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« des leurs, leur livra le bourgeois et leur permit d'en « disposer à leur volonté. Ils le punirent aussitôt d'une « peine, légère à la vérité, mais qui le déshonorait pour « le reste de ses jours. Tous les bourgeois de Béziers « conçurent un vif ressentiment de cette punition et ré- « solurent d'en tirer vengeance. Dès que Trancavel fut « de retour dans cette ville, ils le supplièrent de leur « faire justice et de réparer la honte qui rejaillissait sur « tous leurs compatriotes. Le vicomte, qui était natu- « rellement honnête et civil, leur répondit avec beau- « coup de douceur qu'il prendrait là-dessus le conseil « des principaux habitants, et qu'il réparerait volontiers, « un certain jour qu'il leur marqua, ce que la néces- « site où il s'était trouvé d'apaiser les chevaliers de son « armée l'avait obligé de faire, et ils parurent satisfaits « de cette réponse. Le jour étant venu, le comte se ren- « dit à l'église de Sainte-Marie-Madeleine de Béziers, « suivi de sa cour. Il y attendait avec les évêques les « principaux habitants, lorsque ceux-ci parurent armés « de cuirasses et de poignards cachés sous leurs habits. « Celui qui se disait l'offensé s'avança le premier et dit « à Trancavel : Yoici ce malheureux qui est ennuyé de « vivre parce qu'il ne peut le faire qu'avec honte ; dites- « nous maintenant, monseigneur, s'il vous plaît, si vous « voulez réparer le mal qu'on m'a fait. Le vicomte ré- « pondit fort honnêtement et même plus que sa dignité « ne le demandait : Je suis prêt à m'en tenir là-dessus
« au conseil des seigneurs qui sont ici présents et à « l'arbitrage des citoyens, ainsi que je l'ai déjà promis. « — Vous diriez fort bien, répliqua l'offensé, si notre « honte pouvait recevoir quelque réparation; mais, « comme cela est impossible, elle ne peut élre lavée que
« dans votre sang Aussitôt les conjurés tirèrent leurs
« armes de dessous leurs habits, se jetèrent avec fureur « sur leur seigneur, quelque effort que fît T évoque pour « les en empêcher, et l'assassinèrent cruellement devant « l'autel avec ses amis et ses barons. » Par suite de l'hommage fait au roi Alphonse par Roger Décembre Traucavel, le comte de Toulouse, justement irrité de sa
11G7. défection, s'empara de ses domaines et en disposa en faveur du comte de Foix et de sa femme Cécile, fille de la première femme de Raymond Trancavel, qu'il reconnut pour l'héritière de la vicomte. Cependant cette disposition resta, pour ainsi dire, comme non avenue ; car Roger, grâce au secours que lui prêta son nouveau suzerain, se remit en possession de tous les biens de son père, à l'exception de la ville de Réziers, qui se déclara ouvertement contre lui.
1168. Au commencement de l'année 1168, Louis le Jeune, sollicité sans doute par les Toulousains de porter remède à la situation fâcheuse où les tenait la rupture du comte avec la cour de Rome, écrivit au pape la lettre suivante :
« Au très- saint-père et seigneur Alexandre, par la
« grâce de Dieu souverain pontife, Louis, par la même « grâce, roi des Français, salut et respect tel qu'il est « dii. Votre Altesse n'ignore pas combien nous vous « avons aimé et les services que nous et notre royaume « nous vous avons rendus comme à notre père. La ville « de Toulouse est de notre royaume, nous l'aimons spé- « cialement, de même que les citoyens que vous avez « soumis à l'interdit, quoique la faute pour laquelle « vous l'avez jeté ait été commise dans l'empire et non « pas dans le royaume. Cette ville n'est point coupable, « elle obéit à Votre Sainteté, et son évêque a été consacré « par l'archevêque de Narbonne; c'est pourquoi nous « vous prions de lever cet interdit et de daigner écouter « là-dessus nos prières; il y va de notre honneur, et « nous vous en aurons de grandes obligations. Adieu. »
Le pape répondit à cette démarche par une bulle, en date du 12 mars 1168, par laquelle il instruisait le clergé, les consuls et le peuple de Toulouse « qu'en « considération de leur dévouement pour l'Église ro- « maine et de l'affection singulière que le roi avait pour « eux il levait l'interdit jeté sur leur ville à cause du << forfait de leur seigneur, et leur permettait de célébrer « l'office divin en l'absence du comte. »
Non-seulement la ville de Béziers, depuis la déchéance prononcée par le comte de Toulouse, cessa d'obéir à l'autorité de Roger Trancavel, mais elle interrompit toute communication avec son ancien seigneur, et refusa
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iiiènie de le recevoir (Jaiis ses murs. Le vicoinle, tort iMipalient de la faire rentrer sous son obéissance, demanda aide au roi d'Aragon, son suzerain, et ces deux princes, après avoir réuni des forces considérables, vinrent mettre le siège devant la métropole rebelle. Béziers se défendit avec une vigueur remarquable, et, si elle linit par ouvrir ses portes, c'est que Roger, désespérant de se rendre maître de cette place, accéda à toutes les propositions et prit l'engagement formel de ne jamais revenir sur les événements accomplis.
Cette promesse, arrachée par la nécessité, devait servir de masque à une trahison effroyable. Trancavel, âgé de dix-huit ans et entraîné par la fougue de ses passions, ne put entendre un de ses courtisans l'accuser « d'avoir vendu le sang de son père » sans être dévoré d'un vio- .,. lent désir de vengeance. Sous prétexte de se préparer à d(3 ii()9. soutenir une attaque du comte de Toulouse, il appela à lui des troupes du roi d'Aragon, et lorsque ces soldats, dispersés dans les maisons particulières oii les avait accueillis l'hospitalité la plus franche, se virent en nombre suffisant pour ne plus craindre de résistance, ils se jetèrent sur les malheureux habitants, et, qu'ils fussent innocents ou coupables, ils les massacrèrent impitoyablement, sans respecter ni la condition ni l'âge.
Les juifs seuls échappèrent à cette horrible furie, sans doute parce qu'aucun d'eux n'avait participé au meurtre de Raymond Trancavel. On épargna aussi les femmes et
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les filles, qui, d'après la remarque ingénue des auteurs de V Histoire générale ihi Languedoc , épousèrent ensuite les soldats du roi d'Aragon pour repeupler la ville.
