‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 22 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

preuve, car on ne saurait supposer que le sénéchal , ayant déjà sur les bras des adversaires redoutables, aurait choisi ce moment pour envahir le territoire de Raymond, s'il n'avait eu de justes représailles à exercer contre ce comte.

Nous reproduirons ce que dit l'historien anglais à ce sujet :

« Tandis que le sénéchal de Gascogne était malade, le « comte de Périgord, le vicomte de la Marche et presque « tous les barons de Gascogne ravagèrent les terres du « roi d'Angleterre. Le sénéchal demanda plusieurs fois « la paix, ou du moins une trêve, sans pouvoir obtenir « ni l'une ni l'autre. Ayant enfin rétabli sa santé, il se « mit en campagne, et reprit les châteaux et les forte- « resses du comte, qu'il garda ou rasa complètement. Il « s'empara aussi de toutes les places du vicomte, et « réunit pour jamais son domaine à celui du roi. Le fds « du roi de Navarre se porta ensuite au secours du « sénéchal avec huit cents chevaliers, et étant entrés « ensemble dans les États de Toulouse, ils prirent divers « châteaux aux environs de cette ville ; fortifièrent les « uns pour le service du roi, détruisirent les autres, « étendirent leurs courses jusqu'aux portes de la même « ville, et passèrent une nuit sous ses murailles. »

L(i comte de Toulouse ne montra néanmoins aucun ressentiment de ces hostilités, ce qui prouverait encore qu'il reconnaissait n'avoir pas le droit de s'en plaindre,

i 192. car il accueillit avec la plus grande distinction Bérengère de Navarre, femme du roi Richard, qui , débarquée en Italie, à son retour de la terre sainte, venait de rester six mois à Rome sans oser s'aventurer sur les terres de l'empire. Protégée par le pape Célestin III, elle s'était enfin décidée à se rendre à Marseille, accompagnée de Jeanne sa belle-sœur, veuve du roi de Sicile, et de la fille du roi de Chypre. Ces trois princesses, certaines, à l'avance, de la générosité de Raymond, ne craignirent pas ensuite de traverser ses États, et le comte de Toulouse, bien loin de trahir leur confiance , reçut les illustres voyageuses avec le respect et les égards que méritait leur situation. Lui et le jeune Raymond son fils s'empressèrent d'aller à leur rencontre avec une suite nombreuse et se firent un devoir de leur servir d'escorte depuis les bords du Rhône jusqu'aux frontières du duché d'Aquitaine, prescrivant partout de leur accorder les honneurs dus à leur naissance et à leur rang.

La courte apparition de ces princesses dans les provinces du midi devint l'occasion d'une répudiation et d'une alliance. Le fils de Raymond avait épousé en secondes noces Béatrix, sœur du vicomte de Béziers. Las d'un mariage contracté seulement dans des vues d'intérêt, il engagea sa femme à embrasser la vie monastique, et, cette victime de l'ambition s'étant soumise aux volontés de son seigneur, le jeune comte solhcita la main de la fille du roi de Chypre dont il s'était subite-

ment épris. Celte iinioii, dictée par un caprice, ne devait pas non plus avoir une durée bien longue ; trois ans plus tard, la fille du roi de Chypre était répudiée à son tour, et elle s'unissait à Baudouin, comte de Flandre.

Toutefois l'année 1193 ne fut pas consacrée entièrement aux plaisirs; une charte du roi d'Aragon (1) nous apprend qu'à cette époque la guerre éclata de nouveau entre ce prince et le comte de Toulouse. Le comte de Foix et le vicomte de Narbonne, au lieu de se ranger du côté de leur ancien suzerain, prirent l'un et l'autre le parti d'Alphonse II ; mais nous ne sommes instruits ni des motifs de cette rupture , ni de la manière dont se teruiina la querelle. Quoi qu'il en soit, Raymond, dans cette circonstance , n'eut pas du moins à compter encore le vicomte de Béziers parmi ses ennemis; car ce vassal, toujours rebelle, mourut bientôt, ne témoignant par aucun acte public le regret d'avoir passé sa vie entière à combattre l'ancien ami de sa famille, celui qui pourtant lui avait donné un gage de son estime et de son afïection en l'acceptant comme époux pour sa fille Adélaïde.

1194. A la fin de 1194, Raymond V termina ses jours à Nîmes, à l'âge d'environ soixante ans. Nous n'avons aucun détail sur les dernières heures de sa vie; nous savons seulement, par la chronique d'un abbé de

(1) Voir Vllifiloire générak du Jjmgncdoc.

Moissac (1), qui écrivit l'histoire de son monastère vers la iin du xn^ siècle, que, lorsque le comte de Toulouse expira, il revenait d'un pèlerinage.

Plusieurs auteurs anciens se sont montrés les apologistes enthousiastes de ce prince ; ils vantent son alTabilité, l'élévation de ses sentiments, son désintéressement, sa prudence, ses exploits incomparables. Cependant, à en juger d'après les propres paroles de ses contemporains , il semble difficile de s'associer sans restriction à ces éloges. Les écrivains de son temps oublient-ils donc qu'ils nous l'ont représenté au milieu de scandaleuses orgies, fort peu soucieux de ses devoirs, de sa dignité, de sa réputation? Quand il répudie la sœur d'un puissant monarque pour se livrer à de folles et honteuses amours, ne devons-nous pas, même en laissant de côté les considérations politiques, douter de sa raison, de la rectitude de son jugement? Lorsqu'il se soumet à la suzeraineté de Henri H, le vassal du roi de France, ne prouve-t-il pas de peu de prévoyance et peu de sagesse? Enfin, si nous l'examinons sous le point de vue religieux, nous trouvons en lui un esclave de la superstition , plutôt qu'un vrai chrétien. Dans un moment où il lui fallait de for pour satisfaire ses penchants désordonnés, il s'empara sans scrupule de toutes les richesses que l'abbaye de Saint-Gilles tenait de la piété de ses ancêtres et de la

(1) Aymeric de Poyral. (Vuir ïllistoire générale du Lanr/itedoc.)

dévotion de ses sujets. Menacé des foudres de l'Église, il n'est point arrêté, pour cela, dans sa spoliation sacrilège ; mais, lorsque l'abbé de Citeaux s'avance sur le seuil du sanctuaire, suivi d'un clergé nombreux, lorsqu'il rompt, à la vue de la foule attentive, un pain d'une blancheur extrême , qui, par le fait seul de l'excommunication , se transforme au même instant en une pâte noire , putréfiée et fétide , ce prince s'empresse d'accorder au miracle ce que jusque-là il refusait à sa conscience ; il restitue les biens saisis injustement par lui. On loue beaucoup sa libéralité; en effet, nous le voyons constamment magnanime et généreux ; toutefois c'était souvent avec l'argent des autres , car le sien ne suffisait pas toujours à ses prodigalités. Enfin, Raymond, on a pu le voir, dut le renom dont il jouit, beaucoup moins à ses vertus qu'à ses défauts. L'homme est ainsi fait, il excuse facilement les torts qui sympathisent avec ses passions , surtout s'ils sont accompagnés , chez les grands, d'une simplicité, d'une bonhomie qui flatte son amour-propre et dissimule une supériorité à ses yeux importune, lorsqu'elle n'est pas blessante. Henri YIII, malgré ses débordements et ses cruautés, n'était-il pas chéri de ses sujets? Loin de nous, assurément, la pensée de comparer un roi qui associait le bourreau à ses plaisirs, avec le comte de Toulouse, auquel on n'eut d'autre reproche à adresser que d'être inconstant dans ses goûts et peu réij;ulior dans sa conduite ; nous voulons seulement

constater que, si les liomnies étaient apprc'ci's par nous d'après leur popularité , nous serions parfois exposés à commettre plus d'une erreur dans nos jugements.

Raymond V, il faut le dire, racheta les imperfections de son caractère par des qualités fort rares. D'une vaillance digne du plus beau temps de la chevalerie, il fut, en outre , justement considéré comme l'un des capitaines les plus remarquables de son siècle. Il soutint avec autant d'énergie que de persévérance les agressions de ses voisins, et sans cesse harcelé par le duc d'Aquitaine, le roi d'Angleterre, le comte de Barcelonne, le seigneur de Montpellier, le vicomte de Béziers et de Carcassonne, et par plusieurs de ses vassaux, il ne désespéra jamais de sa fortune, et se gouverna avec assez d'habileté pour tirer souvent avantage de la situation la plus difficile et même la plus critique. Mais ce qui est de nature à l'élever dans notre opinion et à lui faire pardonner bien des fautes, c'est d'avoir toujours étendu les libertés publiques, au heu de chercher à les restreindre. Sous ce rapport, s'il eut des droits à la reconnaissance de ses concitoyens, il mérite également que l'histoire inscrive son nom parmi ceux dont la postérité doit honorer le souvenir.

Les villes de Toulouse et de Nîmes lui furent particulièrement redevables de diverses institutions dont elles ressentirent longtemps les bienfaits; il réforma les vices

de leur administration, et, chose non moins utile, il réglementa les mesures d'ordre et de police qui jusqu'alors avaient élé abandonnées au libre arbitre des autorités municipales.

Quand Raymond n'était pas pressé vivement par les besoins du moment , sa droiture naturelle le retenait devant un acte arbitraire; aussi les troubadours l'appelèrent-ils « le bon comte Raymond. » Cependant, pour remplir les vides de son trésor, il ne craignait pas d'employer fréquemment des moyens assez peu conformes à un esprit de justice. Il est vrai, et cela nous explique l'indififérence des peuples à cet égard, que les exactions dont il se rendait coupable s'exerçaient toujours aux dépens des églises et des abbayes; mais nous ne pensons pas que cette distinction puisse, aux yeux de personne, devenir jamais une excuse.

Nous savons, d'après le témoignage de tous les auteurs anciens, que Raymond V eut trois fils de son mariage avec Constance. Le premier, appelé Raymond, le remplaça dans le gouvernement de ses Élats; le second, Albéric-Taillefer, épousa, comme nous l'avons vu, Réatrix, princesse du Dauphiné, et mourut, sans héritiers directs, vers l'an 1184; quant au troisième, qui se nommait Baudouin , son frère Raymond se comporta envers lui d'une manière aussi inattendue qu'étrange. Né à Paris, pendant un long séjour que fit sa mère dans cette ville , il fut élevé par Louis le Jeune, son oncle, et

ce prince , ayant conçu pour lui beaucoup d'affeclion, le garda constamment h sa cour. Cependant Baudouin, à la mort de son père, éprouva le désir d'aller habiter les provinces depuis plus de trois siècles au pouvoir de ses ancêtres; mais le nouveau comte de Toulouse ne voulut pas le reconnaître pour son frère, et il rejoignit le roi sans avoir amené Raymond Vï à revenir de son refus inexplicable. L'intervention de Louis le Jeune ne suffit même pas, à ce qu'il paraît, pour faire reprendre à un neveu placé sous sa protection particulière le rang et le titre que lui assurait sa naissance ; car, pour constater la légitimité de ses droits, il lui fallut recourir au témoignage des principaux barons et prélats du royaume. Muni de ces assurances, dont la nécessité seule devait lui sembler un outrage, mais qui étaient tout prétexte au mauvais vouloir, Baudouin retourna à Toulouse réclamer les privilèges attachés à son nom. Raymond ne pouvait alors persister dans sa résistance; il consentit, en effet, à se rappeler les liens qu'aucune raison plausible ne le portait à dénier ; néanmoins il ne lui concéda qu'un trèsmodique apanage, et, quoique, plus tard, le jeune prince sût acquérir assez sa confiance pour être investi du commandement de toutes les troupes , jamais , sous le rapport de la fortune, il ne le plaça dans la position qu'il aurait dû occuper. Cependant Baudouin fit preuve de dévouement et de courage en combattant pour lui, et même il obtint, en diflerentes circonstances, des succès

assez brillants pour ajouter encore à l'éclat des armes de sa famille.

Raymond V eut aussi deux filles de la princesse Constance : l'une, Adélaïde, devint , comme nous l'avons dit ailleurs, la femme de Roger II, vicomte de Béziers et de Carcassonne ; l'autre, dont on ne sait pas le nom, s'unit à l'un des frères du comte de Comminges.

Ce prince compta, en outre, plusieurs enfants naturels; un entre autres, nommé Pierre Raymond; et une fille appelée India, qui épousa d'abord Guillaume de Lautrec , et, en secondes noces, Bernard de l'Ile- Jourdain (i).

On a accusé Raymond V d'avoir été le soutien des réformateurs, mais ce reproche ne repose sur rien. Si, par suite d'un état de guerre permanent, il ne put arrêter les prédications d'une secte qui trouvait sa raison d'être dans les dérèglements du clergé et dans l'abus de sa puissance, jamais cependant il ne protégea les hérétiques. Parfois, au contraire, il donna lieu d'être taxé envers eux d'une cruauté fort peu conforme à son caractère , car il en condamna à être brûlés vifs, et menaça du même supplice ceux des habitants qui, au mépris de ses ordres, leur accorderaient un asile.

(1) Un ado de l'an 1204 parle aussi d'un fils naturel du comte de Toulouse , mais sans le désigner d'une manière i»articulière. Enfin on lui attribue une fille appelée Elisabeth, sur laquelle il n'existe aucun renseiRncmcnt.

Lorsque Raymond V succéda à Alphonse Jourdain, les partisans de Henri de Bruys n'élaient pas tellement anéantis que, si l'autorité supérieure avait montré de l'indulgence, ils n'eussent recommencé leur œuvre de propagande. Pourtant, durant de longues années, le comte de Toulouse gouverna ses provinces sans qu'un schisme quelconque fît éclater les moindres troubles au sein d'une population où plus d'une croyance avait cherché A se produire. En aurait-il été de même, si Raymond eût partagé l'hérésie combattue avec tant de peine par saint Bernard , et s'il s'était déclaré en faveur des henriciens, auxquels ne manquaient ni la persévérance ni la hardiesse ?

Les provinces méridionales n'avaient pas besoin des complications auxquelles les exposait une question religieuse pour être déjà sous le poids de bien des misères et de bien des souffrances. Au lieu de connaître les douceurs de la paix, elles se voyaient transformées, depuis longtemps , en un vaste champ de bataille où le suzerain avait à lutter sans cesse soit contre des voisins jaloux d'accroître leur puissance, soit contre des. seigneurs tourmentés du désir d'étendre leurs possessions. Cet état de choses, en ruinant le territoire, préparait la chute de la maison de Toulouse ; car, tandis que , d'un côté , les peuples s'épuisaient et perdaient , chaque jour, de leurs moyens d'action, de l'autre s'ac-

cumulaient des difficultés , des embarras , qui exigeraient bientôt les plus grands sacrifices et les plus grands eflbrts.

La nécessité à laquelle Raymond V avait été conduit de recourir à la protection de Louis le Jeune, l'obligation à laquelle ensuite il s'était vu contraint de faire hommage de ses États à la couronne d'Angleterre, ses différends avec le saint-siége, sa position équivoque vis-àvis de l'empereur, ses guerres continuelles avec le roi d'Aragon, le peu de fidélité de ses grands vassaux, leur disposition à se liguer contre lui, enfin l'attitude de Philippe-Auguste, qui laissait pressentir le dessein d'éloigner ses frontières et de centraliser le pouvoir, tout, on le voit, se réunissait alors pour menacer un jour le pays dans son gouvernement, son indépendance et sa nationalité.

