II
(le Nicée. Cependant les Infidèles se défendaient avec habileté et vigueur, et depuis un mois aucun avantage marquant n'avait été obtenu.
Au commencement de juin, arriva le duc de Normandie, suivi des comtes de Blois et de Chartres, qui s'étaient embarqués en Calabre. Ainsi tout ce que l'Occident avait envoyé à la conquête de l'Asie, c'est-à-dire près de sept cent mille individus, en y comprenant les femmes, les enfants, les vieillards, les religieux de toute sorte, venus à la suite des armées, se vit amoncelé devant la capitale de la Bithynie, comme les eaux d'un fleuve grossi par les orages qu'une digue puissante et contient et refoule.
Il serait difficile de dire les exploits dont ce petit coin de terre devint alors le théâtre ; d'ailleurs ces détails, de nature à fournir matière à plus d'un poëme épique, nous éloigneraient trop de notre sujet. Cependant nous ne pouvons résister au désir de parler d'un Sarrasin, cité par Guillaume de Tyr (1) , qui, par sa conduite digne des héros d'Homère, nous fait connaître le caractère de cette lutte presque fabuleuse. Toujours au poste le plus périlleux, ce guerrier intrépide excitait l'étonnement des chevaliers par la force de son bras et la sûreté de ses coups. Jamais un de ses dards n'était détourné de sa route, et jamais en atteignant le but il
(1) UiMoria rerum in parlibus Iranamarinis (jeskirum, etc., etc., lib. 3.
— salie manquait d'apporter la mort. Lorsque ce vaillarit soldat avait épuisé son carquois, tout devenait en ses mains des armes redoutables et terribles. Un jour qu'il se trouvait sur une des portions de l'enceinte atlaqui'^e par le comte de Toulouse, ceux qui étaient chargés de la défendre furent pris d'épouvante et s'enfuirent précipitamment. Loin de suivre ce lâche exemple et de songer à se mettre à couvert , lui , resté toujours sur la plate-forme, continua à repousser les tentatives de ses innombrables assaillants ; n'ayant plus ni flèches ni aucune espèce de projectiles, il démolissait la muraille pour en précipiter les débris sur les chrétiens. Sa voix retentissante déliait ses adversaires, et, se riant de leurs menaces, il se plaisait à irriter leur fureur par des paroles de haine et de mépris. Les croisés, stupéfaits de tant d'audace, croyaient entendre un des fils de Bélial bravant encore et les hommes et le ciel. L'armée entière, comme si elle n'eût eu d'autre ennemi à combattre et à vaincre, fit pleuvoir sur lui des milliers de traits à la fois; mais, semblable à ces êtres dont l'essence n'a rien de terrestre , tout couvert de sang et hérissé de flèches enfoncées dans ses chairs, il continua froidement à maîtriser la multitude furieuse acharnée contre sa personne seule. Godefroy, attiré par les clameurs tumultueuses qui s'élevaient de ce côté, ne put concevoir d'abord comment l'attention générale était concentrée sur un point en apparence sans défen-
seurs ; enfin , découvrant l'obstacle contre lequel venaient se briser tant d'efiforts, d'une main ferme et expérimentée il décocha de son arbalète un trait qui mit fin à des jours dignes d'une destinée moins fatale.
La résistance des habitants de Nicée tenait surtout à la facilité dont ils avaient été en possession jusque-là, de recevoir des vivres et des renforts par le lac Ascanius ; mais les croisés, à l'aide des bateaux que leur fournirent les Grecs, ayant ôté aux musulmans tout moyen de communication avec l'intérieur du pays, la position de la garnison commença à devenir de plus en plus difficile.