Cet acte, d'une barbarie inouïe, passa alors presque inaperçu, tant les guerres intestines, les luttes de tous les jours éteignent la sensibilité et dessèchent le cœur. Loin de s'apitoyer sur le triste sort d'une population entière, il est curieux de voir, d'après la phrase suivante , extraite d'un document de 1170, à quelles mesures réparatrices donna lieu un événement de nature à soulever l'indignation de toutes les nations civilisées :
« Le vicomte Roger, peu de temps après qu'il eut re- « couvre, parle secours du roi d'Aragon, la ville de Bé- « ziers, que les meurtriers de son père avaient occupée « pendant longtemps, et qu'il eut fait son entrée avec « Bernard, qui en était évêque, imposa, avec ce prélat, « sur tous les nouveaux habitants une redevance an- « nuelle de trois livres de poivre par famille, pour se « dédommager des grandes dépenses qu'ils avaient faites « pour la recouvrer. »
Après bien des négociations entamées et rompues entre les rois de France et d'Angleterre, ce dernier consentit enfin à rendre hommage à Louis le Jeune pour le duché de Tiuienne, et, dans une entrevue des deux souverains à Saint-Denis, le 16 novembre 1109, Henri II s'engagea à avoir à Tours une conférence avec le comte
de Toulouse, pour y discuter leurs droits et terminer leurs différends.
Nous ne savons pas si ce projet se réalisa; mais les hostilités se trouvèrent suspendues , et les provinces méridionales jouirent de quelques instants de repos. Cependant, pour n'être plus adversaires déclarés, Henri et Raymond ne s'en tinrent pas moins sur leurs gardes 1170. vis-à-vis l'un de l'autre, et lorsque, vers la fin de 1170, le monarque anglais fît un pèlerinage à Notre-Dame de Roquemadour, sur le territoire du comte, il marcha comme en pays ennemi, accompagné d'un corps de troupes considérable et sans cesse en mesure de combattre (1).
Le comte de Toulouse, uni toujours à Frédéric, continuait probablement aussi à reconnaître le pape schismatique, car Alexandre III envoya à cette époque en Provence le cardinal Hyacinthe, son légat, et cette mission ne pouvait guère avoir d'autre motif que d'amener un rapprochement entre Raymond et le véritable chef de l'Eglise.
Si ce prince repoussa alors les ouvertures de la cour de Rome, il continua néanmoins à se montrer favorable au clergé de ses provinces, et, pendant un séjour assez long sur les rives du Rhône pour surveiller les mouvc-
(l) Rob de Monle.
ments du roi [Alphonse , l'évêque de Cavaillon eut une preuve non équivoque de son désintéressement et de sa bienveillance. La charte émanée de lui à cette occasion est remarquable en ce que, pour la première fois, y figurent des armoiries : un sceau en plomb, portant, d'un côté, une croix, et, de l'autre, l'effigie équestre du comte, avec ces mots en exergue : S. Raymondi comitis.
Vers la fin de 1170, le comte de Toulouse se réconcilia avec Roger Trancavel, et, pour mieux assurer la fidélité d'un vassal sujet à oublier aisément sa parole, il lui accorda en mariage celle de ses tilles appelée Adélaïde, qu'il avait eue de son union avec Constance. Cette princesse reçut en dot 500 marcs d'argent fin, et Roger lui assigna pour douaire le comté de Rasez, le bourg de Limoux et d'autres portions de ses biens. Louis le Jeune, pour témoigner à sa nièce la satisfacfion que lui causait cette alliance, concéda au vicomte Roger le château de Minerve. « Vous le tiendrez de nous, lui « écrivit-il, et, quand nous irons dans vos quartiers, « vous nous en ferez hommage. Soyez assuré que nous « faisons aujourd'hui pour vous ce que nous n'avons « jamais voulu faire pour aucun de vos prédéces- « seurs. » Il est inutile de dire que Roger, en se rapprochant de Raymond, son véritable suzerain, cessa tous ses rapports avec le roi d'Aragon ; aussi, de son côté.
Alphonse profila-t-il de celte rupture pour rappeler de soi-disant droits de la maison de Barcelonne, et, qu'ils fussent fondés ou non, il se disposa à les soutenir de ses armes.
Deux ans après, Raymond eut encore à se louer de la fortune. Béatrix, comtesse de Melgueil, sans s'in- ({uiéter des engagements de ses devanciers en faveur de la cour de Rome, conçut le dessein de rendre la maison de Toulouse héritière de tous ses domaines; et, pour garantir l'exécution de celte disposition , elle offrit sa fdie, Ermesinde, au jeune Raymond, qui devait prendre, un jour, pour femme la fdle du comte Bérenger. Le comte de Toulouse hésita d'autant moins à abandonner ses projets antérieurs, que, devenu l'époux de Richilde, il se voyait en possession de la Provence , sans avoir besoin, pour son fds, d'une alliance dont tout l'avantage reposait sur la réunion de cette province à ses États.
Douce, promise en 1165 à un enfant en bas âge, fut donc sacrifiée à de nouveaux intérêts, et, comme depuis lors on ne trouve plus son nom dans aucune chronique contemporaine , il est à supposer qu'elle mourut de bonne heure.
Alphonse s'effrayait de ces liens qui, en agglomérant plusieurs familles puissantes, accroissaient de plus en plus la force de son adversaire. Afin de conlre-balancer l'influence de Raymond , il chercha , de son côté , à augmenter le nombre de ses amis. Dans ce but , il ap-
puya Bernard Pelet, qui, croyant pouvoir revendiquer le comlé de Melgueil, reconnut sa suzeraineté sur ce territoire. Le roi alors lui remit le comté en fief, s' engageant à lui prêter assistance contre tous ses compétieurs ; mais le protégé d'Alphonse dut renoncer à des prétentions que rien ne justifiait, et le roi d'Aragon ne retira aucun fruit de ses avances et de ses promesses.
D'après une chronique écrite au xm" siècle et que Calel dit être entre ses mains, le roi d'Angleterre aurait encore assiégé Toulouse en 1172, et Louis le Jeune serait venu une seconde fois au secours des habitants de cette ville; mais, puisque aucun historien du temps ne mentionne cette circonstance, il est probable que l'auteur anonyme de ce manuscrit a voulu parler de l'expédition de 1159, et qu'une erreur de date aura causé celte confusion dans les faits (1).
