à ses desseins, et soit resté six ans à attendre une occasion meilleure. Néanmoins la longue hésitation du comte de Poifiers s'expliquerait d'une manière assez plausible, en supposant qu'il avait de bonne foi renoncé d'abord à tous ses projets d'invasion, mais qu'ils s'étaient ofi'erts de nouveau à son esprit léger et versatile, lorsque la fin prématurée de Bertrand lui eut rendu la certitude de le réaliser dans les conditions les plus heureuses. 1114. Les auteurs de Y Histoire générale du Languedoc s'appuient , pour motiver leur opinion , sur l'anarchie que l'on sait avoir existé à Toulouse au mois d'octobre 1114; toutefois, selon nous, cela n'est nullement de nature à décider la question. Qu'il y ait eu alors des troubles dans le comté ; que l'évéque de Pampelune ait été tué en voulant intervenir entre les habitants et les hommes de guerre, ces faits n'indiquent pas l'époque à laquelle Guillaume IX en entreprit la conquête. Longtemps après l'occupation du pays par les troupes de ce prince, il y eut certainement des rixes et des combats plus ou moins sérieux, dans une ville où les passions, naturellement ardentes, étaient excitées encore par un très-vif attachement à l'ancienne famille
souveraine. Nous avons même un témoignage fort remarquable de la fidélité gardée par les Toulousains à celui qu'ils considéraient comme leur seul et véritable maître. Malgré l'usage bien établi au xi^ et au xii^ siècle, de joindre constamment à la date de tout acte public le nom du comte revêtu alors de l'autorité suprême , on trouve très-peu de pièces de ce temps où l'on se soit conformé à cette coutume et oii l'on ait voulu désigner comme chef de l'État le prince qui n'avait été porté au pouvoir que par la force. Les individus préféraient s'abstenir d'une précaution regardée jusque-là comme nécessaire pour la sûreté des contractants, plutôt que de reconnaître un titre désavoué par leur cœur et par leur conscience.
A la fin de cette même année, 11 1-4, le duc d'Aquitaine eut la pensée, pour calmer l'agitation des esprits, de donner aux habitants de Toulouse le spectacle, toujours si admiré par eux, d'une solennité religieuse imposante. Le clergé du diocèse , les évêques et les abbés des provinces voisines furent convoqués à cette réunion, et, tous ensemble, ils portèrent processionneliement à l'abbaye de Laizat les reliques de saint Antoine, que l'on disait venir de Constantinople. Cette cérémonie, dont aujourd'hui l'imagination aurait peine à reproduire la grandeur et la magnificence, attira une foule si considérable, qu'il fallut improviser alors une ville nouvelle dans la campagne, afin d'abriter une partie seulement
des curieux accourus à cette occasion de toutes les contrées environnantes.
On ignore ce que devint Alphonse Jourdain pendant l'occupation du comté de Toulouse par le duc d'Aquitaine. D'après difTérents historiens, il aurait été chercher un asile en Espagne, à la cour des rois d'Aragon et de Castille, mais il est plutôt à croire qu'il se retira dans la vallée du Rhône, et y vécut sur les domaines de son père, que lui avaient conservés Guillaume de Montpellier et ses autres protecteurs. La chose est d'autant plus vraisemblable, qu'il ne pouvait s'être réfugié dans le Rouergue, car il nous est parvenu un acte de l'an 1114 (1), par lequel Bernard Aton, l'un des seigneurs les plus puissants de ce comté, prête serment de fidélité à la comtesse Philippia, pour les fiefs qu'il tenait d'elle (2). Ainsi cette princesse ne se contentait pas de revendiquer ses prétendus droits à l'héritage de Guillaume IV, elle disposait même des provinces qu'il n'avait jamais possédées, et qui, ayant appartenu en propre à Raymond de Saint-Gilles, son oncle, devaient, dans tous les cas, faire retour aux enfants de ce prince.
(1) Voir les preuves annexées à V Histoire générale du Languedoc.