Le comte de Toulouse, pour décider la reddition de la place , fit construire , avec de très-gros madriers , une espèce de forteresse mobile, recouverte d'un cuir épais ; elle portait, dans sa partie supérieure, deux mangonneaux et pouvait contenir un bon nombre de soldats. On roula cette machine près d'une des tours les plus importantes de l'enceinte, et, tandis que les catapultes foudroyaient de leurs projectiles ceux qui se présentaient sur les murailles, les hommes sapaient en même temps les fondations de l'ouvrage. Cette tour, quoique des plus solides, finit par s'écrouler au miheu d'une nuit; et le bruit de sa chute retentit au loin d'une manière si effrayante , que les troupes chrétiennes et musulmanes crurent un moment qu'un tremblement de terre menaçait de les écraser ou de les engloutir.
Raymond s'occupa aussitôt de faire combler le fossé, déjà presque rempli par cet éboulemeut considérable ; mais, au moment où il donnait les derniers ordres pour l'assaut qui devait lui livrer Nicée, il resta confondu en voyant flotter sur les remparts les étendards d'Alexis Comnène.
L'empereur, tout en ayant refusé de se mettre à la tète des croisés , avait fait marcher avec eux un faible détachement de ses troupes, beaucoup moins pour servir réellement en qualité d'auxiliaires que pour suivre les opérations, voir ce qui se ferait, et être à même de profiter des circonstances que le hasard lui rendrait favorables.
Le chef de ce petit corps, après avoir reconnu la détresse des assiégés, s'était hâté d'envoyer secrètement un de ses officiers dans la ville , pour faire comprendre à la garnison et le péril de sa situation et l'avantage qu'il y aurait pour elle de traiter avec les Grecs, dont elle connaissait les sentiments humains , au lieu de se rendre à des nations barbares, signalées par leur indiscipline, leur cruauté et leur manque de foi.
Tous les princes ne se montrèrent ni moins surpris ni moins courroucés que Raymond de la ruse employée par Alexis pour leur enlever le prix de leur conquête. Plusieurs d'entre eux s'étaient partagé d'avance les richesses qu'ils n'ignoraient pas avoir été déposées dans
Nicée par le sultan, et leur indignation les eût portés sans doute à quelque extrémité fâcheuse, si l'empereur, en politique habile , ne fût parvenu à les apaiser par ses louanges et à les gagner par ses largesses.
Cependant l'armée, mécontente du rôle que lui avait fait jouer le monarque grec, ne savait s'il lui fallait se plaindre ou se féliciter de sa victoire ; mais le soldat est oublieux de sa nature, et quelques moments passés dans l'abondance chassèrent de son esprit le souvenir de la blessure faite à son amour-propre et à son intérêt.
Le 29 juin (1), les chrétiens poursuivirent leur route à travers les montagnes de l'Asie Mineure. Kilidji Àrslan, <|ui ne songeait qu'à se venger de ses revers, avait mis le temps à profit. A la tête de cent cinquante mille hommes réunis par son activité infatigable, il se porta, près de Dorylée, dans une vallée de la petite Phrygie que devaient traverser les croisés. Ceux-ci s'étaient partagés en deux colonnes : l'une commandée par Godefroy, Hugues, le comte de Flandre, Raymond et Adhémar ; l'autre par Bohémond, Tancrède et le duc (le A'ormandie. C'est sur cette dernière colonne, marchant à la droite de la première, et à quatre ou cinq lieues d'elle, que le sultan se décida à se porter, dans l'espoir de la battre et de la détruire avant que celle de
■■■{i] (Jm;l(]iict ailleurs ilisciil le -20 du un'uif niui^.
gauche, avertie de son attaque, n'eOil le temps d'arriver à son aide.
Effectivement, le 1" juillet, les chrétiens, après avoir passé la nuit dans une vallée qu'Albert d'Àix appelle Dogorganhi (1), furent réveillés par un bruit sourd et prolongé, semblable à celui qui précède la tempête, et bientôt des nuages de poussière, dont les tourbillons épais interceptaient les premières clartés du jour, leur annoncèrent la présence d'un ennemi qu'ils croyaient en fuite , et pour longtemps encore dans l'impossibilité de rien entreprendre contre eux.
Laissons l'auteur de l'Histoire des croisades raconter les phases diverses de cette action mémorable, où k comte de Saint-Gilles (2) contribua si puissamment à changer une journée désastreuse en une brillante victoire.