Avant de poursuivre notre récit et de nous occuper du successeur de Raymond V, nous dirons d'abord trèssuccinctement quelles modifications subirent dans le comté de Toulouse, durant le xn' siècle, les formes gouvernementales, les institutions, les lettres et les beauxarls.

Ainsi qu'au xi*' siècle, les comtes de Toulouse continuèrent à ranger sous leur domination directe ou indirecte tout le territoire borné, au nord, par laDurance, l'Isère, les montagnes de l'Auvergne et la Dordogne; au

sud, parla Méditerranée et la chaîne pyrénéenne; à l'est, par les Alpes et le Rhône; à l'ouest, par le duché de Gascogne.

De même aussi, pendant cette longue période, la cour de Toulouse, toujours brillante, toujours le rendez -vous des plaisirs, assemblait tous ceux qui, par la gloire de leurs services ou l'éclat de leurs talents, prétendaient à une juste renommée. Nulle part le mérite n'était accueilli avec tant de bienveillance et d'honneur; nulle part il n'aurait obtenu une protection plus haute et plus généreuse.

Les comtes, à l'exemple des souverains, avaient leur connétable, leur chancelier, et cette foule de grands officiers qui entouraient alors le trône. Pourtant le chancelier n'exerçait pas près d'eux les fonctions attachées ordinairement à ce titre ; ses devoirs se bornaient à dicter, à sceller et à expédier les chartes (1).

Nous rappellerons ici que les contrées au delà de la Loire ne durent pas à Louis le Gros les avantages accordés par lui aux communes. Depuis les Romains elles jouissaient, sauf certaines altérations ou modifications, des droits attachés aux anciennes villes municipes, et jamais la bourgeoisie n'avait cessé un moment de jouer un rôle important dans l'administration du pays. Louis VI,

(1) Dès l'an 1126, un sceau ou un cachet était apposé, par ces princes, sur tous les actes approuvés par eux.

en réglant les relations des communes avec les seigneurs, n'eut évidemment d'autre but que d'élever une barrière contre les prétentions toujours croissantes des grands vassaux. Ses intentions étaient si peu libérales, qu'il annulait ou sanctionnait les délibérations municipales, suivant que le seigneur ou la bourgeoisie versait à son trésor une somme plus ou moins considérable. Les comtes de Toulouse, au contraire, accordèrent toujours aux communes et aux magistrats municipaux des privilèges dont ils ne cherchèrent, en aucun temps, à retirer le moindre lucre.

L'indépendance des communes allait si loin alors, que les principales villes signaient, à leur volonté, des traités de commerce avec les différentes républiques italiennes. Entre autres exemples de cette liberté, si étrangère au régime féodal, nous citerons Narbonne, qui, en 1166, contracta des engagements avec Gênes, sans avoir égard à d'autres considérations qu'à ses intérêts (1).

La bourgeoisie recrutait dans son sein une milice que la coutume obligeait à certaines chevauchées envers son seigneur, mais ce service de guerre n'avait lieu que dans des cas déterminés, et seulement pendant un temps très-court.

Tout porte à croire que le commun conseil, dont déjà

(1) Voir Vllisloire générale du Lavgxiedoc.

nous avons eu l'occasion de parler, fut institué vers le milieu du xii* siècle. Il se composait des capitulaircs ou capitoids, de deux juges, de deux avocats assesseurs et des principaux membres de la bourgeoisie. Il était présidé par les comtes eux-mêmes, ou, en leur absence, par le viguier, personnage très-considéré, choisi toujours dans les rangs de la noblesse. Ce conseil traitait de toutes les affaires dignes de quelque attention, et souvent il prenait l'initiative en matière de police et d'ordre intérieur.