On sait, au reste, d'une manière certaine, que, au 1173. commencement de 1173, le roi d'Angleterre, le roi d'Aragon, le comte de Toulouse et les comtes de Vienne et de Maurienne se réunirent à Limoges pour s'entendre sur divers points, et que, par un traité conclu le 25 février, Raymond V consentit à faire hommage à Henri II et à son fils Richard, sauf, cependant, la fidélité qu'il devait au roi de France. Il déclara le comté de Toulouse « mouvant, à l'avenir, du duché d'Aquitaine, par droit
(t) Calol, Histoire des comles de Tonlousic, 1. Il, \). 'iOa.
de fief, » s'obligea à livrer chaque année , en signe de redevance, dix chevaux de luxe ou 100 marcs d'argent, et enfin promit . en cas de guerre , de fournir pendant quarante jours cent chevaliers armés et équipés par ses soins. Les deux princes convinrent, en outre, d'entretenir à frais communs ces chevaliers pendant quarante autres jours. Quelques historiens pensent que celte entrevue amena aussi un rapprochement entre Raymond et Alphonse ; pourtant il ne paraît pas que ces princes se soient réconciliés sitôt.
A cette époque, la discorde agitait ses brandons au sein de la famille d'Angleterre. Henri II avait quatre fils d'Éléonore, Henri, Richard, Geoffroy et Jean. Henri, marié avec une fille de Louis le Jeune, s'était retiré à la cour de France, mécontent de ce que, après avoir été associé au trône, on ne lui laissait pas une part assez large dans la conduite du gouvernement. Richard se trouvait pourvu du duché d'Aquitaine, et Geoffroy possédait le duché de Bretagne par son mariage avec l'héritière de cette province. Ces deux derniers, sans oser prétendre à la couronne, n'en conspiraient pas moins contre leur père, dans l'intérêt de leur frère aîné, et Éléonore elle-même, cette femme née pour l'intrigue et contrainte de renoncer à d'impudiques aniours, dirigeait le complot parricide sorti de sa tête ardente et vindicative.
Cependant Henri, le jeune prince auquel Louis VIÏ
tivait donné sa fille Marguerite, se rendit près du roi d'Angleterre tandis qu'il était à Limoges; mais ce fut, à ce qu'il semble, avec des intentions coupables, car le comte Raymond, informé de ce qui se tramait contre un roi dont il venait de se reconnaître le vassal, crut de son honneur de conseiller à Henri II de se tenir sur ses gardes.
Ce monarque, instruit déjà des dangers qui le menaçaient, sortit de Limoges, en compagnie du comte de Toulouse, et, sous prétexte d'une partie de chasse, il alla renforcer les garnisons de quelques forteresses et s'assurer par lui-même de la disposition de ses troupes. Ces précautions prises, les deux princes revinrent ensemble terminer des négociations qui eurent pour résultat, entre autres choses, le mariage de Jean (1) avec la fdie unique du comte de Maurienne. Les différentes aflaires une fois réglées, chacun reprit ensuite le chemin de ses États.
Éléonore et ses enfants accompagnèrent le roi, qui se dirigea sur la Normandie; mais Henri, son fils aîné, n'ayant pas tardé à s'apercevoir que ses mauvais desseins étaient connus, s'échappa d'Argentan pendant la nuit et retourna à la cour de France, où il leva ouvertement l'étendard de la révolte. Éléonore, le premier moteur de cette trame criminelle, fit prendre les armes à Richard,
[i] Ce ijualrièiiic lils de Henri U avail ahus t^ix ans a peine.
*\ Geoffroy, ù la plupart des seigneurs français vassaux de la couronne d'Angleterre, et bientôt s'engagea une lutte qui ne devait avoir un terme que lorsque Henri II, douloureusement affecté de la haine de sa femme et de l'ingratitude de ses fils, succomberait sous le poids de ses chagrins.
Le roi d'Angleterre mit tout en œuvre pour empêcher Louis VII de se mêler de cette querelle; il lui envoya l'archevêque de Rouen, l'évêque de Lisieux et les personnes les plus capables, par leur habileté ou la considération dont elles jouissaient, d'exercer sur son esprit une influence favorable ; mais ces démarches échouèrent contre une volonté bien arrêtée. Louis se contenta de répondre à ces sollicitations pressantes qu'il s'était décidé à la guerre avant môme de savoir la détermination de son gendre. Les principaux motifs de cette résolution étaient, disait-il, l'opposition apportée au départ de sa fille Marguerite pour venir rejoindre le jeune roi, son époux ; le relus de restituer la dot apportée par celle princesse ; les tentatives du roi d'Angleterre pour soulever contre lui tous ses sujets, depuis les montagnes de l'Auvergne jusqu'au Rhône; enfin l'hommage lige qu'il avait exigé du comte de Toulouse, au préjudice des droits de la couronne de France. Après l'énumération de ses griefs, le roi terminait en déclarant à Henri II qu'il ne traiterait jamais avec lui sans le consentement de la reine Éléonore et de ses fils.
Aucune chronique ne nous dit la conduite que tint le comte de Toulouse dans une position si difficile, entre deux souverains également redoutables et également intéressés à l'attirer dans leur parti. Cependant tout donne lieu de croire que Raymond resta fidèle à ses derniers engagements ; les accusations portées par Louis VII contre le roi d'Angleterre en sont une preuve suffisante, car Henri II ne pouvait avoir aucune action sur les populations, « depuis les montagnes de l'Auvergne jusqu'au Rhône, » sans l'assentiment et même sans la participation du comte de Toulouse. Des lettres de l'archevêque de Narbonne et de la vicomtesse Ermen garde démontrent, d'ailleurs, fort clairement que Raymond continua à observer le traité de Limoges. La vicomtesse , après s'être plainte au roi de la faute qu'il avait commise en laissant le comte de Toulouse devenir le vassal du monarque anglais, ajoute : « Votre Altesse a ainsi fourni à Henri II un prétexte pour étendre sa domination sur toute la province, et lui a procuré le moyen d'opérer une diversion puissante aux projets de ses fils rebelles et à ceux du roi, leur protecteur (1). »
On s'explique avec peine, d'après cela, comment Louis VII put conserver quelque autorité dans les provinces méridionales du royaume, et pourtant des documents irréfragables nous font voir qu'il ne cessa jamais
(1) Voir l'IUaloirc générale du Languedoc.
d'y oxorcor son protectorat et d'y user de certaines prérogatives. Dans un diplôme accordé par lui à l'église d'Agde en 1173, il rend grâce à Dieu « de ce qu'il a voulu établir les rois de France les vicaires de sa puissance pour protéger les églises, assurer leur dignité, etc. (1). »
Nous savons, par un historien contemporain (2), que le roi d'Angleterre essaya alors de réconcilier le comte de Toulouse avec le roi d'Aragon, et, dans ce but, promit d'assister à une cour plénière que Raymond avait le dessein de tenir à Beaucaire vers le milieu de l'année 1 174. 1 1 74, et où Alphonse manifesta également l'intention de se trouver; mais, ni l'un ni l'autre de ces monarques n'ayant pu se rendre au rendez-vous, l'assemblée solennelle, qui donnait l'espoir d'une réconciliation vivement désirée par les peuples du Midi, n'eut d'autre résultat que de fournir l'occasion à quelques seigneurs de déployer, dans les fêtes et les tournois dont elle devint le prétexte, une magnificence extravagante.
