‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 8 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

Quoi qu'il en soit, les croisés sollicilant avec instance d'être conduits à l'ennemi, des hérauts d'armes annoncèrent, dans les différents quartiers de la ville, qu'une bataille décisive aurait lieu le lendemain.

Laissons encore l'auteur de V Histoire des croisades retracer les détails de cette journée mémorable :

« Les prêtres et les évêques exhortèrent les chré- « tiens à se rendre dignes de combattre pour la cause « de Jésus-Christ. Toute l'armée passa la nuit en prières « et en œuvres de dévotion. On oublia les injures, on fit « des aumônes; toutes les églises étaient remplies de « guerriers qui s'humiliaient devant Dieu et deman- « daient l'absolution de leurs péchés. La veille, on avait « trouvé encore des vivres, et cette abondance inatten- « due fut regardée comme une espèce de miracle. Les « croisés réparèrent leurs forces par un frugal repas. « Vers la fin de la nuit, ce qui restait de pain et de fa- « rine dans Antioche servit pour le sacrifice de la messe. « Cent mille guerriers s'approchèrent du tribunal de la « pénitence et reçurent, avec toutes les marques de la « piété , le Dieu pour lequel ils avaient pris les « armes.

« Enfin le soleil se leva. C'était la fête de saint Pierre « et de saint Paul (28 juin 10U8). Les portes d' Antioche « s'ouvrirent; toute l'armée chrétienne sortit, divisée en « douze corps qui rappelaient les douze apôtres. Hugues « le Grand, quoique affaibli par une longue maladie, se

« montrait dans les premiers rangs et portait l'étendard

« de l'Église. Tous les princes, les chevaliers et les ba-

« rons étaient à la tête de leurs hommes d'armes. Le

« seul de tous les chefs, le comte de Toulouse ne se

« trouvait point dans les rangs ; retenu par les suites

« d'une blessure, il avait été chargé de contenir la gar-

« nison de la citadelle, tandis qu'on allait livrer bataille

« à l'armée des Sarrasins.

« Raymond d'Agiles, le chapelain du comte Raymond,

« portait la sainte lance et la montrait aux soldats. Adhé-

« mar de Monteil marchait à ses côtés, annonçant aux

« croisés le secours des légions célestes que Dieu leur

« avait promis. Une partie du clergé s'avançait en pro-

« cession, à la tête de l'armée, et chantait le psaume

« martial : « Que le Seigneur se lève et que ses enne-

« mis soient dispersés. » Les évêques et les prêtres qui

« étaient restés dans Antioche, entourés des femmes et

« des enfants, bénissaient, du haut des remparts, les

« armes des croisés et, levant les mains au ciel, priaient

« le Seigneur de sauver son peuple, de confondre l'or-

« gueil de ses ennemis. Les rives de l'Oronte et les mon-

« tagnes voisines semblaient répondre à ces invocations

« et retentissaient du cri de guerre : Dieu lèvent! Dieu

« le veut!

« Au milieu de ce concert d'acclamations et de prières, « l'armée chrétienne s'avançait dans la plaine. A ne « voir que l'état de misère où elle était réduite, elle

« avait plutôt l'air d'une armée vaincue que d'une « armée qui marchait à la victoire. Un grand nombre « de croisés étaient presque sans vêtements. La plupart « des chevaliers et des barons marchaient à pied, quel- « ques-uns montaient des ânes et des chameaux, et, « ce qui n'est pas une circonstance indifférente, dans « cette journée, Godefroy de Bouillon avait été obligé « d'emprunter un cheval du comte de Toulouse. Dans « les rangs, on voyait des malades, des soldats exténués « par la faim et marchant avec peine : ils n'étaient sou- « tenus que par l'espoir de vaincre ou de mourir pour « la cause de Jésus-Christ.

« Toutes les campagnes voisines d'Antioche étaient « couvertes de bataillons musulmans. Les Sarrasins « avaient divisé leur armée en quinze corps rangés en « forme d'échelons. Au milieu de tous ces corps d'ar- « mée, celui de Kerboghâ, dit l'historien d'Arménie, « paraissait comme une montagne inaccessible. Le géné- « rai sarrasin , qui ne s'attendait pas à une bataille , « crut d'abord que les chrétiens venaient implorer sa « clémence. Un drapeau noir arboré sur la citadelle « d'Antioche, et qui était le signal convenu pour annon- « cer la résolution des croisés, lui apprit bientôt qu'il « n'avait point affaire à des suppliants. Deux mille « hommes de son armée , qui gardaient le passage « du pont d'Antioche, furent taillés en pièces par « le comte de Vermandois. Les fuyards portèrent

« l'effroi dans la tente de leur général qui jouait alors

« aux échecs. Revenu de sa fausse sécurité, le sultan

« de Mossoul fit trancher la tête à un transfuge qui lui

« avait annoncé la prochaine reddition des chrétiens,

« et songea sérieusement à combattre un ennemi qui

« avait pour auxiliaires le fanatisme et le désespoir.

« En sortant d'Antioche, l'armée chrétienne s'était

« avancée vers l'Occident, à l'endroit où les montagnes

« s'approchent de l'Oronte. Rangée en bataille dans un

« vaste espace, où les montagnes formaient un demi-

« cercle autour d'elle et la garantissaient de toute sur-

« prise, elle s'étendait dans la plaine jusqu'à une lieue

« de la ville. Hugues, les deux Robert, le comte de

« Belesme, le comte de Hainaut se mirent à la tête de

« l'aile gauche; Godefroy se plaça à la droite, soutenu

« par Eustache, Baudouin du Bourg, Tancrède, Renaud

« de Toul, Érard du Puyset. Àdhémar était au centre

« avec Gaston de Béarn, le comte de Die, Raimbaut

« d'Orange, Guillaume de Montpellier, Amenjeu d'Al-

« bret. Bohémond commandait un corps de réserve,

« prêt à se porter sur tous les points où les chrétiens

« auraient besoin d'être secourus. Kerboghâ, qui vit

« les dispositions des croisés, ordonna au sultan de

« Nicée et à ceux de Damas et d'Alep de faire le tour

« de la montagne et de remonter ensuite l'Oronte pour « se placer entre l'armée chrétienne et la ville d'Antio- « che. 11 fit, en même temps, ranger son armée en ba-

« taille pour recevoir les chrétiens et repousser leur « attaque. Il plaça ses troupes, partie sur les hauteurs, « partie dans la plaine. Son aile droite était com- « mandée par l'émir de Jérusalem, et son aile gauche « par un des fils d'Akhy-Syân. Pour lui, il resta sur une « colline élevée pour donner ses ordres et suivre les « mouvements des deux armées.

« Au moment de commencer la bataille, Kerboghâ « fut saisi de crainte. 11 envoya proposer aux princes « chrétiens de prévenir le carnage général, et de choisir « quelques-uns de leurs chevaliers pour combattre con- « tre un pareil nombre de Sarrasins. Celte proposition, « qui lui avait été faite la veille et qu'il avait rejelée, ne « pouvait être adoptée par les chefs d'une armée pleine « d'ardeur et de confiance dans la victoire ; les chrétiens « ne doutaient point que le ciel ne se déclarât pour eux, « et celte persuasion devait les rendre invincibles. Dans « leur enthousiasme, ils regardaient les événements les « plus naturels comme des prodiges qui leur annon- « çaient le triomphe de leurs armes. Un globe de feu, « qui, la veille, après avoir traversé les airs, avait éclaté « dans le camp des Sarrasins, leur semblait être un « signe avant-coureur de leur victoire. Lorsqu'ils sor- « talent d'Antioche, une légère pluie vint rafraîchir l'nir « embrasé du climat et de la saison, et fut, à leurs « yeux, une; nouvelle preuve de la faveur du ciel. Un « vent très-fort, (lui poussait leurs javelots et retenait

« ceux des Turcs, était pour eux, comme le vent de la

« colère céleste levé pour disperser les Infidèles. Animée

« par cette persuasion, l'armée chrétienne se montrait

« impaliente de combattre. Elle marchait à l'ennemi

« dans le meilleur ordre. Un profond silence régnait

« dans la plaine, où brillaient de toutes parts les armes

« des chrétiens. On n'entendait dans les rangs (juc la

« voix des chefs , les hymnes des prêtres et les exhor-

« talions d'Âdhémar.

