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tenir toujours des hommes aux yeux desquels les croisés n'étaient que les dévastateurs de leur patrie. Un jour, entre autres, Raymond, en franchissant un défilé formé de hautes montagnes, se vit assailli tout à coup par des forces si considérables, qu'il craignit un moment de ne pouvoir sortir du mauvais pas où il se trouvait engagé ; il ne dut, en effet, son salut qu'à sa vieille expérience et à sa rare valeur. Enfin, après bien des souffrances et des pertes fort grandes , il parvint à gagner Scutari, capitale du roi d'Albanie, appelé Rodin.
Ce prince se montra d'abord très-peu favorable aux troupes chrétiennes, mais le comte de Toulouse, à force de présents , l'amena à consenfir qu'il fût acheté des vivres dans ses États, et, grâce à ce secours, il put continuer sa route sur Durazzo.
Arrivé dans cette ville, Raymond se crut au terme de ses rudes épreuves. Il n'avait plus à traverser, pour atteindre Constanlinople, que la Macédoine et la Romélie , provinces appartenant à Alexis Comnène, et oîi, par conséquent, il pensait être reçu en protecteur et en ami. Pourtant il était loin d'être hors des embarras et des périls.
Depuis longtemps déjà, l'empire d'Orient tombait en décadence ; les Turcs et les Bulgares s'étaient emparés de l'Asie Mineure, et, chaque jour, l'empereur perdait quelque partie de son vaste territoire. Toutefois il lui restait la Grèce, la Macédoine, la Thessalie, la Thrace,
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l'Illyrie, la nouvelle Epire et même l'île de Candie, alors fort importante; ses 200 lieues de côtes et sa position à rgale distance de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie lui procurant un immense commerce.
Les révolutions de palais, qui, en moins de trente ans, avaient mis dix souverains sur le trône, semblaient avoir détruit chez les sujets, aussi bien que chez les maîtres, tout sentiment du devoir, toute idée de générosité et de justice. Constantinople, au lieu d'être l'héritière des vertus de l'ancienne Rome, était devenue, au contraire, le séjour de la frivolité et des plaisirs, du luxe et de la débauche. L'amour des lettres y conservait sa puissance, mais il avait dégénéré en un gotit pour des controverses puériles semblables aux disputes oiseuses de l'ancienne Grèce. Les arts y étaient l'objet d'un culte fanatique, mais des prétentions ridicules en altéraient la pureté, et l'exagération leur ôlait ce qui en fait le charme. Là, cependant, tout rappelait les Praxitèle et les Phidias; là se voyait encore ce qui faisait l'admiration du beau siècle de Périclès; là subsistait une collection de manuscrits précieux dignes de rivaliser avec ceux de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie , tandis que l'Europe entière possédait à peine un petit nombre de chefs-d'œuvre mutilés et n'avait que des copies inexactes ou incomplètes dues aux veilles et aux laborieux travaux de quelques moines. Les habitants, plongés dans les délices d'une vie paresseuse et molle, affectaient, à l'égard des élran-
gers, des formes polies et louangeuses fort contraires à l'opinion qu'ils avaient et des autres et d'eux-mêmes; car, à leurs yeux, tous les peuples de l'Occident, sans en excepter les Romains, étaient des barbares, dont les manières et le langage décelaient une ignorance grossière. Dans ees hommes corrompus par l'oisiveté et le faste asiatique, on eût difficilement reconnu une nation jadis brave et belliqueuse : la nécessité de se défendre contre les musulmans, toujours prêts à se ruer sur leurs voisins, pouvait seule leur rappeler, un moment, l'ardeur dont ils étaient animés autrefois; mais pour que ce feu, depuis longtemps éteint, put jeter encore quel- (pies étincelles, il fallait qu'un grand danger menaçât l'existence de l'empire.
