II
sent des preuves d'une véritable régénération sociale. En effet, un peuple soumis à la plus dure servitude sort de sa situation malheureuse, obtient un code civil, un code pénal, et reçoit, en quelque façon, une existence et une organisation nouvelles.
Cependant,* pourquoi faut-il qu'ici-bas toutes choses, même les plus louables, demeurent constamment imparfaites? Pourquoi les œuvres des hommes sont-elles réduites à porter toujours l'empreinte de leur faiblesse et de leur ignorance? L'établissement des communes donna naissance à un pouvoir inconnu jusqu'alors, le tiers état, ou la bourgeoisie, qui prit place à côté du clergé et de la noblesse. Ce pouvoir, fier de son élévation, ambitieux comme le sont les parvenus, aveugle comme on l'est dans l'enivrement de la fortune, ne remarqua ensuite, parmi les résultats de sa conquête, que la possibilité d'étendre ses prétentions et d'acquérir des prérogatives plus grandes. Une lutte s'engage; loin de cesser jamais, elle continue de siècle en siècle, arrive à remuer la société de fond en comble et finit par inspirer aux classes inférieures le désir de s'élever à leur tour et de posséder aussi les distinctions dont, à leurs yeux, les autres castes jouissaient depuis trop longtemps.
Alors nous avons vu se perdre les habitudes d'ordre et de travail , méconnaître les causes des inégalités individuelles , prendre pour un partage injuste le fruit de l'industrie, du savoir ou des services, et lorsque de nos
jours, du sein d'un volcan anarcliiquc, la vuiv de ladémocralie s'est fait entendre, ce n'était plus pour demander un état d'être meilleur, c'était pour réclamer la toutepuissance. Glorieux de l'avoir conquise, les peuples ont voulu montrer leur force. Institutions, lois, trônes, religion , rien n'échappe aux fureurs de cette éruption terrible, et, si les nations ne reviennent pas à leur barbarie primitive, c'est que l'omnipotence démagogique est, de sa nature, éphémère; sa violence et ses excès ne sauraient lui assurer ni repos ni durée.
Ainsi, qu'on nous pardonne cette réflexion triste et décourageante, la création des communes , idée grande et philanthropique, amélioration justement acclamée, devait nous conduire , par une pente insensible , au renversement de tous les droits, à l'oubli de tous les devoirs, à une sorte de corruption politique et morale. Lorsque le bien touche de si près au mal et doit infailliblement l'amener, lorsque toute édification a pour conséquence inévitable une ruine, n'avons-nous pas à nous féliciter de la marche indécise et lente des conceptions humaines et du long espace de temps qu'elles mettent à se produire ?
Bien que l'établissement des communes date de Louis le Gros, n'accordons pas cependant au monarque le mérite de cette pensée. Ce prince, en cela, avait moins écouté la justice que les besoins de son trésor ; mais c'est à la sagesse de Suger qu'il faut attribuer une mesure non
moins habile que libérale, car rémaiicipatioii de la bourgeoisie préparait les moyens de maîtriser les grands vassaux et la noblesse.
S'il fallait en croire Mézeray (1), Alphonse Jourdain se serait trouvé à Reims lorsque Louis le Gros, après la mort de l'aîné de ses enfants, fit sacrer dans cette ville im. son second fils Louis Vil, surnommé le Jeune. Cet historien affirme qu'à cette cérémonie assistèrent pour la première fois les douze pairs de France; mais aucun document authentique n'appuie cette assertion, et rien ne nous dit si le comte de Toulouse s'éloigna alors de ses États et donna à son suzerain cette preuve de sa soumission. On pourrait en douter, au contraire, lorsqu'on voit ce prince occupé presque constamment, à cette époque, à régler en Provence de nombreuses contestations avec différents seigneurs du pays, et avoir des démêlés sérieux avec Guillaume de Montpellier et Ray
1133. mond Bérenger, comte de Barcelonne. En 1133, il dut même réunir des forces aux environs de Beaucaire pour défendre le comté de Melgueil, qui lui était vivement disputé.
1134. Au mois de septembre de l'année 1134, Alphonse se rendit en Espagne, mais on ignore les motifs de cette excursion à l'étranger. Les uns veulent que le comte de Toulouse soit allé secourir le roi d'Aragon, sur lequel
(1) Vie de Louis le Gros.
les Sarrasins venaient de remporler une vicloirci (1); d'autres prétendent qu'on le choisit pour médiateur entre le successeur du monarque mort de chagrin après sa défaite, et le roi de Castille dont le langage annonçait l'intention de s'emparer du royaume devenu vacant. Quelles que fussent les raisons de ce voyage, il amena un rapprochement entre Alphonse et le comte de Barcelonne ; événement des plus heureux pour les populations de la vallée du Rhône, qui avaient à souflrir depuis longtemps des discussions entre ces princes.
Le comte de Toulouse prolongea vraisemblablement son séjour au delà des Pyrénées; car, d'après une chronique espagnole , lui , le comte de Foix, le comte de
^•35. Comrainges et d'autres seigneurs français suivirent Alphonse YII jusqu'à Léon, et étaient près de ce souverain au moment de son couronnement (â).
^137. Deux ans après, le comte de Poitiers, le fils de Guillaume IX, mourut comme il se mettait en chemin pour Saint-Jacques de Compostelle. N'ayant pas d'enfant mâle, ce prince laissa au roi, par testament, tous ses domaines, à condition que Louis YII épouserait sa fille, Éléonore. Une disposition qui réunissait à la France un territoire considérable ne pouvait manquer d'avoir l'assenlimen^ de Louis le Gros; aussi fit-il partir immédiatement, avec
(1) A Fraga, outre l'Iîhro el le Sègrç.
(2) Lp 26 mai 113o.
une cour nombreuse et brillante, le jeune prince que déjà il avait associé au trône , pour aller réclamer la main de l'héritière du duché d'Aquitaine.
Ce mariage se célébra à Bordeaux avec une trèsgrande pompe; mais il est probable qu'Alphonse, bien que parent d'Éléonore , n'assista ni à la cérémonie nuptiale ni aux fêtes magnifiques qui eurent lieu à cette occasion. Son absence s'explique, d'ailleurs, par le mécontentement que lui causait une alliance dont le résultat inévitable devait être de ressusciter des prétentions sur le comté de Toulouse, soit de la part de la fdle de Philippia, soit de la part de son époux. Il prévoyait assez combien il lui serait difficile de résister à un monarque qui à des États fort étendus allait joindre encore, comme propriétés domaniales ou à titre de suzeraineté, le Poitou, le Limousin, la Novempopulanie ou province d'Auch, le duché de Gascogne, les comtés particuliers de Bordeaux et d'Agen (1), et enfin toute la partie de la Touraine située sur la rive gauche de la Loire (2).
(1) Ces comtés avaient été réunis au comté de Poitiers sous Guillaume V, vers le milieu du xi*^ siècle.
(2) Les auteurs de VHisloire générale du Languedoc font remarquer que les comtes de Toulouse, qui jouissaient eux-mêmes de l'autorité ducale, dominaient alors sur presque toute la province ecclésiastique de Bourges, c'est-ii-dire sur l'Albigeois, le Rouergue, le Velay, le Quercy et le Gévaudan , et que , ce territoire se trouvant ainsi partagé au xii» sièch;, on appela Guicnno la portion dont les ducs d'Aquitaine étaient restés les niailres et qui, plus tard, fut soumise à la couronne d' Anulelerie.