Bertrand Raimbaud, seigneur d'Orange, fit labourer les environs du palais et y sema des deniers pour la valeur de 30,000 sous ou 600 marcs d'argent fin. Gros de Martel voulut que l'on éclairât à la cire ses cuisines et celles des trois cents chevaliers composant sa suite.
(1) Voir VHistoire générale du Languedoc.
(2) Gaufrid. Vos.
Raymond de Venous, par une ostentation aussi cruelle que folle, ordonna de brûler, aux yeux de la foule ébahie, trente de ses plus beaux chevaux. La vicomtesse d'Urgel envoya une couronne estimée 40,000 sous, destinée au vainqueur des joutes; enfin Raymond, pour ne pas rester en arrière de ses nobles hôtes , remit 100,000 sous au sire d'Agout, qui, non moins libéral que son suzerain, les distribua aussitôt aux chevaliers présents à cette réunion et dont le nombre s'élevait à environ dix mille.
..„^ Le comte de Toulouse et le roi d'Aragon ne tardèrent
pas à avoir une entrevue dans le Dauphiné; mais on
ignore ce qui advint de cette conférence; on ne sait même pas si les hostilités entre les deux rivaux furent suspendues ou se continuèrent; toutefois cette dernière supposition nous semble la plus probable, puisque ces princes ne signèrent un traité de paix que le S avril de l'année suivante.'
Les conditions de cet arrangement, quoique réglées par des arbitres, n'étaient pas de nature à maintenir longtemps la paix ; elles devaient , au contraire , par leur forme peu explicite, ouvrir la voie à de nouveaux dissentiments. Alphonse consentit à payer à Raymond 3,100 marcs d'argent, à condition que ce dernier renoncerait à tous ses droits sur le comté d'Arles et de Provence. On ne prit aucune décision relativement à la vicomte de Gévaudan, alors entre les mains du roi d'Ara-
gon, ni sur le comté de Melgueil et le château d'Albaron, qu'occupaient les troupes du comte de Toulouse ; chacun garda ce qui se trouvait être en son pouvoir, et l'on se contenta d'une promesse de s'occuper plus tard de cette question et de s'entendre amiablement à ce sujet. Du reste, les deux princes convinrent de jeter un voile sur le passé et se promirent de vivre désormais dans la plus parfaite intelligence.
Avant la signature de ce traité, un rapprochement ayant eu lieu entre le comte de Toulouse et le seigneur de Montpellier, les provinces méridionales croyaient enfin respirer un moment et voir finir les calamités qui pesaient depuis tant d'années sur elles. Le traité d'Ivry 1177. entre Louis VII et Henri II (1) leur donnait surtout une
(1) Roger Howeden , écrivain contemporain, nous a laissé une copie de celte pièce. Voici quelques-unes des dispositions principales :
« Moi, Louis, par la grcàee de Dieu roi de France, et moi, Henri, par la « même grâce roi d'Angleterre, k tous, présents et à venir, faisons savoir « que, par l'inspiration de Dieu, nous avons promis et juré de servir (( ensemble la chrétienté et de prendre la croix pour aller à Jérusalem, « ainsi qu'il est dit dans l'écrit que nous avons fait entre nous à ce sujet; « nous voulons aussi que tous sachent que nous sommes et voulons être « tellement amis, que chacun de nous conservera k l'autre, selon son « pouvoir, la vie, les membres et la dignité contre tous; et, si quelqu'un « prétendaitnuire k l'un de nous, moi, Henri, aiderai Louis, roi de France, (( mon seigneur, selon mon pouvoir et contre tous; et moi, Louis, aiderai « Henri, roi d'Angleterre, selon mon pouvoir, comme mon homme lige « et contre tous, gardant la foi k nos hommes autant de temps qu'ils
« nous la garderont Si l'un de nous, avant la prise de la croix, veut
« entreprendre un voyage, celui qui restera gardera fidèlement cl maince tiendra le pays de celui qui sera en voyage, ainsi que ses hommes II. 30
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certaine confiance dans l'avenir ; mais, quelles que fussent leurs espérances, la vallée du Rhône ne tarda pas à redevenir le théâtre d'une lutte nouvelle.
« comme les siens propres. Après que nous aurons pris la croix, nous « ferons jurer a. ceux de nos hommes qui viendront avec nous que, si « l'un de nous meurt en chemin, ce dont Dieu nous garde, ils service ront fidèlement celui qui survivra, comme ils serviraient leur maître « s'il était vivant, tant qu'ils voudront demeurer dans le pays de Jéru- « salem. Le survivant aura l'argent du défunt pour faire le service « de la chrétienté, excepté celui qui était destiné, avant le voyage, à « certains lieux et à certaines personnes. Si nous mourons l'un et « l'autre, nous choisirons, si Dieu nous en donne le temps, quelques- « uns des nôtres, probes et fidèles, à qui nous confierons l'argent de « l'un et de l'autre, pour faire le service de la chrétienté et pour con- « duire et gouverner nos hommes. Avant de nous mettre en route, u nous ferons jurer aussi ceux que nous constituerons gouverneurs et « gardiens de nos pays de s'aider les uns les autres de bonne foi et « de tout leur pouvoir, si cela est nécessaire, pour défendre nos posses- « sions lorsqu'ils en seront requis; de sorte que ceux que moi, Henri, « roi d'Angleterre, je préposerai au gouvernement de mes États se prè- « teront à défendre de tout leur pouvoir les pays de Louis roi de France, « mon seigneur, comme ces pays défendraient ma ville de Rouen si « elle était assiégée; et, de même, ceux que moi, Louis, roi de France, « préposerai au gouvernement de mes États se prêteront de tout leur « pouvoir à défendre les Etats du roi d'Angleterre, comme ces Etats « défendraient les miens si ma ville de Paris était assiégée. Je veux « aussi que les marchands et tous hommes, tant clercs que laïques, de « ses États aient paix et sûreté, eux et leurs biens, dans tous mes do- « maines; et moi, Henri, roi d'Angleterre, je veux, de même, que les « marchands et tous hommes, tant clercs que laïques, des pays du roi « do France, mon seigneur, aient paix et sûreté, eux et tous leurs biens, « dans tous mes domaines. Nous avons promis et juré d'observer scru- « pulcuscmenl ce qui a été écrit ci-dessus, en présence du vénérable « Pierre, cardinal-prêtre du titre de Saint-Chrysogone, légat du saint- « siège , cl en présence de Ri(;hard, évèque d'York , Jean , évoque de « Chartres, et Henri, évoque de IJayeux, etc., etc. w
Émery (h Lara, un des neveux de la vicomtesse de Narbonne, administrait, en son nom, ses domaines, en attendant le jour qui l'en rendrait possesseur. Cet héritier hautement reconnu étant venu à mourir sans laisser de postérité, le comte de Toulouse pensa, en sa quaUté de suzerain, à s'assurer de la vicomte, pour empêcher Ermengarde d'en disposer en faveur de quelque autre parent. Cette manifestation ne pouvait être vue avec indifférence par le seigneur de MonlpeUier, le vicomte de Nîmes et le vicomte de Béziers et de Carcassonne, qui, tous trois, avaient des droits plus ou moins directs à cette succession importante. Ils s'entendirent pour s'opposer à des prétentions que rien, à leurs yeux, ne justifiait, et ils engagèrent Ermengarde à se soustraire à une obligation humiliante, en réclamant la protection d'Alphonse.