« Tout à coup les Sarrasins commencent l'attaque.

« Ils font d'abord une décharge de flèches et fondent

« sur les croisés, en poussant des hurlements barbares.

« Malgré leur choc impétueux, leur aile droite estbien-

« tôt repoussée et enfoncée par les chrétiens. Godefroy

« trouva plus de résistance dans leur aile gauche ; il

« parvint cependant à les ébranler, et mit le désordre

« dans leurs rangs. Au moment oii les troupes de Ker-

« boghâ commençaient à plier, le sultan de Nicée, qui

<^ avait fait le tour de la montagne et revenait en cô-

« loyant l'Oronle, fond avec impétuosité sur les derrières

« de l'armée chrétienne, et menace de metlre en pièces

« le corps de réserve commandé par Bohémond. Les

« croisés, qui combattaient à pied, ne purent résister

« au premier choc de la cavalerie des Sarrasins. Hugues

« le Grand, averti du danger de Bohémond, abandonne

« la poursuite des fuyards, et vient au secours du corps

« de réserve. Alors le combat s'engage avec une nouvelle

« fureur. Kilidji-Arslan, qui avait à venger la houle de

« plusieurs défaites et la perte de ses Étals, combattait

« comme un lion à la tête de ses troupes. Un escadron

« de trois mille cavaliers sarrasins, tout hérissés de fer,

« armés de massues, portait le désordre et la terreur

« dans les rangs des chrétiens; l'étendard du comte

« de Vermandois fut enlevé, repris et couvert du sang

« des croisés et des Infidèles. Godefroy et Tancrède, qui

« volèrent au secours de Hugues et de Bohémond, si-

« gnalèrentleur force et leur bravoure par la mort d'un

« grand nombre de musulmans. Le sultan de Nicée,

« qu'aucun revers ne pouvait abattre, soutenait toujours

« le choc des chrétiens. Au milieu de la chaleur du coni-

« bat, il fit jeter des éloupes allumées parmi lesbruyèr-es

« et les herbes sèches qui couvraient la plaine. Bientôt

« il s'éleva un incendie, qui environna les chrétiens de

« tourbillons de flamme et de fumée. Leurs rangs

« furent un moment ébranlés : ils ne voyaient et n'en-

« tendaient plus leurs chefs. Le sultan de Nicée allait

« recueillir le fruit de son stratagème, et la victoire était

« sur le point d'échapper aux croisés.

« Alors, disent les historiens, on vit descendre un

« escadron du haut des montagnes. Il était précédé de

« trois cavaliers velus de blanc et couverts d'armes écla-

« lanles. « Vous voyez, s'écrie réve(iue Adhémar, le sc-

« cours céleste qui vous est promis. Le ciel se déclare pour

« les chrétiens; les saints martyrs Georges, Démétrius et

« Théodore vont combattre avec nous. » Aussitôt tous les « regards se tournent vers la céleste légion. Une nou- « velle ardeur s'empaçe de l'âme des croisés, qui sont « persuadés que Dieu lui-même vient à leur secours; « le cri de guerre, Dieu le veut ! se fait entendre comme « au commencement du combat. Les femmes, les en- « fants qui étaient restés dans Antioche, toujours assem- « blés sur les murailles, animent, par leurs cris et par « leurs acclamations, le courage des croisés. Les prè- « très continuent à lever leurs mains au ciel, et remer- « cient Dieu, par leurs cantiques, du secours qu'il « envoie à l'armée chrétienne. Tous les croisés devien- « nent autant de héros; rien ne peut résister à leur « choc impétueux. Dans un moment, les Sarrasins sont « partout ébranlés et ne combattent plus qu'en désor- « dre. Ils cherchent à se rallier au delà d'un torrent et « sur un point élevé oii retentissaient leurs clairons et « leurs trompettes ; le comte de Vermandois les attaque « dans ce dernier retranchement et les met en déroute. « Bientôt il ne leur reste de salut que dans la fuite. Les « rives de l'Oronte, les bois, les plaines, les montagnes, « sont couverts de fuyards qui ont abandonné leurs « armes et leurs bagages.

« Kerboghâ, qui avait annoncé la défaite des chré- « tiens au calife de Bagdad et au sultan de Perse, s'en- « fuit vers l'Euphrate, escorté d'un petit nombre de ses « plus fidèles soldats. Plusieurs émirs avaient pris la

« fuite avant la fin du combat. Tancrède et quelques « autres, montés sur les chevaux des vaincus, poursui- « virent jusqu'à la nuit les sultans d'Alep et de Damas, « l'émir de Jérusalem et les débris dispersés de l'armée « des Sarrasins. Les vainqueurs mirent le feu à des re- « tranchements derrière lesquels s'était réfugiée l'infan- « terie ennemie ; un grand nombre de musulmans y « périt au milieu des flammes.

« Au rapport de plusieurs historiens contemporains, « les Infidèles avaient laissé cent mille hommes sur le « champ de bataille. Quatre mille croisés perdirent la « vie dans cette glorieuse journée et furent mis au rang « des martyrs.

« Les chevaliers trouvèrent l'abondance sous les tentes « de leurs ennemis ; quinze mille chameaux, un grand « nombre de chevaux tombèrent entre leurs mains. « Dans le camp des Sarrasins, où ils passèrent la nuit, « ils admirèrent à loisir le luxe des Orientaux, et par- « coururent avec surprise la tente du roi de Mossoul (1), « oii brillaient partout l'or et les pierreries, et qui, dis- « tribuée en longues rues flanquées de hautes tours, « ressemblait à une ville fortifiée. Ils employèrent plu- « sieurs jours pour transporter dans Antioche les dé- « pouilles des vaincus. Le butin dépassa les espérances,

(1) (]<Mlo leiilc iioiivait coiilciiir plus de deux inilli; personnes. Bohéniond l'envoya en llalic, où elle fui conservée longtemps.

« et chaque croisé, selon la remanjuc d'Albert d'Aix, « se trouva beaucoup plus riche qu'il ne l'était en quit- « tant l'Europe. »

On croit sans doute qu'après une semblable victoire la sainte relique, à laquelle elle était due, fut considérée et vénérée , dès ce jour, comme le palladium des chréliens? Le contraire arriva. Il faut que le proverbe italien « Passato il pericolo, gabbato è il santo » s'applique à tous les hommes et à tous les siècles, car on eut alors un exemple de la vérité de cet aphorisme vulgaire. Le fer de lance miraculeux ayant attiré au comte de Toulouse des offrandes nombreuses, les autres princes, qui ne voulaient pas laisser Raymond jouir d'un avantage auquel ils ne pouvaient prendre part, s'appliquèrent à jeter du doute sur l'authenticité du miracle, et ce qui avait été l'objet d'une adoration fanatique était tombé bientôt dans l'oubli le plus profond. Pourtant même, en reconnaissant l'imposture, on devait à ce vieux débris le salut de l'armée; et, ne fût-ce que pour rappeler un succès immense, il méritait bien une place parmi les trophées glorieux de cette guerre.

La reddition du château d'Antioche devenait la conséquence inévitable du gain de la bataille ; en effet, Raymond, qui n'était resté qu'avec deux cents hommes d'armes devant cette citadelle, y arbora, le même jour, son étendard. Cependant Bohémond demanda à être mis en possession de cette nouvelle conquête, prétendant

avoir promis, par serment, au traître Phirous qu'aucune des dépendances de la place n'en serait jamais séparée en faveur de personne. Le prince de Tarente exigea aussi alors, en vertu de l'engagement pris envers lui, qu'on lui livrât les tours et les portes de la ville occupées encore par d'autres troupes que les siennes. Godefroy et l'évêque du Puy se rendirent à celte réclamation ; quant au comte de Toulouse, il refusa, comme il l'avait fait constamment, de céder à des prétentions que rien ne justifiait à ses yeux; et cette circonstance accrut d'une manière fâcheuse , pour la cause chrétienne , la mésintelligence qui régnait déjà depuis trop longtemps entre lui et Bohémond.

