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circonstance particulière contribua même à imprimer à cette lutte une animation qu'elle n'aurait pas eue sans cela. Raymond V, cédant aux incitations de l'un de ses serviteurs, retint captifs des sujets de Richard, qui, selon leur habitude et pensant ne courir aucun risque, se livraient avec confiance au trafic de leurs marchandises dans les difîérentes villes de ses domaines. Cette mesure inusitée et injuste excita au plus haut point la colère du duc d'Aquitaine, qui, pour en tirer vengeance, entra sur le territoire de son voisin. Richard, dans une de ses excursions , se saisit de celui qui avait donné un si mauvais conseil et le traita avec la dernière rigueur. Raymond employa tous les moyens pour obtenir la mise en liberté de ce personnage : ses eiTorts ayant été inutiles, il fît arrêter les chevaliers anglais qui revenaient d'un pèlerinage en Galice, et alla jusqu'à parler de les livrer j\ la mort si on ne lui rendait son protégé. Le duc d'Aquitaine, rassuré sur les suites de cette menace et par le caractère du comte et par le respect dont l'opinion publique entourait les pèlerins , n'accorda aucune importance à ces paroles, et, effectivement, Raymond dut relâcher ses prisonniers à la demande de Philippe- Auguste, après, toutefois , en avoir exigé une très-forte rançon.
Richard, alors, usa de tous les expédients pour parvenir à réduiri; son adversaire ; non-seulement il encouragea les routiers dans leurs épouvantables brigan-
dages , mais il consentit h solder d'autres misérables appelés Brabançons, qui, à l'exemple de leurs devanciers, vivaient de meurtres et de rapines. Avec de semblables auxiliaires, il était impossible que le pays fût épargné . Le duc d'Aquitaine , semant partout la terreur (1), envahit le Quercy, s'empara de beaucoup Juin 1188. de points fortifiés, entre autres de Moissac, prit aussi Cahors, à ce que Ton croit, et, après avoir ravagé les environs de Toulouse, il se prépara à assiéger cette ville.
Raymond, déconcerté par la rapidité de ces opérations et craignant ne pouvoir résister davantage à son ennemi, eut recours, pour sortir d'embarras, à Philippe- Auguste. De leur côté, les habitants de Toulouse implorèrent directement la protection du roi de France, qui, fort intéressé lui-même à ce que Henri II ou son fils Richard n'étendissent pas leur conquête aux dépens de son royaume, s'empressa d'embrasser la défense du comte et de ses sujets. Il se plaignit au roi d'Angleterre de ce que le duc d'Aquitaine, malgré la convention approuvée par eux lors de leur réunion près de Gisors, avait porté le fer et la flamme dans ses États « sans l'avoir auparavant défié, » lui demanda si cette conduite avait été tenue d'après ses ordres, ou contrairement à sa
(1) Celle expédition eut lieu, suivant Rigord, entre le 5 et le 25 juin.
volonté, et, dans tous les cas, le somma de lui en faire la réparation qui lui était due.
Henri II s'élant expliqué, à ce sujet, d'une manière évasive, le roi de France rassembla ses troupes à la hâte, marcha aussitôt sur le Berry, soumit Argentan, Châteauroux et presque toute la province, occupa une partie de la Touraine, et, s'avançant jusque dans le Bourbonnais, se rendit maître de Montluçon. Un historien contemporain (1) prétend que Philippe-Auguste pénétra même dans le Quercy et y planta son étendard sur difTérentes places que Richard avait enlevées au comte de Toulouse. Bien que cette assertion ne soit pas confirmée par d'autres auteurs, il n'en est pas moins certain que la diversion opérée par le roi , en faveur du comte de Toulouse , fut assez puissante pour arrêter Richard dans ses projets et pour obliger ce prince à revenir au plus vite protéger l'Aquitaine.