Raymond, de son côté, ne resta pas inactif; il intéressa à sa cause différents seigneurs du bas Languedoc en leur concédant en fief tous les biens qu'il possédait dans la vicomte de Nîmes. Grâce à cette conduite adroite et à la mort du seigneur de Montpellier qui arriva bientôt , le comte de Toulouse triompha sans doute de l'opposition rencontrée par lui, car nous savons que la ville de Narbonne était soumise à son autorité vers la fin de l'an 1177.
Cependant la guerre, ainsi rallumée avec le roi d'Aragon, se prolongea longtemps encore, et il est probable
que ce fut ce qui empocha Raymond de se trouver à
1179. Keims le 1" novembre 1179, lorsque Louis YII associa son fils Philippe (1) à la couronne. Il fallait, en effet, un motif des plus puissants pour que le comle de Toulouse ne figurât pas à une cérémonie où tous les pairs de France se virent réunis pour la première fois.
1180. En 1180, Alphonse et le comte de Provence s'emparèrent du château de Fourques, situé sur le Rhône, à 2 lieues au-dessus de Beaucaire. Ou croit que, vers le même temps, ils pénétrèrent ensemble dans le Rouergue; mais cette conjecture de D. Vaissette n'est appuyée d'aucune preuve. Nous savons seulement que, l'année
1181. suivante, le comte de Provence ayant perdu la vie dans une embuscade, le roi d'Aragon jura de tirer une vengeance éclatante de sa mort, et que, après s'être avancé jusque sous les murs de Toulouse en jetant partout l'épouvante, il gagna ensuite l'Aquitaine, oii il alla conférer
(1) Appelé depuis Philippe-Auguste. Ce prince, âgé seulement de quinze ans à la mort de son père, fut le premier roi de la troisième race qui imposa ouvertement sa volonté souveraine dans les contrées au delà de la Loire. Voulant, au commencement de son règne, expulser les juifs de son royaume, il étendit la mesure jusqu'aux Pyrénées, mais il ne put se faire obéir, à cet égard, ni à Toulouse ni dans les villes soumises aux grands vassaux de la couronne. C'est ce que prouve une pièce assez curieuse, dont nous devons la connaissance aux auteurs de l'Histoire générale du Languedoc. L'évêque de Toulouse, par un acte de l'an 1181, décide : « Que les 44 livres de cire que les juifs étaient tenus de donner tous les ans, le vendredi saint, au sacristain de l'église de Saint-l'iiennc, dcvaieiU être du poids usuel de la ville, et non pas du poids de 20 sols la livre ou livre prime. »
avec le roi d'Angleterre, sans que Raymond usât se placer sur son passage ni s'opposer à ses dévastations.
Les chroniques contemporaines gardant un silence profond sur les faits d'armes de ce temps, il est difficile de s'expliquer la conduite tenue alors par le comte de Toulouse, aussi bien que son inaction en présence des malheurs dont étaient accablés ses peuples. Etienne de Tournay, abbé de Sainte-Geneviève de Paris, envoyé par Philippe-Auguste dans les provinces méridionales , peutêtre pour l'éclairer au sujet d'une secte, la secte cathare, dont les progrès commençaient à attirer l'attention de l'Église, nous fait, en peu de mots, une peinture effrayante de la situation du pays à cette époque :
« La crainte du danger imminent auquel m'exposent « les courses des voleurs, des cotereaux, des Basques « et des Aragonais est cause que je supporte avec moins « de peine les fatigues du long et pénible voyage que « j'ai entrepris. J'accompagne l'évéque d'Albauo par « les montagnes et les vallées et au milieu des déserts. « Je ne trouve partout que des villes consumées par « le feu ou des maisons ruinées; les périls qui m'en- ^ vironnent me rendent l'image de la mort toujours « présente, etc. »
Lorsque le comte de Toulouse parait lutter avec tant de peine contre ses nombreux rivaux, on s'étonne de le voir suivre une politique de nature à accroître les embarras de sa position. L(; roi d'Angleterre, redevenu son
ennemi, avait consenti, pour être plus sûr de la victoire, à oublier ses dissentiments avec le roi d'Aragon ; mais ce n'était pas une raison , ayant désiré maintes fois se rapprocher de cet adversaire tenace , pour blesser inutilement sa susceptibilité, en se prononçant en faveur de son fils rebelle. Il pouvait, au lieu de prendre parti dans cette dispute de famille, garder une neutralité favorable à un accommodement et éviter, à l'égard de Henri II, une sorte de provocation imprudente et dangereuse.
Fort heureusement pour lui, des événements en dehors de toute prévision vinrent donner aux choses une direction nouvelle. Henri, le jeune prince dont la cour de France encourageait l'ambition et !a révolte, mourut 1183. le 11 juin 1183, après une très-courte maladie. Le comte de Toulouse et le duc de Bourgogne, qui ne le quittèrent pas dans ses derniers moments, reçurent les aveux tardifs de ses torts et de son repentir sincère.