(2) Bernard Aton, l'un des grands vassaux de la maison de Toulouse, était parti , quinze ans auparavant, pour aller rejoindre le comte de Saint-Gilles en Palestine. Au reste, il ne fui pas longtemps tidèle à son nouveau suzerain , car il se rapprocha du comte Alphonse dès que la fortune commença à sourire k ce prince.
Selon Nostradamus, Alphonse épousa, en 1112, Faydide, fille du comte de Provence; suivant Raynal, elle était fille de Raymond Decan , seigneur d'Uzès. Nous ferons remarquer que ce prince n'avait alors que neuf ans, mais ce n'est point une raison pour s'étonner d'un mariage dont tous les jours les grandes familles offraient des exemples.
Un auteur espagnol (1 ) prétend que le jeune Alphonse vint, en 1110, à Barbastro, pour prier le roi de Castille et de Léon , son aïeul, de lui fournir les moyens de recouvrer ses Éfats, « retenus injustement parle Poitevin. » Il y a, dans cette assertion, une double erreur. Barbastro est une ville de l'Aragon et non pas de la Castille, et, en second lieu, en 1110, l'aïeul d'Alphonse Jourdain n'existait déjà plus. Mariana n'est guère plus exact quand il avance que ce jeune prince alla trouver le roi d'Aragon, car ce monarque, bien loin de songer à soutenir le fils du comte de Saint-Gilles, se liait, à cette époque, par un traité, avec le duc d'Aquitaine.
Les historiens contemporains ne disent presque rien de Guillaume IX depuis son retour de fOrient. Cela, au reste, s'explique sans aucun embarras : le duc d'Aquitaine résidait habituellement à Poitiers, où sa vie n'était faite pour inspirer ni les chroniqueurs ni les trouvères, et, d'un autre côté, les écrivains du Languedoc,
;1) Kslebaii Gaiivay, voir le P. Laitbc.
dont l'esprit national était vivement blessé en voyant leur patrie déchue de son importance et réunie aux États d'un prince peu considéré à cause de sa conduite, témoignèrent, par leur silence, leur mécontentement et leur désaffection. On a prétendu que Guillaume répudia Philippia (1) pour contracter un autre hymen; cependant tout donne lieu de supposer qu'il ne se sépara pas de sa femme , mais que , par ses dérèglements , il l'obligea à se retirer à l'abbaye de Fontevrault , où elle mourut après avoir pris l'habit de cet ordre, l'an 1119. C'est seulement en 1H9 que le duc d'Aquitaine s'unit, en troisièmes noces, à Hildegonde, et cette alliance, brisant le seul lien qui rattachait Guillaume IX à la maison de Toulouse, dut nécessairement avoir pour résultat de rendre les peuples soumis autrefois à cette famille de plus en plus hostiles à un prince auquel déjà ils obéissaient avec peine.
Cette disposition des habitants eut bientôt l'occasion de se manifester d'une manière éclatante et décisive. Cette même année, Guillaume, entraîné par la légèreté de son caractère, courut en Espagne combattre les Sarrasins ; comme vingt ans auparavant, il était allé guerroyer en Asie , plutôt pour rompre la monotonie de son existence que pour contribuer à la destruction des Infidèles. Tandis
.1) An-'e. I. II.
qu'il chevauchait avec le roi d'Aragou, les Toulousains, impatients de secouer le joug d'un étranger, se soulevèrent contre le gouverneur chargé de les tenir en respect pendant l'absence du maître (1 ), et le contraignirent à se renfermer dans le château Narbonnais, tout à la fois le palais des comtes et la citadelle de la ville. Alphonse Cet événement décida peut-être de la fortune d'Al-
JourdaiD, , . ,. ,
18' comte phousc Jourdam, car divers documents nous apprennent
de
Toulouse, qu'il était reconnu comte de Toulouse dès le mois de 1121. mars de l'année 1121. Néanmoins le duc d'Aquitaine conserva quelque temps encore certaines portions des États de Bertrand (2), et Alphonse, au lieu de s'établir dans l'ancienne capitale de ses pères , continua à rester sur les bords du Rhône , sans doute par suite de ses différends avec Bérenger, comte de Barcelonne, qui, ayant épousé Douce , l'héritière du comte d'Armagnac, se trouvait avoir des droits sur une partie de la Provence demeurée entre eux indivise.