On reconnaît aisément l'inquiétude d'Alphonse pour l'avenir dans la conduite qu'il tint alors avec ses vassaux et avec les possesseurs de fiefs qui l'avoisinaient. 11 se ménagea des relations plus étroites avec les vicomtes de Carcassonne, de Béziers et de Nîmes, et s'attacha surtout à gagner l'amitié de l'évêque de Toulouse, dont l'influence pouvait un jour lui devenir utile. Voulant aussi se conciHer le clergé, il abolit la coutume établie, par ses prédécesseurs, de se considérer, après la mort des évêques , comme étant l'unique héritier de leurs biens. Cette sorte de spoliation était aussi odieuse aux habitants qu'à l'Église elle-même , car ils voyaient alors des ofi'randes servir à payer les caprices et les plaisirs du prince. Cette renonciation de la part du comte de Toulouse fut donc accueillie avec beaucoup de joie, et, pour ajouter à sa publicité, Alphonse, en présence du peuple et des principaux seigneurs du pays, prononça un dimanche, à la basilique, après le saint sacrifice, l'abandon d'un privilège plus contraire peut-être à ses véritables intérêts qu'il n'était profitable à ses finances, ilio. En 1140, Alphonse fît un second pèlerinage en Galice, et sur ces entrefaites, la mésintelligence ayant éclaté entre les rois de Casdlle et de Navarre, il profita de sa présence en Espagne pour rétablir la bonne harmonie entre ces deux princes auxquels le rattachaient des liens de famille. Celte réconciliation accomplie, il repassa les
Pyrénées et se rendit d'abord en Provence; mais il dut regagner bientôt sa capitale, les préparatifs de Louis le Jeune suffisant pour dévoiler à ses yeux ses intentions hostiles.
En effet, au printemps de l'année suivante, le roi 1141. marcha sur Toulouse avec des forces considérables, et, arrivé devant cette place, il en commença le siège.
Aucun écrivain du temps ne parle ni des motifs de cette guerre ni des événements qui s'ensuivirent. Un seul (î) se contente de nous dire, en termes très-vagues, que Louis le Jeune n'eut pas à se féliciter de ses résultats.
Un chroniqueur anglais (2) prétend que Louis demanda, au nom de sa femme, la restitution du comté de Toulouse, « engagé par Guillaume IX à Raymond de Saint-Gilles moyennant certaine somme, restitution non réclamée par Guillaume X, père d'Ëléonore, à cause de sa mort inattendue. » Mais, cet historien terminant la contestation entre Louis et Alphonse par le mariage du fils de ce dernier avec la sœur du roi, qui n'est devenue veuve que douze ans plus tard (3), on ne saurait accorder la moindre confiance à ses assertions. Il en est de même de Gervaise et de llapin de Thoyras, car l'un,
(1) OrdiM-. Vil., liv. 13, p. 923.
(2) Neubr., I. 2.
(3) Ello avait épouse le cornle do IMois , qui moui ul seulciucnl en
dans sa Vie de Stujcr, cl l'autre, dans son Hisloire d'Angleterre, nous ont transmis, sur ce fait, des explications moins propres à l'éclairer qu'à le rendre plus obscur. La tentative de Louis VII fut certainement basée sur les prétendus droits de Philippia et, par conséquent, sur ceux de sa fille. Quant à l'abandon si brusque de son entreprise, il est présumable que le monarque français, décidé à cette levée de boucliers par l'espérance de trouver un puissant appui dans des provinces où le comte de Poitiers avait commandé longtemps, se laissa ensuite promptement décourager, lorsqu'il se rencontra avec une population dévouée à ses princes et disposée ;\ combattre. Déçu dans ses illusions, mécontent de sa précipitation et de son imprévoyance, le roi tout aussitôt reprit le chemin de ses États.
Alphonse, pour reconnaître l'attachement et la fidélité des Toulousains, leur accorda de nouveaux droits et de nouvelles immunités, les exempta de tout impôt sur le sel, et leur permit de vendre librement leur vin. La charte relative à ces concessions , quoique publiée fort peu de temps après l'envahissement du comté et son heureuse délivrance , est cependant datée : du mois de novembre, sous le rhpie de Louis, roi de France, ce qui porte à croire que la retraite de Louis le Jeune avait été la suite d'un traité entre lui et Alphonse, car autrement on ne s'expliquerait pas comment le comte de Toulouse montrait, par l'emploi de cette formule, la soumission
d'un vassal, lorsque son suzerain élait venu en ennemi pour le chasser de ses domaines et avait été obligé, par la force, de renoncer à ses desseins.
L'année suivante, Alphonse eut encore des démêlés 1142. avec le comte de Barcelonne, à l'occasion de la révolte des habitants de Montpellier contre un maître trop exigeant et trop sévère. Le comte de Toulouse, blâmé d'abord très-vivement par Innocent II, qui l'accusait d'accorder sa protection à des rebelles, finit par être excommunié pour n'avoir tenu aucun compte des représentations des évéques de la province et ne s'être pas conformé aux ordres du saint-siége. Tous les seigneurs du pays prirent part i\ celle querelle et plantèrent leur bannière dans l'un ou dans l'autre camp. Pour soutenir le comte de Barcelonne accoururent les vicomtes de Carcassonne, de Béziers et de Nimes, le comte de Rodez, le vicomte de Lautrec, le seigneur de Montpellier et la vicomtesse de Narbonne. Du côté du comte de Toulouse se rangèrent le comte de Foix, le vicomte de Saint- Antonin et tous ceux de ses vassaux qui jamais ne se séparaient de sa cause.
Cette guerre n'eut pas une durée bien longue, Alphonse fut le premier à sentir la nécessité d'y mettre un terme, et par un traité avec le vicomte do Carcassonne , traité qui comprit plusieurs possesseurs de grands fiefs, il sut agir avec assez de sagesse pour rompre la ligue formée contre lui et désarmer tous ses adversaires.
D'après cet arrangement, la vicomtesse Ermengardc» son mari et Roger de Béziers promirent l'assentiment de quatre-vingts chevaliers à l'engagement pris par eux au sujet de la paix.
Une convention de cette nature ne serait aujourd'hui signée que par les parties contractantes; mais, au xn*-' siècle, on attachait aux formes d'un acte beaucoup plus d'importance. Cela prouve-t-il qu'alors on oubliait facilement ses obligations et ses promesses? Nous ne le pensons pas. A cette époque, au contraire, la parole avait une bien autre autorité que de nos jours.
Ce n'était pas pour assurer la valeur d'une charte que le suzerain associait d'autres individus à son serment ; il croyait, par là, faire participer ses vassaux aux dispositions intéressant le pays, et témoigner ainsi de son respect pour les coutumes et les privilèges dont jouissaient ses peuples. S'il eût voulu seulement ajouter aux garanties données par lui , on ne verrait parmi ces signataires étrangers que des personnages pouvant être responsables par leur position sociale ou leur fortune, tandis que souvent, à côté du nom du comte, figurent ceux de simples chevaliers et même de membres fort obscurs de la bourgeoisie.
Dès qu'Alphonse eut apaisé les différends élevés entre ses voisins et lui, il songea à se réconcilier avec la cour de Rome. Pour obtenir le retrait de l'excommunication
prononcée conlre lui , il s'adressa à l'archevêque de Rouen, légal du pape, el à l'évêque de Sainl-Paul-Trois- Chàteaux, et ces prélats accueillirent sa démarche avec un empressement dont leur réponse nous fournit la preuve (I).
« Hugues, archevêque de Rouen, légat du saint-siége apostolique, à Alfonse, très-noble comte de Toulouse, duc de Narbonne, marquis de Provence, etc.
« Dieu ayant placé voire illustre personne dans une dignité éminente, et vous ayant accordé la probité en partage, vous devez tâcher de lui plaire, puisque vous tenez de lui l'une et l'autre et qu'il les a en sa main. Votre libéralité nous a écrit de venir à votre rencontre à Lyon , à Vienne ou à Valence ; nous choisissons cette dernière ville, si vous le trouvez bon, et nous y serons. Dieu aidant , selon votre désir , le 7 mars. Nous espérons que vous agirez de bonne foi , ainsi que vous l'avez promis- à noire vénérable frère l'évêque de Trois- Châteaux et à nous-même par votre lettre. Hàtez-vous, illustre prince et seigneur, de vous rapatrier avec l'Eglise votre mère, afin de croître toujours en honneur. Adieu. »
Alphonse se rendit, sans doute, exactement au rendez-
(1) Voir les pièces jiisUlicaUvss joiiilcs à Vllisloirc gi-nérak du Lan- (j HP doc.
vous, car, à daler de celle enlrevue, il cessa d'être U\\])\)à d'analhème. Cependant il eut encore quelques contestations avec l'archevêque d'Arles au sujet de certaines redevances, mais l'affaire entre lui et ce prélat se termina à la satisfaction de chacun.