Nous avons vu, en 1163, le comte de Toulouse entrer en possession du Dauphiné par suite d'un projet d'alliance entre le second de ses fds, Albéric Taillefer, et Béatrix. l'héritière de cette province. Albéric épousa, en effet, celte jeune princesse dès qu'elle fut en âge de se marier; mais, étant mort bientôt et sans laisser d'enfants, Baymond continua à gouverner le pays viennois comme s'il en eût été le maître. Toutefois, n'osant se llatter de conserver toujours ce qui ne lui appartenait plus suivant l'ordre naturel des successions, il voulut,
au moins, faire passer ces riches domaines dans des mains amies, et, pour atteindre ce but, il négocia le mariage de Béatrix, sa belle-fille, avec le duc de Bourgogne, qui, en vue de cet arrangement, n'hésita pas à répudier Alix de Lorraine, dont il avait cependant deux fils.
Enfin une circonstance aussi singulière qu'inattendue, et qui alors ne manqua pas d'être attribuée à une intervention divine, amena le roi d'Aragon et le comte de Toulouse à traiter de la paix, à l'instant môme où ces deux princes semblaient être, l'un et l'autre, le plus éloignés de s'entendre.
Un charpentier du Puy, homme simple et pieux, alla trouver l'évêque de cette ville, l'assura que Dieu, dans sa sagesse impénétrable, l'avait désigné, lui, sa créature indigne, pour mettre fin à la guerre qui désolait depuis si longtemps les provinces, et lui fit voir une image qu'il prélendit avoir reçue du ciel, représentant la Vierge et l'enfant Jésus, avec ces mots : Agmis Dei qui tollis peccata mundi, dona nohis pacem. L'évêque regarda d'abord cette prétendue révélation comme le rêve d'une imagination malade ; mais quelques habitants plus crédules ne conçurent pas le moindre doute sur la bonne foi du charpentier, jurèrent de la vérité de ses paroles, et, s' unissant à sa louable intention, fondèrent avec lui une espèce de confrérie dont les efforts devaient tendre à terminer parmi les princes toutes les dissensions et les
querelles. On voit que la première association des amis de la paix est d'une date fort ancienne, et que, si jusqu'à présent cette idée philanthropique n'a pas porté ses fruits, il faut en chercher la cause dans les passions humaines et non dans la barbarie ou l'ignorance des siècles.
Cette confrérie, pour ajouter au retentissement de sa mission, adopta un costume particulier, se couvrit d'un scapulaire blanc, semblable à celui des religieux de Cîteaux, et attacha sur cette espèce de pallium une plaque de plomb où figurait , gravée grossièrement, une copie de l'image miraculeuse.
Le culte voué à la Vierge par l'église du Puy attirait, chaque année, dans cette ville, le jour de l'Assomption, un très-grand nombre de pèlerins ; mais la réputation déjà obtenue par la confrérie nouvelle y amena, en 1183, une foule beaucoup plus considérable encore. Princes et prélats, clercs et chevaliers, hommes d'armes et vilains s'empressèrent d'accourir pour participer, fût-ce seulement par leurs prières, à une volonté sainte. L'évêque du Puy lui-même, reniant son incrédulité, ou plutôt s'avouant sa maladresse, fit construire au milieu de la cathédrale une haute estrnde, d'où le charpentier put exposer au peuple de quelle manière lui avait été communiquée la volonté céleste, et, prenant ensuite la parole, le prélat s'exprima en termes si éloquents et si chaleureux, que tous les assistants, attendris, demandé-
rent aussitôt à être agrégés à la confrérie de la paix. L'historien contemporain auquel nous devons ces détails (1) ajoute :
« Cette société acquit un tel ascendant sur les esprits, « que si un de ses membres se rencontrait avec un « assassin, au lieu de céder k un juste sentiment de « vengeance , il donnait au meurtrier le baiser fra- « ternel, lui offrait sa maison et lui accordait une hos- « pitalité empressée et généreuse. »
Grâce à une affiliation que l'on eût crue frappée d'impuissance dès son origine, la bonne harmonie se rétablit tout à coup non-seulement entre le roi d'Aragon et le comte de Toulouse, mais entre tous les princes, dont l'ambition et les habitudes guerroyantes ne laissaient pas un jour de repos aux malheureux habitants des provinces méridionales (2) .
1184. Le seigneur de Montpellier lui- môme, si peu disposé à reconnaître la suprématie du comte de Toulouse, consentit à lui rendre hommage pour tous ses domaines, et ce fut à genoux et les mains jointes qu'il se soumit à son autorité suzeraine.
La révolution morale opérée alors parut être un si immense bienfait , que , dans les actes publics , on prit cette époque pour point de départ de leur date,
(1) Gaufrid. Vos. — Voir aussi VHist. gén. du Languedoc.
(2) lligord, Gest. Philip.-Aug. Franc, reg., elc, t. VI. Suivant col auteur, la paix régna alors momentanément dans la Golhic entière.
comme déjà nous l'avons vu faire en diverses occasions mémorables. Ainsi , au bas d'une donation du seigneur d'Anduze, on lit : « Pbilippe, roi des Français, régnant: Guillaume d'Uzès étant évêque de Nîmes, la même année que la paix de la bienheureuse Marie commença et qu'elle fut divulguée (1). »
Les chroniqueurs ne racontent pas de la même manière ce curieux épisode de l'histoire du Languedoc; mais, s'ils diffèrent entre eux , c'est uniquement dans quelques détails de peu d'importance; tous, au contraire, sont unanimes sur l'origine de la confrérie, sur ses résultats inespérés, et ils attribuent môme à cette inspiration providentielle la disparition des routiers qui, dans ces temps de combats et de troubles , ravageaient impunément le pays (2).
Cependant Henri II et son fils Richard, duc d'Aquitaine, ne se livrèrent pas à cet entraînement presque général, et ils continuèrent une guerre qui, sans être trèsprofitable à leurs intérêts, avait malheureusement pour conséquence de ruiner les populations. Les routiers, appelés par ces princes comme auxiliaires, ayant été obligés de s'éloigner du Languedoc, s'étaient jetés sur
(1) Voir V Histoire (jmcrale du Languedoc.
(2) Gcrvais do Cantorbéry, Chron., t. H, p. 1338. Cet auteur coutoml)orain nomme la confrérie de la paix la secte des capuchons; il dit qu'elle délivra aussi U; comté d(* Toulouse des Tîrn hantons, (|ui répandaient la terreur dans une partie du royaume.
l'Auvergne, avec l'espoir de s'emparer des richesses accumidées dans l'abbaye d'Aurillac. Le fils du comte de Toulouse, assez habile pour imposer sa volonté à ces bandes dévastatrices, opposa au roi d'Angleterre les hommes qui avaient protégé sa politique peu scrupuleuse, entra à leur tête dans le Limousin, prit le château de Peyrac et exerça de grands ravages dans les contrées voisines (1).