Les princes, après leur victoire, s'assemblèrent pour délibérer sur la suite à donner à leurs opérations, et, comme il advient presque toujours lorsqu'il y a beaucoup de conseillers, l'avis le moins bon fut celui qui prévalut. Si, profitant de la terreur répandue parmi les Sarrasins, les croisés eussent marché immédiatement sur Jérusalem, aucun obstacle jusqu'à cette ville ne se serait élevé devant eux, et peut-être sa garnison découragée n'eût-elle pas songé à opposer la moindre résistance. C'était le sentiment insfinctif de tous les simples pèlerins ; mais les chefs , plongés encore dans l'ivresse du triomphe, et croyant n'avoir plus rien à redouter de leurs ennemis, remirent, d'un commun accord, au mois de novembre, leur marche sur la cité

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sainte ; et cette résolution peu réfléchie ne tarda pas à devenir la cause de nouveaux malheurs.

Rien n'est fatal à une armée comme le repos après de longues fatigues. Les chefs habiles ne laisseront jamais leurs soldats passer d'une activité très-grande à une inaction complète. Pour n'avoir pas su éviter ce danger, une maladie épidémique se déclara chez les chrétiens, et elle exerça parmi eux autant de ravages que l'aurait pu faire une bataille désastreuse. Raymond eut à regretter alors un homme auquel il accordait, depuis bien des années, son affection et sa confiance : Adhémar de Monteil , évêque du Puy, fut au nombre des victimes enlevées par le fléau qui décimait les croisés chaque jour (1). Cette mort vint ajouter à la gravité de la situation. Jouissant de l'estime générale , ce prélat était seul capable, par l'autorité de son ministère, la puissance de sa raison, la force que lui donnaient sa fermeté, son savoir et son expérience , de maintenir la bonne harmonie parmi les chefs , et de réconcilier ceux que divisaient sans cesse leurs vues particulières ou leurs passions. Sentant approcher sa fin, il réunit les princes autour de son lit de mort, leur fit un tableau louchant des maux dont les menaçait la discorde, leur rappela le vœu qu'ils avaient à accomplir, et leur recommanda, au nom d'un Dieu de miséricorde et d'amour, de rester, entre

(1) 11 mourut le l»"" août 1098. Voir VHisloire f/énérale du Languedoc.

eux, unis et en paix. Malheureusement ces paroles, dictées par la sagesse, n'étaient pas destinées à demeurer longtemps dans la mémoire de ceux auxquels elles s'adressaient, et plus d'une fois, ensuite, l'avenir les leur fit regarder comme prophétiques. L'armée entière assista aux obsèques de l'évêque du Puy et témoigna une vive affliction de sa perte. On excuse le Tasse de s'être écarté de la vérité historique en terminant les jours d'Adhémar au siège de Jérusalem; mais n'est-ce pas abuser par trop des licences de la poésie que d'avoir fait mourir de la main d'une femme ce prélat (1)?

La voix de celui dont les conseils pouvaient être si salutaires venait à peine de s'éteindre , et déjà , parmi les chrétiens, germaient, dans tous les cœurs, la colère et la haine. S'il est difficile à une coalition de marcher d'accord , celle-ci , moins que toute autre , était constituée de manière à agir avec entente et ensemble. Comment des princes, tous jeunes, tous ambitieux, tous amoureux de la gloire, s'ils ne rêvaient pas des conquêtes, auraient-ils pu demeurer inaclifs parce que l'armée restait inactive, et ne pas chercher à travailler à leur fortune, quand la plupart n'avaient quitté l'Europe qu'avec l'espoir de trouver en Asie des provinces ou des royaumes? Chacun d'eux, désirant faire tourner à son avantage le moment de halte que l'on avait jugé néces-

(1) Le po("le ilalien le fait iiier par Clorinde, personnage imaginaire.

saire, courut donc alors le pays pour se rendre maître d'un château, d'une place ou d'une portion de territoire. Le goût de l'indépendance et l'amour de la possession descendirent, de grade en grade, des chefs jusqu'aux soldats; et bientôt l'on vit la Syrie sillonnée, dans tous les sens, par des hommes d'armes, dévorés de la soif de l'or et s'arrachant le butin qu'ils devaient à la violence ou au crime, comme les princes se disputaient entre eux ce qu'ils tenaient de l'injustice et de la force. Ainsi, parmi ces chrétiens inspirés d'une même croyance, d'un même intérêt, d'un même but, on n'entendait que des reproches, des accusations, des expressions de haine, des paroles de mépris et des menaces de vengeance.

Raymond, ayant recouvré sa santé et sa vigueur, alla d'abord, avecBohémond etGodefroy, secourir un château appelé Hasart ou Hasas, qu'assiégeait le sultan d'Alep; mais, après avoir contribué à la délivrance de ce poste, il revint à Antioche et se mit en campagne avec ses seules troupes, voulant, ù l'exemple des autres chefs, mettre à profit pour son propre compte l'instant de repos accordé à l'armée. D'ailleurs , ses intentions ne se bornaient pas à planter son étendard sur tel ou tel point, ce qui lui importait avant tout, c'était de procurer à ses soldats les moyens de vivre ; car la disette commençait à se faire sentir de nouveau à Antioche, et dt'jà, à ce sujet, l'on concevait de vives craintes.

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Le comte de Toulouse s'empara d'abord de Rugia, petite ville qu'il rencontra sur son chemin, après deux journées de marche ; puis il enleva, par escalade, Albara, place beaucoup plus forte, où à sa grande satisfaction avaient été réunies des ressources abondantes. La vérité nous oblige à relater ici un fait pour lequel la barbarie du siècle ne saurait même devenir une excuse. Sans pitié envers les malheureux habitants qu'il venait de soumettre, Raymond emmena à Antioche ses prisonniers, vendit ceux qui consentirent à devenir chrétiens, et fit mettre à mort ceux qui, fidèles à leur religion , se refusèrent à renier leur Dieu (1).

Cependant on était au mois de novembre, et les croisés ne pensaient pas encore à se porter sur Jérusalem. Les princes, pour convenir des opérations ultérieures, tinrent un conseil dans la cathédrale de Saint-Etienne, et celte délibération, malgré la sainteté du heu, faillit, plus d'une fois, se terminer d'une manière peu pacifique. Bohémond exigea, avant toute chose, que le comte de Toulouse lui livrât les tours et la porte d'Antioche, restées en son pouvoir. Ce dernier répondit que sa conscience l'empêchait d'acquiescer à une pareille demande, et il rappela le serment fait par Bohémond lui-même, aussi bien que par les autres princes , de rendre à Alexis Comnène toutes les places appartenant autrefois à l'empire, quand

(1) Voir 17/is^ gén. du Languedoc.

les chances de la guerre les remettraient entre leurs mains. Le prince de Tarente prétendit que cet engagement ne pouvait concerner Antioche, oii l'on ne serait jamais entré sans la convention particulière consentie par tous les chefs de la croisade, à l'exception, il est vrai, de celui-là seul qui semblait prendre à tâche de lui barrer toujours le chemin. Raymond, blessé de ces paroles, accusa alors Bohémond, qui avait pris le titre de duc d' Antioche, de vouloir s'emparer, à son profit, des conquêtes faites en commun par les chrétiens ; la discussion s'anima , les propos devinrent de plus en plus acerbes, et, un moment, l'on put croire que, devant la tombe d'Adhémar, cet évêque dont les derniers mots recommandèrent la concorde , et au pied même de l'autel du Christ, le fer allait décider entre deux princes qui se connaissaient trop bien pour ne pas être ennemis. En effet, l'un était ambilieux, sans scrupule, peu sincère et vindicatif; l'autre, franc, loyal, attaché à ses devoirs et fidèle à sa parole. Comment de semblables caractères auraient-ils pu s'entendre, surtout lorsque, de part et d'autre, ils s'aliiaient à des âmes altières et énergiques. Le prince de Tarente usa de tous les moyens pour intéresser ses compagnons d'armes à sa cause ; mais, les voyant se ranger du côté de son adversaire, il feignit d'accepter l'offre du comte de Saint-Gilles, qui proposa de s'en rapporter à la décision de Godefroy, du comte de Flandre, du duc de Normandie et des évéques, si II. 10

toutefois Bohémond promettait à l'avance de marcher avec l'armée à la délivrance du saint sépulcre.