« Bohémond, devenu le chef de l'armée (3), au « milieu du péril , se hâta de faire les dispositions i< nécessaires pour recevoir les Turcs. Le camp des « chrétiens était défendu d'un côté par la rivière (4), « de l'autre par un marais couvert de roseaux. Le a prince de Tarente se fait entourer de chariots et de
(1) Les historiens latins la désignent tous sous le nom de Gorgani.
(2) Hisl. des crois., t. 1", liv. II, p. 199 et suiv.
(3) Celle expression est inexacte; il n'était le chef que do la porlinn le l'armée détachée sur la droite.
.i) Un croit que ce cours d'eau e;l le Balliis do& ancien-.
palissades faites à la hâte avec des pieux qui servaient à dresser les lentes. Il assigne ensuite les postes à l'infanterie, et fait placer au milieu d'elle les femmes, les enfants et les malades. La cavalerie, divisée en trois corps, s'avance à la tête du camp, et se prépare à disputer le passage de la rivière. L'un de ces corps était commandé par Tancrède et Guillaume son frère , l'autre par le duc de Normandie et le comte de Chartres. Bohémond , qui commande le centre, se place avec ses cavaliers sur une hauteur d'où il peut tout découvrir, et suivre l'ordre du combat.
« A peine le prince de Tarente a-t-il achevé ses préparatifs, que les Sarrasins, en poussant de grands cris, descendent des montagnes, et, lorsqu'ils sont arrivés à la portée de l'arc, ils font pleuvoir une grêle de traits sur les chrétiens. Cette décharge fait peu de mal aux cavaliers défendus parleurs boucliers et leurs armures, mais elle blesse un grand nombre de chevaux qui portent le désordre dans les rangs ; les arciiers, les frondeurs, les arbalétriers répandus çà et là sur les flancs de l'armée chrétienne ne pouvaient renvoyer aux Turcs tous les traits qui leur étaient lancés. Les cavaliers étaient impatients de se servir de la lance et de l'épée ; les plus ardents traversèrent imprudemment la rivière en fondant sur les Sarrasins ; mais ceux-ci se présentent devant eux,
« ils ouvrent leurs rangs, se dispersent, se rallient à « quelque distance, et obscurcissent l'air d'une nou- « velle nuée de flèches. La rapidité de leurs chevaux « les seconde dans leurs évolutions, et les dérobe à la « poursuite des croisés qu'ils combattent en fuyant.
« Cette manière de combattre était toute à l'avantage « des Turcs ; les dispositions faites dans l'armée chré- « tienne, avant la bataille, devenaient inutiles. Chaque « chef, chaque cavalier ne prenait plus conseil que de « lui-même, et s'abandonnait à son ardeur. Les chré- « tiens combattaient en désordre sur un terrain qu'ils « ne connaissaient point ; les plus braves coururent les « plus grands dangers. Robert de Paris fut blessé mor- « tellement après avoir vu tomber à ses côtés quarante « de ses compagnons. Guillaume, frère de Tancrède, « tomba percé de flèches. Tancrède lui-même , dont la « lance était brisée, et qui n'avait plus pour défense « que sou épée, ne dut son salut q\i'ix Bohémond, qui « vint à son secours et l'arracha des mains des Infi- « dèles.
« Pendant que la victoire restait incertaine entre la « force et l'adresse, entre l'agilité et la bravoure, de « nouvelles troupes de Sarrasins descendirent des mon- <.< tagnes et vinrent se mêler au combat. Le sultan de « Nicée profita du moment où la cavalerie des croisés « résistait avec peine au choc de l'armée turque pour « attaquer leur camp. Il fait mettre l'^pée à la main à
« l'élite de ses soldats, traverse la rivière, et renverse « toutes les barrières qui s'offrent devant lui. En un « moment le camp des chrétiens est envahi et rempli « de Sarrasins. Les Turcs massacrent tout ce qui s'offre « à leurs coups. Ils n'épargnent que les femmes qui « ont de la jeunesse et de la beauté, et qu'ils destinent « aux sérails. Si l'on en croit un historien contempo- « rain, les filles et les femmes des barons et des che- « valiers préférèrent en cette occasion l'esclavage à la « mort ; car on les vit, au milieu du tumulte, se parer « de leurs plus beaux vêtements, et se présenter ainsi « devant les Sarrasins, cherchant, par la vue de leurs ^< charmes, à amollir le cœur d'un ennemi impi- « toyable (1).