Alexis Comnène, alors sur le trône de Constantinople, s'était adressé, comme nous l'avons vu, à Urbain II pour obtenir, par son entremise, d'être protégé contre les Infidèles. Lorsque la délivrance de la Palestine fut résolue, il promit de donner aux armées envoyées par l'Europe le passage sur ses États, de faciliter leurs opérations , et même de joindre ses forces à celles des chrétiens pour combattre un ennemi commun. Mais quand ce monarque eut appris par quels excès les croisés signalaient leur arrivée, quand il sut quelles multitudes fondaient de toutes parts sur son empire, il craignit que les chefs placés a la tête de celte foule indisciplinée, oi dont plusieurs lui étaient connus par leur
ambition et leur audace, ne fussent tentés de mettre l'occasion à profit pour lui arracher des portions de son territoire. Ses appréhensions étaient d'autant plus excusables que Bohémond, prince de Tarenle, le maître de la Fouille et de la Calabre, s'était joint aux croisés, suivi par son neveu Tancrède, l'un des guerriers les plus renommés de l'époque , et par un grand nombre de seigneurs de ses États. Or Bohémond était le fils et l'héritier de Robert Guiscard , son adversaire déclaré ; ce prince normand, qui, non content d'avoir conquis presque tout le royaume de Naples, avait cherché à soumettre l'empire d'Orient à sa domination, et ne s'était désisté de ses desseins qu'à la suite de deux batailles perdues. Bohémond devait donc, par sa présence, réveiller les craintes de Comnène, car il le savait, comme son père Guiscard, brave, entreprenant et dévoré de la soif des conquêtes. Il n'ignorait pas non plus que, lorsque le comte de Flandre et le duc de Normandie étaient venus en Calabre dans l'intention de s'embarquer sur le golfe de Tarente, Bohémond s'était hâté de lever le siège d'Amalfi et n'avait pas hésité à sacrifier une place du plus haut intérêt pour lui, au désir de prendre immédiatement une part active à la croisade.
D'un autre côté, le comte de Toulouse inspirait aussi d'assez vives inquiétudes à l'empereur. Raymond avait fait vœu de ne pas revoir sa patrie ; il était adoré de ses soldats; de nombreux exploits illustraient déjà son nom;
il n'en fallait pas tant pour ajouter encore aux alarmes d'un prince dont le caractère était naturellement soupçonneux et peu porté à croire à la sincérité et au désintéressement.
Alexis, pour conjurer les périls qui semblaient le menacer, eut recours à son moyen de défense ordinaire, c'est-à-dire à la ruse; et, tout en assurant les chrétiens de son concours le plus actif, il ordonna secrètement, dans ses provinces, non pas de venir en aide aux croisés, mais de leur créer, au contraire, toutes les difficultés propres à retarder leur marche, à les décourager et à les Jitfaiblir.
Les obstacles, au lieu de s'aplanir devant Raymond de Saint-Gilles, se multipliaient donc sans cesse, et, tandis qu'il devait s'ouvrir un chemin avec son épée, il recevait, des officiers de l'empire et de l'empereur luimême, des témoignages empressés de service et de dévouement. Ce monarque poussa la dissimulation jusqu'à lui envoyer des ambassadeurs pour le féliciter de son arrivée, et la lettre dont il les chargea fait voir sous quels dehors simples et affectueux il savait cacher d'odieux calculs.
« Il y a longtemps, mon très-cher comte, lui écri- ^< vait-il, que la réputation de votre prudence et de votre « probité nous est connue, et votre mérite nous en- « gage à vous doimer des marques particulières de « notre amitié. Nous vous attendons avec impatience.
« dans le désir où nous sommes de conférer avec vous « sur les affaires de noire empire. Nous vous exhorions « donc de venir au plus lot, et vous devez être assuré « que nous vous ferons une réception des plus favo- « râbles. Nous vous prions de conduire voire armée « sur nos terres sans désordre et sans tumulte. Nous « avons ordonné à ceux qui vous remettront celte « lettre de vous faciliter le passage et de vous pro- « curer, à bon marché , les vivres dont vous aurez « besoin. »
Raymond entrait dans la Macédoine au moment où lui parvenaient ces assurances amicales ; mais , au lieu de trouver des habitants disposés en sa faveur, il se vit en butte à une population hostile, qui agit envers lui comme l'avaient fait les Dalmates. Plusieurs de ses chevaliers périrent dans les engagements qui se succédaient sans cesse, et l'évêque du Puy lui-même, pour s'être écarté un peu de l'armée, dans l'intention de chercher un gîte, eût succombé infailliblement , si l'on ne fût accouru assez tôt pour l'arracher des mains déjà prêtes à le massacrer. Blessé grièvement, il ne put aller plus loin et dut rester à Salonique sous la protection d'une force suffisante.
Obligé de combattre chaque jour , Raymond arriva ainsi à Rosso, petite ville entourée de murs, où on le salua d'une grêle de traits et de pierres. Irrité de tant d'obstacles, et surtout de tant de perfidie, il se décida