Cette querelle apaisée, la conférence finit sans qu'on eût arrêté aucune disposition au sujet de la prochaine campagne. Cependant les chrétiens se répétaient avec douleur que, bien qu'ils occupassent la Syrie depuis un an , rien n'annonçait encore la réalisation de leurs espérances. Ils accusaient les princes de songer plutôt à leurs intérêts qu'à ceux de la croisade ; et, dans leur mécontentement, ils allaient jusqu'à parler de se choisir un chef pour les conduire à Jérusalem, ou de détruire les fortifications d'Antioche, afin d'ôter tout nouveau motif de discorde et d'amener forcément l'abandon de cette ville.

Raymond, pour se soustraire à ces plaintes, rejoignit ses troupes à Albara, et il se porta ensuite sur Maarah, ville située entre Hamath et Alep, lorsqu'il sut que les princes avaient l'intention de se rendre maîtres de cette place.

La prudence veut, quand une expédition est résolue, que l'on réunisse d'abord tous les moyens de nature à en assurer la réussite. Les croisés, par une imprévoyance et un aveuglement sans exemple, se conduisaient alors d'après un principe tout à fait contraire; il ne leur venait à la pensée de tenter l'attaque d'un point quelconque que lorsque leurs besoins les contraignaient à quitter le lieu dont ils avaient épuisé prématurément les

ressources. Il résultait de cette façon d'agir que si, par un de ces hasards auxquels, à la guerre , il faut s'attendre toujours , l'opération exigeait plus de temps qu'on ne se l'était imaginé , le manque de vivres, les nécessités auxquelles il devenait impossible de pourvoir, forçaient les assiégeants à renoncer à leur entreprise , ou bien les plongeaient dans une misère qui portait parmi eux les maladies et la destruction. Déjà différentes fois, cette incurie avait fait subir aux chrétiens les horreurs de la famine, et pourtant, sans tenir compte d'une si cruelle expérience, ils s'exposèrent devant Maarah à éprouver les mêmes privations et les mêmes soufïrances.

La disette devint tellement grande, après quelques jours de siège, que les croisés, dans leur détresse, furent obligés de se nourrir des corps de leurs ennemis. Ce fait est rapporté par Albert d'Aix (1), historien contemporain, qui, sans avoir été en Palestine, raconte avec une simplicité extrême ce qu'il tient de témoins oculaires. Ce bon père (2) pousse même si loin la naïveté, qu'il s'étonne beaucoup, non pas de ce que les chrétiens aient mangé des musulmans, mais qu'ils aient pu se décider à tuer des chiens pour assouvir leur faim.

Les croisés supportèrent avec une résignation ad-

(1) Historia hierosolymitanœ expeditionis, I. V, chap. 29.

(2) Albert était, à ce que l'on croit, chanoine et trésorier do la ville d'Aix-la-Chapelle.

mirable la rude épreuve à laquelle ils étaient soumis encore, et, grâce aux machines construites d'après les ordres du comte de Toulouse, par Guillaume V, seigneur de Montpellier, l'étendard du Christ fut planté enfin sur les remparts de la place.

Maarah, en cette circonstance, partagea le sort de presque toutes les villes enlevées de vive force ; elle fut ruinée de fond en comble. Quant à ses habitants, ou ils tombèrent sous les coups du vainqueur, ou ils se virent condamnés à une servitude qui leur rendait la mort mille fois préférable.

Cette conquête améliora un moment la situation des chrétiens ; mais elle devint presque aussitôt la cause de dissensions nouvelles, et peu s'en fallut que les princes ne recourussent aux armes pour savoir à qui appartiendraient quelques murailles chancelantes et quelques masures abandonnées.

Bohémond, venu seulement vers la fin du siège, voulait qu'on lui remît un des quartiers de la ville. Raymond s'opposait avec d'autant plus de violence à cette demande, que, arrivé le premier devant la place, il en avait assuré la prise au moyen des machines construites à ses frais. Les uns se rangeaient du côté du comte de Toulouse, les autres appuyaient les exigences du prince de Tarente , et il serait difficile de dire quelle eût été l'issue de cette dispute, si l'armée, lasse enfin de ces contestations sans cesse renaissantes, ne se fût employée

à démolir les remparts dont la possession amenait des débats irritants et devenait un sujet sérieux de querelles.

Ici l'auteur des Croisades (1) nous représente Raymond comme étant mù toujours par l'ambition la plus désordonnée ; puis, bientôt, il nous le fait voir humble, reconnaissant ses torts, sortant de la ville de Maarah les pieds nus ; « versant des larmes de repentir, et renouvelant le serment, fait tant de fois et si souvent oublié j de délivrer le tombeau de Jésus-Christ. »

Le comte de Toulouse, celui parmi tous les princes qui avait montré le plus de désintéressement dès le début de la croisade , méritait d'être peint avec des couleurs fort différentes. Avons-nous besoin de le rappeler? lui seul avait laissé des États considérables pour obéir à la voix qui ordonne le mépris des biens de la terre. Après un tel sacrifice, est-il permis de supposer que de misérables ruines excitèrent assez ses désirs pour lui faire oublier ses devoirs, ses serments et ses vœux?... Pour qui connaît le cœur des hommes, la conduite de ce prince trouve une explication plus vraie dans ce sentiment instinctif qui nous porte à résister à l'illégalité et à l'injustice. Raymond, nous l'avons dit, était regardé comme le Nestor de la croisade. Si d'un côté, ses exploits, ses travaux, l'illustration de sa famille lui don-

(l) Tome I", p. 341,

naient une influence incontestable dans les conseils, de l'autre les cent mille vassaux soumis à son commandement, et la noblesse nombreuse rangée autour de sa personne, l'autorisaient à prétendre à une grande considération dans l'armée.

Cependant un prince qui à la cour de Toulouse n'eût figuré que dans un rang secondaire affectait nonseulement de traiter d'égal à égal avec le chef d'une des premières maisons de l'Europe , mais cherchait aussi à lui dicler ses volontés. Comment Raymond ne se seraitil pas senti humilié devant l'orgueil de l'un de ces aventuriers normands, qui, parce que son père avait enlevé la Fouille à ses possesseurs légitimes, s'imaginait que même les souverains devaient se soumettre à ses lois ? Déjà Bohémond s'était emparé de la principauté d'Antioche, au mépris des engagements contractés envers l'empereur, et, peu satisfait de cette conquête illicite , il aspirait encore à se rendre maître d'une ville à ja prise de laquelle il n'avait eu , pour ainsi dire , aucune part.

Raymond, sans que ses intérêts fussent en jeu, avait donc, on le voit, plus d'une raison pour s'opposer aux prétentions excessives du duc de Tarente ; et il n'était pas nécessaire, afin d'expliquer sa conduite, de lui supposer une ambition qui ne s'accorde ni avec ses antécédents ni avec aucune de ses actions, depuis le commencement de la croisade.

Au surplus, Michaud, ordinairement si exact, même dans les moindres détails, a commis plusieurs erreurs graves dans celle partie de son histoire. Voici, selon les savants bénédictins D. Vie et D. Vaisselle, ce qui eut lieu après la prise de Maarah.

Les croisés demandèrent à grands cris d'être menés immédiatement en Palestine; mais, malgré l'ardeur de ces manifestations et la violence des plaintes suscitées par le refus continuel des chefs, le prince de Tarente fit de nouveau savoir qu'il était indispensable de différer le départ. Irrités de cette déclaration, quelques-uns des principaux chevaliers, suivis d'une foule de chrétiens, allèrent alors trouver le comte de Toulouse, et, avec toutes les marques de la soumission et du respect, le conjurèrent, les larmes aux yeux, de les conduire à Jérusalem. Raymond était fort disposé à céder à ces instances, mais il ne pouvait le faire sans s'être entendu d'abord avec les autres princes; cependant, poussé à bout et, louché d'une persistance inspirée par la foi la plus fervente, il finit par se rendre à leurs vœux, et fixa à une époque Irès-rapprochée le jour si impatiemment attendu.

Bohémond eut peu de peine à comprendre combien celle promesse allait mettre en honneur son rival. Pour lui ôler le mérite de l'initiative, il annonça, de son côté, sa détermination de marcher aussi sur la ville sainte et, supposant la nécessité de prendre différentes

mesures relatives à celle expédition, il repartit sur-lechamp pour Antioche.

Débarrassé de son adversaire , Raymond, afin de s'assurer la possession de Maarah, qu'il pensait restituer à l'empereur , fit réparer , en toute hâte , l'enceinte de cette place, et, lorsqu'il l'eut mise à l'abri d'une attaque de vive force, il pria les princes de se réunir dans une petite ville à moitié chemin d' Antioche ^ voulant savoir d'eux, et d'une manière non équivoque, si, dans la tentative projetée par lui, il devait compter sur leur coopération ou renoncer à leur assistance.

