II
Ils perdirent d'abord une grande partie de leurs chevaux par l'impossibilité de pourvoir à leur subsistance ; puis les hommes, étant obligés de se nourrir de plantes sauvages et de débris immondes , furent bientôt en proie à toutes les maladies qu'engendrent la faim et la misère.
C'était un spectacle déchirant que de voir ces chevaliers, naguère si brillants, si pleins d'ardeur, cheminer maintenant sans monture et sans armes, amaigris par le besoin, abattus par la fatigue, et ayant à peine assez de force pour arracher à la terre les racines de quelques végétaux inconnus qui souvent, au lieu de leur conserver un reste de vie, introduisaient dans leur sein le poison et la mort.
Arrivés dans cette partie de la Phrygie, que les anciens appelaient l'/sawn'a trachea, ils croyaient avoir subi toutes les calamités, avoir épuisé tous les tourments, lorsqu'un supplice d'un nouveau genre vint se joindre à ceux qu'ils enduraient déjà. Ils ne trouvèrent plus ni sources, ni rivières, ni étangs, ni marais, et il leur fallut éprouver les horreurs de la soif. On lit, dans Guillaume de Tours, que cinq cents hommes périrent alors dans une journée. Si cette situation est affreuse pour une armée régulière composée d'individus jeunes et robustes, qu'on se figure ce qu'elle devait être pour les croisés, traînant à leur suite un nombre considérable de femmes, d'enfants et de vieillards. Aussi, au milieu de ces plaines inhabitées oîi pas un toit n'offrait sa
prolection, où pas une goutte d'eau ne rafraîchissait un sol desséché et brûlant, voyait-on de toute part des infortunés qui succombaient sous le poids de leurs souffrances.
L'auteur de la Vie de Godefroy de Bouillon cite une particularité qui prouve l'exactitude du tableau que nous venons de faire.
« Les chiens qui suivaient l'armée avaient abandonné « leurs maîtres et s'égaraient dans les montagnes pour « chercher à se désaltérer. Un jour, on en vit revenir « au camp plusieurs qui avaient les pattes et le poil « couverts d'une poussière humide; jugeant, d'après « cela, qu'ils avaient trouvé de l'eau, quelques soldats « les suivirent et découvrirent, en effet, une rivière. « Toute l'armée s'y précipita en foule. Les croisés, ac- « câblés de chaleur et de soif, se jetèrent dans l'eau et « burent avec si peu de prudence, que plus de trois « cents d'entre eux moururent presque subitement. »
Enfin les croisés atteignirent Antiochette, capitale de laPisidie. Cette ville, située dans une contrée agréable et fertile, devint, pour les malheureux chrétiens, ce qu'est, pour le voyageur égaré au milieu du Sahara , une oasis inespérée. Inquiétudes, douleurs, périls, tout fut oublié à l'aspect de ce séjour, qui leur paraissait un nouvel Éden. Cependant, après de grandes souffrances et de longues fatigues, le bien-être et le repos sont quelquefois funestes. Raymond, malgré la force de sa constitution et
l'énergie de son caractère , allait être un des premiers à en faire la triste épreuve. Luttant d'abord courageusement contre le mal, il voulut, lorsque l'armée se remit en marche, suivre les troupes en se faisant porter dans une litière ; mais son état s'aggrava de plus en plus, et il ne tarda pas à exciter les plus vives alarmes. Un jour, l'on crut que le dernier soupir s'était échappé de ses lèvres. Déjà on l'avait étendu sur un lit de cendres, et l'évêque d'Orange récitait sur lui les paroles des trépassés, lorsque, dit Guillaume de Tyr, un comte saxon, s'avancant vers la couche de douleur, annonça avec une assurance singulière que le comte de Toulouse recouvrerait la santé, et que saint Gilles, protecteur de ce prince, avait, par ses prières, obtenu pour lui une trêve avec la mort. En effet, Raymond reprit soudain ses sens; un changement extraordinaire se manifesta rapidement dans toute sa personne, et, après une convalescence fort courte, il reparut à la tête de ses chevaliers, qui célébrèrent son retour à la vie par des transports de joie , et regardèrent sa guérison miraculeuse comme une preuve particulière de la protection de la Providence.
