II
religieux, ne prouvent pas une grande soumission aux décrets de la Providence : « Quare non défendis sangui- « nem nostrum, qui, hodiè, pro tuo nomine eijusus est? « Pourquoi n'avez-vous pas défendu notre sang, qui, « aujourd'hui, a coulé pour vous (1) ? »
Durant tout le cours du siège, Raymond, quoique continuant à se ressentir de la maladie grave dont il avait été atteint l'été précédent, ne cessa, néanmoins, de rendre d'immenses services à la croisade. Non-seulement il exposait, chaque jour, sa personne, mais ayant une fortune bien supérieure à celle des autres princes, il consacrait des sommes très-fortes à venir au secours de ceux qui se trouvaient dans la gêne. Tudebode dit qu'il employa 500 marcs (2) d'argent fin à remonter les chevaliers dans l'impossibilité de remplacer leurs chevaux et qu'il en donna cent autres (3) à Tancrède, pour lui faciliter la construction d'un fort que, dans son ardeur, il s'était chargé d'élever sans s'inquiéter comment il en couvrirait les dépenses.
Selon le môme auteur, la générosité et l'active sur-
(1) Voir la Collection de Bongars, liv. XV, ehap. 18.
(2) Ijî poids de marc date de 1073 à 1093. Ce marc fait IftS 2/3 do la livre de Chaiiemague. (^e souverain avait réduit la taille de la livre à 20 sols de 12 dciiifMs (jii 2i0 deniers. Si on retranche 1/3 de ce nombre, il reste donc 160 deniers valant, chacun, 2 fr. 35 c. de notre monnaie ; par conséquent , 500 marcs faisaient la somme de 188,000 francs. (Voir Mêlrol. de Vavrion, p. 039, et les Polypt. d'Irin., p. 110 et 139.
(3) Id., id. Soit 100 marcs X 160 X 2 fr. 35 = 37,600 francs.
veillance du comto de Saint-Gilles le faisaient regarder comme le père et le conservateur de ï armée.
Parmi la masse d'individus d'âge, de sexe et de conditions différentes qui marchaient pêle-mêle à la suite des croisés, tous les maux engendrés par la misère avaient exercé plus de ravages encore que dans les rangs des troupes. Cependant le nombre de ces malheureux, augmenté d'une foule de gens sans aveu, s'accroissait, chaque jour, aux dépens de la partie saine de l'armée, car beaucoup de soldats, par suite du manque absolu de ressources, grossissaient de plus en plus cette multitude, dont l'existence se soutenait par l'aumône, le pillage et le meurtre.
Les princes, qui n'auraient pu se débarrasser de cette tourbe dangereuse, surent pourtant la rendre profitable aux intérêts de la croisade. Tous les hommes reconnus valides furent placés sous les ordres d'un capitaine qui prit le titre de roi des truands, ou roi des gueux. Ils étaient soldés , soumis à une certaine discipline , et lorsque, par leurs rapines ou par les chances de la guerre , ils arrivaient à se procurer, à leurs frais, des habits et des armes, leur prétendu monarque répudiait ces soldats, qui lui paraissaient trop riches pour continuer à compter parmi ses sujets, et on les attachait i\ un corps organisé régulièrement. Les truands, (jui ne reculaient devant rien , pas même devant un crime, devinrent ainsi des auxiliaires d'autant phis utiles (pie ,
passant aux yeux des Sarrasins pour se nourrir de cadavres, ils leur inspiraient une telle horreur, que leur seul aspect les remplissait d'épouvante (1).
Akhy-Syàn, ayant eu l'adresse d'amener les croisés à signer une trêve, se ménagea ainsi la faculté de ravitailler Antioche; et, après sept mois d'une lutte acharnée, les assiégeants n'étaient guère plus avancés que le premier jour. On ne sait donc combien de temps aurait pu se prolonger ce siège, si une négociation secrète entamée, comme celle de Nicée, beaucoup moins pour assurer le triomphe d'une cause sainte, que pour servir les vues intéressées d'un chef ambitieux, n'avait amené enfln le dénoùment de ce long drame.