Tous les princes apportèrent à ce rendez-vous différents prétextes pour ajourner la reprise des opérations. Le manque d'argent et l'impossibilité de rentrer en campagne sans de longs préparatifs furent surtout les raisons qui servirent généralement de motifs au refus. Raymond, dans l'espoir d'aplanir cette difficulté, offrit 10,000 sous à Godefroy, autant au duc de Normandie, 6,000 au comte de Flandre, 20,000 à Tancrède (1), et une somme plus ou moins considérable aux autres chefs, suivant le nombre d'hommes encore sous leur commandement. Cette proposition généreuse ne fit changer de résolution à personne, et, après une

(1) Knsf"ml»le 46,000 sous; le sol valant 28 francs, c'est une somme de 288,000 francs dont Raymond consentait alors à faire le sacrifice. (Voir, pour la valeur du sou, les PolypL. d'Irm., p. 14.)

discussion inutilement prolongée , on se sépara sans s'être décidé à aucun parti.

Raymond, revenu à Maarah , ne fut pas peu surpris de trouver cette ville presque démantelée. Pendant son absence, les chrétiens, craignant de voir le départ de l'armée entravé par de nouvelles querelles entre ses chefs, en avaient jeté bas les murailles, de façon à ce qu'il ne fût plus possible de songer à la défendre.

Le comte de Toulouse fut vivement courroucé de cet acte d'insubordination; mais, dans le même moment, on portait à son amour-propre un coup bien autrement sensible. Il apprit que Bohémond ne s'était éloigné si précipitamment que pour aller s'emparer, moitié par ruse et moitié par force, du palais de l'émir et des tours d'Antioche, où, jusque-là, avait flotté le drapeau toulousain.

Il n'était pas d'insulte qui pût le blesser davantage ; cependant , au lieu de chercher à en tirer vengeance, il contint son juste ressentiment, et, fidèle à sa parole, il ne songea qu'à Jérusalem. Instruit par l'expérience, il s'occupa d'abord, avant de se mettre en route, de se procurer des vivres; c'était, d'ailleurs, donner aux chefs de la croisade le temps de réfléchir aux conséquences de leur conduite et les amener peut-être à concourir au succès de son expédition.

Il parcourut donc les environs , puis , ses approvisionnements réunis et transportés dans un cliàteau sou-

mis à ses amies, il retourna à Maarah. C'est alors seulement, le 13 janvier 1099, qu'après avoir livré cette place aux flammes il en sortit nu-pieds, suivi du clergé, qui chantait des hymnes au Seigneur, pour appeler sa protection sur les résultats de son entreprise, et non pas, comme le dit Michaud, « les psaumes de la pénitence, tandis qu'il abjurait son ambition et s'accusait publiquement de ses fautes. »

Le comte de Toulouse, lorsqu'il eut rassemblé ses forces, ne comptait plus sous ses ordres qu'une dizaine de mille hommes; encore beaucoup de ses soldats manquaient-ils d'armes et d'habillements : mais les trois ou quatre cents chevaliers, ralliés autour de sa personne, n'en firent pas moins éclater des transports d'enthousiasme , quand enfin il leur fut permis d'espérer l'accomplissement de leurs vœux.

Le comte de Saint-Gilles ne s'était pas trompé dans ses prévisions : à peine était-il en route, que le duc de Normandie et Tancrède, ne pouvant consentir à voir exécuter par un autre ce qu'ils n'auraient osé entreprendre, s'empressèrent de rallier leurs troupes , et ils le rejoignirent presque aussitôt. Ces trois princes, agissant alors de concert , se dirigèrent sur Césarée , et , continuant ensuite leur marche à travers le territoire d'Amath et d'Kmèse, ils arrivèrent devant Archas, petite place assise sur l'un des contre-forts du Liban, à 2 lieues de Tripoli.

Raymond voulut s'emparer du château qui protégeait

cette ville (12 février 1099); et, quoique différents historiens l'aient accusé, selon l'habitude , de n'avoir été dirigé, dans celte circonstance , que par des motifs personnels , nous croyons que , bien loin de mériter le blâme, il agit avec sagesse en ordonnant ce siège.

On savait que les croisés faits prisonniers pendant le long blocus d'Antioche étaient au pouvoir de l'émir commandant la ville de Tripoli , et que ce chef sarrasin les avait tous réunis dans Archas. La prise de cette dernière place laissait donc l'espoir d'obtenir la délivrance d'un grand nombre de chrétiens, ce qui n'était pas un secours inutile dans la situation où se trouvait l'armée. D'ailleurs une considération non moins importante et non moins digne d'attention détermina probablement le comte de Toulouse.

Si jusqu'à Césarée il s'était avancé sans rencontrer des obstacles bien difficiles, il avait ensuite été très-vivement harcelé, et même, un jour, il faillit rester entre les mains des musulmans. Abandonné par une partie de ses soldats, il ne parvint à se dégager que parce que, le chemin étant extrêmement étroit, il put, lui seul, défendre le passage et opérer ainsi sa retraite devant un ennemi qui, partout ailleurs, l'aurait écrasé malgré sa rare vaillance. Raymond, en homme prudent, dut, dès lors, prévoir les dangers qui le menaceraient à mesure qu'il pénétrerait davantage dans le pays; et, en attaquant Archas, il pensa, sans doute avec raison, que, lout

en donnant aux princes restés à Antioche le temps de se préparer au départ, il faciliterait par là leur arrivée jusqu'à lui et deviendrait maître d'un point qui assurerait les communications avec la mer.

Les beaux jours étaient revenus, les campagnes avaient perdu leur aspect désolé et stérile ; Godefroy, le comte de Flandre et les autres chefs de la croisade s'étaient décidés enfin à suivre les traces de leurs frères d'armes (1); mais, au lieu de réunir leurs efforts pour atteindre le but si ardemment désiré, chacun d'eux, au contraire, ne songea, comme il avait déjà fait, qu'à planter son étendard sur quelque forteresse, ou à étabhr sa domination sur certaine portion de territoire. Quant à Bohéraond, après être venu jusqu'à Césarée , il était retourné dans sa capitale d'Antioche, promettant, toutefois, aux princes qu'il joindrait ses forces aux leurs dès qu'il les saurait devant les murs de Jérusalem.

Raymond ne fut pas servi par la fortune dans sa tentative contre Archas : les Sarrasins lui opposèrent une résistance des plus opiniâtres; et, malgré la fertilité du pays, l'armée, à bout de ses ressources, se vit, encore une fois, réduite aux dernières extrémités. Beaucoup de croisés succombèrent sous le poids des privations et de la fatigue, et peut-être eût-on éprouvé de grands revers, si quelques chevaliers ne se fussent emparés, par slra-

(Ij Ils qiiiltèrenl Anlioclie le 1" mars.

lagème, de la ville de Tortose, l'Antaradus de Ptolomée, oïl il existait, fort heureusement, une quantité assez considérable de vivres (l).

Après avoir avancé, sans aucune espèce de fondement, que le comte de Toulouse n'entreprit le siège d'Archas que dans des vues intéressées , notre historien des croisades prétend ensuite qu'il ne consentit à y renoncer que parce que ses soldats le forcèrent, pour ainsi dire, à continuer sa marche sur Jérusalem. Nous croyons cette nouvelle accusation aussi peu fondée que la première. Il est vraiment difficile de concevoir comment , dans une question purement historique, et qui, par conséquent, semble devoir être dégagée de tout esprit de parti, du moins quant aux personnes, des hommes de lettres éclairés ont été entraînés à ternir un beau caractère, un modèle de loyauté et de bravoure chevaleresque; tandis qu'ils ont eu des excuses et même des éloges pour un guerrier rapace, dissimulé et sans foi, tel que le prince de Tarente. Lorsque, après sept ou huit siècles, le jugement des hommes n'est exempt ni de partialité ni d'injustice, quelle confiance doivent mériter les contemporains qui écrivent sous l'influence de leurs passions ou de leurs préjugés?...