Une nouvelle querelle s'éleva, l'année suivante, entre les rois de Castille et de Navarre. La guerre était sur le point d'éclater lorsque accourut le comte de Toulouse, et son esprit droit et conciliant empêcha, pour la seconde fois, une rupture entre ces princes : non-seulement il les fit consentir à se rapprocher et à s'entendre , mais il amena, entre les deux maisons souveraines, une alliance qui devait être , pour l'avenir, le gage d'une amitié durable (1).
A son retour de l'Espagne , il parcourut ses États pour en connaître les besoins. Dans une de ses excursions au nord de Toulouse, il fut frappé du contraste qu'offraient ces contrées, animées et pittoresques, avec les solitudes dénudées et silencieuses de la Castille, présentes en ce moment à sa pensée. Ses regards s'arrêtèrent sur une abbaye dont la masse imposante avait bravé les siècles. Cependant l'aspect de cet édifice , ses constructions de différents âges , ses tours , ses mâchicoulis , rappelant plutôt les combats que la prière, tout cela n'était pas ce qui attirait l'attention du prince. L'abbaye de Saint-
(1) Le roi de Navarre épousa la fille du roi de Castille.
Tliéoilard , assise sur un tertre élevé , commandait en reine aux campagnes environnantes; une colline, couverte d'un léger feuillage, l'abritait des orages et des frimas ; deux rivières, le Tescou et le Tarn, se réunissaient à ses pieds, et portaient autour d'elle la fertilité et la vie. Du plateau, servant de base à cette antique retraite, la vue s'égarait dans une plaine ondulée, ou plutôt un jardin immense, et ne trouvait de bornes qu'aux limites extrêmes de l'horizon, là oîi les Pyrénées semblaient s'alTaisser sur elles-mêmes au milieu d'une vapeur légère colorée de pourpre et d'azur.
Alphonse , séduit par la magnificence de ce tableau , décida qu'une ville s'élèverait à cette place. Il accorda sur-le-champ tant d'avantages à ceux qui contribueraient à l'exécution de sa volonté, que la cité nouvelle apparut tout à coup là où naguère des saules, aux feuilles lancéolées et tremblantes, tapissaient le coteau de leur verdure argentée. Cette circonstance la fit appeler Monte- Alba, du nom donné à ces arbres dans le pays. Telle est l'origine de Montauban, aujourd'hui ville importante, et l'une des plus remarquables et des plus coquettes de nos provinces méridionales (l).
(1) Sept siècles après-, en 1808, Napoléon, appelé à I5ayonne par ses projets sur l'I^spagne, visita, dans ce voyage, plusieurs localités de cette partie de rcmpirc. Montauban était alors une sous-préfecture dépendante de Cahors. De niéuie (pr.Mplioiisc Jourdain , l'empereur, à l'aspect de celte ville, fut Icllenicnl cliarnié du choix de remplacement, de
Alplionse, par suite de l'intérêt qu'on porte à ses œuvres, protégea Monte-Alba, au détriment du monastère de Saint-Théodard. Il reprit aux religieux de cette abbaye des terrains qu'il leur avait vendus peu de temps auparavant, obligea leurs vassaux à aller s'établir sur le territoire de la ville naissante, en un mot traita si mal les moines, dont le voisinage mettait des entraves ù ses projets, qu'ils se plaignirent, à Rome, des exactions du comte, et implorèrent contre lui la protection du chef de l'Église.
Eugène III, parvenu depuis peu à la chaire pontificale, fut louché de ces plaintes. Il écrivit à l'archevêque de Narbonne et à l'évêque de Toulouse d'ordonner à Alphonse de faire, avant quarante jours, une réparation complète à l'abbé de Saint-Théodard, et, en cas de refus , de jeter l'interdit sur la ville et le diocèse de Toulouse. On ignore comment se termina cette affaire que la puissance de Rome et la volonté ferme d'Alphonse paraissaient rendre d'une solution difficile ; mais les événements graves qui ne tardèrent pas à agiter les provinces méridionales et même la France en-
la beauté du site, el peul-êlre aussi , il faut le dire, de l'accueil de la population, qu'il demanda aussitôt sa carte de France, et, prenant un compas, il traça de sa main la circonscription d'un nouveau déparlement, celui de Tarn-et-Garonne, dont Montauban, par un sénatusconsulte du 2 novembre, devint le chef-lieu, aux dépens des déparlements du Lot, de la Haute-Garonne, de Lot-et-Garonne, du Gers el de l'Avayron.
lière di'lounièreiit probal)leni<Mil l'allenlion du saiutsiége de celle querelle insignifiante.
Les musulmans, vainqueurs sur l'Euphrale, venaient d'enlever aux chrétiens la ville d'Édesse , et Baudouin llî, efl'rayé de sa situation, sollicitait du pape de prompts secours, s'il ne voulait voir la Palestine retomber bientôt aux mains des Infidèles.
1145. Eugène, en entendant ces tristes récits, se hâta d'écrire à Louis le Jeune, qui déjà avait montré l'intention de coopérer à la défense de la terre sainte, et il exhorta en même temps tous les princes chrétiens à s'armer en faveur de l'Église d'Orient. Pour mieux stimuler leur zèle, il promit les mêmes indulgences qu'Urbain II avait concédées aux libérateurs de Jérusalem.
30 mars Le 30 mars de Vannée 1U6, le roi Louis convoqua une assemblée générale de la nation à Vezelay (1), où toute la noblesse et tous les prélats de France s'empressèrent d'accourir. Le conseil se tint en rase campagne. Là saint Bernard prêcha avec une éloquence si entraînante, que presque tous les assistants demandèrent à prendre la croix. Louis VII et sa femme Éléonore la reçurent les premiers; puis vint Alphonse, comte de Saint-Gilles, cité par les historiens contemporains même avant le frère du roi; ce qui prouve la place occupée par ce prince dans l'opinion publique, soit à cause de
(1) Dans le dôparlcmcnl de l'Yonne.
réleiiduc de ses Étals, soit l'Iî cuiisidéraliuji du rolc joué (^n Orient par son père. Dans le nombre des personnages désignés après lui on remarque : Thierry, comte de Flandre; Henri, le fils du comte de Blois ; Guy, comte de Nevers ; Reynald son père, comte de Tonnerre ; Guillaume , comte de Poitiers ; Guillaume , comte de Varennes; Archambaudde Bourbon, Enguerrand de Coucy, Hugues de Lusignan; Robert, comte de Dreux, frère du roi; le comte de Maurienne; Ives, comte de Soissons; les évêques de iNoyon, de Langres, d'Arras, de Lisieux, et plusieurs autres princes ou grands vassaux du royaume. Mais ce fut principalement sur le comte de Toulouse que les espérances s'arrêtèrent avec une satisfaction orgueilleuse. Son nom semblait devoir suffire pour terrifier les serviteurs du croissant ; ils avaient tant de fois fui devant sa bannière.
Cette croisade n'était pas le seul fait important qui alors agitât les esprits. Un ermite , ex(;ilé peut-être autant par l'ambition que par le fanatisme, Henri de Bruys, s'était mis à enseigner les préceptes que, peu de temps auparavant, un réformateur de même nom avait cherché à répandre dans le Daupliiné et dans les provinces voisines. Plus sage cependant que Pierre de Bruys (1),
(1) Pierre de Bruys, disciple d'Abailard, était un [louscur cl un phiiosopiie. Penl-èire l'ul-il cntraînô à propager sa doclrine par les succès desCaliiaros cl des Manirhéens, (|iii, de la Bulgarie et de la l»aliiiali(\ où ils étaient en grand nomljic, conniicnçaienl à se innlliplicr en
son devancier et son maître, car c'est ainsi qu'il le désignait toujours, Henri ne poussait pas les populations à la violence ; il s'attachait, au contraire, à attirer l'attention par la singularité de ses habitudes, et à se gagner des partisans par la modération de son langage.
Il ne portait pas de barbe, tenait ses cheveux courts, marchait la tête et les pieds nus , même dans la saison la plus rigoureuse, et témoignait, par les haillons dont il était couvert, le peu de prix qu'il mettait à la fortune. Jeime encore , son regard vif et sévère , sa physionomie énergique , sa voix retentissante, sa parole brève et impérative exerçaient une sorte de fascination sur ses auditeurs et jetaient l'épouvante dans les consciences timorées et inquiètes. Pendant le jour il parcourait les villes, et le porche d'une habitation devenait pour lui une chaire d'oii il haranguait et interpellait les passants. La nuit il allait demander un asile dans les chaumières et jamais il ne prenait ses repas qu'en un lieu découvert et élevé.