Ces guerres ne tardèrent même pas à prendre un caractère plus sérieux. Bérenger s'entendit avec Guillaume d'Aquitaine , et tous les deux vinrent assiéger la
(1) Ce gouverneur s'appelait Guillaume de Monlmaur, voir la Citron. de Puyl., el les manuscrits de Baluze, n° 261, à la bibliothèque impériale.
(2) Un acte relatif à l'église de Bragairac, alors dépendante du diocèse de Toulouse, nous en fournil la prouve. Cet acte est daté : du pontificat de Calixte, régnant Louis de Franco, Guillaume, duc d'Aquitaine, et Alphonse, comte de Toulouse. (Voir Vllistoire générale du Lanyuedoc.)
ville d'Orange, qui servait alors de résidence à Alphonse Jourdain. Les habitants de Toulouse, instruits du danger que courait leur jeune prince, s'empressèrent de voler à son secours, et, comme déjà ils s'étaient emparés du château Narbonnais, le succès qu'ils obtinrent sur les rives du Rhône délivra entièrement le pays du joug imposé par un voisin bien plus inconsidéré qu'ambitieux.
La guerre d'Alphonse avec le comte de Barcelonne se prolongea longtemps (1), et la population de la Provence eut à en souffrir beaucoup. Pourtant le comte de Toulouse avait probablement alors dans ses intérêts le comte de Foix, le comte de Comminges , le vicomte Bernard Aton, et la plupart des principaux seigneurs du Midi. Durant le cours de cette lutte, l'abbé de Saint-Gilles s'était, paraît-il, déclaré pour Bérenger, car Alphonse chassa les rehgieux de ce monastère, ce qui le fit excommunier par le pape Calixte IL
A cette époque, les templiers apparurent pour la première fois dans les provinces au delà de la Loire. Cet ordre, créé en 1118, par un chevalier de la maison des comtes de Champagne, Hugues de Pains, ainsi nommé de la terre de Pains, entre Méry- sur-Seine et Troyes,
(1) Voir l'Histoire générale du Languedoc. 1). Vaisselle cite, à l'appui de cette opinion, une charte de 1126. Alors Alphonse joignait quelquefois le litre de consul à ceux de comte de Toulouse, duc de Narbonnc et marquis de Provence.
n'eut d'abord d'autre mission que de proléger les pèlerins dans leur voyage à la terre sainte. En 1128, un concile leur imposa presque tous les devoirs monastiques, mais les nouveaux chevaliers se relâchèrent bientôt de leur règle ; aussi cette institution, qui excita la jalousie des grands par ses richesses , et la haine des peuples par l'irrégularité de sa conduite, ne put-elle résister aux attaques qui ne tardèrent pas à être dirigées contre elle (1). Antoine Noguiez, dans son Histoire toulousaine, s'exprime ainsi sur cet ordre devenu aussi célèbre par sa lin tragique que par les travaux glorieux qui signalèrent plus d'une fois son existence :
« Au dit temps d'Alphonse, l'ordre des Templiers fut suscité, dont en demeurèrent aucuns longuement à Tolosa. Ils portèrent au commencement robes blanches, et sur icelles une croix rouge affichée. Cette manière de
gens fut abolie pour ce que leur profession était
vaine et absurde, perpétrans mille malheurtés et blasphèmes contre l'honneur de Seigneur Dieu. »
Les comtes de Toulouse et de Barcelonne, voulant enfin terminer leur longue querelle, eurent une en- 1125. Irevue le 16 septembre 1125 (2) et signèrent une convention qui donna à Alphonse le château de Beaucaire, le
(1) On sait que les templiers furent abolis en 1313, au concile œcuménique (le Vienne, et tout le monde connaît le sort qui fut réservé, en 1314, au (Joniier grand maître Jacques Molay.
'[2] Voir Catel, Iltsloire des comtes de Toulouse, p. 188 et puiv.
pays d'Argence, tout le territoire compris entre la Dqrance et l'Isère, de même que le château de Valabrègues situé dans une île du Rhône. De son côté Alphonse reconnut comme appartenant à Bérenger la moitié de la ville d'Avignon, les châteaux du pont de Sorgues, de Caumont, de Tor ; tout le bassin de la Durance et celui du Rhône, depuis la mer jusqu'à l'embouchure de la Durance. D'après cela, ce dernier cours d'eau servit de ligne de démarcation entre les domaines des deux princes, qui s'obligèrent mutuellement à ne rien aliéner de ces possessions, excepté en faveur de leurs enfants, et à se substituer l'un à l'autre à défaut d'héritiers directs.
Ainsi ce traité fit considérer les droits des comtes de Toulouse et de Barcelonne sur la Provence comme étant absolument les mêmes ; car on divisa cette province en deux portions à peu près égales, et Alphonse eut pour sa part toute la haute Provence , c'est-à-dire les contrées bornées au nord par l'Isère , à l'est par les Alpes , à l'ouest par le Rhône et au sud par la Durance. Cependant , selon les auteurs de V Histoire générale du Languedoc, il faut laisser en dehors de cette répartition les diocèses d'Apt et de Sisteron, et ceux de Gap et d'Embrun presque en entier ; en un mot, ce qui est enfermé entre la Drôme et les Alpes; les comtes de Barcelonne, vers le milieu du \f siècle, ayant formé de ce territoire an apanage à leurs plus jeunes fds, avec le titre de comte de Forcalquier.
Par suite de cette convention, Bérenger et ses descendants se dirent comtes d'Arles et de Provence, tandis qu'Alphonse et ses successeurs prirent la qualification de marquis de Provence, comme l'avaient fait leurs prédécesseurs, depuis Raymond de Saint-Gilles.
A peine cet arrangement venait-il d'avoir lieu, que la 1127. lïiort du duc d'Aquitaine rendit à son légitime maître ce que Guillaume retenait encore des anciens États de Toulouse. Alphonse Jourdain, à l'âge de vingt-deux ans, se trouva donc , par là , commander de la Garonne aux Alpes, et de la Méditerranée aux montagnes centrales de l'Auvergne.
Ce prince signala son premier acte d'autorité par la concession de différents privilèges aux habitants de Toulouse, en reconnaissance de leurs services. Ce devoir rempli, il songea à accomplir un vœu auquel il attribuait probablement l'heureuse issue d'une lutte, dès son principe, en quelque sorte désespérée; il partit pour l'Espagne et alla en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.
Après cette manifestation de ses sentiments religieux, Alphonse, dès son retour, témoigna aussi d'une manière non moins positive de son amour pour la justice. Il restitua aux églises les biens obtenus par elles de la générosité de son père , et dont le comte Bertrand ne s'était fait aucun scrupule de les dépouiller à son avènement au pouvoir.
Alphonse, cette même année, visita son marquisat de
Provence. Dans ce voyage, la comtesse Tiburge lui ayant adressé une réclamation au sujet des dommages causés par la dernière guerre à la cathédrale d'Orange et à l'abbaye de Saint-Florent, le comte de Toulouse chargea ses barons d'examiner la valeur de cette plainte, et, par suite d'une enquête dirigée avec l'équité la plus minutieuse, non-seulement il fit droit à une demande digne, en effet, d'être accueillie, mais il plaça sous sa protection spéciale l'église et le monastère, et voulut que cet acte réparatoire fût scellé de son sceau (1), afin d'ajouter à son authenticité.
