‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 4 sur 34 · GG · texte numérisé non relu

GG

i\ emporter celte ville d'assaut, et il l'enleva aux eris mille ibis répétés de Toulouse!

Continuant ensuite sa route, à peine vingt-cinq lieues le séparaient-elles encore de Conslantinople, lorsque des troupes d'Alexis Comnène tombèrent sur lui inopinément, sous prétexte d'user de représailles à son égard. Quoique loin de s'attendre à une semblable attaque, les croisés repoussèrent cependant les impériaux de manière à les faire repentir de leur action déloyale, et ces derniers, après avoir perdu beaucoup de monde, se virent contraints à une retraite honteuse.

Alexis avait prévu le cas où ses troupes seraient défaites, et s'était ménagé une excuse : il blâma les chefs qui, selon lui, avaient désobéi à ses ordres; désavoua très-haut leur conduite ; expédia sur-le-cliamp des officiers à Raymond, pour l'engager à hâter sa marche et à le rejoindre sans relard, afin de discuter ensemble les opérations contre les Infidèles, ne voulant rien décider , assurait-il , sans sa participation et ses conseils.

Raymond ne pouvait être encore la dupe de ce langage; toutefois, après avoir assez rudement accueilU les envoyés de l'empereur, il céda à leurs instances, et, laissant son armée, il partit pour Conslantinople presque sans aucune suite.

A son arrivée , Alexis le reçut avec les plus grands honneurs et lui prodigua de vives protestations d'amitié;

mais le comte ne tarda pas à savoir quel était le but de ces démonstrations si peu sincères.

L'empereur avait obtenu déjà des autres chefs des armées chrétiennes qu'ils lui rendraient hommage et lui prêteraient serment de fidélité; et il attachait d'autant plus d'importance à amener le comte de Toulouse à donner aussi cette preuve de soumission, qu'il le redoutait davantage, et craignait qu'il n'usât de sa puissance pour s'emparer, sinon des provinces soumises à son autorité, du moins de celles qui, ayant appartenu à l'empire, viendraient à être reconquises sur les Sarrasins pendant le cours de la guerre. Aux premières ouvertures d'Alexis à ce sujet, Raymond répondit : « Je suis venu « avec l'intention de servir Dieu seulement, et je ne « reconnaîtrai pour seigneur que celui dont la gloire « m'a fait quitter ma patrie et mes États. Cependant, si « l'empereur veut se mettre à la tête des croisés, je « servirai volontiers sous ses enseignes avec tous les « chevaliers amenés par moi. »

Ces paroles ne satisfirent pas Alexis Comnène : ce prince ne se souciait nullement de quitter C^onstantinople dans des circonstances qui lui paraissaient des plus critiques ; et, pour motiver son refus de marcher contre les Infidèles, il prétendit qu'étant menacé par les Hongrois et par d'autres peuples barbares il lui était impossible , dans un pareil moment, de songer à s'éloigner de sa capitale. D'un autre côté, ce monarque astucieux, connais-

sant le caractère ferme du comte de Saiat-Gilles , pensa que , pour vaincre son opposition, il n'était d'autre moyen que de lui ôter de son importance en affaiblissant son armée. Par suite de ce calcul odieux, le jour même oii il lui parlait de son affection et lui offrait ses services, il ordonnait en secret à ses généraux d'aller surprendre les troupes toulousaines, s'imaginant que, privées de leur chef et sans défiance, elles seraient aisément battues et détruites. En effet, l'armée du comte, sans le moindre soupçon à l'égard des impériaux, avait cru toute mesure de sûreté inutile : une agression si peu attendue la mit donc d'abord dans le plus grand désordre ; mais, revenue bientôt de son épouvante , elle finit par prendre à son tour l'offensive, et elle repoussa vigoureusement les Grecs qui, cette fois encore, furent punis de leur trahison en éprouvant des pertes considérables.