La réputation d'Henri de Bruys commença à s'établir aux environs du Mans (1), où ses prédications eurent
Italie et en France. Son schisme offrait très-peu de rapproclieinenl avec celui de Manès. 1! se bornait à combattre l'Église romaine eu prétendant s'appuyer seulement sur la Bible. Il ne niait la vertu du baptême que pour les enfants , ne désapprouvait pas le mariage, et permettait l'usage des viandes; différences essentielles entre sa doctrine et celle des (lalbares et des Manichéens.
[Il 11 dogm.ilisa d';ib(»rd en Suisse, et, di; Lausann«î , il se rendit
un tel su(?cès, qu'elles lui valurent la qualification de saint. Les femmes surtout, dont l'imagination est si facile à surexciter, proclamèrent avec enthousiasme ses vertus, et aucune d'elles n'eût douté qu'il ne possédât le don de prophétie et la faculté de lire dans les replis les plus secrets du cœur. Lorsque, de notre temps, on a pu croire aux baquets de Mesmer , aux convulsionnaires , aux somnambules doués d'une seconde vue, aux tables tournantes et devineresses, comment s'étonnerait-on qu'au commencement du xn'' siècle, époque d'une grande exaltation religieuse, un homme doué de qualités peu communes et d'une habileté remarquable ait eu assez d'empire sur les esprits pour paraître à beaucoup de gens un messager apostolique destiné à régénérer les peuples et à sauver les âmes.
Les principaux points de sa doctrine consistaient dans la suppression du baptême avant l'âge de raison, la négation de la présence divine au sacrifice de la messe , l'inutilité des églises et la non-efficacité des prières pour les morts.
Les disciples de Bruys, que l'on désigne sous le nom de henriciens, se répandirent parlicuHèrement entre les Pyrénées et la Loire, et y comptèrent bientôt un nombre considérable de prosélytes; mais c'est à Toulouse et
ensuite au Mans. Chassé de cfitie vilie, et, obligé de fuir, c'rst alors qu'il catéchisa le DauphirK!, la Proveiirc et le T.anguedoc.
dans son diocèse ({ue celte hérésie fil les progrès les plus rapides. Aussi, lorsque le pape Eugène vinl en 1M7. France pour y prêcher la deuxième croisade, il s'empressa d'envoyer dans celle ville le cardinal Albéric, évêque d'Oslie, en qualilé de légal du saint-siége, pour comballre une secle de jour en jour plus audacieuse, el mellre un terme à des désordres que l'autorité locale n'avait pas la force de réprimer.
Albéric, ne s'abusant pas sur l'étendue du mal, pria Geoffroy, évêque de Chartres , et quelques autres prélats distingués, de l'aider de leurs lumières et de leurs conseils , et voulut , dans cette mission difficile, avoir pour coopérateur saint Bernard, alors abbé de Clairvaux , dont l'influence sur les populations lui élail connue depuis longtemps.
Ce soutien célèbre de l'Église venait de parcourir l'Allemagne pour exciter le zèle des chrétiens en faveur de leurs frères de la Palesfine. Il avait assisté, à son retour en France , à l'assemblée tenue à Étampes par Louis VII, et là, en opposition avec Suger, qui pressait le roi de ne pas s'éloigner de ses Étals , le prédicateur éloquent l'avait emporté sur le ministre prévoyant et sage. 11 s'était trouvé aussi au concile tenu A Paris par le pape au sujet des propositions hétérodoxes de Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers (1). Tant de courses et de
(1) Ce prélat, Ciklaiil ;iii gonl de snn siècle, (|iii voiilail lout analysor
— :mo —
travaux avaient fortemeul altéré la santé de Bernard; mais, à la voix d'Albéric, il n'écouta ni ses infirmités ni sa fiîtigue, et se mit aussitôt en route pour aller rejoindre ce légat c\ Toulouse. Il annonça son arrivée au comte Alphonse par une lettre dont nous rapporterons les principaux passages.
Après avoir exprimé son étonnement de tous les maux attirés sur ses États par un imposteur, il ajoute :
« On voit les églises sans peuple , le peuple sans
« prêtres, les prêtres sans ministère On ne célèbre
« plus les fêtes; les hommes meurent sans le secours de « la religion , et on refuse le baptême aux enfants. « Un homme qui enseigne des choses si contraires a « Dieu peut-il venir de Dieu ? On dit cependant qu'il a
« un grand nombre de sectateurs ; quel aveuglement!
« C'est ce qui m'engage, quoique très-infirme, à venir « dans vos contrées secourir les habitants, puisque pern sonne ne s'oppose à l'erreur et que l'hérétique, après « avoir été chassé du reste de la France, ravage le trou- « peau de Jésus-Christ sous votre autorité. Je vous laisse « à juger, prince illustre, si cela vous fait honneur. Il
el expliquer, prétendait que les qualités des personnes divines n'élaienl pas ces persoinies; que l'essence de IJieu, sa divinité, sa bunté, sa sagesse, etc., n'étaient jias Dieu lui-niènie. D'où il concluait que la nature divine ne s'était pas incarnée. Du reste, au concile de Reims, qui se tint eu 1148, il avoua son erreur, et celte doctrine, quoique admise par (luelques membres du clergé, n'eut pas ;issoz df relenlissemeni pour donner naissance à une secte.
« n'est pas, toutefois, surprenant que ce rusé serpent « vous ait trompé, car sachez ce qu'il est. C'est un « apostat qui, après avoir porté l'habit rehgieux, a repris « les mœurs du siècle. Il est retourné, comme un chien, « à sa dégoûtante existence, et, n'osant demeurer parmi « ceux qui le connaissent, il s'est mis à courir le monde. « Il a commencé par mendier, et s'est mis ensuite à « faire trafic de la parole de Dieu. Car il est homme de « lettres, et, quand après son entretien il peut extorquer « de l'argent à des simples, il l'emploie au jeu ou avec « des femmes de mauvaise vie. Informez-vous, si vous le « souhaitez, de quelle manière il est sorti de Lausanne, « du Mans, de Poitiers et de Bourdeaux. 11 n'oserait y « retourner, car il y a commis des actions infâmes.
« Quel fruit peut-on espérer d'un pareil arbre?
« Tel est le sujet de mon voyage. Je ne l'ai pas entre- « pris de moi-même, mais par un dévouement légitime « et par un mouvement de compassion pour l'Église. Si « l'on peut arracher cette épine et ce mauvais germe du « champ du Seigneur, tandis que l'un et l'autre sont « encore faibles et naissants , on en sera redevable aux « soins des saints évêques qui sont avec moi, et au puis- « saut secours que vous voudrez bien nous accorder. « Parmi ces prélats se trouve l'évêque d'Ostie, légat du « saint-siége, homme recommandable par ses travaux « apostoliques. Il est de votre intérêt, prince illustre, de « le recevoir avec honneur, de même que ceux qui l'ac-
« compagnent, et de faire en sorte, suivant le pouvoir « qui vous a été donné a en haut, que le travail que « ces hommes imporlants viennent entreprendre , pour « vous principalement et pour vos sujets, ne demeure « pas sans fruit. »
Toulouse témoigna beaucoup de considération aux prélats envoyés par le pape. Mais saint Bernard y reçut surtout des preuves d'une vénération particulière. Il prêcha tous les jours , très-souvent en plein air, et sut ramener aux vrais principes de la religion certaines corporations, entre autres celle des tisserands, qui s'était déclarée ouvertement en faveur de l'hérésie. De son côté, le légat fit citer à son tribunal Henri et ses sectateurs; mais, au lieu d'obéir à cet ordre et d'accepter une discussion publique, qui ne présentait pour eux aucun danger, le chef de la doctrine nouvelle et ses plus zélés propagateurs se hâtèrent de prendre la fuite; de sorte que tous les partisans du schisme de nature ù devenir redoutable à un clergé déconsidéré abandonnèrent aussi, sans combattre, la cause désertée par ceux-là mêmes qui étaient appelés à la défendre.
Albéric et saint Bernard, rassurés à l'égard de Toulouse, parcoururent les campagnes environnantes; et excepté sur un ou deux points où leurs prédications , loin d'atteindre le but qu'ils se promettaient, firent naître, au contraire, quelques désordres, ils parvinrent, presque partout et dans un temps assez court, à con-
vaincre un grand nombre des plus ardents soutiens de la réforme, des erreurs de la secte naissante.
Leur début, cependant, n'avait pas été heureux. Dans une petite ville appelée Vertfeuil, on accueillit l'éloquent abbé de Clairvaux avec des railleries et des insultes. A l'église où il alla d'abord , personne ne le suivit ; sur la place oii s'était rassemblé le peuple , on l'accabla d'injures; il essaya de parler, et les huées couvrirent entièrement sa voix. Alors saint Bernard, voyant l'inutilité de ses efforts, secoua la poussière de ses pieds sur ces pécheurs endurcis, et il se retira en s' écriant : « Vertfeuil, que Dieu te de,ssèche ! »
Albi fut également une des villes où se manifesta d'abord la résistance la plus vive. Quand les habitants eurent connaissance de l'approche du légat, ils coururent à sa rencontre montés, par dérision, sur des ânes et au son des instruments les plus discordants. Lorsque ensuite le prélat commença à célébrer l'office divin , la cathédrale demeura presque déserte. Toutefois, grâce à la réputation qui précédait saint Bernard, on l'écouta sinon avec faveur, du moins avec respect, et, quand sa parole puissante s'éleva pour attaquer l'hérésie , une foule considérable chercha à l'approcher et à l'entendre. Après avoir reproché à ceux qui l'entouraient de s'être laissé abuser par des préceptes fallacieux, il examina une à une les doctrines des henriciens, en discuta minutieusemenl la valeur, en fil voir l'incohérence el le
(langer, el, lorsqu'il eut la cerlilude d'avoir élé compris, et d'avoir porté dans l'esprit de la multitude la lumière et la conviction, il ajouta d'un ton solennel et inspiré : « Faites donc pénitence vous tous qui avez été coupables 1 et, comme marque de repentir, levez aussitôt votre main droite vers le cieL » Ces mots prononcés à peine, toutes les mains implorèrent un pardon.
Les prélats chargés de ramener le comté de Toulouse aux croyances orthodoxes se flattaient d'avoir accompli leur tâche, parce que les principaux centres de population étaient revenus ostensiblement aux pratiques de l'Eglise romaine; mais beaucoup de henriciens restèrent répandus dans les campagnes . et le schisme , plutôt assoupi que détruit, n'attendait qu'une occasion favorable pour reparaître avec une force nouvelle.
Quant à celui qui, par conviction ou dans un but personnel, avait jeté le trouble dans les provinces du Midi, on ne sait pas d'une manière assurée comment se termina sa carrière. Deux chroniqueurs contemporains nous ont transmis, à ce sujet, des versions fort diff"érentes. L'un (î) nous dit que Henri de Bruys obtint d'entrer à l'abbaye de Clairvaux pour y expier ses fautes, et que, au lieu de se montrer reconnaissant de l'indulgence dont on avait usé à son égard, sans tenir aucun compte de ses promesses, il s'échappa du monastère oi
(t) ffOdcfrny, Vie (le sain) Ucrnard , 1.3.
continua secrètement à prêcher sa réforme. L'autre (1) prétend qu'il fut condamné à Reims, en 1148, dans un concile présidé par le pape; qu'Eugène III lui fit grâce de la vie, sur la demande de l'évêque de Toulouse, et que, conduit dans les prisons de cette ville, il y mourut après une captivité de quelques mois.
Nous n'avons pas non plus de renseignements positifs sur la conduite que tint le comte Alphonse durant le cours de cette dispute si ardente. Un historien moderne (2) veut que ce prince ait accordé sa protection à Henri jusqu'à l'arrivée de saint Bernard; mais comment ajouter foi aux assertions d'un auteur qui attribue aux instances de ce prélat le départ du comte de Toulouse pour Jérusalem quand, un an auparavant, Alphonse, à l'assemblée de Vézelay, s'était engagé à se ranger sous les bannières du Christ?
Cetle seconde croisade, à laquelle le comte de Toulouse devait bientôt prendre part, ne se présenta pas sous le même aspect que la première. On ne vit, dans aucune partie de l'Europe, ni un élan aussi subit ni un entraînement aussi général. Le massacre de toute la population d'Édesse émut profondément, il est vrai, les âmes chrétiennes et inspira de vives alarmes sur l'avenir de la Palestine ; toutefois on pensait alors obtenir le salut
(1) Alb., Chron.
(•2) Langlois, Hisl. des crois, contre les Alb.
éternel par des moyens plus faciles et moins périlleux qu'une expédition en Syrie. Saint Bernard lui-même ne contribua pas peu, malgré ses éloquentes prédications, à rendre le dévouement à l'Eglise plus calme et plus réfléchi ; car, sollicité de se mettre à la tête des croisés et de les guider dans leur nouvelle entreprise, il déclina l'honneur de cette mission, d'autant plus méritante, cependant, et d'autant plus propre à exciter le zèle religieux, que Pierre l'Ermite, en n'accomplissant pas jusqu'au bout son devoir, laissait à ceux qui lui succéderaient la gloire de parcourir une carrière où avait échoué un homme suivi longtemps de l'admiration universelle.
Louis le Jeune, de son côté, était poussé à partir pour la terre sainte moins par une inspiration pieuse que par les terreurs de sa conscience. Ce prince, pour se venger de Thibault, comte de Champagne, avait assiégé Yitry et fait périr dans les flammes plus de treize cents malheureux réfugiés dans l'église de cette ville , comme en un asile inviolable. Depuis cet acte de barbarie, dû à l'emportement de son caractère, le roi, poursuivi par le remords, ne comptait plus que des jours sans repos et des nuits sans sommeil. Après avoir essayé vainement de rentrer en paix avec lui-même par la mortification et la prière, il s'adressa, plein d'humiUté et de confiance, à celui qui lui semblait être l'expression d'une volonté toute-puissante. Saint Bernard lui montra un Dieu ir-
rite de son crime, un ciel vengeur disposé à l'accabler de sa colère. A cette voix sans pilié et menaçante, le monarque, désespérant à jamais de la grâce céleste, tomba dans un état de langueur assez prolongé pour donner les craintes les plus sérieuses sur ses jours. Alors la parole, d'abord si terrible, qui jetait l'effroi dans un esprit affaibli, y porta la consolation et l'espoir; mais ce fut à la condition d'aller implorer son pardon là où s'était accomplie une expiation divine. Ainsi, pour racheter la mort de treize cents victimes, Louis VII promit d'entreprendre une guerre qui devait coûter la vie à quatre-vingt mille de ses sujets.
Saint Bernard, abbé de Clairvaux, le promoteur delà seconde croisade, n'était pas, comme l'ermite Pierre, un moine fanatique qui, par son extérieur et l'exagération de son langage, subjuguait et exaltait. Ses manières étaient distinguées ; tout en lui indiquait l'intelligence, le savoir, la pénétration, et une confiance dans sa supériorité plutôt faite pour convaincre que pour entraîner. Quoique élevé dans la solitude du cloître, il avait l'aisance, la politesse et la dignité d'un prélat habitué à vivre dans les palais et au milieu des grands. Sa parole était simple et grave; s'adressant toujours à la raison, elle acquérait un égal empire sur le peuple et sur les monarques, sur les laïques et sur les princes de l'Eglise. A son appel , les populations , bien que refroidies et découragées au sujet des croisades , fournireiil néan-
moins Inàs cent mille hommes pour aller combattre les mécréants, et, bien qu'à la réunion de Vézelay Suger eût employé tous ses efforts pour empêcher Louis le Jeune de s'éloigner de ses Étals, saint Bernard l'emporta, par son autorité, sur ses auditeurs, et, malgré les conseils de la politique, il fit décider un départ aussi contraire au bonheur du souverain que funeste aux intérêts de son royaume.