Dans les premières années du gouvernement de Raymond V, les actes publics étaient revêtus de la formule suivante : « Par les capitouls avec le conseil du comte. » Mais, depuis l'an 1180, ces mots se transformèrent en ceux-ci : « Par le comte avec le conseil de la ville. » Ce qui semblerait indiquer que les prétentions des capitouls finirent par porter ombrage au comte de Toulouse, et que ce prince voulut s'opposer à l'amoindrissement de la force gouvernementale; amoindrissement qu'une habitude instinctive a fait désirer, dans tous les temps, aux pouvoirs collectifs.

En ce qui concerne la justice, elle était rendue par le comte en personne, assisté de ses barons et de quelques jurisconsultes; mais, au besoin, le viguier le suppléait dans ses fonctions. A cette époque, les femmes mêmes jouissaient de cette haute prérogative , lorsqu'elles avaient l'administration de leurs domaines.

La gestion des biens du prince était confiée à des bailes ou baillis, qui eux aussi représentaient le seigneur du lieu quand il n'y avait pas de viguier, et, s'il s'élevait des discussions entre des vassaux de conditions égales, les parties désignaient des arbitres pour prononcer sur la cause.

Profitant des querelles suscitées sans cesse aux comtes de Toulouse, soit par l'étranger, soit par ses propres sujets , les évêques travaillèrent constamment à s'affranchir de toute soumission à l'égard du maître. Aussi plusieurs arrivèrent-ils , grâce à des acquisitions ou à d'habiles manœuvres, à devenir les seigneurs de leur ville épiscopale, et quelquefois de leur diocèse. Ils avaient, il est vrai, pour auxiliaires dans ces entreprises ambitieuses, les rois de France eux-mêmes, dont la politique était plutôt intéressée à les pousser dans cette voie qu'à blâmer leur conduite ; car ils ne souffraient en rien de ces empiétements dans, des provinces tout à fait en dehors de leur autorité, et au contraire ils s'attachaient ainsi des partisans dont l'influence sur le pays un jour pouvait leur être utile. D'ailleurs ils créaient par là aux comtes de Toulouse des antagonistes ardents et redoutables.

Néanmoins l'Eglise ne parvint jamais à acquérir l'indépendance dont elle s'était flattée, parce qu'à la mort d'un évéque le seigneur s'emparait de tous ses biens et se considérait comme son légataire universel. Alphonse

Jourdain, en J 136, renonça, comme nous l'avons dit, à celte prérogative exorbitante; mais ses successeurs, et môme les vicomtes de Narbonne, de Carcassonne, de Déziers, d'Albi et plusieurs autres, usèrent longtemps encore d'un avantage qui ajoutait à leur importance et grossissait considérablement leur trésor. Au reste, les comtes ne disposèrent plus des évêchés et des abbayes d'une manière aussi absolue que dans les siècles précédents, et, bien que leur volonté pesât toujours sur ces élections, le clergé et le peuple y prenant une part égale, le choix nécessairement était plus canonique et d'ordinaire mieux justiûé.

Les droits féodaux continuèrent à être, au xn" siècle, ce qu'ils étaient au xi\ La noblesse avait pour seule obligation envers le seigneur de lui fournir, en temps de guerre, un certain nombre d'hommes d'armes, dont la durée du service se réglait à l'avance. Quant aux revenus domaniaux des familles suzeraines, ils se composaient aussi , comme par le passé , de la vente du sel , des amendes, des confiscations, des recettes du greffe et du produit des offices civils; car il ne suffisait plus alors de savoir écrire pour pouvoir rédiger un acte; les grands vassaux de la couronne accordaient ce privilège à litre d'emploi public, et ils affermaient ces charges ou bien les vendaient à vie. Mais ce qui alimentait surtout les finances des grands, c'étaient les péages et la labri-

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