(i) Albert d'Aix dit que la canne à sncre, que l<^s chrétiens trouvèrent dans cette contrée et dans plusieurs provinces de la Syrie, leur lut d'un précieux secours aux sièges de Maarah el d'Archas,

Au surplus, la manière dont vivaient entre eux les princes, durant le cours de cette croisade, dut contribuer à jeter dans l'erreur plus d'un chroniqueur consciencieux de cette époque. L'altération de tous les principes de morale, conséquence presque inévitable d'une guerre longue et désastreuse, avait éteint les bons sentiments dans les cœurs, pour n'y laisser germer que les mauvais. A la confiance avait succédé le soupçon , à l'amour de son semblable la jalousie , et à la haine l'acte le plus innocent de l'un des chefs offrait à ses rivaux le sujet d'une atteinte à sa réputation ou à son honneur; et cet état constant d'hostilité s'étendait, en général, du rang le plus élevé jusqu'au grade le plus infime. Par suite de cette disposition des esprits , combien de jugements erronés ! combien de noms glorieux entachés et flétris ! car c'était particulièrement sur les individus remarquables par leur mérite ou leurs actions que l'on essayait , chaque jour , de verser la calomnie.

Il ne faut donc pas s'étonner si le comte de Toulouse, dont la richesse excitait l'envie , et dont l'austérité de mœurs faisait, en quelque sorte, le procès à ses compagnons d'armes, fort relâchés dans leur conduite, se trouva continuellement en butte à des attaques qui ne supportent pas le plus léger examen, et qui n'auraient jamais dû être reproduites par les écrivains de nos jours. Celle, par exemple, que nous allons rapporter, ne fût-ce

que pour justifier nos reproches, prouvera avec quel acharnement les croisés se déchiraient entre eux, et avec quelle légèreté certains auteurs modernes se sont rendus les échos d'accusations aussi invraisemblables que mensongères.

Les princes, partis d'Antioche à la tête d'environ vingt-cinq mille hommes, résolurent, quand ils eurent gagné Laodicée, de s'emparer de Gibelet, petite ville située sur la côte, entre Antioche et Archas (1). Le commandant de cette place pour le sultan d'Egypte, voyant le péril dont il était menacé , osa proposer six mille écus d'or à Godefroy s'il consentait à ne rien tenter contre lui. Ce prince repoussa avec mépris l'offre du Sarrasin ; mais , comme au même instant , le comte de Toulouse pria le duc de Lorraine et le comte de Flandre de venir à son aide, parce qu'on lui annonçait l'approche d'une armée arrivant de la Perse, on tira de ce fait la conséquence que Raymond, moins scrupuleux que Godefroy, avait accepté le prix d'une trahison, et que sa demande de troupes, pour faire face à des forces dont on n'entendit plus parler, n'avait eu d'autre but que d'obliger les croisés à renoncer au siège qu'ils s'étaient proposé d'entreprendre.

(1) Gibelet ou Giblet esl la Gabala de Strabon et de Pline; elle est encore appelée Djebil. Michaud croit que cette ville est rancieiiue Gibliin de la Bible, où l'on embarquait les bois du uiont Liban qu'on envoyait à Salomon.

Si l'historien du comte de Toulouse n'était appuyé d'aucun autre chroniqueur pour justifier ce prince, on serait en droit de révoquer en doute un pareil témoignage, mais c'est celui de Godefroy de Bouillon luimême qui va nous expliquer ce fait, et d'une manière assez curieuse (1).

Raymond avait donné cinq mille sols (%) et deux chevaux arabes (3) à Tancrède pour l'amener à consentir à marcher avec lui, et à demeurer sous ses ordres, jusqu'à leur arrivée devant Jérusalem. Bien que le neveu de Bohémond eût souscrit à cet engagement, il n'en détestait pas moins le comte de Saint-Gilles ; par conséquent, entre le subordonné et le chef, on pouvait facilement prévoir la rupture d'une bonne intelligence basée seulement sur les nécessités du moment. En eifet , des discussions ne tardèrent pas à s'élever, et Tancrède, une fois possesseur du prix convenu, quitta presque aussitôt le siège d'Archas, « parce que, disait-il, il n'était pas payé en proportion de ses services et du nombre d'hommes réunis sous son commandement. » Ce prince alla alors rejoindre Godefroy, lui promit fidélité, lui

(1) Voir Albert d'Aix, liv. VI.

(2) Ou 140,000 francs.

(3) Kii 10i3, un clitîval donné à l'abbaye de Saint-Maixent par Guillaume Vil, duc d'Aquilaine, est porté à la valeur de 500 sols, c'est-àdire 14,000 francs (dliarta Ainardi). Il est vrai que, alors comme aujourd'hui, la valeur d'un cheval était en raison de ses formes et de ses qualités.

affirma que Raymond « avait reçu l'or ihi. commandant de Gihelet, » et, ajoute Albert d'Aix, « il fit ensuite, pour se venger, tout le mal qu'il put au comte de Saint-Gilles, à ses domestiques et à ses troupes. »

Si le comte de Toulouse est à blâmer pour le retard qu'il apporta à la levée du siège d'Archas et à la marche des chrétiens sur la ville sainte, nous ne dirons pas, comme on l'a fait avant nous, qu'il fut dirigé en cela par « son désir d'amasser des richesses, son ambition sans homes et son égoïsme impardonnable. »

Les auteurs qui ont vu, dans la conduite tenue alors par le comte de Saint-Gilles, une question d'argent ou de territoire étaient sans doute sous l'empire de cette pensée, que le besoin insatiable de posséder et l'avarice sont les seules forces qui gouvernent le monde. Cette machine intelligente, que l'on appelle rhomme, n'est pas soumise seulement à des intérêts matériels, il y a en elle des ressorts cachés et secrets, mobiles actifs et puissants, qui lui donnent surtout sa vitalité et son énergie. Depuis trois mois, Raymond se consumait en vains efTorls contre une place réputée de peu de valeur ; et devant toutes les armées chrétiennes, en présence de tous ses rivaux, il lui fallait renoncer au prix de ses sacrifices , avouer à ses ennemis son impuissance et subir, en quelque sorte, la honte d'une défaite, quand il avait annoncé la victoire. Voilà ce qui s'opposait à son départ; ce qui l'engageait à le retarder, à le remettre sans cesse. Il s'agissait, pour

lui, d'un aveu blessant pour sa fierlé, humiliant pour son amour-propre; et plus il comptait de hauts faits dans sa longue et brillante carrière, plus ce que les circonstances exigeaient de lui coûtait à sa volonté et à son orgueil.

Vers les derniers jours du mois de mai, les croisés se décidèrent enfin à marcher sur la Palestine. Ce moment rappela l'espérance dans tous les cœurs, et les airs retentirent des transports d'une joie frénétique. Mais ce n'étaient plus ces colonnes épaisses et profondes qui, sous le poids de leurs armes, faisaient fléchir la terre ; indépendamment des pertes immenses causées par les maladies et par les combats, il avait fallu laisser des forces dans les provinces et dans les villes conquises , et bien des pèlerins, découragés par les souffrances et les périls, s'étaient embarqués individuellement pour regagner leur patrie. Des quatre à cinq cent mille chrétiens partis des différents points de l'Europe pour suivre les drapeaux du Christ, c'est à peine s'il en restait quarante mille; encore comprenons-nous, dans celte évaluation, les individus de tout âge et de tout sexe.

Celte situation affligeante n'était pas , toutefois , sans compensation : l'armée, proprement dite, n'eut plus que des soldats aguerris, accoutumés au joug de la discipline ; et , débarrassée , en partie , de la foule inutile qui entravait ses mouvements et épuisait ses subsistances, elle acquit on force ce qui lui manquait en

nombre. II résulta un autre avantage de cette grande perte d'hommes : plusieurs des princes, dans l'impossibilité de subvenir à l'entretien de leurs troupes , furent obligés de se mettre à la solde du comte de Toulouse, et le commandement se trouvant par là moins divisé , on ne vit plus autant de rivalités et de querelles (1). Ainsi, ce même Raymond, que l'on a prétendu attacher une haute importance à posséder Maarah, petite place saccagée et brûlée; qui, dit-on, voulait sacrifier le succès de la croisade à l'espoir de devenir le maître d'Archas, poste insignifiant et sans valeur, pouvait, avec ses ressources personnelles, acheter les services des chefs chrétiens, et pourtant il ne s'était encore saisi d'aucune portion du territoire et n'avait rien gardé de ses conquêtes.