Quoique l'avantage fût resté aux croisés, tant de misères , de fatigues , de traverses de toute sorte jetèrent un tel découragement parmi eux, que, sans les exhortations des évoques, tous les soldats auraient abandonné immédiatement leurs étendards. Ce fut seulement en mettant sous leurs yeux la honte qui allait s'attacher à leur désertion, et les difficultés sans nombre qui rendraient leur retour en France inexécutable, que l'on parvint à empêcher la désorganisation de pénétrer dans tous les rangs.

De son côté, Raymond, en apprenant le nouvel f^^'e

— Gode perfidie de Comnène, reconnut la fViule qu*il avait faite en se livrant, pour ainsi dire, à sa merci. Hors d'étal de tirer vengeance de cette conduite déloyale, il s'adressa aux autres chefs des armées chrétiennes, comptant les trouver aussi disposés que lui à punir ce dernier outrage ; mais ces princes, dont les troupes étaient déjà de l'autre côté du Bosphore, pouvaient difficilement revenir sur leurs pas pour s'engager dans une querelle particulière. D'ailleurs Alexis cachait toujours ses intentions coupables sous les meilleures paroles : il présentait comme excuse les excès des croisés, la nécessité pour ses troupes d'opposer, en pareil cas, la force à la force ; il témoignait publiquement son chagrin d'un conflit si malheureux, et il offrait, bien qu'il eût eu lieu contre sa volonté, de payer les dommages causés par ce malentendu regrettable. La chose tourna donc en négocialion , et l'empereur , fort intéressé à lui voir suivre celle marche , appela à sa cour Godefroy, le comte de Flandre et Bohémond, pour l'aider à mettre fin à ce difl'érend (1).

Ces trois princes s'employèrent fort activement à apaiser la colère du comte de Toulouse ; ils convinrent d'abord que l'insulte leur était commune et que, dans d'au-

(1) Bohémond, qui s'était embarqué à Brindes, arriva à Corislaiilinople eu même temps que le comte de Yermandois el le comte de Flandre.

1res circonslaiices, ils seraient les premiers à en exiger une réparation éclatante ; toutefois ils lui rappelèrent l'obligation dans laquelle ils étaient de sacrifier à une cause sainte les sujets de mécontentement les plus sérieux ; car, s'ils devaient se déclarer contre l'empereur, il leur faudrait ne plus penser au grand dessein qui leur avait fait prendre les armes.

Cette raison suffisait seule pour ramener un noble cœur à des idées pacifiques : Raymond s'avoua la nécessité d'oublier des injures personnelles quand il s'agissait de combattre pour l'Europe chréfienne, et il fit preuve, en cette occurrence, de tant d'élévation dans ses sentiments, qu'Alexis, malgré son naturel méfiant et crainfif, subjugué par l'influence qu'exerce toujours une âme généreuse, s'attacha, dès lors, à conquérir son amitié, le combla de présents, et, jusqu'à la fin de sa vie, lui montra l'estime la plus haute et la confiance la plus entière.

Néanmoins ce monarque ne renonça pas ù obtenir du comte de Toulouse V hommage et le serment de fidélité; mais, convaincu de l'inutilité des offres les plus flatteuses sur un esprit si droit et si positif, il eut recours à l'intervention de Bohémond, qui, séduit par ses largesses et ayant montré sur ce point une condescendance ])eu scrupuleuse, mettait pour sa propre réputation beaucoup de prix à fléchir In résistance opposée par Raymond. En cflét, le [)jiiice de Tarenle sut agir assez adroitement

près du comte de Saint-Gilles pour l'amener enlin l\ jurer à Alexis Comnène « qu'il défendrait toujours et contre « tous son honneur et sa personne. »

Ce n'était pas là ce que désirait l'empereur. Raymond, par ce serment, semblait plutôt lui accorder sa protection que se soumettre à son autorité. Pourtant Alexis, malgré toute son habileté , ne put obtenir autre chose de ce caractère inflexible, et Raymond répondit aux nouvelles négociations tentées à ce sujet près de lui : « qu'on lui couperait plutôt la tête que de le faire « consentir à l'hommage qu'on s'obstinait à lui de- « mander. »