Éléonore, fidèle à l'engagement contracté par elle l'année précédente, persista dans son projet de pèlerinage , et, à son exemple, les femmes les plus remarquables par la jeunesse et la beauté voulurent courir les mêmes dangers et les mêmes hasards. La duchesse de Bouillon, la comtesse de Blois, la comtesse de Roussy, Sibille de Flandre, accompagnèrent la reine et lui formèrent une suite digne de sa naissance et de son rang. Cette princesse, qui, par le charme de sa personne, la vivacité de son esprit et sa coquetterie pleine de grâce, exerça une séduction puissante sur la plupart des souverains de l'Europe, était loin, dans cette circonstance, d'être déterminée par ses sentiments religieux. Lasse de la gravité d'une cour rendue plus triste encore par la dévotion exagérée de son époux, elle cherchait avec avidité des distractions à son existence claustrale , et l'excursion en Palestine lui parut une occasion heureuse de se soustraire à une étiquette si gênante pour ses goûts. A ses
yeux, rOrierit se transformait en un séjour enchanteur où tout ce que peut rêver une imagination déréglée s'offrait sous une forme presque féerique. Là elle pensait être affranchie de la présence continuelle d'un maître; là, d'avance, se présentaient à elle une foule de guerriers fameux, accourus des plus lointains climats, pour déposer à ses pieds le tribut de leur admiration et de leur amour; car ce que la chevalerie de France comptait de plus illustre, déjà ne suffisait plus à son insatiable envie de plaire. Habituée à écouter plutôt ses volontés que ses devoirs , la considération et le respect n'étaient pas un frein à opposer à ses désirs. Aussi , dès qu'elle eut atteint le rivage d'Antioche, on reconnut, à sa conduite, la petite-fille de Guillaume IX, de ce comte de Poitiers, si facile avec sa conscience et si relâché dans ses mœurs, qui était allé à la terre sainte beaucoup moins pour y défaire les ennemis du nom chrétien que pour y trouver des aventures et des sujets de chansons.
Alphonse s'embarqua vers la fin du mois d'août 1147 à la tour du Bouc , près de l'embouchure du Rhône , à l'endroit où s'éleva, peu de temps ensuite, la ville d'Aigues-Mortes. On a prétendu que sa femme, Faydide, partagea avec lui les périls de ce voyage ; cependant rien no justifie cette opinion, et il y a lieu de croire, au contraire, que, à cette époque, cette princesse était morte.
Avant de quitlcr Toulouse, Alphonse, pour témoigner
aux habitants l'affection qu'il leur conservait, les exempta de différents droits, et confirma, par une charte particulière, leurs coutumes et leurs franchises (1).
Les- historiens ne nous font pas connaître ceux de ses vassaux qui s'attachèrent à sa fortune; mais, nous le savons, il emmena avec lui des forces considérables, et compta dans ses rangs le vicomte de Béziers et d'Agde. La flottille chargée du transport de ces nouveaux pèlerins se vit, sans doute , dans la nécessité de relâcher sur quelque point de l'Italie , ou peut-être même d'aller 15 avril passer l'hiver à Constantinople , car ce fut seulement le
J 1 lo.
15 avril de l'année suivante qu'elle jeta l'ancre à Saint- Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïde.
Le comte de Toulouse, heureux de toucher à une terre oii tout faisait palpiter son cœur d'un légitime orgueil , brûlait de s'élancer dans une carrière qui, aux yeux du monde, conduisait à la gloire et, aux yeux du chrétien, à une fébrile infinie. Déjà il voyait ses exploits lui mériter les honneurs et la renommée ; déjà il lisait son nom parmi ceux dont l'histoire rendrait les travaux immortels ; pourtant il devait en être de ces illusions ce qu'il est des prévisions et des projets des hommes. Nous rêvons le bonheur, lorsque l'infortune nous menace; nous disposons de l'avenir, quand la mort plane sur notre tête. A peine Alphonse avait-il abordé la côle asiatique, qu'un poison
(1) \o'\v Vllisinirc fjrnémlc du iMn/jucdoc.
versé par une main inconnue , et contre lequel tous les secours demeurèrent inutiles , vint terminer une vie pleine d'espérances de la manière la plus inattendue et la plus inexplicable.
Voici comment Guillaume de Tyr parle de ce prince et de sa fin extraordinaire :
« Alphonse, comte de Toulouse, fils du comte Ray- « moud l'Ancien, qui se distingua si fort à la première « croisade, entra dans le port d'Acre peu de temps après « l'empereur Conrad. Ce prince était fort recomman- « dable par son propre mérite, mais il l'était encore plus « par la mémoire de son père. Il prit aussitôt la route « de la cité sainte pour y rendre grâce à Dieu d'avoir « protégé son voyage , et mourut du poison qu'on lui « donna, dit-on, à Césarée, peu de jours après son dé- « barquement. Tout le monde attendait avec impatience « ce comte de si précieuse mémoire, qui ne pouvait « manquer d'assurer les destinées de Jérusalem. »
Un autre chroniqueur contemporain ( 1 ) s'exprime , à l'égard d'Alphonse , dans les mêmes termes que Guillaume de Tyr, et ajoute que l'opinion conçue en sa faveur reposait autant sur ses qualités naturelles que sur les faits d'armes qui déjà avaient signalé son courage. Suivant cet historien, le comte de Toulouse aurait été empoisonné , ù Césarée , « au souper qu'on
(1) Voir Ces/. L!/(/. Yll, c. 16.
lui servit la première nuit de son arrivée clans cette ville. »
Sans entrer dans plus de détails sur la fin tragique d'un prince qu'entouraient l'estime et l'affection de tous, un troisième historien, vivant à la même époque (1), se contente de rendre la reine responsable de cotte action infâme, et ne désigne pas autrement celle qu'il dénonce à la postérité.
Différents écrivains modernes, se fondant sur la qualification attribuée à l'auteur de ce crime, n'ont pas hésité à regarder Éléonore , la femme de Louis YII, comme étant la véritable coupable. Cependant Guillaume de jNangis, dont les écrits sont la reproduction des meilleurs chroniqueurs de son temps (2), rejette cet attentat sur Mélisende, reine de Jérusalem ; mais il n'appuie celle assertion d'aucune raison ni d'aucune preuve.
Il serait difiicile de décider aujourd'hui une question sur laquelle les contemporains semblent eux-mêmes être restés dans le doute. La chose est, pour nous, d'autant plus obscure, que les deux reines, également accusées, autorisent l'une et l'autre, par leur conduite, les soupçons que l'histoire laisse planer sur elles. Un auteur de nos jours (3), séduit par la peinture des attraits que tous les anciens documents s'accordent à prêter à Éléonore,
(1) Voir Append. adchron. Sigeber. ad 1583.
(2) Hang,, Chron., ann. 1148.
(3) Marluré, Hisloire des comtes de Toulouse, p. -218 cl 219.
se refuse à admoltre que la coquellcrie el l'amour du plaisir puissent s'allier ù des passions ambitieuses et criminelles. « Ce n'est pas, dit-il, sur de vagues imputa- « lions, et après six cents ans écoulés sur la tombe d'une « aimable princesse, que l'historien des preux cheva- « liers flétrira la mémoire d'une reine dont Aspasie « eiit envié les grâces, etc. »
Nous respectons cette indulgence en faveur de la beauté. Qui ne serait disposé à voir, sous des traits pleins de charmes, les pensées les plus pures, le doux reflet de toutes les perfections de l'âme? Malheureusement plus d'un exemple nous a appris à nous tenir en garde contre cette fascination puissante. D'ailleurs, la vie entière d'Éléonore tend moins à la disculper qu'à ajouter aux préventions devenues la conséquence de ses désordres. On sait les motifs qui obligèrent Louis le Jeune à répudier une femme qui ne se souvenait ni de sa qualité d'épouse ni de son titre de reine; et, plus tard, n'a-t-on pas vu cette princesse, cédant à ses ressentiments et à sa jalousie, employer le poison pour se débarrasser de Rosemonde, celle qu'elle regardait comme une rivale, et entraîner ses propres enfants, les fils de Henri II, dans une conspiration dont le but était de détrôner leur père, et même de l'immoler à sa vengeance ?
Enfin Éléonorc, loin d'avoir renoncé aux prétentions de sa mère Philippia sur le comté de Toulouse, avait,
au cunlraire, engagé Louis YII à se saisir de ces provinces, et c'était seulement les iiasards de la guerre qui avaient empêché la réussite d'une tentative appuyée évidemment sur de soi-disant droits. Mais Alphonse ayant laissé le comté de Toulouse sans défense, pour aller à son expédition de Syrie , il était à croire que sa mort livrerait, en quelque sorte, ses États à qui voudrait s'en emparer, et ce n'était pas Éléonore qui eût reculé devant un moyen d'arriver au but qu'elle se proposait d'atteindre.
D'un autre côté, la reine de Jérusalem, désignée d'une manière très-précise par Guillaume de Nangis, est cette même Mélisende, belle-sœur de Raymond I", comte de Tripoli, qui tomba frappé par des émissaires du vieux de la montagne, presque sous les yeux de cette princesse vindicative. Or, elle, le roi son fds, et sa sœur Hodierne, femme de Raymond, furent alors assez justement accusés de ce meurtre ; car, excepté ces trois personnages, inspirés par la haine et par d'odieux calculs, personne, pas même le chef des Ismaéliens, n'avait le moindre intérêt à le commettre.
On a prétendu d'après cela, non sans raison, que la lemme capable d'armer un assassin contre son beaufrère a bien pu empoisonner le proche parent de ce même Raymond l''^ surtout lorsque Alphonse débar- (juait en Syrie à la tête de troupes nombreuses, et peutêtre avec l'intention d'étendre la puissance de la maison
(1(3 Tripoli, dont il se trouvait l'héritier au détriment de la maison d'Anjou, qui occupait le trône de Jérusalem.
Cependant cette supposition soulève une objection très-forte. Le premier intérêt de Mélisende, quelque pensée coupable qu'il soit permis de lui prêter, était, non pas de se défaire d'un prince peu dangereux pour elle en ce moment , mais d'attendre , avant de recourir au poison , que le comte de Toulouse eût assuré la conservation d'un royaume des plus compromis par les armées musulmanes. La question d'être ou de ne pas être devait passer nécessairement dans son esprit avant une considération secondaire, celle du plus ou moins d'étendue de son territoire. Eût-elle donc conçu les plus vives inquiétudes sur les projets futurs d'Alphonse, ce n'était pas lorsque ce prince allait coopérer à la grande lutte contre les Infidèles, que Mélisende pouvait désirer sa mort; elle aurait, par là, amoindri les forces dont elle avait essentiellement besoin et se serait ôté la seule chance de recouvrer les provinces dont l'ennemi s'était déjt\ rendu maître.
Ainsi, malgré l'assertion de Guillaume de Nangis, il est, comme on le voit, assez difficile de percer l'obscurité qui règne sur cet événement, et l'on dirait même, à en juger d'après diverses circonstances , que les auteurs contemporains , en rapportant ce fait extraordinaire, n'ont cherché nullement à s'enquérir de la vérité.
Parmi les princes accourus en Orient pour s'opposer
aux succès des populations asiatiques , aucun n'avait inspiré autant de confiance que le comte de Toulouse (1). Les exploits de son père faisaient encore le sujet des entretiens de chaque jour; ils étaient, pour les trouvères, une source inépuisable de poèmes chevaleresques, de récits surprenants; et, si partout on chantait les actions merveilleuses de Raymond de Saint-Gilles, partout aussi on joignait à un nom vénéré celui du fils de ce héros, qui allait rappeler aux nouveaux croisés les glorieux compagnons de Tancrède et de Godefroy.
Il y avait dans l'existence d'Alphonse quelque chose qui parlait à des imaginations avides d'aventures et de périls. Né en Syrie et baptisé dans les .eaux du Jourdain, appelé à la puissance et peut-être à conquérir un royaume, tout semblait promettre au dernier rejeton d'un chef illustre de hautes et éclatantes dçstinées, et pourtant la mort de Raymond de Suint-Gilles avait détruit, en un jour, le brillant avenir du jeune prince.
Dépouillé de l'héritage paternel par celui qui était chargé de veiller sur son enfance, il trouve des amis, des protecteurs qui, pour lui, sacrifient leurs espérances sur la terre d'Afrique, bravent les tempêtes et le ramènent sur les bords du Rhône. Dans cet asile offert à son ■jeune âge ses forces se développent, son intelligence s'éclaire. Non loin du duc d'Aquitaine, de cet autre spoliait) Vnir GLiilIauinc de Tyr. c 28 — Gesla Lud. VII, <■. 10,
— iOG —
leur de sa famille (jui sVsl emparé du comté de Toulouse, il s'exerce avec ardeur à le combattre, et à peine sa faible main peut-elle soulever une arme, qu'il recouvre les provinces perdues par le trop de sécurité de son frère. Avant sa dix-huitième année, il est rentré dans tous ses droits, il gouverne paisiblement ses États ; mais, dirigé dans sa conduite par un exemple sans cesse présent à sa pensée, il court aux champs inhospitaliers où ses yeux s'ouvrirent à la lumière. Chrétien, il est impatient de secourir les chrétiens; noble rejeton d'une noble souche, il lui tarde de devoir à son courage ce que son père s'était acquis par sa valeur.
Alphonse avait quarante-cinq ans lorsque le poison termina sa vie, et, quoique presque toutes les particularités qui le concernent nous soient restées inconnues, le peu que nous savons de lui suffit néanmoins pour le classer parmi les hommes les plus remarquables de son siècle. Non-seulement, h peine parvenu à son adolescence, il fit voir, dans sa lutte avec Guillaume IX, des qualités peu communes et beaucoup de force d'àme, mais il lui fallut surtout une habileté très-grande pour tenir tête au comte de Barcelonne et au roi Louis VII, qui tous deux, plus d'une fois , tournèrent leurs efforts contre lui.
Les historiens du temps ne nous ont transmis aucun des faits d'armes de ce prince ; cependant ils furent nombreux et de nature à être signalés; mais, si nous igno-
rons ses prouesses sur les champs de bataille , uous connaissons sa haute intelligence dans les crises difficiles, car en plusieurs circonstances il parvint h maintenir la bonne harmonie entre les rois de Castille et de Navarre, d'autant moins disposés à s'entendre, qu'un royaume était, pour l'un ou pour l'autre, te prix assuré de la vicloire.
Aux mérites que nous venons de reconnaitre à Alphonse il faut en ajouter un plus rare, peut-être, encore, celui d'avoir su se faire chérir de ses peuples. Ainsi, talents naturels pour la guerre, politique adroite et sage, entente gouvernementale, tout, chez ce prince, se trouvait réuni pour le rendre digne d'occuper une place distinguée dans l'histoire.
Si les Toulousains ne cessèrent de lui montrer un attachement à toute épreuve, de son côté, en diverses occasions, il leur donna des témoignages du souvenir qu'il en conservait; ils lui durent la consécration de leurs coutumes, la création de leurs magistrats municipaux et raffranchissemeut d'un droit fort onéreux désigné sous le nom de portaticum, sur lequel nous n'avons pas d'indications bien positives, mais qui consistait probablement en une taxe établie sur toutes les marchandises et sur toutes les denrées alimentaires qui arrivaient à Toulouse en passant par certains chemins.
Alphonse fixa aussi les frais de la justice crimiuelle et accorda dilTérenls privilèges au\ habitants ({ui rési-
daient liors des murs de Toulouse, sur le territoire appelé alors la Sauveté (1), c'est-à-dire dans des limites déterminées par des croix placées de distance en distance. Loin de chercher à grossir ses trésors, il exempta du droit seigneurial le pont que les religieux de la Daurade construisirent sur la Garonne, et se contenta de demander à ce monastère des prières annuelles pour lui, pour son père et pour sa famille (2). Enfin, par une déclaration authentique , il garantit les habitants de Toulouse, contre l'établissement, sans le consentement de la commune , de toute taille et de tout emprunt ou subside; et cet acte, confirmé par son fds, demeura en vigueur sous les rois de France, après la réunion de ce comté à la couronne. On voit donc que, si Alphonse Jourdain ne fut pas le fondateur des libertés dont Toulouse jouit si longtemps, il fit assez en faveur de cette ville pour que sa mémoire y restât en vénération.