Malheureusement, on commençait à peine à agir avec accord et ensemble quand une mesure, aussi impohtique qu'imprudente, vint détourner de nouveau les croisés du seul but vers lequel ils devaient tendre et exciter plus que jamais leur cupidité et leur ambition. Les princes décidèrent, d'un avis unanime, que lorsque l'un d'eux aurait arboré ses couleurs sur un château, une place, une ville ou un bien quelconque, il en serait et demeurerait le possesseur légitime. Dès ce moment, chacun ne songea plus qu'à tirer parti de cette con-

(1) Voir Raymond d'Agiles, dans le recueil de Bongars, p. 173.

venlion , et, si tous les chefs n'abandonnèrent pas l'armée pour aller travailler h leur fortune, il faut l'attribuer à la crainte qu'inspiraient les Infidèles ; autrement, tous se seraient mis en campagne pour leur propre compte, et Jérusalem n'aurait plus attiré l'attention que des pèlerins sans autorité et sans pouvoir.

Raymond lui-même, entraîné par l'exemple, ne put-il résister au désir de posséder une ville dont dépendaient plusieurs provinces remarquables par leur richesse , ou bien crut-il nécessaire , avant de s'engager dans la Palestine, de s'assurer d'un point rapproché de la côte , utile pour la défense du pays occupé par les chrétiens? Nous ne discuterons pas une question réduite à de simples conjectures; nous dirons seulement, dans l'intérêt de la vérité , que le comte de Saint-Gilles insista vivement pour entreprendre aussitôt le siège de Tripoli. Mais cette proposition ne trouva personne pour l'appuyer, et l'on se contenta, en passant près de la place, de recevoir les présents et les vivres envoyés aux croisés par le gouverneur, dans l'espoir de se concilier ses ennemis.

Après trois jours d'une marche pénible au milieu des montagnes abruptes et rocheuses, oi^i d'étroits défilés faisaient craindre, sans cesse, quelque tentative inopinée de la part des Sarrasins, l'armée déboucha dans la plaine de Beyroutli, traversa le territoii'c de Sidon ou de Tyr

et se porta sur Acca, appelée d'abord Plolémaïs, et aujourd'hui Saint-Jean-d'Acre. S'avançant ensuite entre la mer et le mont Carmel , elle laissa à droite Antipatride et Joppé, aujourd'hui Jafïa;. gagna Lydda, l'antique Diospolis; Aramathie ou Ramla, la patrie du prophète Samuel; et, le 10 juin, elle arriva à Emmaûs, ville considérable au temps des Machabées, devenue une chétive bourgade connue sous le nom de Nicopolis.

Ce fut des hauteurs d'Emmaûs que les croisés aperçurent pour la première fois Jérusalem. Éloignés seulement d'environ deux lieues et demie de cette ville, ils distinguèrent ses tours massives, les lignes longues et uniformes de ses murailles, et, à cette vue, comme transportés dans le ciel, ils se prosternèrent pour remercier le Seigneur (1).

C'était un spectacle touchant de voir ces guerriers, appartenant à toutes les nations de l'Europe , oublier leur patrie , leur famille , trois années de périls et de

(1) Qui ne connaît ces beaux vers du lasse...

Ecco apparir Gerusalem si vede, Fxco addilar Gerusalem si scorge; Ecco da mille voci uuilamente Gerusalemme salular si sente.

(1er. lib., c. 3, st. 3.

misères, à l'aspect de la cité sainte où le fils de Dieu s'était fait le fils de l'homme, et adresser, en commun, des actions de grâces détachées de tout désir pour les choses de ce monde. Après le premier cri de reconnaissance , les pèlerins , cédant à leur émotion, dévorent du regard l'espace qui les sépare d'un but si longtemps souhaité. Les yeux attachés sur le même point de l'horizon, ils cherchent, dans leur naïve ardeur, à deviner les formes indécises, les contours vaguement dessinés par les lueurs naissantes du jour. Les uns croient reconnaître la montagne de Sion, oii furent instruits les apôtres; les autres, le Golgolha, où s'éleva la croix qui devait être, pour la terre, un gage de miséricorde et de salut. Ceux-là voient la vallée de Josaphat, où un Dieu compatissant commença a pleurer sur les erreurs des hommes; ceux-ci, le mont des Oliviers, témoin de l'humiliation de la Divinité devant la Divinité. Tous, en contemplant le chemin dont ils suivent les nombreux détours, se disent l'étonnement des deux disciples qui. se rendant à Einmaùs, après la résurrection, se retrouvèrent sur cette même roule, en présence de Jésus (1).

Mais ils se communiquent à voix basse leurs pensées, et ils demeurent immobiles comme si le moindre

fl) Évangile selon r-ainl Liir

bruit, le moindre mouvement de leur part pouvaient faire évanouir le tableau qui les tient sous le charme et dissiper l'illusion à laquelle ils doivent leur ivresse. En extase à l'aspect d'une campagne aride et frappée de la malédiction du ciel, on dirait qu'ils découvrent un nouvel Éden où, après de cruelles souffrances, ils vont connaître toutes les joies et toutes les espérances de la vie.

Voici comment Guillaume de Tyr parle de l'enthousiasme des soldats du Christ , lorsque s'offrit à eux cette contrée désolée , qui , par son climat brûlant, la mort apparente de la nature, aurait pu, sans la force prodigieuse de la foi , reporter , au contraire , leurs pensées vers des régions plus heureuses et leur faire regretter les douceurs de la demeure paternelle.

« La vue de la sainte cité, pour laquelle ils avaient « supporté tant de fatigues, les fit pleurer à chaudes « larmes, et tomber à deux genoux en terre, la baisant « et adorant, en glorifiant le bon Dieu de sa bonté et « le remerciant humblement d'avoir exaucé les vœux

« de son peuple et amené aux lieux tant désirés

« La plus grande part de ceux de cheval mirent pied à « terre , et se déchaussèrent pour , en l'honneur de « celui qui, pour leur rédemption, y avait marché, « aller jusque-là à pieds nus , et , en cette fervente « dévotion, marchant plus roides qu'ils ne voulaient,

« furent ious esbahis qu'ils se trouvèrent devant la « ville (1). »

Les croisés arrivèrent sous les murs de Jérusalem le 7 juin 1099. Ils firent la route d'Emmaùs à cette ville en chantant les paroles d'Isaïe : « Jérusalem, lève les « yeux et vois le libérateur qui vient briser tes fers. » ('ependant il leur restait à peine vingt mille fantassins et (|uinze cents chevaux, tandis que la place, dont la con- <[uête leur semblait si facile, comptait, dans ses murs, plus de quarante mille Égyptiens. Ces troupes, il est vrai, réunies à la hâte, se composaient de gens de toutes conditions, et en général elles ne se montraient guère disposées au métier de soldat.

Jérusalem avait été susceptible autrefois d'une trèsbonne défense. C'était un quadrilatère à angles arrondis, dont la face orientale longeait le lit escarpé du Cédron; mais, depuis que ses murailles, d'à peu près une lieue de développement, n'entouraient plus le mont Sion, elle avait perdu considérablement de sa force. Ce mont, comparé, par M. de Chateaubriand, aux hauteurs de Montmartre vues des barrières septentrionales de Paris, dominait l'enceinte vers le midi et l'ouest, de manière o favoriser une attaque de ce côté. Aussi les Egyptiens travaillaient-ils activement , sur ce point, à réparer et améliorer les l'orlifications.

• (1) 'liadiiciioii lie Guillaume de lyr. liv. Ml, chap. 26

Le comle de Toulouse, dès le premier jour, dressa ses lentes devant les remparts de l'ouest; mais, à peine était-il établi en cet endroit, qu'il se transporta sur les pentes du mont Sion (1). On a prétendu qu'il s'était décidé à ce déplacement, afin d'occuper le Cénacle oii le Saint-Esprit descendit sur les apôtres; nous sommes porté à attribuer à un autre motif sa détermination nouvelle. Les croisés, avec leurs vingt mille combattants, ne pouvaient songer à investir complètement Jérusalem. Raymond , homme de guerre trop habile pour ne pas s'apercevoir du danger où le mettait l'isolement de ses troupes, chercha, sans doute, à se rapprocher de Godefroy qui , avec Eustache , son frère , campait vis-à-vis la partie occidentale de la ville. D'ailleurs, du mont Sion, la vue plongeait dans l'intérieur de l'enceinte, et cette considération seule suffisait pour donner un immense avantage aux troupes en possession de ce point.