Au lieu de reconnaître combien cette conduite, de la part du comte de Toulouse, était loyale et honorable, Michaud, dans son Histoire des croisades, dit « que, « pour faire plier l'orgueil de Raymond et de ses Pro- « vençaux, l'empereur fut obligé de s'humilier devant « lui ; qu'd flatta tour à tour leur vanité et leur avarice, « et qu'il s'occupa plus de leur montrer ses trésors « que ses armées. » On pourrait croire, d'après cela, que, gagné à prix d'or, Raymond finit par se rendre aux instances d'Alexis Comnène : il n'en fut rien cependant, et l'on s'explique d'autant moins le blâme injuste caché sous ces paroles, que, si le comte de Toulouse se refusa à une concession à laquelle s'étaient soumis tous les princes, même les plus superbes, à l'exception, toutefois, de Tancrède, kii seul, parmi eux, resta conslam-

ment fidèle à sa parole, et ne manqua jamais à aucune de ses obligations envers l'empereur.

Afin de rassurer les croisés sur ses intentions futures, Alexis Comnène s'engagea, par un traité écrit de sa main, à les seconder dans toutes leurs entreprises (1), et, pour dissiper jusqu'au moindre doute sur cette promesse, il leur donna en otage son gendre et son neveu (2).

Les princes ne pouvaient exiger davantage ; tranquilles de ce côté, ils furent rejoindre leurs troupes campées déjà sur différents points de l'Asie Mineure, ce pays autrefois si célèbre, et oii commandaient alors les Turks Seldjoukides (3). Quant à Raymond, se rendant au désir du monarque grec, il demeura quelques jours encore près de lui, recevant, et des grands et du peuple, des témoignages de considération et de respect.

Nous voyons , dans l'histoire d'Alexis , écrite par Anne Comnène, sa fille, combien les belles qualités de Raymond furent appréciées à la cour de Constantinople , et quelle affection le monarque conçut, dès ce moment, pour un prince qu'il avait tant redouté d'abord (4).

(1) Le 1" mai 1097.

(2) (]liron. nialéac, p. 214.

(3) Ces ]»cii[i!cs léroccs, sortis dos vastes plaines qui s'ôtendent au nord-csl (le la mer Caspienne, avaient envahi, quelqnes années auparavant, l'Asie occidentale.

(i) 11 y a, dans VAlcriadc, de lu boursouflure et quelques erreurs de

« L'empereur, dit Vàuieur de VAlexiade, ne voulut « pas le laisser partir, parce qu'il l'aimait plus que tous « les autres princes, tant pour sa rare prudence et « la pureté de ses mœurs que pour sa candeur et sa « sincérité , rien n'étant capable de le faire user de « dissimulation ou de mensonge. Les excellentes qua- « lités qui faisaient briller le comte de Saint-Gilles « parmi les chefs de la croisade comme le soleil parmi « les étoiles lui méritèrent l'amitié la plus tendre « d'Alexis, qui lui confia tous ses secrets et lui ouvrit « son cœur dans plusieurs conférences particulières. « Il lui fit part, entre autres choses, de ce qui devait, « selon lui, arriver aux croisés, et lui donna, à ce sujet, « de très-bons conseils. Il le pria surtout de veiller sur « la conduite de Bohémond, dont il avait sujet de se dé- « fier , de lui en donner des nouvelles, et de l'empêcher « de rien entreprendre qui pût être préjudiciable à « l'empire. »

Déjà nous avons reproché à Michaud , cet auteur habituellement si consciencieux et si vrai, de s'être laissé égarer en cédant au sentiment de préférence ou de répulsion que l'on éprouve , malgré soi, à la lecture de l'histoire, pour les personnages qu'elle met en scène. Il ne s'est pas surtout tenu assez en garde contre la