Bien que les hostilités eussent cessé entre Raymond et Alphonse, le traité qui suspendit un moment leurs interminables disputes ne fut pourtant ratifié par eux qu'au mois de février 1185. Les principaux articles de cette conventionné firent, d'ailleurs, que confirmer l'accord signé en 1176, et, tout aussi bien qu'alors, on pouvait facilement prévoir que des prétentions non abandonnées, des droits mal définis, laisseraient bientôt le champ libre à de nouvelles contestations et à de nouveaux conflits. La question de suzeraineté sur le comté de Melgueil, le Rouergue, le Gévaudan était restée indécise; on se contenta de s'en remettre, à cet égard, au jugement d'un certain nombre d'arbitres choisis parmi les vassaux des deux princes , comme aussi de s'en rapporter à l'avenir, pour tous les différends qui viendraient ci naître, à la décision de l'archevêque de Tarragone, de
(1) (iaufr. Vo;;.. \\. 432. — Voir aiibsi ÏUistoirc ycncralc du Languedoc.
Gaucerand de Pins, de Guillaume de Sabran, de Raymond d'Agout , ou , à leur défaut, à ceux qu'ils désigneraient pour les remplacer (1).
A peine cet arrangement était-il conclu, qu'Alphonse, cédant aux incitations de Richard, duc d'Aquitaine, marcha avec ce prince au secours du vicomte de Carcassonne, que le comte de Toulouse voulait punir d'avoir déserté sa cause. Raymond, pris au dépourvu par une coalition à laquelle il élait loin de s'attendre, non-seulement dut renoncer à châtier un vassal infidèle , mais se vit enlever quelques-uns de ses châteaux et ne put empêcher ses ennemis de pénétrer jusque dans l'Albigeois.
Raymond, dans ces derniers temps, avait eu sans doute à réprimer au sein de ses États une foule de 1188. querelles particulières, car, le 6 janvier 1188, il se rendit de sa personne à l'église de Saint-Pierre des Cuisines, et là, en présence du peuple, des consuls et de l'évêque, proclama deux chartes, dont l'une avait évidemment pour but de rassurer les esprits sur son impartialité et sa justice; l'autre, de chercher â mettre fin aux rixes et aux désordres en jetant un voile sur le passé (2).
(1) Aussitôt l<a ratification de ce traité, Raymond partit pour Nîmes. C'est sans doute dans ce temps (jne furent éltîvées les l'ortilicalions de cette ville, car on voit, par une charte datée du 1" mars 1185, que le comte de Toulouse accorda alors des privilèges à ceux des habitants enfermés dans les murailles qui venaient d'èlre construites. [Voir 17/tsloire générale du fMVfjucdoc.)
(2) « Moi, llaymoud, [)ar la grâce de Dieu duc de Narbonne, comte
Des nouvelles désastreuses arrivées de la Syrie vinrent faire un moment diversion aux disputes, aux sédi-
« de Toulouse, marquis de Provence, mande et fais savoir à tout homme « et femme de la ville de Toulouse et du faubourg, présents et à venu-, « qu'ils peuvent avoir confiance et se reposer en moi comme en leur « bon seigneur.
« Qu'aucun homme ou femme ne tue ou blesse homme ou femme ; « n'incendie sa maison ; ne détruise ses vignes, moissons ou planta- « lions; ne fasse périr ses troupeaux; ne cause préjudice d'aucune « sorte; ne cherche querelle ni dispute à homme ou femme habitant « la ville et le faubourg de Toulouse, au dedans ou au dehors des murs, « en s'autorisant de notre nom et approbation. Je ne ferai pacte ni traité « avec homme ni femme de la ville de Toulouse ni du faubourg contre « qui que ce soit pour lui chercher querelle ou dispute, et le déclarons « nul si le faisons; et, si quelque acte était fait dans cette intention, « qu'il soit non avenu.
« Et si quelqu'un , homme ou femme, tue ou blesse qui que ce soit, a incendie sa maison, détruit ses vignes, moissons ou plantations, fait « périr ses troupeaux , ou cause préjudice de quelque sorte , cherche « querelle ou dispute , dans la ville ou le faubourg et en dehors des « murs, à quelqu'un, homme ou femme habitant ladite ville ou ledit « faubourg, serai seigneur fidèle et bon justicier; et ferai telle justice « qu'indiqueront les consuls ou autres hommes de bien [prud'hommes) « de Toulouse, en l'absence des consuls, et j'établirai, maintiendrai et « observerai rigoureusement le règlement, châtiment et peine que por- « feront l'évèque , les consuls de Toulouse et Aimeric de Chàteauneuf « au sujet des querelles, disputes et méfaits commis dans cette ville.
« Et la présente charte , moi , comte Raymond, par mon bon vouloir « et plaisir et par aiîection pour les hommes de bien de Toulouse, non « que je sois tenu de le faire malgré moi, je sanctionne, promulgue et « jure, sur les saints Evangiles, de la maintenir et observer en entier, « fermement et toujours sous réserve et garantie de tous les droits et « pouvoirs que j'ai et dois avoir ici.
« Cela ainsi fait, les consuls de la ville et du faubourg et les autres « hommes de bien ont confié au seigneur Raymond, comte de Tou- « louse, lui jurant fidélité sur les saints Évangiles, leur vie, leur corps « et leur honneur, tant pour la ville de Toulouse que pour son fau-
lions intérieures et aux guerres sans cesse renaissantes dont les provinces méridionales étaient devenues le théâtre.
« bourg, et ont promis de ne jamais dénier aucune desdiles choses audit « comte, sous réserve et garantie de tous droits, coutumes et franchises ce qu'ils ont et doivent avoir.