Bohémond, engagé dans la croisade dans le seul but d'accroître ses richesses et sa puissance, parvint à se mettre en relation avec un artisan d'Antioche, et sut le gagner à prix d'or. Cet homme s'étant fait remarquer d'Akhy-Syàn par son activité et son intelligence, se trouvait chargé de défendre trois des principales tours d'Antioche; par conséquent, rien ne lui était plus facile que de livrer celte place aux chrétiens.
Quand Bohémond n'eut plus aucun doute sur la réussite de la trahison préparée par ses soins, il demanda, dans une réunion générale des princes, si tous ne consentiraient pas à abandonner la possession d'Antioche à
(1) I/abl)H (îdihert, Ilisl. hiirosol.
celui (l'entre eux (jui, par un moyen quelcoii([ue, leur ouvrirait une forteresse devant laquelle longtemps peutêtre ils s'épuiseraient en efforts inutiles. Le comte Raymond, devinant aussitôt où tendait ce langage insidieux, repoussa avec véhémence la proposition du prince de Tarente : « Nous sommes ici, dit-il (1), des frères et des « compagnons ; il serait injuste qu'après avoir tous « couru la même fortune un seul d'entre nous recueillît « le fruit de nos travaux. Pour moi, ajouta-t-il en jetant « un regard de colère et de mépris sur Bohémond, je « n'ai pas traversé tant de pays , bravé tant de périls ; « je n'ai pas prodigué mon sang, mes soldats, mes tré- « sors pour payer du prix de nos conquêtes quelque « artifice grossier, quelque stratagème honteux dont il « faut laisser l'invention à des femmes. »
Ces paroles chaleureuses obtinrent l'assentiment de la plupart des chefs de la croisade, et Bohémond, se voyant deviné, dut quitter le conseil pour cacher son humiliation et sa fureur ; mais il n'en persista pas moins dans son projet, sûr, par son habileté , de venir à bout des résistances et des obstacles. Pour arriver à ses fins , il fît répandre , chaque jour, des nouvelles propres à jeter de l'inquiétude dans les esprits, et elles furent accueillies avec d'autant plus de confiance que l'armée, à peine rétablie de ses désastres, s'alarmait fort aisé-
(1) Michaud, Hist. des crois., t. I", 1. 111, p. 274.
ment de tout ce qui pouvait lui en faire craindre le retour.
Une circonstance de nature à jeter le découragement, même parmi les chefs, vint fort à propos servir les intrigues de Bohémond : on apprit que Kerboghà, sultan de Mossoul , se préparait à marcher contre les croisés à la tête de deux cent mille combattants.
Les princes chrétiens , à la veille de se voir resserrés entre une place au pouvoir de l'ennemi et une armée trop formidable pour oser la combattre, furent tous d'avis, à l'exception cependant du comte de Toulouse, qui continua à persister dans son opposition, d'accorder à Bohémond la principauté d'Antioche, s'il avait la possibilité de s'emparer immédiatement de cette viUe ; car, à leurs yeux, ce dont il fallait se préoccuper avant tout , c'était d'éviter une ruine presque certaine. En conséquence, ils accédèrent à la proposition considérée d'abord par eux comme injuste et blessante, et ils pressèrent même le prince de Tarente de ne rien négliger pour hâter la mise à exécution de son plan.
Parmi les actions de guerre si dramatiques de la croisade, il en est peu qui présentent un intérêt aussi saisissant que la prise d'Antioche par les chrétiens. Nous ne croyons pas devoir entrer dans tous les détails de ce fait d'armes, nous nous contenterons d'en relater les particularités les plus remarquables.