Tandis que l'armée des croisés continuait sa marche vers la Syrie, en soumettant les places de l'Asie Mineure, Héraclée, Mazaca, Thyane, Coxon, Marasch, etc., l'on vint dire à Raymond que les Turks avaient abandonné Antioche. La position de l'ennemi permettant de croire à cette nouvelle, il assembla son conseil, et, d'après
son avis, il dirigea aussitôt de ce côté un fort détachement de cavalerie commandé par le vicomte de Castillon, Guillaume de Montpellier, Héraclius de Polignac, Pierre de Rouse et Pierre d'Hautpoul, tous chevaliers distingués, avec ordre de prendre, en son nom, possession de la capitale de la Syrie. Mais on ne tarda pas à se convaincre que , loin de songer à se retirer devant les chrétiens , la garnison d'Antioche se préparait, au contraire, à une résistance vigoureuse.
Si les mauvaises passions se taisent en présence du danger, souvent elles se réveillent avec plus d'acharnement lorsqu'à disparu le péril. Aucun dissentiment ne s'était élevé dans l'armée tant que les chrétiens avaient eu à combattre et à souffrir; mais, maintenant qu'ils parcourent des contrées fertiles , et que les Infidèles semblent frappés de stupeur, la discorde va s'introduire dans leurs rangs et rompre cette harmonie toujours si désirable qui fait la force et le succès.
L'occupation de Tarse, capitale de laCilicie, commença la désunion entre les princes croisés, et, à dater de ce jour, jamais la bonne intelligence ne régna complètement parmi eux. Ainsi, comme le fait très-bien remarquer l'auteur de VHistoire des croisades, cette cité, qui, lors des troubles intérieurs de l'empire romain, fut cause d'une guerre sérieuse entre Cassius et Dolabella, devint, au xi" siècle, le sujet d'une querelle sanglante entre Baudouin et Tancrède. Tarse, si célèbre dans les temps an-
ciens, pourrait encore nous fournir le molif d'un autre rapprochement : Alexandre, on le sait, pour s'être plongé imprudemment dans le Cydnus, dont les eaux baignent les murailles de cette ville, ne fut préservé de la mort que par une sorte de prodige, et c'est également aux portes de Tarse que le comte de Toulouse, l'un des héros de l'époque, dut à une espèce de miracle la conservation de ses jours.
La scission de Baudouin et de Tancrède ne se termina qu'après un combat meurtrier entre leurs troupes, et, dans cette lutte déplorable, les Flamands traitèrent fort mal les Italiens. Les deux rivaux reconnurent enfin quel encouragement ce serait, pour les ennemis du nom chrétien, de voir les croisés se détruire de leurs propres mains, et une réconciliation eut lieu. Mais la conduite de Baudouin ayant été blâmée par l'armée entière, ce prince, auquel s'offrit l'occasion de s'emparer de la Mésopotamie , n'hésita pas à se séparer de ses frères d'armes et à se diriger sur l'Euphrate avec ceux de ses soldats disposés à le suivre , ou plutôt avec un ramassis d'hommes indisciplinés et de mauvaises mœurs. Baudouin cependant ne fut pas moins reçu en libérateur par les habitants du pays , et le frère de Godefroy, après avoir établi le centre de sa domination à Édesse , recula bientôt les limites de ses possessions jusqu'aux bords du Tigre et jusqu'au pied du mont Taurus.
Le 21 octobre 1097, les croisés arrivèrent devant Anlioche. Cette ville, qui aujourd'hui n'est plus qu'une bourgade sans importance appelée Antakié, rivalisait alors avec Rome et Constantinople. Sa population, ses édifices, ses richesses lui valurent même d'être considérée comme la reine de l'Orient ; et ses docteurs, ses martyrs, ses miracles lui avaient fait donner le nom de Théopolis, ou cité de Dieu. Aussi, aux yeux de la chrétienté, était-elle la fille aimée de Sion, et les pèlerins la vénéraient-ils à l'égal de Jérusalem.