Raymond réunissait prè§ de lui Raimbaud d'Orange, Guillaume de Montpellier, Gaston de Béarn. Isnard de Die, Raymond Pelet, Guillaume de Sabran et Raymond de Turenne; quant au duc de Normandie, au comle de Flandre et à Tancrède, ils menaçaient le nord de la ville et se liaient, par leur droite, avec le corps sous les ordres de Godefroy.

;1) Voir Hisknrc t/rncralr du Latujiicdoc.

Tels étaient le peu d'accord et le peu de confiance dans l'armée chrétienne, que le changement de position, commandé au comte de Toulouse et par la prudence et par les intérêts de l'attaque, excita, parmi ses chevaliers, un vif mécontentement et engagea même plusieurs d'entre eux à aller se placer sous la bannière d'un autre prince. Cette circonstance inattendue obhgea Raymond, pour ne pas laisser trop affaiblir ses forces, d'engager, à prix d'argent, différents chefs à se ranger sous ses ordres avec leurs troupes, ce qui exigea, de sa part, des sacrifices extrêmement considérables.

Ici, à notre grand regret, nous nous trouvons de nouveau en dissidence avec l'historien des croisades : bien que, d'après la plupart des chroniques contemporaines, le comte de Saint-Gilles eût conseillé de tenter immédiatement l'escalade des remparts de Jérusalem; Michaud, suivant l'exemple donné par le Tasse, garde un profond silence à l'égard de ce chef. Il fait plus encore : il met en scène un inconnu, un anachorète du mont des Oliviers, auquel il prête les actions et les discours du comte de Toulouse. Raymond voulait profiter de l'enthousiasme des soldats pour ne pas donner à l'ennemi le temps de compter ses adversaires. Selon lui, un coup de main hardi pouvait amener un succès décisif, et éviter peut-être un siège plus dangereux que ceux qu'on venait de faire; car le pays était saccagé et les musulmans avaient eu le soin de transformer en un désert tous

les environs de la ville. Eh bien ! au lieu de nous rappeler les paroles sorties de la bouche d'un guerrier illustre et écouté de tous , il fait apparaître un solitaire qui vient « conjurer les croisés de livrer un assaut général, » et, parce que ce personnage se dit « l'interp''''ète du Christ, » ceux-ci n'hésitent pas à « s'abandonner aux conseils du pieux ermite (1). Ce tableau peut avoir de la singularité et de la couleur, mais, avant tout, il faut être vrai. Est-il permis de croire qu'un homme ignoré, sans antécédents, sans connaissance des choses, étranger à la guerre et aux armes, ait pu, dans une occasion si importante , dicter aux princes les plus expérimentés et les plus habiles et leur conduite et leurs devoirs?

Au reste, la tentative sur laquelle on avait fondé de justes espérances eut, au contraire, un résultat déplorable. Tout projet, si bien conçu qu'il soit, demande des dispositions premières, une exécution intelligente. Les croisés, trop inipalients pour montrer de la prévoyance, trop exaltés pour faire preuve de sagesse, courent aux remparts de Jérusalem sans douter un instant de la victoire. Ils dressent leurs échelles, se précipitent, s'élancent, et alors seulement ils s'aperçoivent qu'ils ne sauraient atteindre le haut des murailles. Ils veulent descendre pour se dérober à une grêle de

(1) Hisl. des crois., par Micliaud, 1. 1", 1. IV,. ji. 379,

projectiles, la retraite leur est impossible; les derniers venus les refoulent , les poussent , s'opposent à une hésitation dont ils ne s'expliquent pas la cause; entassés les uns sur les autres, ils restent ainsi exposés, sans défense, aux coups de l'ennemi, et c'est lorsque les morts et les mourants s'amoncellent autour d'eux qu'ils reconnaissent la folie de leur entreprise , et cherchent, par la fuite, à se soustraire à une destruction certaine.

Une seule échelle se trouva être assez longue pour permettre à quelques chevaliers de gagner les créneaux de l'enceinte, malgré l'huile bouillante et la poix fondue jetées à torrents sur leurs têtes; mais ces efforts isolés devaient demeurer inutiles.

Cet assaut, conduit avec tant d'imprudence, diminua d'une manière sensible les rangs des chrétiens, déjà tant de fois décimés; il eut surtout pour conséquences fâcheuses de jeter le découragement parmi eux et de redoubler , au contraire , la confiance des Infidèles.

Après un échec si déplorable, il fallait en venir à une attaque en règle, et la chose présentait des difficultés de plus d'une sorte. On se procura des bois de charpente en démolissant des maisons et des églises; pourtant cela ne suffisait pas. La construction des machines de guerre exigeait d(; fortes dépenses, et l'argent manquait chez tous les princes. i>Jême en f>ressuraiil leurs vassaux , en

les frappant de réquisitions ou en faisant appel à leur dévouement, ils ne se procurèrent que d'assez faibles ressources, et l'on n'aurait pu sortir de cet embarras si le comte de Toulouse n'avait mis généreusement tout son avoir au service de la cause commune. Quoique l'auteur de V Histoire des croisades ait cru devoir taire un fait qui contredit bien des accusations injustes, il n'en reste pas moins avéré (1) que Raymond ne se contenta pas alors de payer les travaux d'un intérêt général , mais qu'il secourut de sa bourse beaucoup de chevaliers tombés dans la plus extrême détresse.

Comme si les infortunés pèlerins eussent été condamnés à passer par toutes les épreuves possibles, la soif, l'horrible soif, vint, à son tour, leur faire endurer ses tortures les plus cruelles. Ils virent autour d'eux les sources se tarir , les torrents se dessécher , et , tourmentés nuit et jour par une chaleur dévorante, ils se disputèrent bientôt, les armes à la main, une eau bourbeuse ou corrompue. Les femmes, les enfants, les vieillards , qui n'avaient pas assez de force pour combattre et pas assez de courage pour lutter contre le mal, erraient à l'aventure dans la campagne, avec l'espoir d'arriver h apaiser leurs souffrances, et la plupart succombaient sous les coups des Sarrasins ou dans les angoisses de la douleur.

(1) Voir Vllisloirc (jrnfralc du Languedoc.

Le moine Robert, celui des hisloriens de la croisade (1) auquel nous devons les tableaux les plus animés et les plus vrais, parle en ces termes de la triste position de l'armée :

« Les troupes chrétiennes demeurèrent sans pain pen-

« dant l'espace de dix jours ; en outre, elles souffri-

« rent extrêmement de la soif. La fontaine de Siloé, qui « est au pied de la montagne de Sion, ne pouvait pas « suffire pour la consommation des hommes, et l'on était « obligé de mener boire les chevaux et les autres ani- « maux à 6 milles du camp... La soif fut si grande pen- « dant le siège, que les soldats creusaient la terre et « pressaient les mottes humides contre leurs lèvres. « Ils léchaient aussi des pierres mouillées de rosée ; « ils buvaient une eau fétide qui avait séjourné « dans des peaux fraîches de buffles et d'autres ani- <( maux. »

Albert d'Aix, Raymond d'Agiles, Guillaume de Tyr, et presque tous les chroniqueurs, font à peu près la même peinture de l'affreuse situation des croisés. Nous ne pouvons résister au désir de rappeler ici avec quelles couleurs variées et vives, avec quelles images saisissantes et poétiques le Tasse nous a retracé ce triste épisode du siège de Jérusalem.

[i] Roberli monachi, Hist. hieros. Robert élail au siège de Jérusalem et à la bataille d'Ascalon.

CHANT XllI.

Ma nel Cancio céleste omai raccolto Apporta arsura iausitata il sole, Ch' a' suoi discgni, a' suoi guerrier nemica, Insopportabil rende ogni falica.

Spenta è del cielo ogni benigna lampa : Signoreggiano in lui crudeli stelle, Onde piove virtù ch'informa e stampa L'aria d'impression maligne e felle.

Cresce l'ardor nocivo, e sempre avvampa Più mortalmente in queste parti e in quelle. A giorno reo, notte più rea succède, E di peggior di lei dopo lei vede.

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