(laies; mais cet ouvrage n'en est pas moins très-précieux, étant dû à un témoin oculaire très-bien renseigné sur tous les faits et qui nous les a transmis avec un soin miiinlieux.

rivalité des chroniqueurs nés dans les provinces du nord, et ceux qui appartenaient aux contrées méridionales. Porté à croire toutes les assertions des premiers, il montre une grande injustice envers les Provençaux en général, et particulièrement envers le comte de Toulouse, prince remarquable et par l'élévation de son caractère et par l'héroïsme de sa conduite. Le passage de VAlexiade, cité par nous, lui a fourni encore l'occasion de dire : « Tandis que Raymond s'abaissait devant un monarque « étranger, les courtisans de Byzance répétaient avec « emphase qu'il s'élevait au-dessus de tous les autres « chefs de la croisade, comme le soleil parmi les « étoiles. »

Jamais blâme fut-il donné avec moins de raison ? On sait de quelle manière le comte de Toulouse s était abaissé devant Alexis. D'un autre côté, l'éloge qui blesse si vivement notre savant écrivain ne vient pas des courtisans de Byzance, mais d'Anne Comnène, la fille du monarque, dont le style, empreint, il est vrai, de l'exagération de l'époque, ne reproduisait pas seulement les opinions des courtisans , mais celles de tous les hommes importants et en position de bien voir.

Cependant ce n'était pas assez d'attribuer à Raymond un rôle si contraire à la vérité ; Michaud prend acte de cette autre [)hrase : « // le pria surtout de veiller sur la « rondiiitr de Bohémond , » pour laire du comte de Toulouse le délateur de ses frères d'armes. « Par ses

— io —

« faveurs , ajoiile-t-il , par ses louanges adroitemeni « distribuées, l'empereur avait fait naître la jalousie « parmi les croisés. Raymond de Saint-Gilles s'était « déclaré contre Bohémond, dont il révélait les projets « à Alexis. »

Quoi ! ce preux dont la loyauté, reconnue même de ses ennemis, était chantée par tous les ménestrels , dont la franchise , un peu trop rude , était devenue un des plus grands sujets d'accusation contre lui, le voilà transformé en un flatteur complaisant et soumis , cherchant à découvrir les desseins de ceux qui combattaient à ses côtés, pour les dévoiler à un maître I... Nous expliquerons d'une manière fort différente ces paroles de YAlexiade.

Alexis Comnène, ayant, en quelque sorte, acheté les services de Bohémond en lui abandonnant une partie de ses trésors, devait, par ce fait même, avoir très-peu d'estime pour sa personne, et moins encore de confiance dans ses assurances pour l'avenir. Il savait, d'ailleurs, que le duc de Tarente avait quitté ses États d'Italie, dans l'unique espoir d'en conquérir de plus considérables ; et, connaissant son ambition et son manque de foi, tout concourait à lui inspirer de vives craintes sur la manière dont il en agirait à son égard. Raymond, au contraire, était, à ses yeux, sévère pour lui comme pour les autres, incorruptible, équilable; sur de la sincérité de ses promesses, Alexis, en homme sage, mit entre ses mains des

inlérôls qui n'élaieiU pas les siens seulemejil, mais ceux de bien des peuples et de l'Europe entière. Eu effet, on comprendra qu'il devenait d'une haute importance de rendre à l'empire le territoire et les places qu'il avait perdus, afin d'élever une barrière imposante entre les musulmans et les chrétiens ; tandis que de petits États , créés par des ambitieux , comme Bohémond, au centre de l'Asie Mineure ou de la Syrie , ne pouvaient jouer jamais le moindre rôle, par leur isolement et leur faiblesse, dans la grande lutte qui allait s'engager entre l'Orient et l'Occident.

La recommandation d'Alexis honorait donc celui à qui elle était faite, et, si l'un de nos premiers historiens y a vu une tache pour le caractère du comte de Toulouse, cela nous prouve que l'esprit le plus éclairé et le jugement le plus droit se laissent parfois entraîner par des préventions irréflécliies et injustes.