Antioche, située à une demi-journée de marche de la mer, sur la rive gauche de l'Oronte, qui la protégeait du côté de l'ouest, était défendue par une citadelle trèsforte et des murailles de trois lieues de développement, flanquées par trois cent soixante tours vastes et solides. Des marais et de larges fossés couvraient, en outre, sa formidable enceinte.
Quant à la garnison, elle se composait de 20,000 fantassins et de 7,000 cavaliers, commandés par l'émir xAkhy-Syân (1); mais, indépendamment de ces troupes, il y avait dans la place une foule de musulmans venus de toutes les provinces dans l'espoir d'y trouver un abri contre les chrétiens.
(1) BaghiSyân, suivant la plupart des orientalistes. En arabe, ce nom signifie frère du noir. Guillaume de Tyr l'appelle, probablement par corruption, Acxian (Acxianus). Cet émir était petil-fils de Malek- Schah.
Les chefs des croisés se réunirent pour savoir s'il convenait de commencer sur-le-champ un siège qui présentait de grandes difficultés et des dangers de plus d'une sorte. Suivant les uns, l'armée, déjà réduite de moitié par les pertes qu'elle avait faites, ne pouvait s'engager dans une opération dont l'approche de l'hiver rendait le résultat très-incertain. Les pluies, les maladies, le manque de vivres, tout devait les porter à remettre au printemps cette entreprise et à attendre, avant d'agir, les forces promises par Alexis Comnène et les renforts envoyés d'Europe. Selon les autres, on n'avait besoin ni des Grecs ni des troupes de l'Occident pour battre les Infidèles, et il fallait, au contraire, profiter de la terreur de l'ennemi , au lieu de lui laisser le temps d'être secouru par le calife de Bagdad et par le sullan de Perse.
Cette dernière opinion , qui était celle du comte de Toulouse, d'Adhémar et du duc de Lorraine, l'emporta dans le conseil , et le siège fut décidé. (Octobre 1097.)
Par suite de celte résolution, les croisés s'établirent devant Anlioche, mais ils ne menacèrent que la partie septentrionale de ses remparts. Robert, duc de Normandie, et Robert, comte de Flandre, occupèrent le centre du demi-cercle formé par les assaillants autour de cette portion des murs. Ils avaient à leur gauche Bohémond et Tancrède, et à leur droite les comtes de Vermandois
et de Chartres, Raymond de Saint-Gilles et Godefroy de Bouillon. Ces deux derniers, à cause d'un coude de rOronte en cet endroit, se trouvèrent resserrés entre le fleuve et la ville. Ainsi les Sarrasins communiquaient librement avec le dehors et par le côté méridional, accidenté et montueux, et par le pont en pierre qui conduisait à la rive occidentale de l'Oronte.
Akhy-Syàn ne faisant aucune démonstration hostile, les croisés prirent son inaction pour de la crainte, et, confiants dans leur nombre, ils se répandirent dans les campagnes environnantes oii ils s'abandonnèrent au pillage et à tous les excès. Le chef sarrasin profita habilement de cette circonstance : sortant à l'improviste de son immobilité, il tomba sur ces soldats épars et en fit un épouvantable massacre. Suivant Albert d'Aix (1), l'archidiacre de Metz, fils du comte de Lunebourg, fut surpris, dans cette journée, par les Turks, au moment où il oubliait les devoirs de sa profession auprès d'une courtisane syrienne, et eut la tète tranchée d'un coup de cimeterre.
