CHAPITRE PREMIER
RAFFERMISSEMENT DE LA FIDÉLITÉ DES MARONITES AU SAINT-SIÈGE (1577-1644)
Le monastère de S.-Maron, situé près d'Apamée, devint au vme siècle le centre d'une communauté autocéphale 1. Il fut détruit au xe siècle, et, fuyant les violences arabes, clercs et fidèles maronites s'établirent dans les montagnes du Liban et à l'île de Chypre.
Dès les croisades, l'Église maronite entretint des relations avec le Saint-Siège 2. Mais celles-ci ne devinrent définitives qu'à partir du xvie siècle, et les actes de la Curie romaine adressés aux Maronites sont dès lors de plus en plus nombreux.
La haute hiérarchie ecclésiastique maronite se composait à ce moment d'un patriarche et d'un certain nombre d'évêques, souvent porteurs du titre honorifique d'archevêque, dont certains vivaient autour du patriarche à la résidence de Qannoubin 3, d'autres dans des monastères dont ils étaient en même temps les supérieurs. Ils se partageaient l'autorité sur des territoires plus ou moins bien délimités, car tous exerçaient leur pouvoir en tant que délégués du patriarche. Ils s'assemblaient sans doute à de fréquentes reprises, notamment en cas de décès du patriarche, pour pourvoir à son remplacement. Cependant ce fut le Saint-Siège qui poussa les évêques à donner à leurs réunions les formes d'un concile, tel que le prévoyaient
1. Cf. l'article de Mgr P. Dib, Maronite (Église), dans Dictionnaire de théologie catholique, t. x, Ire part., Paris, 1928, col. 1-142, et la bibliographie y indiquée. Le même auteur a publié également une étude plus détaillée sur Les conciles de l'Église maronite (de 1557 à 1644), dans Reçue des sciences religieuses, t. iv, