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Guillaume, comte d'Albon (1), de Viennois et de Gévaudan (2), qui venait de mourir ; mais ce mariage ne devait pas se célébrer de sitôt; car le fils de Raymond n'avait alors que cinq ans, et Béatrix n'en comptait guère davantage. Cependant le comte de Toulouse ne s'empara pas moins de presque tout le territoire composant l'héritage de sa future belle-fille, et il confia le gouvernement du Dauphiné à Alphonse, son frère, qui eut, plus tard, comme on le verra, bien des difficultés à surmonter dans l'accomplissement de celte mission.
L'aUiance à laquelle se rattachaient de si hauts intérêts retint, jusqu'à la fin de 1164, le comte de Toulouse à sa résidence de Saint-Gilles. Raymond profita de ce long séjour sur les rives du Rhône pour faire rentrer sous sa suzeraineté Bernard Pelet, seigneur d'Alais, qui avait des possessions importantes dans les diocèses de Nîmes, de Maguelone, de Mende et d'Usez, et pour se lier par un traité avec Guillaume , seigneur de Montpellier. Ces deux princes convinrent de ne rien entreprendre, à l'avenir, l'un contre l'autre, et même, s'il le fallait, de se prêter un mutuel secours.
Raymond allait bientôt être à même de mettre à l'épreuve la fidélité de ses alliés. Encouragé par l'éloi-
(1) Nom d'un village du Dauphiné enclavé aujourd'hui dans le département de la Drôme.
(2) Toriion du déparlement de l'Isère ; sa capitale était Grenoble.
gnemenl oii il se tenait de sa capitale, Henri II, ;\ ce qu'il paraît, sentit se réveiller en lui le désir de tourner encore ses armes contre un voisin dont il enviait la prospérité. Les chroniques contemporaines ne parlent point de cette nouvelle tentative du monarque anglais ; mais la lettre qu'écrivirent au roi, à cette occasion , les habitants de Toulouse ne permet pas de conserver le 1164. moindre doute à ce sujet.
« Nous voulons, très-cher seigneur, vous faire part « de ce qui vient de nous arriver depuis peu. L'arche- « vêque de Bourdeaux, servant plutôt dans la mihce du « roi d'Angleterre que dans celle de Jésus-Christ, vient de « faire une course jusqu'aux portes de notre ville, dont « il s'est approché d'un jet de pierre. Il a rasé plusieurs « châteaux, brûlé ou détruit diverses églises, fait prison- « niers quelques-uns de nos citoyens et fait mourir « quelques autres. Il y a longtemps que notre seigneur « comte n'est pas avec nous ; c'est pourquoi nous sup- « plions Votre Altesse de ne pas souffrir davantage qu'on « désole ainsi son territoire, qui vous appartient, et « nous-même, qui sommes aussi à vous : car, si vous ne « nous secourez promptement, tout le pays va devenir « désert. »
Raymond, rappelé vers la Garonne par cette attaque inattendue , regagna Toulouse , et, au commencement de septembre, Ermengarde vint l'y rejoindre avec les troupes dont elle disposait. Ce renfort fut-il suivi d'au-
1res plus considérables, et le roi d'Angleterre jiigea-t-il prudent d'ajourner ses projets; ou bien, Louis VII, pour déjouer les calculs de son ambitieux rival, lui donna-t-il des craintes sur quelque partie de ses frontières, c'est ce que ne nous disent pas les historiens du temps. Quoi qu'il en soit, comme ils se taisent aussi bien sur l'origine que sur la conclusion de cette querelle, ce silence même nous est une preuve que les démonstrations de Henri II, d'abord si menaçantes, n'amenèrent néanmoins aucun événement important.
Jusqu'ici, Raymond, attaché à ses devoirs de prince et de chef de famille, s'était montré occupé seulement du soin de ses États, du bien-être de ses sujets, du bonheur et de la prospérité de ses enfants; mais à peine rassuré sur le sort de sa capitale et de ses provinces, il oublia ce qu'il devait à ses peuples, à son roi et à luimême. N'écoutant que son goût pour les plaisirs , il n'eut pas la force de combattre les séductions , de se défendre contre les charmes d'une cour voluptueuse, d'éviter les dangereux écueils où conduisent trop souvent le pouvoir et la richesse. Raymond avait alors trente ans ; il touchait à une de ces époques où s'opère parfois une sorte de révolution dans la vie ; à l'âge où l'imagination ou se calme ou s'exalte. Les rudes travaux de la guerre avaient amorti d'abord la fougue de sa jeunesse; mais, quand le repos lui eut appris à connaître la mollesse et l'oisiveté, ses passions ardentes s'éveille-
renlet l'emportèrent bientôt sur sa sagesse et sa raison. II ne se souvint ni des vertus de sa compagne fidèle ni du respect commandé par une épouse dont le front avait ceint le diadème. S'inquiétant peu de la politique et de la prudence, il affecta un égal mépris pour les égards dus à son souverain. II s'entoura de jongleurs aux mœurs corrompues , de femmes signalées par leurs désordres ; et jusqu'à la couche ducale fut souillée par des courtisanes sans pudeur et sans frein. Vainement le pape eut-il recours à des remontrances paternelles et à des avertissements sévères ; vainement le roi de France exprima-t-il son mécontentement de l'outrage fait à une sœur par lui tendrement chérie; ni les paroles du chef de l'Église ni les menaces d'un monarque redoutable ne dessillèrent les yeux du comte de Toulouse, et ne l'engagèrent à réparer ses offenses envers une femme restée irréprochable et pure au milieu d'une cour désordonnée et licencieuse.
Constance, avant de se séparer de Raymond, voulut intéresser Louis VU à son sort. Toutes les lettres écrites par la comtesse (1) témoignent de son découragement et de sa douleur. Une fois, après avoir recommandé au roi un chevalier, appelé Gui, qui doit lui raconter ses peines et le mettre au courant de son existence , elle ajoute : « Il est parfaitement instruit de mes secrets, et vous fera
(1) Voir Duch., t. 4.
pari de la nécessité à laquelle je me trouve réduite. »
Dans une autre circonstance, cette princesse peint, dans ces termes simples et contenus , la triste condition qui lui a été faite.
« A son très-cher père et vénérable seigneur et son « très-cher frère Louis, par la grâce de Dieu roi des « Français, Constance, comtesse de Saint-Gilles, salut, « mais surtout affection.
« Je vous fais savoir, comme à celui en qui, après « Dieu, repose toute mon espérance, que le même jour « que Simon, votre domestique, est parti d'auprès de « moi, j'ai quitté l'hôtel et me suis rendue dans un vil- « lage, en la maison d'un certain chevalier, car je « n'avais ni de quoi manger ni de quoi donner à mes « serviteurs. Le comte n'a aucun soin de moi et ne me « fournit rien de son domaine pour mes besoins. C'est « pourquoi je supplie Votre Altesse, si les ambassadeurs « qui vont à la cour vous disent que je suis bien, de ne « pas y ajouter foi. La chose est telle que je vous la « mande, et, si je n'avais été retenue par la crainte, je « vous aurais fait un plus long récit de mes malheurs. « Adieu. »
Louis chargea des officiers de sa maison d'aller chercher sa sœur et de l'amener près de lui. Les Toulousains, iiGa. pleins d'attachement pour la comtesse, la firent accompagner, de leur côté, par quatre députés, qui supplièrent le roi de couvrir de sa protecUon la reine Constance et ses
enfants et de leur rendre cette princesse le plus tôt possible, « car, dirent-ils au nom de leurs concitoyens, c'est en elle et avec elle que nous mettons toute notre joie et toute notre force. »
Constance était à la cour de son frère au mois d'août suivant, lorsque Alix de Champagne, troisième femme du roi , accoucha d'un fils dont la naissance remplit de joie le royaume. Les Toulousains , à cette occasion , adressèrent à Louis une députation qui, sans doute, ne devait pas seulement porter au monarque leurs félicitations et leurs vœux, car ils lui mandèrent alors : « Nous vous envoyons, conformément à vos ordres, quatre personnes de notre chapitre, savoir : trois séculiers et le curé de Saint-Pierre des Cuisines, auxquels nous adjoignons deux membres de notre conseil. » Il est donc probable que cette députation avait aussi pour objet de traiter de quelques questions locales en litige, car ceux qui la composaient jurèrent, avant leur départ, de soutenir les droits de la ville, « sauf la fidélité due au seigneur comte et à la sérénissime dame la comtesse. »
On remarquera que ces communications entre les autorités de Toulouse et le souverain devenaient de plus en plus fréquentes. Il ne pouvait en être autrement; d'un côté, Louis avait un grand intérêt à les provoquer, et, de l'autre, le peu de soin qu'apportait Raymond à ce qui eût troublé ses plaisirs obligeait, chaque jour, de recourir à un autre pouvoir que le sien.
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Constance, répudiée par son époux, ne le rejoignit jamais. La fille de Louis le Gros, la veuve d'un roi d'Angleterre, la sœur d'un roi régnant, se vit réduite à aller cacher ses infortunes dans la solitude de Burlats (1), qu'elle quitta ensuite pour entreprendre un pèlerinage à la terre sainte. Elle entra, en 1173, en qualité de sœur, dans le chapitre des Frères de l'Hôpital, à Jérusalem. Cependant elle revint bientôt en France , comme nous l'apprenons par la lettre suivante , que le pape Alexandre III écrivit, en 1174, à Henri, archevêque de Reims, frère de cette princesse :
« Notre chère fille en Jésus-Christ, la noble dame « Constance, comtesse de Toulouse, votre sœur, nous « ayant représenté qu'elle était résolue de garder sa « chasteté, parce que le comte de Toulouse, son mari, « ne lui est pas fidèle et qu'il entrelient des concubines, « nous l'avons exhortée à retourner avec lui. Toutefois, « comme elle refuse de se rendre à nos exhortations « jusqu'à ce que le comte ait renoncé à ses débauches, « nous lui avons écrit pour le porter à changer de con- « duite et nous lui avons envoyé une ambassade solen- « nelle pour le presser de rappeler la comtesse sa « femme comme il convient, après avoir fourni caution « de la traiter honnêtement et honorablement, et ainsi « qu'il convient à une si grande et si noble dame.
(1) A 5 lieues de Caslrcs.
« Nous avons aussi ordonné à nos vénérables frères « l'archevêque de Narbonne et l'évêque de jNimes et à « notre très-cher fils Raymond, cardinal-diacre du titre « de Sainte-Marie in via lata, de s'employer auprès du « comte de Toulouse pour le porter à faire ce que nous « souhaitons de lui, et de nous faire savoir, ot vous « aussi, le succès de leur négociation. C'est pourquoi « nous vous prions, dans le cas où le comte jugerait à « propos de rappeler honorablement la comtesse, d'ex- « horter celle-ci à céder à cette invitation, parce qu'il ne « convient pas h une femme de vivre ainsi séparée de « son époux, pourvu qu'il la traite avec honneur et « qu'elle n'ait pas un juste sujet de s'en séparer (1). » Malheureusement ni les réprimandes du pape ni la conduite patiente et résignée de la princesse ne parvinrent à ramener Raymond à de meilleurs sentiments.
(1) Nous avons rapporté ici cette lettre pour n'avoir pas à revenir sur ce qui concerne la comtesse de Toulouse ; mais, ayant été écrite en 1174, elle ne se trouve pas à sa place et aurait dû figurer plus tard. Au reste, cette pièce soulève une difficulté digne de remarque. Nous allons voir le comte Raymond , qui avait répudié Constance en 1165 , épouser, en 1166, la veuve du comte de Provence. Comment, d'après cela, le pape écrit-il, huit ans après, à ce prince pour l'engager à reprendre sa première femme? 11 faut supposer ou qu'il ne reconnaissait pas la répudiation et le second mariage, ou que Richilde de Provence était morte, et rien ne le donne à entendre dans la lettre d'Alexandre 111. Nous avons cherché inutilement à percer l'obscurité qui règne sur celle circonslancc de la vie de Raymond V. Nous savons bien que le second mariage de ce prince a été mis en doute par quelques auteurs, mais on verra bienlôl quelles sonl les raisons qui nous obligent à radmcllrc.
Loin de rendre hommage aux vertus d'une femme qui n'avait opposé à un abandon injuste que la pénitence et la prière, le comte se plongea dans de plus scandaleux désordres et se livra avec une ardeur nouvelle à ses honteux caprices. Quant à Constance, il n'est plus question d'elle par la suite. On croit qu'elle se retira dans le monastère de Notre-Dame de Soissons, où elle prit l'habit religieux et vit finir le cours de ses longues infortunes (1). Le goût des plaisirs ne détourna pourtant pas Raymond de ses vues ambitieuses. Au milieu de ses folles amours, il songeait à ajouter à sa puissance. Ni les séductions de la beauté ni les accents joyeux du ménestrel ne l'empêchèrent de préparer, malgré plus d'un obstacle, le mariage de son fils Raymond avec la fille unique de Bérenger IIÏ, comte de Provence, appelée Douce, qui hériterait un jour des États de son père, c'est-à-dire, comme on le sait, du territoire compris entre les Alpes, la Durance, le Rhône et la mer, de la vicomte de Miihau ou de Gévaudan , d'une partie de la vicomte de Carlad en Auvergne (2) et de la moitié du comté de Melgueil ou de Substancion.
(1) Calel ot, d'après lui, plusieurs historiens prétendent que Constance fit choix de ce monastère parce que l'abbessc, appelée Mathilde, était sa fille. Ces auteurs se trompent, car Mathilde était déjà abbcsse de Soissons en 1 146, et Raymond n'épousa la veuve d'Rustache de Blois qu'en 115i. (Voir les notes annexées à Vllisloire générale du Languedoc.)
(2) Le pays de Carlad ou Carlades fait aujourd'hui partie du département du Cantal. I.a petite ville de Carlad os! à '2 lieues d'Aurillac.
Plus d'un motif engageait Bérenger à désirer cette union. Ayant épousé Richilde, fille de l'empereur Frédéric II, il avait obtenu de ce prince l'investiture du comté de Forcalquier, au détriment de Guillaume VI, qui en était le possesseur légitime. Frédéric espérait, par là, et servir les intérêts des siens et rappeler les prétentions des empereurs sur l'ancien royaume d'Arles. Mais il fallait un allié puissant au comte de Provence pour faire valoir son autorité sur des provinces peu disposées à la reconnaître, et c'est pour être sûr de l'appui du comte de Toulouse qu'il avait accordé sa fille au lils aîné de Raymond.
Les auteurs de V Histoire générale du Languedoc^ en parlant du traité entre ces deux princes , ajoutent : « Nous ignorons si Raymond joignit ses armes à celles de Bérenger contre le comte de Forcalquier, ainsi qu'ils en étaient convenus, etc. » Cependant, on en a la certitude, le château de Cadenet fut pris et saccagé par les troupes du comte de Toulouse, ce qui démontre évidemment que ce prince agissait de concert avec son allié.
Raymond ne considéra pas encore le futur mariage de son fils comme une garantie suffisante contre les éventualités de l'avenir. Le comte de Provence ayant été tué d'une flèche en assiégeant la ville de Nice, qui appartenait au comte de Forcalquier, Raymond, dans le but de mieux assurer l'importante succession promise à son fils par la réalisation de son mariage, rechercha
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lui-même la main de la veuve de Bérenger, et, après avoir répudié solennellement Constance , épousa Ridiilde, la mère de Douce, sa future belle-fille.
Toutefois quelques auteurs pensent que ce mariage, projeté effectivement, n'eut pas lieu par on ne sait quelle raison ; d'autres, au contraire, prétendent qu'il s'accomplit, mais sans en donner aucune preuve. Une circonstance particulière nous fait partager ce dernier avis. Lors d'un arrangement conclu, en 1176, entre le roi d'Aragon et le comte de Toulouse , celui-ci réclama le comté d'Arles ou de Provence comme représentant le douaire de Richilde. Cette stipulation nous semble assez explicite pour lever tous les doutes relativement à l'alliance de Raymond V.
Cette union, il n'est pas besoin de le dire, blessait autant les intérêts politiques de Louis le Jeune que ses sentiments fraternels. L'agrandissement de la maison de Toulouse ne pouvait entrer dans ses vues, surtout lorsque le comte mettait si peu de ménagements à rompre les liens qui l'attachaient à la famille souveraine. Néanmoins, soit que le roi de France eût alors assez d'embarras pour ne pas vouloir s'en attirer de nouveaux, soit qu'il craignît de forcer le comte de Toulouse à se jeter dans les bras du roi d'Angleterre et d'augmenter ainsi la puissance d'un ennemi déjà beaucoup trop dangereux, il contint son ressentiment et ferma les yeux sur la conduite de son vassal.
Richilde étant là nièce de l'empereur Frédéric (1), Uaymond se vit bientôt entraîné à prendre parti pour ce prince , et bientôt aussi à considérer Victor lll comme le véritable successeur d'Adrien IV. Alexandre, installé alors au Vatican, chercha, par tous les moyens, à empêcher le comte de Toulouse de suivre cette voie. 1166. Par une lettre en date du 25 avril 1166, il pria Henri, archevêque de Reims, d'engager Louis VII, son frère, à lui prêter son appui pour retenir Raymond dans le sein de l'Eglise orthodoxe ; mais ni le pape ni le roi n'ayant rien obtenu de lui à cet égard, il fut frappé d'excommunication, et ses États se trouvèrent en interdit.
Cependant le comte de Toulouse ne retira, de son mariage avec Richilde, aucun des avantages qui, selon lui, devaient en être la conséquence. Quand il crut se mettre en possession du riche territoire qui formait l'héritage de cette princesse, il se présenta tout à coup, pour le lui disputer, un concurrent des plus redoutables. Alphonse, roi d'Aragon, prétendait au comté de Provence, en vertu de l'inféodation qui en avait été faite, en 1162, au comte de Barcelonne et à son père par l'empereur Frédéric P". Sans paraître mécontent des mariages de Douce et de Richilde, sans élever de réclamation contre l'occupation de leurs domaines par le comte
(t) Frédéric 1", surnommé Barberousse, par son mariage avec Béatrix, fille du comte de Bourgogne, réunit le comté de Bourgogne à ses Étals.
de Toulouse, il s'était préparé secrètement à combattre» et, vers la fin de 11G6, il franchit les Pyrénées et se dirigea sur la vallée du Rhône avec un corps de troupes considérable.
"Raymond, depuis son second mariage, avait renoncé à son existence scandaleuse. Rappelé à ses devoirs et à ses habitudes chevaleresques, il se porta à la rencontre de son compétiteur, et, s'il faut en croire un historien espagnol (1), il y eut alors entre ces deux princes une très-sanglante bataille. Nous ne savons de quel côté se rangea la victoire ; néanmoins , malgré notre ignorance sur tout ce qui est relatif à cette lutte, il semblerait que le comte de Toulouse ne put arrêter la marche de son adversaire, car il est à notre connaissance que celui-ci s'empara du château d'Albaron, situé dans l'île de la Camargue, et y entra, suivi de l'archevêque de Tarragone et d'une foule de seigneurs aragonais et catalans. On raconte, il est vrai , que Raymond, peu de temps après, reprit ce château de vive force, et que le roi serait tombé en son pouvoir, si Bertrand de Baux ne lui eût donné un cheval pour traverser le Rhône à la nage et ne l'eût conduit à Arles, où les habitants le reçurent avec acclamation ; mais ce fait d'armes , amené probablement par un de ces hasards si fréquents à la guerre , est une preuve de plus de la présence du roi d'Aragon dans la
(1) Ferrer, ann. 1167.
Provence et de l'inulilité des efforts tentés jusque-là pour l'en chasser. D'ailleurs, nous avons la certitude que Guillaume, seigneur de Montpellier, et la plupart des grands vassaux des environs, se rallièrent à Alphonse et lui rendirent hommage. Ce prince, qui s'intitulait dans ses chartes roi d'Aragon comte de Barcelonne, ajouta alors à ces titres ceux de comte et de marquis de Provence, ce qui ne permet pas de révoquer en doute les avantages remportés par lui de ce côté et la reconnaissance qui y fut faite de ses droits.
Le seigneur de Montpellier, ayant joué le premier rôle dans cette manifestation du pays, éleva la prétention d'être chargé de la tutelle de Douce , la jeune héritière de Bérenger ; mais Alphonse ne pouvait consentir à un pareil arrangement, et il fallut l'intervention de l'évêque de Maguelone pour apaiser une querelle qui menaçait de prendre un caractère des plus sérieux.
Raymond ne se résigna pas facilement à l'abandon d'une province qu'il se flattait de réunir à ses États ; plusieurs fois il essaya de ramener la fortune sous ses drapeaux; malheureusement l'inquiétude que lui causait toujours l'Angleterre l'empêcha d'agir avec assez de résolution et de suite pour obtenir de véritables succès, et Alphonse, au contraire, sut profiter de celte situation pour affermir de plus en plus son autorité sur la rive gauche du Rhône.
1167. Au commencement de 1167, le comte de Toulouse,
pour sortir de sa position vis-à-vis de Henri II, eut une entrevue avec ce monarque, à l'abbtiye de Grand- Mont ou Grammont, dans le Limousin. On ignore ce qui se passa dans celte conférence, mais on est autorisé à penser qu'elle ne conduisit à aucune résolution importante, puisque les historiens du temps (1) nous disent qu'une rupture ayant eu lieu alors, à l'occasion du comté de Toulouse, entre le roi d'Angleterre et le roi de France, ces deux princes convinrent, au mois d'août, d'une trêve dans laquelle le comte Raymond se trouva être compris.
Le comte de Toulouse profita de ce moment de répit pour renouveler ses tentatives contre le roi d'Aragon, qui à cette époque avait établi sa résidence à Arles. Mais ce prince, en bons rapports avec le seigneur de Montpellier, eut l'adresse d'attirer dans son parti le comte de Rodez, dont les forces étaient assez considérables pour lui assurer la supériorité. Déjà il avait su gagner les seigneurs de Raux , que Raymond s'imaginait s'être attachés à jamais pour les avoir défendus différentes fois contre les entreprises de la maison de Rarcelonne. Enfin Alphonse ne s'en tint pas à se créer des partisans parmi les vassaux de son rival, il se ménagea des alliés jusqu'en Savoie. Le comte ITumberl III arma en sa faveur ses hardis montagnards, et, promettant à leur misère les
(1) Gerv. Pcrob., chr.
dépouilles d'un pays riche par son climat et par son industrie, il les précipita sur le Dauphiné, dont le comte de Toulouse, comme nous l'avons vu. s'était mis en possession depuis plusieurs années.
On croit que le vicomte de Béziers et de Carcassonne ne tarda pas non plus à se déclarer en faveur du roi d'Aragon, et l'on est d'autant plus fondé à admettre cette opinion, que déjà fort souvent Trancavel s'était montré hostile envers son suzerain , et très-disposé à tenir peu compte des promesses et des traités. La mort de ce seigneur, arrivée le 15 octobre 1167, ne fit qu'exciter encore Roger Trancavel, son fils et son héritier, à se ranger aussi parmi les ennemis du comte Raymond, car il le considéra comme n'ayant pas été étranger à la fin de son malheureux père. Cette mort, racontée par un auteur contemporain , présente des circonstances assez dramatiques pour nous engager à en reproduire les principaux détails (1).
« Trancavel étant en marche à la tête de ses troupes, « un bourgeois de Béziers prit querelle avec un cheva- « lier et lui enleva une bête de charge. Le chevalier, « irrité de cette action, en porta ses plaintes à Trancavel « et demanda qu'il lui fût fait réparation de l'injure. « Le vicomte, pour contenter les chevahers, qui mena- « çaient de l'abandonner s'il ne rendait justice à l'un
(1) Guill. Heubr.