Jîohémond (2 juin 10D8), ravi de la tournure que
prenaient les choses , prescrivit aussitôt au musulman dont il avait acheté les services de tout préparer, dans les vingt-quatre heures, pour le coup de main convenu. Cet homme, appelé Phirous par plusieurs historiens (1), non-seulement ne recula pas devant le peu de temps accordé pour s'acquitter de sa promesse, mais il envoya son fils en otage au prince de Tarente , afin de ne lui laisser aucun doute au sujet de ses engagements.
Cependant Phirous étant accusé, par la clameur publique, d'entretenir des intelligences avec les chrétiens, Akhy-Syân voulut savoir si ces bruits reposaient sur quelques données vraisemblables, et, pour s'en éclaircir lui-même, il manda ce chef en sa présence; celui-ci opposa le plus grand calme aux soupçons élevés sur sa conduite , et répondit avec tant d'adresse aux questions qui lui furent faites, que l'émir, convaincu de sa fidélité, le maintint dans son commandement et le congédia avec de nouvelles preuves de sa confiance.
Retourné à son poste, Phirous attendait avec impatience l'heure indiquée par Bohémond, lorsque, songeant que son frère était chargé de la défense de l'une des tours voisines, il se rendit près de lui pour lui communiquer ses desseins et l'entraîner dans sa défection ; au lieu de trouver un complice, il se vit accueilli avec mé-
(1) Guillaume de Tyr lui donne le nom d'Emir Feir.
pris et indignation. Alors, oubliant les liens qui les attachaient l'un à l'autre, n'écoutant ni la tendresse ni la pitié, Phirous enfonce son poignard dans le cœur de son frère, et, loin d'éprouver la moindre émotion en présence du sang qu'il vient de répandre, c'est sur ce corps encore palpitant qu'il donne aux chrétiens ses instructions et ses conseils.
« Enfin on arrive au moment décisif (1). La nuit « était obscure ; un orage qui s'était élevé ajoutait à « l'épaisseur des ténèbres ; le vent qui ébranlait les toits, « les éclats de la foudre ne permettaient aux sentinelles « d'entendre aucun bruit autour des remparts. Le ciel « paraissait en flamme vers l'occident, et la vue d'une « comète qu'on aperçut alors à l'horizon semblait « annoncer à l'esprit superstitieux des croisés les mo- « ments marcjués pour la ruine et la destruction des « Infidèles.
« Ils attendaient le signal avec anxiété ; la garnison « d'Antioche était plongée dans le sommeil ; Phirous « seul veillait, et méditait son complot. Un Lombard, « nommé Payen, envoyé par Bohémond, monte dans la « tour par une échelle de cuir ; Phirous le reçoit, lui « dit que tout est préparé ; et , pour lui donner un « témoignage de sa fidélité, lui montre le cadavre de « son propre frère qu'il venait d'égorger.
(1) Jlist. des crois., t. 1", p. 281.
« Au moment où ils s'entretenaient de leur complot, un officier de la garnison vient visiter les postes ; il se présente avec sa lanterne devant la tour où se trouvait Phirous. Celui-ci conserve tout son sangfroid, fait cacher l'émissaire de Bohémond, et vient au-devant de l'officier. Il reçoit des éloges sur sa vigilance, et se hâte de renvoyer Payen avec des instructions pour le prince de Tarente. Le Lombard revient au camp, où il raconte ce qu'il a vu, et conjure Bohémond, de la part de Phirous, de ne pas perdre une minute pour agir.