Furieux d'une catastrophe qu'ils ne pouvaient attribuer qu'à leur indiscipline et à leurs débordements, les croisés voulurent se venger de cet échec en livrant immédiatement un assaut à la ville ; mais, n'ayant aucune des machines de guerre nécessaires pour appuyer leur
(1) Hist. hierosoly. exped., lib. III, cap. 46.
altaque, ils échouèrent sur tous les points, et durent se contenter, après avoir éprouvé une perte considérable, de compléter l'investissement d'Antioche et de chercher à empêcher qu'il lui arrivât des secours.
Pour parvenir h ce but, le comte de Toulouse entoura son camp de retranchements sohdes , et jeta un pont de bateaux sur l'Oronte, ce qui lui permit de porter des forces à la droite de ce fleuve. Il fit aussi construire une grande tour en charpente, qui fut placée devant le pont de pierre de la ville, pour s'opposer, de ce côté, aux sorties de la garnison. Les Sarrasins ne s'effrayaient pas de ces dispositions, le temps s'écoulait, et aucun résultat important n'était obtenu encore. Cependant, ainsi que l'avaient prévu quelques-uns des chefs chrétiens, les subsistances ne tardèrent pas à manquer, et, malgré le danger de disséminer son monde , il fallut envoyer au loin des détachements pour s'en procurer n'importe de quelle manière.
Parmi des troupes d'origine et d'habitudes si différentes, ces maraudes organisées ne pouvaient avoir lieu longtemps sans des inconvénients graves. Bientôt on se disputa ce que le hasard faisait tomber sous la main, et de véritables combats s'engagèrent entre les diverses fractions de l'armée, quand un intérêt commun aurait dli, au contraire, les tenir toujours dans un parfait accord. Les soldats de Bohémond et ceux du comte de Toulouse donnèrent les premiers le fâcheux exemple de ces colli-
sions sanglantes auxquelles les autres corps furent ensuite entraînés à prendre part.
L'hiver s'annonçait à peine , et déjà le froid , la faim, des pluies torrentielles , des maladies épidémiques , augmentaient de jour en jour les difficultés de la posi- (ion. De 70,000 chevaux arrivés sous les murs d'Antioche, il n'en restait guère plus de 2,000.
Pendant que Bohémond et le comte de Flandre étaient occupés à une de ces expéditions commandées par des nécessités impérieuses, les assiégés attaquèrent avec la plus grande partie de leurs forces la droite du camp des chrétiens. Il ne se trouvait en ce moment que le comte de Toulouse pour la défense de ce point, car Godefroy était retenu sous sa tente par la maladie qui avait déjà fait tant de victimes: mais Raymond repoussa les Sarrasins et les contraignit à rentrer dans la place. Pourtant, par un de ces hasards si fréquents à la guerre, le succès de la journée faillit être compromis un instant : des croisés s'étant mis à poursuivre un cheval échappé, en arrière de la ligne de bataille, les chrétiens crurent que leur cavalerie prenait la fuite, et déjà de rangs en rangs le désordre se propageait, lorsque Raymond se précipita au milieu des siens, et, par la confiance qu'il inspirait, sut ressaisir l'avantage que la fortune semblait vouloir lui arracher.
Les vivres recueillis par Bohémond et le comte de Flandre s'épuisèrent promptement, et alors le décou-
ragement se mit parmi les chefs aussi bien que parmi les soldais. N'ayant plus l'espérance de voir jamais la terre sainte, chacun ne songea qu'aux moyens de conserver son existence. Les uns coururent chercher un asile dans la Mésopotamie, soumise alors à Baudouin; les autres gagnèrent la Cilicie , dont toutes les places étaient au pouvoir des croisés. Trois sommations au nom de l'armée et de la religion devinrent nécessaires pour décider le duc de Normandie à revenir de Laodicée, où il s'était retiré.
Pierre l'Ermite lui-même, ce pèlerin inspiré, si convaincu de la sainteté de sa mission, ne craignit pas d'abandonner les chrétiens, trop confiants dans sa parole, que ses prédications fanatiques avaient enlevés à leur patrie et à leur famille. Arrêté parTancrède, il fut ramené ignominieusement, suivi des vociférations de la multitude; et, pour combattre l'effet de cette désertion honteuse, l'on menaça du dernier supplice les individus assez lâches pour suivre l'exemple d'un moine qui, par ses jeûnes, ses mortifications, ses abstinences de tous les jours, et surtout la part qu'il avait prise à la croisade, devait être le dernier à céder à la misère et le premier à savoir mourir.