Raymond, libre enfin de quitter Constantinople, s'empressa de rejoindre ses troupes qui, depuis plusieurs jours , avaient franchi le Bosphore , et dont une portion s'était même déjà mise en marche, à la suite des autres armées, sous la conduite de Guillaume, comte de Forez, de Gaston de Béarn, de Gérard de Roussillon, et de Raymbaud, comte d'Orange.

Les princes ayant résolu d'entreprendre d'abord le siég(i de Nicée, Raymond, à la tête de ses forces, arriva devant celte place le 16, mai 1097 ; il avait avec lui

révoque du Piiy, Adhémar de Monteil, qui, rétabli do ses blessures, voulut partager constamment les fatigues et les dangers de cette guerre.

Nicée, capitale de la Bithynie, était une des principales villes de l'Asie. Sa double ceinture de murailles, sur lesquelles pouvaient rouler des chars ; ses tours, au nombre de trois cent soixante-dix, et ses larges fossés remplis d'eau, la faisaient considérer, en Orient, comme un boulevard contre lequel se briseraient toutes les forces de la terre. Du haut des formidables remparts de cette place, les belliqueux Seldjoukides semblaient menacer l'empire grec, qui un jour, en effet, devait succomber devant leur valeur impétueuse.

Kilidji Arslan, prince de Nicée, longtemps enfermé dans une forteresse, et élevé au miUeu des troubles et des guerres civiles, avait acquis à l'école du malheur les deux qualités nécessaires pour triompher de la mauvaise fortune : la volonté et le courage. Loin de se laisser abattre à l'annonce des armées innombrables qui s'avançaient contre lui, il s'appliqua à ajouter encore aux défenses de Nicée, point sur lequel les croisés devaient nécessairement diriger leurs premiers efforts, et il se hâta d'appeler à son secours et ses alliés et ses sujets. Non -seulement toutes les provinces de l'Asie Mineure répondirent à cet ordre, mais de la Perse même il accourut de nombreux défenseurs de l'islamisme.

Nicée, par ies avantages de sa situation, pouvait faire une résistance très-longue. D'un côté, un sol accidenté et difficile la protégeait; de l'autre, c'est-à-dire vers le sud et l'ouest, son enceinte était couverte par le lac Ascanius. Le sultan, après avoir mis dans cette ville une garnison d'élite, alla prendre position, avec tout son monde , sur les hauteurs voisines , de manière à ne pas perdre de vue ses adversaires^ à étudier leurs intentions, et à être en mesure de profiter de leurs fautes.

Quel spectacle ce dut être pour lui, lorsque, du sommet de ces monts, formant comme un immense amphithéâtre, il vit cent mille cavaliers recouverts d'armures resplendissantes , s'approcher en ordre et en silence , et au delà de ces colonnes recouvertes d'acier, qui renvoyaient au soleil ses rayons brisés et diffus, marcher cinq cent mille fantassins (1), dont les masses noires et profondes cachaient aux yeux la terre, jusque-là où le ciel lui traçait au loin des bornes.

Hilidji, cependant, doué d'un caractère résolu, ne se montra ni surpris ni ébranlé. Soutenu par la pensée des devoirs que lui imposait son nom, rassuré par les ressources qu'il savait trouver dans sa vaillance, il ne désespéra ni de son pays ni de sa destinée.

(1) Nous avons dit que les Croisés, au moment de leur départ, comptaient environ 400,000 hommes; mais, en traversant l'Kurope, ils furent renforcés et par des populations entières et par un grand nombre de troupes.

Les croisés, parmi lesquels on comptait tant de nations différentes de mœurs et de langage, campèrent dans une? plaine entourée de collines et coupée par des ruisseaux. Bohémond et Tancrède se placèrent au nord de Nicée ; Godefroy, Baudouin et Hugues, occupèrent la partie orientale. Quant à Raymond, appelé avec instance par ces princes, qui s'attendaient à un engagement prochain, il marcha jour et nuit pour les rejoindre, et s'établit, en arrivant, du côté du midi, c'est-à-dire vers le lac Ascanius.