« Mais tout à coup la crainte s'empare des soldats chrétiens : au moment de l'exécution, ils ont vu toute l'étendue du danger ; aucun d'eux ne se présente pour monter sur le rempart. En vain Godefroy, en vain le prince de Tarente emploient tour à tour les promesses et les menaces, les chefs et les soldats restent immobiles. Bohémond monte lui-même par une échelle de corde, dans l'espoir qu'il sera suivi des plus braves ; personne ne se met en devoir de marcher sur ses pas. Il arrive seul dans la tour de Phirous, qui lui fait les plus vifs reproches sur sa lenteur. Bohémond redescend à la hâte vers ses soldais auxquels il répète que tout est prêt pour les recevoir; son discours, et surtout son exemple, raniment enfin les courages. Soixante croisés se présentent pour l'escalade; ils montent encouragés par Foulcher de
« Chartres, que l'historien de Tancrède compare à un « aigle conduisant ses petits et volant à leur tête. « Parmi ces soixante braves, on distingue le comte de « Flandre, et plusieurs des principaux chefs. Bientôt « soixante autres croisés se pressent sur les pas des pre- « raiers ; ils sont suivis par d'autres, qui montent en si « grand nombre, et avec tant de précipitation, que le « créneau auquel l'échelle était attachée s'ébranle et « tombe avec fracas dans le fossé. Ceux qui touchaient « au sommet des murailles retombent sur les lances et « les épées nues de leurs compagnons. Le désordre, la « confusion règne parmi les assaillants. Cependant les « chefs du complot voient tout d'un œil tranquille : « Phirous, sur les restes de son frère, embrasse ses « nouveaux compagnons, insensible à tout autre senti- « ment qu'au succès de sa trahison ; il livre aux coups « des chrétiens un autre de ses frères qui se trouvait « près de lui, et met les croisés en possession des diffé- « rentes tours confiées à son commandement. Phirous « appelle à son aide toute l'armée chrétienne ; il attache « au rempart une nouvelle échelle par laquelle mon- « tenl les plus impatients, et il indique aux autres une « porte qu'ils enfoncent et par laquelle ils pénètrent en « foule dans la ville. (3 juin 1098.)
« Kaymond, Godefroy, le comte de Normandie sont « bientôt dans les rues d'Antioche à la tête de leurs « soldats. On l'ail sonner les trompettes, et sur les
« quatre collines la ville retentit de ce cri terrible : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! Au premier bruit, les « chrétiens qui habitaient Antioche croient tous que leur « dernière heure est venue , et que les musulmans « viennent pour les égorger. Ceux-ci, à moitié endormis, « sortent de leurs maisons pour connaître la cause du « tumulte qu'ils entendent, et meurent sans savoir « quels sont les traîtres ni quelle main les a frappés. « Quelques-uns, avertis du danger, fuient vers la mon- « tagne où s'élevait la citadelle ; d'autres se précipitent « hors des portes de la ville. Tous ceux qui ne peuvent « fuir tombent sous les coups du vainqueur.
« Au milieu de cette sanglante victoire , Bohémond « ne négligea pas de prendre possession d'Antioche, et, « lorsque le jour parut, on vit flotter son drapeau rouge « sur l'une des plus hautes tours de la ville. A cet « aspect, les croisés qui étaient restés à la garde du « camp font éclater leur joie ; ils arrivent en hâte dans « la place pour prendre part à la nouvelle conquête. « Le carnage des musulmans se poursuit de toute
« part Tous les habitants qui ne prononcent pas
« le nom du Christ sont massacrés sans miséricorde ; « les places se couvrent de cadavres ; le sang coule par « torrent dans les rues.
« Dans une seule nuit, Antioche avait vu périr plus « de dix mille de ses défenseurs. Beaucoup de ceux « qui s'étaient enfuis dans les environs furent pour-
« suivis, et ramenés dans la place pour y trouver l'cs- « clavage ou la mort. »
La prise de cette ville livra de grandes richesses aux chrétiens ; mais ces richesses ne servirent guère qu'à jeter leurs nouveaux possesseurs dans les excès de l'intempérance et du désordre ; de sorte qu'une conquête de nature à fournir d'immenses ressources aux croisés ne leur procura réellement que de très-faibles avantages. Les subsistances mêmes, qu'il eût été si essentiel de réunir et de ménager, disparurent, pour ainsi dire, sans avoir profité à personne, et n'assurèrent, par conséquent, en rien les besoins d'une armée si difficihî à nourrir.
Raymond, en entrant dans Antioche, s'empara du palais de l'émir, où il s'installa, et il établit ses troupes dans les tours voisines dont il s'était aussi rendu maître. Son étendard, flottant sur ces divers points, disait à tous les yeux une prise de possession qui ne pouvait être ni méconnue ni disputée.