1130. A. la mort de Bernard Aton, qui arriva trois ans après, Alphonse montra une droiture et un désintéressement dont alors les princes donnaient assez rarement l'exemple. Au lieu de profiter d'une circonstance qui mettait, pour ainsi dire, à sa merci une famille dont il avait eu plus d'une fois à se plaindre, il s'engagea, par serment, à prêter son appui aux trois fils de ce seigneur, à les maintenir dans la possession de leurs domaines, et à ne jamais user de violence à'ieur égard, à moins que, oubliant l'affection qui doit régner entre des frères, ils portassent l'aveuglement jusqu'à se disputer leur portion d'héritage.
La mort du pape Honorius II amena à cette époque, dans le sacré collège, une division qui jeta un moment
(i) Praecpplum et annuli noslri sigillo muniri jussimus.
beaucoup de trouble dans l'église chrétienne. Les uns élurent pour souverain pontife Innocent II ; les autres, le cardinal Pierre de Léon, qui plus riche que son compétiteur et beau-frère de Roger de Sicile , s'empara du château St.-Ânge, et obligea Rome à sanctionner son élévation à la chaire de Saint-Pierre, sous le nom d'Anaclet.
Innocent II, forcé d'abandonner l'Italie, vint chercher un refuge en France, et, étant débarqué à Saint-Gilles, il se rendit h Avignon, d'où il envoya des légats à Louis VI et aux grands vassaux de la couronne, pour obtenir d'eux de le reconnaître en sa qualité de pape.
Le roi, pressé de résoudre cette question, convoqua un concile à Étampes, et cette assemblée, se rappelant la conduite de Pierre de Léon avant qu'il n'eut réparé ses erreurs de jeunesse à l'abbaye de Cluny (1), se prononça unanimement en faveur de celui qui lui disputait la tiare.
Innocent II resta un an à Valence (2), vivant, lui et sa suite nombreuse, aux dépens du clergé français, qui
(1) Arnoul de Séez, auteur d'un livre contre les schismatiques, traite fort mal cet antipape : « S'étant , dit-il , étrangement décrié par son insolence et ses débauches, il entra à Cluny pour couvrir l'infamie de sa vie passée par la réputation de ce monastère , le plus illustre des Gaules. )> VoirFleury, Hist. ecc, liv. 68.
Voltaire appelle constamment Anaclet le pape juif, mais c'est une épigramme comme il lui arrive souvent d'en faire. Pierre de Léon n'avait jamais professé la religion hébraïque; il était seulement arrièrepetit-fils d'un Israélite converti.
(2) Jusqu'au 16 mars 1132.
s'imposa alors de généreux sacrifices pour le nu-llre à même de tenir un rang convenable. Enfin les événements lui permirent de repasser les Alpes, bien que presque toute l'Italie obéît à Anaclet et ne semblât pas disposée à revenir de sa résolution.
Nous signalerons, à cette occasion , une particularité assez remarquable. Pendant que Louis le Gros occupait le trône, cinq papes se trouvèrent contraints de demander un asile à la France : Urbain II, Pascal II, Gelase II, Calixte II, et Innocent II. Qui eût dit, alors, que le pays, si empressé de soutenir le chef de l'Église, un jour, dans un moment de délire, renierait ses croyances et abattrait ses autels!
Le règne de Louis VI, digne d'éloge à plus d'un titre, était destiné à exercer sur la société entière une influence qui, grandissant sans cesse, devait causer, à certaine époque, une révolution complète dans les institutions et dans les mœurs. Pour la première fois, dans le royaume de France, apparaissent les communes, en d'autres termes les villes dont les habitants, n'étant plus corvéables et laillahlcs à merci, échappent, par une décision inespérée, au régime du bon plaisir. Les actes qui accordèrent ces privilèges non-seulement nous font connaître les rapports de la population avec les seigneurs, mais encore, comme le dit un historien moderne (1), nous fournis-
(1) M. Guizot.