On attribue généralement à Alphonse l'aliénation des comtés de Cahors et de Rodez ; mais il y a heu de croire que ces dépendances importantes du comté de Toulouse avaient été engagées par Raymond de Saint-Gilles durant le cours de la première croisade, lorsque les événements
(1) Salvetate.
(2) Ce poiil ne siibsislo plus; il a (Mé remplacé par celui que l'on voit aujourd'hui ;i la mémo itlace.
l'obligèrent à des dépenses hors de proportion avec ses ressources. Alphonse, après avoir reconquis ses États, ne se trouvant pas en mesure d'acquitter la dette pour laquelle ces comtés avaient été donnés en garantie par son père , se vit sans doute dans l'obhgation de les abandonner d'une manière définitive à Richard II, vicomte de Milhaud et de Carlad. Cependant, en renonçant à cette fraction, de ses domaines, il n'en conserva pas moins son droit de suzeraineté; de sorte que la maison de Toulouse continua à dominer immédiatement sur la plus grande partie du Rouergue, et médiatement sur ce qu'elle avait du distraire de ses anciennes possessions.
Un critique moderne fait observer fort judicieusement (1) qu'il ne faut pas confondre, à l'exemple de Catel et de Lafaille , les comtés de Cahors et de Rodez avec les comtés de Quercy et de Rouergue. Ceux-ci comprenaient les deux provinces de ce nom, ou à peu près ce qui appartient aujourd'hui aux départements de l'Aveyron et du Lot, tandis que les premiers avaient été formés de quelques portions seulement de ce territoire annexées aux métropoles de Cahors et de Rodez.
Si la vie entière d'Alphonse Jourdain témoigne de la sincérité de ses sentiments religieux , il paraît certain
(1) Voir les noies annoxccs a V Histoire générale du Languedoc
aussi que sa piété était raisonnée, et non pas aveugle et superstitieuse. Plus d'une fois il osa se mettre en. opposition avec l'Église , et nous l'avons vu même ne pas s'eflrayer de ses foudres, lorsqu'il s'agissait, selon lui, des véritables intérêts de ses sujets. Ainsi il affronta l'excommunication quand ra,bbaye de Saint-Théodard lui sembla devoir être sacrifiée à l'établissement d'une ville nouvelle qui, par sa situation heureuse, ne pouvait manquer de contribuer un jour à la prospérité du pays.
La profondeur de ses vues et la justesse de son esprit nous expliquent aussi pourquoi il fut accusé d'avoir partagé un moment les erreurs des henriciens. Convaincu de la nécessité d'une réforme religieuse, il voulut, sans doute, s'éclairer sur leur doctrine avant de s'en établir le juge ou le persécuteur. D'ailleurs il n'affecta jamais de mépriser l'autorité du pape, et, quand il put se réconcilier avec Eugène III, il montra le plus grand empressement à le faire.
Alphonse eut plusieurs enfants de sa femme Faydide, mais il ne nous est parvenu aucun renseignement sur la plupart d'entre eux. Raymond, l'aîné de ses fils, naquit en ll3i. Après lui vint probablement Alphonse, au sujet duquel a régné une obscurité si profonde, qu'il a été pris pour un des fils de son frère. Aujourd'hui l'existence de ce prince est parfaitement constatée, et l'on a mémo \i\ cerliludo qu'il vécut jusqu'à l'année
1107 (1). lin Iroisième fils donl le nom est resté ignoré (2) mourut, vraisemblablement, en bas âge.
Alplionse Jourdain eut aussi deux filles : la première appelée Faydide comme sa mère, épousa Humbert III, comte de Maurienne et de Savoie ; la seconde, Douce (3), s'unit à Raymond Bérenger, comte de Barcelonne.
On lui connaît, en outre, plusieurs enfants naturels. Un fils, appelé Pons, inhumé, en l'203, dans la cathédrale de Nîmes , est, à ce que l'on croit, le fondateur de cette église. Un autre, du nom de Bertrand, accompagna Alphonse Jourdain dans son expédition d'outremer. Les chroniques nous parlent encore d'une sœur de ce même Bertrand, qui suivit aussi en Orient le comte Alphonse ; enfin une troisième fille fut donnée en mariage au comte de Comminges.
Bertrand et celle de ses sœurs attachée comme lui à la fortune du comte Alphonse eurent une destinée assez singulière. Après la catastrophe qui leur enlevait leur protecteur, ils se jetèrent dans un château du comté de Tripoli, pensant y trouver un asile. Us se flattaient de pouvoir au moins y attendre en sûreté le jour où les troupes toulousaines retourneraient dans leur patrie ;
(1) Voir Vllistoire générale du Lanjuedoc.
(2) Raynai prôteud qu'il s'apijclail Mucc (voir Vllistoire de la iillc de Toulouse).
(3) Ou Agnès, suivant Ilayiial (Voij- Vllisluirc de la cille de Toulouse.)
mais une traliison, au sujet de laquelle les historiens de la croisade n'entrent dans aucune explication, les rendit tous deux prisonniers des musulmans (1). Noradin , prince d'Àlep, s'éprit de sa captive et l'épousa. Quant à Bertrand, après onze années d'esclavage, il parvint enfin à obtenir sa délivrance, grâce à l'intervention de l'empereur Manuel Comnène (2). Depuis ce moment, il n'est plus question de lui dans les chroniques. Raymond La mort d'Alpbousc Jourdain remit le comté de Toui9« comte louse aux mains de son fils aine, Raymond V, âgé alors Toulouse, de quatorze ans. Héritier de tous les domaines de ses 1148. pères, ce jeune prince devint ainsi le maître , soit en toute propriété, soit à titre de suzerain, de la province ecclésiastique de Toulouse, de l'Albigeois, du Quercy, du Rouergue, du duché de Narbonne (3) et du marquisat de Provence (4).
Nous avons vu précédemment les comtes de Toulouse étendre leur domination sur l'Auvergne, le Périgord, le bas Limousin, l'Astarac, l'Agénois, le Vivarais, le Velay et le Gévaudan ; mais , sans avoir renoncé à leurs droits , les prédécesseurs de Raymond V avaient perdu
(1) Appcnd. ad chron. Sig.
(•2) Guill. (le Tyr.
(3) Ce duché comprenait toute l'ancienne Seplimanie, c'est-à-dire les diocèses de Narbonne, Bézicrs, Agde, Carcassonnc, Lodève, Maguclone, Nîmes et Uzès.
(4) Il se composait, comme nous l'avons dit déjà, du Icrritoirc compris entre l'Isère, la Durance, les Alpes elle Uhùnc.
lie leur autorité sur ces provinces, tant à cause des entreprises successives du comte de Poitiers que par suite des manœuvres habiles des évêques de Viviers, de Mende et du Puy, qui surent tirer avantage des circonstances, et particulièrement de la minorité de Raymond, pour accroître leur pouvoir temporel et acquérir les comtés particuliers compris dans la circonscription de leur diocèse (1).
Raymond Trancavel, vicomte de Réziers et d'Agde, fut aussi au nombre de ceux qui ne se firent pas scrupule d'augmenter leurs revenus aux dépens du comte de Toulouse, et, pour s'assurer la possession de ce qu'il devait à la félonie, au lieu de rester sous la dépendance de ce prince, il se soumit à la suzeraineté du comte de Rarcelonne.
Un des premiers soins de Raymond V, dès qu'il eut le gouvernement de ses États, fut de chercher à s'attirer l'affection de ses vassaux. Dans une assemblée solennelle 1149. tenue en 1149, il jura à Roger, vicomte de Carcassonne, de lui prêter secours contre tous ses ennemis et de se regarder comme le protecteur de sa famille et de ses su-
(1) L'évêque de Viviers, entre autres, profita de sa parenté avec l'empereur Conrad III pour acliever de se soustraire à l'autorité de la maison de Toulouse, et finit, en 1149, par s'ériger seigneur de sa ville épiscopale. Ses successeurs étendirent même leurs prétentions et continuèrent à se reconnaître vassaux de l'empire, ce qui amena souvent des démêlés entre ces évoques et leur légitime suzerain.