La prompte détermination de Philippe-Auguste avait
pris ses adversaires au dépourvu; aussi Henri II chercha-
t-il à gagner du temps et à donner le change sur ses
Comnicn- desseins. Il envoya l'archevêque de Cantorbéry porter
(le luiUet ^^^ paroles d'accommodement, mais l'habileté de ce
iiss. négociateur ayant échoué devant la fermeté du roi, le
(1) Rodolplio Coggf'shalo, chroii. anglicane publiée par I). Marterme.
monarque anglais se vit forcé de retourner en Normandie et de réunir son armée aux environs de Montluçon.
Cette attitude menaçante mit à son tour Philippe- Auguste dans la nécessité de se rapprocher de ses États. Richard voulut alors profiter de l'occasion pour rentrer en possession de Chàteauroux , ville gardée encore par les troupes royales; mais, ayant échoué dans son entreprise, il se décida à aller rejoindre son père.
D'autres propositions d'arrangement de la part du monarque anglais ne reçurent pas un meilleur accueil que les premières. Philippe-Auguste se contenta de répondre fièrement à son redoutable antagoniste qu'il ne consentirait à déposer les armes qu'après avoir rangé sous son obéissance le Berry et le Vexin normand (1).
Fin d'août Sur cette déclaration explicite, Henri et Richard s'a-
vancèrent jusqu'à Mantes, dont ils saccagèrent les environs. Cependant Philippe-Auguste, d'abord si entier dans ses prétentions et si orgueilleux dans ses paroles, se trouva bientôt contraint, par l'abandon de plusieurs de ses grands vassaux , de proposer une autre réunion , et cette conférence eut lieu, en effet, dans le courant de
(1) Le pays des anciens Vcllocasses avait été divisé en deux parties par Louis d'Outre-mer. Ces deux parties, séparées par la rivière d'Epte, formaient, l'une, le Vexin français, l'autre le Vexin normand; la première a^ail Pontoise pour ville principale, et la seconde Gisors.
septembre (1). Elle dura trois jours et, les rois de France et d'Angleterre ne pouvant parvenir à tomber d'accord, les hostilités recommencèrent immédiatement. Le 7 octobre suivant , de nouveaux pourparlers entre les deux souverains n'eurent pas un résultat plus heureux. Phihppe-Auguste offrit de restituer les places dont il s'était emparé , à condition que Richard rendrait au comte de Toulouse toutes celles qu'il lui avait prises; mais, comme il exigea des garanties de Henri II, n'ayant aucune assurance dans les promesses du duc d'Aquitaine , cette ouverture, faite en apparence dans des intentions pacifiques, fut repoussée avec hauteur, et l'on se sépara moins que jamais disposés à s'entendre.
Aussitôt la rupture définitive des deux princes, Philippe se porta sur le Berry. A son passage à Châteauroux , il prit à sa solde un corps de Brabançons qu'il conduisit jusqu'à Bourges; mais les désordres de ces bandes indisciplinées l'obligèrent à les congédier après leur avoir enlevé leurs armes , leurs chevaux et tout le butin fruit de leurs nombreuses dévastations, i.'i,^ Différentes portions de l'Auvergne étant rangées sous
^ Tisi'^ l'autorité de Henri II; le roi marcha sur cette province et s'empara de quelques-unes de ses places. Il se dirigea
(1) Roger de lluweden dit : « Le roi d'Anglctcrie se mit en campagne du côté de Mantes le mardi après la décollalion de saint Jean-Baptisle (c'csl-à-dire le 29 août), et (luclqucs jours a|)rès ce prince eut une con- Icrence, à Gisors, avec le roi l'Iiilippe-Augusle. »
ensuile sur le Puy-en-Velay, peut-être guidé alors plutôt par un motif religieux que par toute autre considération. Philippe-Auguste songeait déjà à entreprendre son voyage à la terre sainte , et, à l'exemple de Louis Vil, il voulut, sans doute, invoquer la protection de la Vierge de cette ville, qui avait dans la France entière une célébrité très-grande.
Cependant Richard, qui, d'après sa conduite envers son père, devait craindre de lui voir un jour reporter la couronne sur la tête du prince Jean, le plus jeune de ses fils, pensa à se ménager un allié, ou plutôt un soutien, et, dans ce but, il chercha à se rapprocher de Philippe- Auguste. Il consentit à ce que ce monarque devînt luimême l'arbitre de ses différends avec le comte de Toulouse, et il s'engagea, pour tous les points en litige , à s'en remettre à la justice du roi. Philippe accepta avec empressement cette proposition, se réconcilia avec le duc d'Aquitaine et promit, au besoin, de venir à son aide.
Sur ces entrefaites , Henri II, fort éloigné de soupçonner une pareille convention, ouvrit, de son côté, des négociations avec le roi , et lui demanda encore un rendez-vous. Le jour de cette entrevue fut fixé au is 18 novembre. D'abord on discuta avec calme et cour-
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1188. toisie, puis les esprits s echauilerent , les paroles s aigrirent , et enfin , passant des reproches aux menaces , l'irritation acquit une telle violence , que les gardes des deux souverains coururent aux armes et se préparèrent
à défendre la personne de leur maître. Le roi Philippe- Auguste accédait pourtant à la restitution de toutes les places tombées en son pouvoir depuis le commencement de la guerre , mais c'était ù la condition que la princesse Alix , sa sœur, épouserait le duc d'Aquitaine, et qu'Henri II ferait reconnaître ce prince comme l'héritier du trône. Le monarque anglais se rappelait trop bien les torts de son fils aîné , pour s'exposer à mettre son avenir dans les mains de Richard, qui lui inspirait encore moins de confiance. Malgré les pressantes sollicitations du duc d'Aquitaine , il repoussa donc cet arrangement, bien décidé à ne jamais traiter à ce prix. Richard, menacé, par ce refus, dans toutes ses espérances, cessa de feindre plus longtemps une soumission qui s'accordait mal avec son caractère hautain et emporté. S'adressant à son père : Je vois maintenant clairemenly lui dit-il , ce que jusqu'à ce jour je m'étais refusé de croire; » et, se tournant vers le roi de France, il tira son épée, l'abaissa devant lui, et, s'inclinant avec respect, lui rendit hommage pour toutes les possessions hors du territoire de l'Angleterre.
Philippe-Auguste, dans un but facile à comprendre, fît preuve alors de générosité en restituant immédiatement à Richard Châteauroux, Issoudun et toutes ses (îonquétes en Borry. Henri, spectateur de cette scène aussi extraordinaire qu'imprévue , conserva néanmoins assez d'empire sur lui-même [>our contenir sa colère.
Blessé profondément et comme père et comme souverain, il ne laissa rien voir des sentiments qui l'agitaient, et, avant de se séparer du roi de France, il convint avec lui d'une trêve dont on fixa l'expiration , d'un commun accord, au il janvier suivant.
D'après la tournure que venaient de prendre les choses, Henri, au lieu de repasser la Manche , reconnut la nécessité d'aller juger, par lui-même, de la situation de l'Aquitaine, et il se contenta d'envoyer en Angleterre son chancelier pour réunir des secours en hommes et en argent, et s'occuper des préparatifs d'une guerre qui devenait imminente.
Le roi de France, dans son empressement à encourager la révolte des fils de son ennemi, s'était peu inquiété des intérêts du comte de Toulouse, pour lesquels cependant il avait pris les armes ; de sorte que Richard, tout en recouvrant ce que lui avait enlevé la guerre , n'en resta pas moins possesseur des places et du territoire dont il s'était emparé. Raymond voulut réclamer, voulut faire entendre les mots de droits et de justice; non-seulement il ne fut pas écouté, mais le duc d'Aquitaine, sur de la protection de Philippe-Auguste , continua à poursuivre sourdement ses projets d'agrandissement et de conquête.
Ce prince avait, sans doute, su se ménager des intelligences à Toulouse et peut-être même s'y créer un [)arli. car Raymond, à la fin de 1188, pour apaiser un soulè-
vement dans cette ville, crut nécessaire de réunir les habitants dans l'église Saint-Pierre et de prononcer en leur présence une sorte de justification de sa conduite. Deux chartes publiées par lui à cette occasion prouvent évi- 6 janvier demmeut que cette rébellion avait une certaine gravité,
et que le comte attachait de l'importance à ramener des esprits, à ses yeux plutôt égarés que véritablement coupables.
Dans une de ces chartes il déclare : « que tous les « hommes et toutes les femmes de la ville et du faubourg « peuvent se fier entièrement à lui, comme à leur bon « seigneur...; que, bien loin de leur faire aucun mal, on « leur rendra justice suivant la décision des consuls, ou, « à leur défaut, des prud'hommes; qu'il exécutera fidè- « lement ce que l'évêque et les consuls prescriront relati- « vement à la punition de ceux qui ont excité la révolte. . . « Et il ajoute : Moi Raymond, comte, je jure sur les saints « Evangiles, de ma propre volonté, et l'amour des Tou- « lousains, d'observer toutes ces choses, quoique je ne « sois tenu de le faire que parce que je le veux (1). »
Ainsi, lorsque, dans toute l'Europe, le régime féodal remettait le pouvoir absolu aux mains d'un maître; lorsque presque partout il n'y avait qu'abus de la force, mépris de l'espèce humaine et absence d'idées généreuses, un comte de Toulouse, un prince jouissant de
(Ij Noir ïllidoirc (jèncralc du Languedoc.
l'omnipotence accordée par l'opinion et par la loi, discutait avec ses sujets, renonçait à ses hautes prtTogntives pour s'en rapporter au jugement des consuls et des prud'hommes , qui les uns étaient élus par le suffrage universel, les autres par les corporations elle-memes; et, non content de donner publiquement des assurances et des promesses, ne craignait pas de s'engager par un serment solennel, que la politique seule aurait empêché de rompre, si la morale et la religion n'avaient pas suffi pour le faire respecter.
L'autre charte, datée, ainsi que la première, du jour de l'Kpiphanie 1189, nous montre les magistrats et les habitants de Toulouse réunis dans cette même église de Saint-Pierre, comme dans un forum, et, tout en protestant d'une constante fidélité au comte Raymond, « faire la réserve expresse de leurs droits, de leurs coutumes et de leurs franchises. » On voit, d'après cela, jusqu'oi^i allait l'indépendance des provinces méridionales à la fin du xn*' siècle.
Cependant la trêve conclue entre les rois de France et d'Angleterre touchait à son terme. Vainement le légat du pape essaya-t-il d'empêcher la continuation de la guerre ; vainement amena-t-il les deux souverains à se réunir encore à la Ferté-Bernard pour arriver à s'en- Juiii 1189. tendre; cette dernière entrevue n'eut d'autre résultat que de prolonger de quelques mois la suspension d'armes. Henri profita de ce moment de repos pour cher-
cher à détacher Richard de son alHance avec Phihppe- Augusle, mais toutes ses démarches demeurèrent inutiles, et, à la fin de l'armistice les hostilités ne tardèrent pas à être reprises.
Henri ne pouvait résister longtemps aux adversaires dont l'accord inattendu avait trompé tous ses calculs ; en peu de jours il perdit le Mans, Tours et plusieurs autres places. Poursuivi de château en château, il ne lui resta bientôt d'autre ressource que de composer avec ses ennemis et d'accepter les conditions auxquelles il s'était refusé avec obstination et hauteur.
Ce prince, qui, dans le commencement de son règne,
avait soumis la Bretagne , ajouté l'Irlande à ses Etats,
rangé le maître de l'Ecosse au nombre de ses vassaux,
forcé, par l'indigne conduite de son fils, de subir les
6 juillet volontés du roi de France , succomba sous le poids de 1189. f.
sa douleur et de son humiliation. Il mourut à Chmon et
fut inhumé dans l'abbaye de Fontevrault.
Richard, héritier de la couronne d'Angleterre, entra aussitôt en possession de la Normandie. Philippe-Auguste, dans une conférence avec ce prince, entre Trie et Chaumont, lui redemanda le Yexin comme dédommagement d'une guerre dans laquelle rien, pour son propre compte, ne l'obligeait à prendre part. Le nouveau monarque , peu convaincu du désintéressement de son allié, [)arut d'autant moins disposé à céder sur ce point, que son père s'était dessaisi d'une somme
ftssez considc'rable pour compenser la perle de ce même territoire que Ion réclamait à titre de restitution. Cependant , afin de couper court à toute discussion A ce sujet, il consentit à ajouter 4,000 marcs d'argent aux 20,000 qui antérieurement avaient déjà été donnés pour indemniser le roi de France. Quelques auteurs prétendent qu'en suite de cet arrangement Philippe remit toutes les places enlevées par lui au roi d'Angleterre ; mais d'autres pensent que ces souverains se contentèrent de confirmer le traité signé peu de temps auparavant avec Henri II. Quoi qu'il en soit, Richard conserva les conquêtes qu'il avait faites sur Raymond, et le choix de Philippe-Augusle, en qualité d'arbitre dans le conflit élevé entre le duc d'Aquitaine et le comte de Toulouse, n'eut aucune des conséquences attendues par ces princes avec une confiance égale.
L'engagement pris au champ sacré d'aller combattre pour la délivrance de Jérusalem ne s'exécuta donc pas avec un empressement très-grand. Cependant Richard, qui se reprochait sa rébellion envers l'auteur de ses jours (1), songea à expier ses fautes en ne retardant pas davantage son pieux pèlerinage, et Philippe-Auguste, rassuré sur les intentions futures du roi d'Angleterre ,
(1) Du sang- s'élant échappé du cadavre de Henri II au moment où Richard lui rendait les derniers devoirs, ce prince, frappé de cotte circonstance, s'accusa publiquement d'être le meurlrier de son père.
qu'il voyait résolu à abandonner son royaume, se prépara, de son côté, à accomplir sa promesse.
Deux ans écoulés depuis les prédications du patriarche de Jérusalem avaient singulièrement refroidi le zèle des chrétiens en faveur de la croisade nouvelle. Le fameux Pierre de Blois dut même adresser un appel chaleureux aux seigneurs et barons, pour les décider à aller en Palestine; il les compara « à des moissonneurs qui attendent, pour se mettre à l'ouvrage, que le blé soit rentré dans les greniers (1), » et cette attaque directe à l'amour-propre agit plus efficacement sur des esprits irrésolus que ne l'auraient fait assurément les plus saintes exhortations.
Phihppe-Auguste et Richard, dans une conférence à Houancourt (2), s'entendirent pour se rendre par mer sur la côte de Syrie ; et, pour ne pas s'exposer aux désastres des premières croisades, ils rédigèrent en commun un règlement de nature à prévenir parmi leurs troupes l'indiscipline et le désordre. Après être convenus de tout ce qui pouvait intéresser le succès de leur expédition , ces princes se jurèrent une éternelle amitié, en appelant 1190. les foudres de l'Église sur celui qui manquerait à ses serments, et ils se séparèrent pour aller s'embarquer
(1) Voir, dans les œuvros de Pierre de Blois, le discours intitulé Tradalus de Jerosol. peregr.
(2) Rourg sur rKscaul, dans les environs de Canilira\ . Il y avait une abbaye do l'ordre d(^ Saint-Bonoîi.
dans le courant de juin, le roi d'Angleterre à Marseille, et le roi de France à Gênes.