« Cependant Bohémond vient secourir le camp des « chrétiens, et force le sultan à regagner son armée. « Alors le combat recommence sur les bords de la « rivière avec plus d'acharnement. Le duc de Normandie, « resté avec quelques-uns de ses chevaliers sur le « champ de bataille, arrache des mains de celui qui le « portait son drapeau blanc brodé d'or, et s'élance au « milieu des Sarrasins en criant : Dieu le veut ! Dieu « le veut ! 11 frappe de son épée tout ce qu'il rencontre, « et fait tomber à ses pieds un des principaux émirs. « Tancrède, Uichard, prince de Salerne, Etienne, comte
:i) Alt.. \f!., lili. III. raji. iO.
« de Blois et les autres chefs suivent son exemple, et « secondent sa valeur. Bohémond, qui poursuivait le « sultan de Nicée, rencontre une troupe de soldats qui « fuyaient, et les ramène en disant — où fuyez-vous, « soldats chrétiens? ne voyez-vous pas que leurs che- « vaux sont plus vites que les nôtres ? suivez-moi. Je « vais vous montrer un chemin plus sûr que la fuite. — « A peine a-t-il prononcé ces paroles, qu'il se précipite « avec eux au milieu des Sarrasins et rétablit le combat. « Dans le désordre de la mêlée, les femmes qui venaient « d'être délivrées des mains des Sarrasins et qui brù- « laient de venger leur pudeur outragée parcouraient « les rangs, apportaient des rafraîchissements aux « soldats, et les exhortaient à redoubler de courage « pour les sauver de la servitude.
« Mais tant de généreux efforts allaient être inutiles : « les croisés étaient épuisés de fatigue et ne pouvaient « résister plus longtemps à un ennemi qui se renouve- « lait sans cesse et les accablait par le nombre. L'armée « chrétienne, environnée de toutes parts, est obligée de « battre en retraite et de se retirer dans son camp, « où les Turcs sont sur le point d'entrer avec elle. 11 « est impossible de peindre la confusion et le désespoir « qui régnèrent alors parmi les croisés. On ne voyait « dans leur camp que des prêtres qui imploraient, « par leurs gémissements et par leurs prières, l'assis- « lance du Dieu des armées , des femmes qui se la-
« mentaient, en rapportant, sous la tente, des morts et
« des blessés ; des soldats qui se jetaient aux pieds du
« clergé pour obtenir l'absolution de leurs fautes. Dans
« ce tumulte affreux, on entendait à peine la Yoix des
« chefs; les plus intrépides étaient couverts de bles-
« sures et ne pouvaient plus combattre. Ils désespé-
« raient de voir Jérusalem et n'attendaient plus que la
« mort, lorsque tout à coup mille cris de joie annon-
« cent l'approche de Raymond et de Godefroy qui s'a-
« vançaient avec le second corps de l'armée chré-
« tienne.
« Dès le commencement de la bataille, Bohémond
« les avait fait avertir de l'attaque des Turcs; à cette
« nouvelle, le duc de Lorraine, le comte de Yermandois,
« le comte de Flandre, à la tête de leur corps d'armée,
« avaient dirigé leur marche vers la vallée de Dogor-
« ganhi, suivis de Raymond et d'Adhémar qui escor-
« taient les bagages à la tête de l'arrière-garde. Lors-
« qu'ils parurent sur le revers des montagnes, du côté
« de l'occident, le soleil était au milieu de son cours, et
« sa lumière se réfléchissait sur leurs boucliers, leurs
« casques et leurs épées nues; les enseignes étaient
« déployées ; le bruit des tambours et des clairons re-
« tentissait au loin ; cinquante mille cavaliers, couverts
« de leurs armes et prêts au combat, s'avançaient en
« bon ordre. Celte vue ranima l'espoir des croisés, et
« jeta l'cflVoi parmi les Infidèles.