Ce que l'on aura peine encore à expliquer, et qui mérite de trouver place parmi les singularités et les contradictions humaines, c'est que ces mêmes serviteurs du Christ, qui avaient sacrifié tous les biens de ce monde
pour se rendre dignes d'une céleste et éternelle béatitude, lorsqu'ils crurent être au moment de quitter la terre et, par conséquent, de comparaître devant le Juge des juges, ces hommes, disons-nous, au lieu de se préoccuper de cette heure solennelle, se jetèrent dans tous les excès que peuvent inspirer les mauvaises passions. Des pèlerins, signalés par leur piété et leurs vertus, ne furent pas exempts de cet entraînement frénétique, ou plutôt de cette sorte d'ivresse contagieuse qui appela la volupté et la débauche au milieu des souffrances, et jusque dans ces terribles instants qui déjà appartiennent à la mort.
L'évêqueduPuy, aidé des autres prélats restés dans les rangs de l'armée, parvint pourtant à mettre un terme à cette licence effrénée; mais il fallut, pour donner de l'autorité à sa parole, que le hasard amenât un tremblement de terre et une aurore boréale. Présentant ces phénomènes comme une manifestation de la colère du ciel, comme l'annonce de sa vengeance, il eut l'habileté de répandre autour de lui une crainte salutaire qui intimida les plus incrédules et finit par arrêter les croisés dans leurs désordres. D'un autre côté , Adhémar de Monteil, afin de calmer les esprits et de les rassurer sur l'avenir, fit labourer et ensemencer les champs qui avoisinaient Antioche. Cette mesure adroite , jointe à des châtiments sévères, remédia enfin au mal et rappela la confiance. On dut beaucoup alors à cet homme remarquable. Guerrier valeureux et prélat plein de
sagesse , il contribua , plus que personne, à préserver l'armée d'une désorganisation totale et à la ramener à l'obéissance. Raymond, qui vivait avec lui dans une étroite amitié , eut aussi une grande part au rétablissement de la discipline, et c'est grâce à son zèle, ainsi qu'au dévouement des chevaliers rangés sous sa bannière, Pierre de Castillon, Raymond de Turennc, Guillaume de Montpellier, Gouffier de Lascours, Guillaume de Sabran, etc., que l'on put resserrer les assiégés de plus en plus et les mettre dans l'impossibilité de communiquer avec l'intérieur du pays.
Un jour entre autres, le 7 février 1098, le comte de Toulouse ayant appris que trente mille Sarrasins, dans l'espoir de secourir la garnison, étaient campés à deux lieues d'Antioche, résolut, avec le peu de cavalerie qui restait à l'armée, c'est-à-dire, suivant différents auteurs, environ sept cents chevaux (1), de se porter audacieusesement à la rencontre de ces troupes. « Raymond n'eut « pas plutôt aperçu l'ennemi, dit Tudebode, un des ac- « leurs de cette guerre (2), que, mettant la lance en « arrêt et serrant son bouclier sur sa poitrine, il se pré- « cipita, suivi du duc Godefroy, avec tant d'intrépidité « sur les Infidèles, que ces derniers, surpris d'une at- « laque si vive et si inattendue, se dispersèrent, remplis
(1) \o'\v V Histoire (jrnérak du Langiiedoc.
(2) Pierre Tudebode, Ifisl. de hierosol. itin.