Nous n'avons pas à raconter cette entreprise malheureuse, où deux souverains, également avides de célébrité, cédèrent, pour l'acquérir, à des sentiments indignes d'eux. Tout le monde sait quelle fut la fragilité des liens que ces rois avaient dits indestructibles, combien dura un attachement qui devait être inaltérable. A peine Philippe et Henri étaient-ils à Messine, que déjà la mésintelligence les séparait, et, lorsque au printemps de l'année 1191- suivante, ils se retrouvèrent ensemble devant les mars de Ptolémaïs, le choix entre les prétendants au trône de Jérusalem acheva de les diviser pour jamais. Quand l'un de ces rivaux irréconciliables se mesurait avec les Sarrasins, l'autre, retiré sous sa tente, demeurait tranquille spectateur de la lutte. Chacun de ces princes, oubliant les périls de l'armée, la cause pour laquelle il était venu combattre, sacrifiait jusqu'à l'honneur de ses armes à la jalousie et à l'orgueil.
Après la reddition de Ptolémaïs, Philippe-Auguste, irrité de voir Richard chercher à corrompre ses soldats, se résolut à repasser les mers. L'espoir d'une vengeance qu'il supposait facile contribua, sans doute, beaucoup à cette détermination, car l'éloignement où le roi d'Angleterre serait de ses États lui promettait des succès trèsprobables, sinon assurés.
Peu de temps après avoir quitté la Syrie, les chrétiens
livrèrent la fameuse bataille d'Arsur, où chaque parti se signala par des efforts héroïques. Mais Richard tenait moins encore à triompher des Sarrasins qu'à enlever à son rival sa popularité et sa gloire ; Phihppe une fois loin du théâtre de la guerre, il n'attachait plus la même importance à étonner l'armée par ses hauts faits. Tournant alors ses regards vers son royaume, il reconnut ce qu'il avait à redouter des intrigues de son frère Jean, des entreprises du roi de France, et ces considérations , d'une gravité incontestable, l'engagèrent, presque aussitôt, à proposer une suspension d'armes aux Infidèles (1). Le valeureux Saladin voulait continuer la guerre ; mais ses émirs l'ayant éclairé sur sa véritable situation, il se conforma à la maxime du Roran, qui donne le sage conseil d'accorder la paix aux ennemis qui la demandent. Ii92. La trêve fut fixée à trois ans et huit mois, et ce traité conclu , Richard s'embarqua sur-le-champ avec ses troupes pour retourner en Angleterre.
La fortune ne favorisa pas ce prince dans sa longue traversée. Une violente tempête dispersa ses vaisseaux, et le bâtiment qui le portait fut entraîné vers les côtes de Tunis. Se voyant si près de la France, il eut d'abord la pensée de se rendre A Marseille, puis, dans la crainte
(1) Les historiens arabes prétendent que, dans cette troisième croisade, c'est à peine si, sur 600,000 elu-(''Ucns, 100,000 purent revoir un jour leur patrie.
de tomber au pouvoir du comte de Toulouse ou entre les mains de Philippe-Auguste, il préféra gagner la Dalmalie. Après six semaines d'une navigation périlleuse, il atteignit enfin Corfou, d'où il se dirigea sur Vienne. Grâce à l'habit de pèlerin sous lequel il avait pris soin de se cacher, il se flattait d'échapper aux dangers que lui oflrirait ce voyage diflicde ; mais il commit l'imprudence de se trahir par ses libérables, et Léopold, duc d'Autriche, qu'il avait outragé au siège de Ptolémaïs , fit jeter dans une prison obscure celui dont les exploits prodigieux avaient depuis longtemps rempli le monde de sa renommée.
Durant le cours de cette même année, Raymond V, en l'absence de Kichard , s'entendit vraisemblablement avec le comte de Périgord et le comte de la Marche, pour attaquer la Gascogne et les possessions du roi d'Angleterre. Il est, au moins, présumable qu'il voulut profiter de la lutte engagée par ces deux princes pour se dédommager des pertes qu'il avait faites antérieurement. Les auteurs de l'Histoire générale du Languedoc combattent cette opinion, et, pour cela, ils s'appuient sur le témoignage d'un chroniqueur contemporain (1). Cependant, selon nous, le passage de l'historien cité par eux, loin de prouver que le comte de Toulouse n'ait pas alors inquiété la Gascogne, semble, au contraire, en fournir une
(1) Roger de Howedon.