« Déjà Godefroy, suivi de cinquante chevaliers, avait « devancé son armée et s'était mêlé parmi les combal- « tants, lorsque le sultan fait sonner la retraite et se re- « tire sur les hauteurs, où il espère que les croisés « n'oseront l'attaquer. Le second corps de l'armée chré- « tienne est bientôt arrivé dans la plaine fumante « encore du sang des chrétiens. Les croisés reconnais- « sent leurs frères et leurs compagnons étendus dans la « poussière ; ils sont impatients de venger leur mort, et « demandent à grands cris qu'on recommence le com- « bat ; ceux même qui avaient combattu depuis le matin « ne veulent point prendre de repos. L'armée chrétienne « est aussitôt rangée en bataille. Bohémond, Tancrède, « Robert de Normandie se placent à la gauche; Gode- « froy, le comte de Flandre, le comte de Blois condui- « sent l'aile droite ; Raymond commande le centre, et « l'arrière-garde, ou corps de réserve, est sous les or- « dres d'Adhémar. Avant que les chefs aient donné le « signal, les prêtres parcourent les rangs, exhortent les « croisés au combat et leur donnent la bénédiction. Les « soldats et les chefs tirent leurs épées , et , menaçant « l'ennemi, s'écrient tous ensemble : Dieu le veut 1 Dieu « le veutl Ce cri de guerre est répété par les échos des « montagnes et des vallées. Enfin l'armée chrétienne « s'ébranle et marche, pleine d'assurance, contre les « Turcs, pour qui les rochers et les collines semblaient « un sur asile.
« Les Sarrasins étaient immobiles sur les montagnes « et paraissaient avoir épuisé toutes leurs ilèches. La « position du terrain ne leur permettait pas de faire « leurs rapides évolutions et de suivre leur tactique or- « dinaire. Ils ne semblaient plus, d'ailleurs, animés « par l'espoir de la victoire; et, dans une attitude « qui annonçait l'effroi, ils attendaient leurs ennemis « en silence. Le comte de Toulouse, qui les attaqua en « front, enfonça leurs rangs du premier choc. Tancrède, « Godefroy, Hugues, les deux Robert les attaquèrent sur « leurs flancs avec le même avantage. Adhémar, qui « avait fait le tour des montagnes, dirigea son attaque « sur les derrières des ennemis ; il acheva de mettre le « désordre dans leurs rangs. Les Sarrasins se trouvèrent « environnés d'une forêt de lances et ne songèrent plus « qu'à fuir à travers les bois et les rochers. Un grand « nombre d'émirs, trois mille officiers et plus de vingt « mille soldats perdirent la vie dans la bataille et dans « la fuite.
« Le camp des ennemis, qui était à deux lieues de là, « tomba au pouvoir des croisés. Les vainqueurs y trou- « vèrent beaucoup de vivres, des tentes magnifiquement « ornées, d'immenses trésors, toutes sortes de bêtes de « somme, et surtout un grand nombre de chameaux. La « vue de ces animaux, qu'on ne connaissait point en « Occident, leur causa autant de surprise que de joie. « Ils montèrent les chevaux des Sarrasins pour pour-
« suivre les débris de l'armée vaincue. Vers le soir, ils « revinrent dans leur camp, chargés de butin et précé- « dés de leurs prêtres qui chantaient des hymnes et « des cantiques en actions de grâces. Les chefs et les « soldats s'étaient couverts de gloire dans cette jour- « née. »
A ces détails , empruntés par Michaud à Albert d'Aix, nous ajouterons, d'après Guillaume de Tyr, que Raymond, choisi pour commander l' arrière-garde de la colonne, où il se trouvait comme étant « le plus âgé , le plus expérimenté et le plus propre pour le conseil, » ce sont les expressions de l'historien, nonseulement eut la gloire d'amener la reddition de Nicée par la vigueur et l'intelligence de ses attaques, mais fut aussi , en quelque sorte, le sauveur des chrétiens à la bataille de Dorylée ; car les troupes de Godefroy, d'Hugues et du comte de Flandre, qui s'étaient d'abord portées contre l'ennemi avec la plus grande ardeur, commençaient elles-mêmes à plier au bout de quelques heures d'engagement, lorsque le comte de Toulouse vint, très à propos, avec toutes ses forces, rétablir le combat et décider de la victoire.