Les chrétiens, encore dans l'enivrement de leur conquête, furent tout à coup frappés de stupeur par une nouvelle qui renversait tous les projets formés depuis leur succès inattendu. Kerboghâ, sultan de Mossoul , dont l'arrivée leur avait été annoncée, mais qu'ils supposaient fort loin de paraître de longtemps devant eux, déployait ses tentes sur les bords de l'Oronte.
Le sultan de Nicée, ceux d'Alep, de Damas, le gou-
verneur de Jérusalem, plusieurs émirs de la Palestine, de la Syrie el de la Perse, suivaient le chef musulman, qui, à la tête d'une armée évaluée, par Mathieu d'Edesse, à cent mille cavaliers et trois cent mille fantassins, se considérait déjà comme le libérateur de l'Asie.
Les croisés, resserrés maintenant, d'un côté, entre la citadelle d'Antioche, occupée par les débris de la garnison musulmane et, de l'autre, par les troupes de Kerboghâ, allaient donc être dans une situation plus difficile encore qu'avant la prise de la ville ; car, lorsqu'ils étaient hors de la place, ils tiraient quelques vivres des contrées environnantes , tandis qu'enfermés dans ses murs il leur était impossible d'en sortir pour se procurer de quoi subsister un seul jour.
En vain Tancrède, Bohémond, Godefroy essayèrent de gagner la campagne ; ces tentatives leur furent toujours plutôt contraires que profitables. Quant à Raymond , retenu par une de ses anciennes blessures, il se voyait réduit à aider de ses conseils ceux que, si souvent, il avait soutenus de sa vaillante épée.
La famine exerça bientôt de tels ravages parmi les malheureux pèlerins, que le découragement gagna les âmes les plus fortement trempées : non-seulement les soldats abandonnèrent leurs étendards pour tâcher de finir leurs soufl'rances, mais les chefs eux-mêmes donnèrent l'exemple de la désertion et d'une fuite honteuse.
Pour prévenir une désorganisalioii qui devait conduire
à la plus affreuse catastrophe, les chrétiens confièrent à Bohémond le commandement provisoire de toutes les troupes , se flattant de rendre le pouvoir plus fort en le concentrant dans la même main ; mais cette mesure ne remédia pas au mal, et, sans Godefroy et l'évêque du Puy, l'armée entière se serait probablement débandée. Néanmoins, malgré le dévouement et le zèle de ces deux hommes remarquables, tous les efforts allaient devenir inutiles; déjà les soldats n'écoutaient plus ni la voix de la religion ni celle du devoir ; il n'y avait plus rien à attendre même des moyens les plus énergiques ; il fallait un événement extraordinaire, surnaturel, pour relever le moral des chrétiens, et cet événement ne pouvait être moins qu'un miracle, ou il n'eût eu aucune autorité sur des esprits crédules qui considéraient leur détresse comme une punition envoyée par le ciel.
Un prêtre provençal se rendit près de l'évêque du Puy et du comte de Saint-Gilles, et leur affirma que saint André, lui étant apparu par trois fois, lui avait dit : « Va dans l'église de mon frère Pierre, à Antioche ; près du maître-autel, tu trouveras, en fouillant la terre, le fer de lance qui perça le côté de notre Rédempteur. Dans trois jours cet instrument de salut éternel opérera la délivrance des chrétiens et percera le cœur des Infidèles. »
Ce prêtre assura, en outre, que saint André avait ajouté : « Voici que Dieu a donné au comlc Raymond ce
qu'il n'avait voulu accorder à aucun autre ; il l'a établi le porte-enseigne de l'armée, supposé qu'il persévère dans son amour. »
Adhémar et Raymond crurent ou feignirent de croire à cette révélation, et, répandant partout le triomphe promis à leurs armes, les chrétiens, heureux de se rattacher à une espérance, sortirent comme par enchantement de leur douloureuse inertie. Tous se mirent alors en prières pendant trois jours et supplièrent le ciel de protéger la tentative dont leur sort allait dépendre.