« d'épouvante, en laissant deux mille hommes des leurs « sur le terrain du combat. »
Cependant les pluies et les orages commençaient à fuir devant les beaux jours; le ciel se rassérénait, un air tiède et pur remplaçait les exhalaisons pestilentielles qui avaient fait partout tant de victimes. L'Arménie fournissait des approvisionnements , et des vivres arrivaient aussi des provinces de l'Asie Mineure, que leur éloignement avait préservées de la dévastation. Il fallait ces circonstances favorables pour relever le moral des croisés; car, depuis le commencement du siège d'Antioche, ils ne comptaient pas encore un seul événement heureux. L'investissement de la place n'avait même jamais pu être complété sur tous les points; l'action meurtrière dont nous allons parler, et qui eut lieu les premiers jours du mois de mars suivant , nous en fournit une preuve incontestable.
Le comte de Saint-Gilles et Bohémond étaient allés chercher un convoi de munitions débarquées par des bâtiments génois dans un des ports voisins. A leur retour, et comme ils marchaient avec la confiance lu plus entière, ils se virent enveloppés tout à coup par un corps considérable sorti secrètement d'Antioche. Assaillis à l'improviste par des forces qui rendaient toute résistance impossible, ils combattirent néanmoins assez longtemps ; mais , malgré leurs efforts désespérés , ils auraient inévitablement succombé sous le nombre, si les
autres princes, informés, par hasard, de la lutte inégale que soutenaient leurs frères d'armes, ne se fussent précipités en toute hâte pour les tirer de la position critique dans laquelle ils se trouvaient.
Godefroy, qui le premier avait couru aux armes, lorsque la fausse nouvelle de leur mort se fut répandue dans le camp, dit à ses chevaliers , au moment oii il se préparait à fondre sur les ennemis victorieux :
« Beaux seigneurs, mes frères, et compagnons en « Jésus-Christ, se la vérité est ainsi, comme la nouvelle « se dit, que par nos péchés, ces chiens cruels aient « occis ces vaillants hommes, et de si grands conseils « comme ils étoient, je ne vois que deux choses, c'est « que nous mourions avecque eulx comme vrays et « loyaulx chrétiens, assurés de recevoir le guerdon de « notre Sauveur Jésus-Christ, pour lequel servir nous « sommes icy venus, et avons quitté nos terres et « parents; ou s'il lui plait notre service, qu'il nous « doint prendre la victoire et vengeance de ces mastins « qui ainsi ont empiré et affaibly la chrétienté de ces « vaillants hommes (1). »
Cette allocution servit de signal à un engagement terrible. Il y avait, de part et d'autre, même fureur et même bravoure. Au milieu d'une poussière épaisse qui empêchait de distinguer ce qui se passait autour de soi, on
(1) Grand voyage d'oulre-mer, chronique imprimée en 1S17.
se prenait corps à corps; le bouclier se heurtait contre le bouclier ; la hache se brisait contre la hache ; le glaive étincelant déchirait l'air de ses aigus cliquetis ; la masse pesante faisait entendre, sans intervalle ni relâche, ses coups sourds et prolongés. Tancrède, les deux Robert, le comte de Vermandois se signalèrent par des faits d'armes merveilleux. Forcés de céder à tant de vaillance , les Sarrasins durent recourir à la fuite. Le commandant d'Anlioche, voyant le péril de ses soldats , s'empressa de leur envoyer de nombreux renforts; et pour leur rendre, en quelque sorte, le succès obligatoire, il ordonna de fermer aussitôt sur eux les portes de la ville. Mais les fuyards entraînèrent ces nouvelles troupes dans leur déroute, et la confusion devint bientôt telle, que vainqueurs et vaincus se frappaient au hasard sans se voir et sans se reconnaître. Godefroy, placé de manière à couper à l'ennemi ses moyens de retraite, en fit un carnage affreux; et, quand la nuit vint mettre un terme à cette mêlée sanglante, indépendamment des victimes tombées sous le fer des chrétiens, deux mille musulmans s'étaient noyés dans l'Oronte en cherchant à éviter la mort.
La perte des croisés, dans cette bataille, fut, sans aucun
doute, importante, car l'histoire contemporaine, tout en
remerciant Dieu du triomphe des chrétiens , adresse au
Tout- Puissant les paroles suivantes qui , pour un siècle