Dans un ouvrage en langue romane intitulé la Canso de san GUI, l'auteur parle de la surprise des Provençaux, lorsqu'ils virent tout à coup leur camp entouré par les musulmans, et tous ceux qui ne portaient pas des armes au pouvoir des Infidèles. Ce petit poëme ne manque pas
d'intérêt, surtout par la couleur du style. Voici la traduction d'une de ses strophes (1) :
« Quand l'évêque (Adhémar) s'aperçut que les païens « enveloppaient les soldats de France^ il appela à lui tous « les nobles barons et il leur dit : « Barons, vous le voyez, « l'ennemi environne le camp de nos frères en Jésus- « Christ et emmène déjà leurs femmes, leurs petits en- « fants et le peuple. Souffrirez-vous, seigneur comte, et « vous tous, que cette honte nous soit attribuée, que « nous avons laissé nos compagnons mourir sans venir « à leur secours, et les femmes, les enfonts et le peuple « emmenés sous nos yeux en esclavage? — Nous n'au- « rons point cette honte dont vous parlez, dit alors le « comte de Saint-Gilles. — Allez, seigneurs barons, et « vous tous, marchez sous la croix et criez : Toulouse ! « car c'est pour la croix que nous avons abandonné nos « biens, et encore pour que Toulouse soit toujours pro- « tégée du ciel. » Et tous, ayant levé les lances, prirent « la course vers le camp des païens. »
Les croisés eurent encore, avant d'arriver à Antioche, deux affaires assez sanglantes , dont Michaud ne parle pas : l'une contre quatre-vingt-neuf mille hommes, à Hébraïca (2), vers Iconium, et l'autre à Agrustopoli ou
. (1) Voyez les iiolcs tic V Histoire générale da Languedoc.
(2) Aujourd'hui Konieh. Anne Coinnène parle de cet engagement dans VAkxiade, liv. XI, el Raymond d'Agiles en fait aussi mention.
plutôt Augustopolis (1). Adhémar de Monteil, que nous avons vu déjà, malgré la sainteté de son ministère, être chargé de diriger des corps de troupes, prouva, dans ces diverses rencontres, que, comme général aussi bien que comme évêque, il savait montrer aux soldats quels étaient leurs devoirs. Habile dans ses dispositions militaires, jamais la présence d'esprit ne lui manquait, et ses exhortations ainsi que celles des autres prélats à la suite de l'armée contribuèrent beaucoup , à Hebraïca , au succès obtenu contre les Infidèles.
Cependant la résistance opiniâtre du sultan de Nicée n'était pas le seul obstacle que les chrétiens eussent à vaincre. Kilidji Arslan, voyant l'inutilité de ses efforts, chercha à combattre ses adversaires avec des armes nouvelles. Depuis les rives du Méandre jusqu'au delà des monts Taurus , il ravagea le pays de manière à n'y laisser aucun moyen d'existence. Il força les populations à abandonner leurs foyers, mit le feu aux moissons, détruisit les pâturages ; en un mot, fit des provinces méridionales de l'Asie Mineure, principalement de la Pisidie et de l'Isaurie, une vaste solitude, un désert immense déshérité de tout ce qui a mouvement et vie.
Les croisés, qui n'avaient pas, comme les armées modernes, une administration prévoyante et habile , ne tardèrent pas à éprouver les privations les plus cruelles.
(1) Hist. gén. du Long.