Après ces longues heures d'attente , les croisés se précipitent, pleins d'impatience, vers l'église de Saint- Pierre, pour être témoins de la découverte miraculeuse. On ne saurait peindre l'émotion de cette foule , naguère si tumultueuse , tandis que l'on creuse le sol où doit être le précieux dépôt. Il s'agit, pour chaque individu, d'une question de vie ou de mort. A mesure qu'une pelletée de terre est enlevée, on entend de toutes parts des cris de joie et des invocations au Très-Haut. Plus le temps s'écoule , plus l'agitation redouble ; mais les heures commencent et finissent , et l'anxiété est à son comble. A la persuasion succède le doute ; au bonheur, l'inquiétude; à la confiance, l'abattement. Déjà l'on a atteint à une profondeur considérable, et rien encore ne s'est oftert à ces milliers de regards qui, attentifs et fixés sur le même point, cherchent à pénétrer jusqu'aux entrailles du globe. Le soleil disparaît sous l'horizon, et
ses rayons s'amoindrissent peu à peu. On voudrait retenir sa lumière; il semble qu'avec elle s'en vont les illusions et les promesses; mais, quels que soient les désirs, les dernières clartés du jour s'affaiblissent et s'éteignent. Alors ce ne sont plus que des pleurs, des expressions de démoralisation et de désespoir. Toutefois, malgré les ténèbres , les recherches continuent , et , pendant que les travailleurs se prosternent pour implorer le Dieu de bonté et de miséricorde, un homme auquel la nuit doit être favorable, le prêtre qui s'est dit inspiré, se jette au milieu d'eux, se met de son côté en prières, puis, se relevant bientôt, il montre devant lui, aux spectateurs émerveillés, le fer sacré sur lequel repose toutes leurs espérances.
L'enthousiasme est à son comble, les cœurs s'enflamment, les imaginations s'exaltent, et l'arme consacrée par le sang du Sauveur, portée processionnellement dans toute la ville, devient, pour les croisés, l'annonce de la victoire, un gage assuré de la fin de leurs infortunes.
On ne vit jamais transformation si subite et si complète. Les plus accablés retrouvèrent leur énergie , les plus craintifs se sentirent pleins d'ardeur; chacun ne demanda qu'à marcher et à combattre. Enfin, le croirat-on? on eut tout à coup une telle certitude de vaincre, que Pierre l'Ermite fut envoyé près du sultan de Mossoul pour l'engager à regagner au plus vite ses Liais,
« les croisés consentant à ne point l'inquiéter dans sa retraite. »
On devine sans peine quelle fut la réponse de Kerboghâ. D'abord muet d'étonnement, il mit ensuite la main sur son sabre, et ordonna que l'on chassât de sa présence le misérable vagabond qui unissait l'aveuglement à l'insolence. Mais, si ce chef des Infidèles connaissait la détresse des chrétiens, il ignorait ce que peuvent l'exaltation et la foi.
D'après Anne Comnène (1), la précieuse lance fut confiée, d'un commun accord, au comte de Toulouse, « comme méritant plus que tous, par la pureté de ses mœurs, d'être chargé de ce précieux dépôt. » Nous doutons cependant que cette raison ait été le motif de la résolution des princes ; on n'avoue guère son immoralité, et l'on convient rarement de ce qui vous mérite le blâme. Ce choix, d'ailleurs, s'explique d'une manière fort simple : puisqu'on était redevable à un Provençal, à un des sujets du comte de Toulouse, de la découverte de la relique, pourquoi aurait-on confié à un autre le soin de veiller à sa conservation. De plus, personne alors ne songeant à élever le moindre doute sur la révélation faite à ce prêtre, il fallait bien obéir à l'injonction de saint André, qui avait désigné le comte de Saint-Gilles pour être le porte-enseigne de tannée.
(1) Alex., liv. 3.