A peine venait-il de déployer ses tentes, que le sultan, pour cacher ses véritables desseins, fit attaquer Godefroy par un corps peu nombreux, et tandis que l'attention des chrétiens se portait vers ce point, il se précipita sur le comte de Toulouse, avec la rapidité de la foudre, à la tête de cinquante mille hommes de cavalerie, précédés de dix mille archers. Les Provençaux , étonnés d'un mouvement si rapide et si imprévu , ne purent résister au choc de l'ennemi, et se mirent en désordre ; mais Raymond et Adhémar parvinrent à les rallier, et alors eut lieu une mêlée terrible. « Ils se joignirent, dit « Matthieu d'Edesse, qui nous raconte cette bataille (1), « avec une égale furie. On voyait partout briller les « boucliers et les casques ; on entendait le choc des

(1) Manuscrit arménien dr. la bibliothèque impériale, ii" 99, IraJuclion de Cirbied.

« cuirasses et des lances; l'air retentissait de cris per- « çants ; les chevaux, effrayés, reculaient au bruit des « armes , au sifflement des flèches ; la terre tremblait « sous les pas des combattants, et la plaine était hérissée « de javelots. »

Enfin, Bohémond étant accouru, les chrétiens obtinrent à leur tour l'avantage, et, s'attachant alors aux traces des Infidèles , ils ne cessèrent de les poursuivre que lorsque ceux-ci eurent gagné les montagnes qui leur servaient d'asile.

Kilidji Arslan savait tenir tête à la fortune; il harangua ses soldats, leur fit voir qu'il s'agissait, pour eux , de leur religion , de leur patrie , de leurs familles; il leur parla ensuite de l'indiscipline qui devait régner parmi des étrangers venus de tant de pays divers , du riche butin à obtenir pour prix de leur victoire; en un mot, il sut si bien ramener la confiance parmi les musulmans , qu'ils demandèrent à retourner au combat, et le lendemain ils se trouvèrent de nouveau en présence des armées chrétiennes.

Cette seconde bataille fut longue et acharnée , elle dura depuis la naissance du jour jusqu'à la nuit. Les Turks montrèrent dans cette action autant d'audace que de ténacité; mais, malgré les plus héroïques efî'orls, Kilidji Arslan, après avoir sacrifié inutilement quatre mille des siens, dut enfin se résoudre à la retraite, laissant, en

outre, un grand nombre d'hommes au pouvoir des chrétiens, ce qui jeta beaucoup de découragement parmi ses troupes. Pourquoi celte victoire, peu glorieuse au reste, si l'on compare la force numérique des croisés à celle des musulmans, fut-elle souillée par un acte de barbarie que, pour l'honneur de l'humanité, on voudrait n'avoir pas à reproduire? Mille têtes des Sarrasins prisonniers furent adressées en présent à l'empereur, et, à l'aide des mangonneaux (1), on en lança d'autres encore dans la place pour annoncer à la garnison la défaite du sultan.

Kilidji Arslan , après ce nouvel échec, abandonna à elle-même la ville de Nicée, où étaient cependant ses femmes et ses trésors, et il courut chercher, parmi les populations voisines, des secours sans lesquels il ne pouvait plus espérer arrêter la marche des chrétiens.

Ceux-ci, débarrassés d'un adversaire qui, en les menaçant sans cesse, paralysait la plus grande partie de leurs forces et entravait leurs opérations, profitèrent de son éloignement pour pousser avec vigueur l'attaque de la forteresse. Appelant à leur aide toutes les machines qu'ils tenaient des anciens, les tortues, les bahstes, les catapultes, et se conformant aux conseils des Grecs, beaucoup plus entendus que les Latins dans l'art des sièges, ils battirent, jour et nuit, les murailles

;1) Machine qui envoyait au loin des Irails et des pierres

Page 1