(c Ceci fut fait le sixième jour de janvier, fête de l'Epiphanie, dans « l'église de Saint-Pierre des Cuisines, l'an onze cent quatre-vingt-huit « de l'incarnation du Sauveur. »
« L'an de l'incarnation du Seigneur onze cent quatre-vingt-huit, le sixième jour de janvier, fête de l'Epiphanie , dans l'église de Saint- Pierre des Cuisines, le seigneur Raymond a prêté serment devant tout le peuple de la ville do Toulouse et du faubourg. Ledit comte Raymond a annulé et mis à néant toute réclamation faite ou à faire pour quelque raison, motif ou prétexte que ce soit, à l'occasion des troubles et séditions qui ont eu lieu dans la ville de Toulouse, contre les hommes qui ont excité ces troubles et séditions ou y ont pris part, et contre tous leurs complices, ne se réservant que ce qui est indiqué ici, c'est-à-dire exceptant tout ce qui a été jugé par lui jusqu'à ce jour. Cela fait, le seigneur Fulcrand, évêque de Toulouse, et les consuls de la ville et du faubourg ont décidé, par jugement, que tous serments, pactes et traités faits en la ville ou le faubourg de Toulouse, en vue et sous prétexte de trouble et sédition, sont annulés et leurs auteurs déliés; que nul ne peut rien exiger de qui que ce soit au sujet des susdits serments, pactes et traités, parce qu'ils n'avaient nul droit ni raison d'être; et, si ledit comte a fait quelque pacte ou traité avec quelque habitant de ladite ville, ou si quelques habitants se sont engagés par serment avec lui, toujours pour cause de troubles et séditions, ils déclarent lesdits pactes et traités abolis et annulés; en sorte que lui-même no pourra , itar la suite, rien exiger d'aucun hal)itant de Toulous(!, homme ou fenune, ni personne rien exig(r de lui. Et si quelques actes ont été rédigés à ce sujet, ordonne qu'ils seront remis, fi dans les huit jours, entre les jnains des consuls, et que, si ([uelqu'un
Déjn, depuis plusieurs années, les chrétiens établis en Syrie et en Palestine, divisés entre eux, livrés à tous les dérèglements oii peut conduire une imagination corrompue, abandonnaient, chaque jour, quelques-unes de leurs conquêtes devant un ennemi audacieux autant qu'habile, devant le héros des nations orientales, le puissant et valeureux Saladin. Effrayés pour l'avenir, ils avaient envoyé le patriarche de Jérusalem presser Henri II d'accomplir le serment fait par lui au pape Alexandre III de venir à la cité sainte expier le meurtre de l'archevêque de Cantorbéry (1); mais le monarque
a conserve quelqu'un desdits actes, il n'ait dans la suite aucune valeur, « tous ces pactes, actes et traités n'ayant aucune raison d'être et ne dece vaut avoir aucune valeur. En outre, ledit évoque excommunie tous « ceux qui songeraient à conserver ces actes ou persisteraient à se croire « liés par quelque serment, pacte ou traité fait en vue de troubles et de « séditions, ou voudraient, à cet égard, exiger de quelqu'un quoi que « ce soit.
« Ont été témoins de ce présent arrêt monseigneur Fulcrand, évé- « que, Aimeric de Chateauneuf, et les consuls de la ville de Toulouse a et du faubourg. »
(Voir le texte latin de ces chartes dans l'Histoire des comtes de Toulouse, par Catel, 1. 11, p. 216 et 217.)
(1) Henri Tl, qui chercbait à contenir dans de justes bornes les prétentions de l'Eglise, rencontra dans ce prélat une opposition contre laquelle il vit plus d'une fois se briser sa vulonté. Tandis qu'il était à son château de Bures , près de Cacn , il lui échappa de s'écrier, dans un moment de colère : « Est-il possible qu'aucun de ceux que j'ai comblés de bienfaits ne me venge d'un prêtre qui trouble mon royaume. » Il n'en fallut pas davantage pour engager quatre de ses courtisans à courir aussitôt en Angleterre, et, bien qu'ils eussent trouvé l'archevêque agenouillé au iiicd de l'autel, ils l'assommèrent d'un coup de massue.
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anglais, au lieu de céder à cette invitation , s'était contenté de donner un secours en argent et d'inviter ses sujets à s'armer en faveur de leurs frères d'outre-mer.
Le temps n'était plus où les croisades excitaient une ardeur inexprimable, oii il suffisait de quelques paroles pour précipiter l'Occident sur les pas d'un ermite. La mission du patriarche resta, pour ainsi dire, sans résultat, et l'anarchie, jointe à des excès scandaleux, ayant amené les plus grands désordres parmi ceux qui se disaient les soldats du Christ, il était facile de prévoir la chute prochaine du nouveau trône de Judée. D'ailleurs la position de ce royaume au milieu d'une population guerrière et fanatique devait seule préparer les esprits à cette catastrophe. Cependant, lorsqu'on apprit la perte de Jérusalem, l'exaltation religieuse, prête alors à s'éteindre, se réveilla subitement, et tous les peuples s'émurent à la voix de Grégoire VIII, qui appela aux armes la chrétienté.
Grégoire mourut avant d'avoir accompli son œuvre ; mais Clément III, son successeur, à peine en possession de la tiare, ordonna des prières pour le maintien de la paix parmi les rois et la délivrance de la terre des miracles. L'archevêque de Tyr, venu dans l'intention d'implorer l'assistance des princes de l'Europe, fut chargé, par le pape, de prêcher la guerre sainte, et ce prélat, à une assemblée convoquée près de Gisors, assemblée où se trouvèrent Henri II, Philippe-Auguste et les hommes
les plus illustres de la France et de l'Angleterre, fit avec tant d'éloquence le récit de la prise de la ville du Sauveur, que les monarques, attendris, s'embrassèrent en pleurant et se présentèrent les premiers pour voler à l'affranchissement du sépulcre. Les ducs de Guienne et de Bourgogne , les comtes de Flandre, de Champagne, de Blois, de Perche, de Soissons, de Nevers, de Bar, de Vendôme et une foule de barons ou de chevaliers s'empressèrent d'imiter leurs suzerains; de toute part on entendit s'écrier alors : La croix! la croix! et ces mots retentirent bientôt de l'enceinte du champ sacré, car c'est ainsi que s'appela le lieu de cette réunion, jusque dans les moindres hameaux de l'Europe (1).
Tandis qu'une même inspiration, un même désir, semblait inviter les princes à oublier leurs dissentiments et leurs rancunes, la guerre entre Bichard (2) et Baymond n'en continua pas moins. D'abord, il est vrai, elle s'entama sans beaucoup d'ardeur des deux côtés; mais elle ne tarda pas à devenir plus active quand le comte de Toulouse conclut une alliance avec le comte d'Angoulême et quelques autres seigneurs aquitains. Une
(1) On décida, pour pourvoir aux dépenses de l'expédition, que ceux qui ne prendraient pas part à la croisade payeraient la dixième partie de leurs revenus et de la valeur de leurs meubles. Cet impôt reçut le nom de dîme saladine.
(2) Richard, duc d'Aquitaine, était devenu l'aîné des fils de Henri II, depuis la mort du prmce Henri, en 1183.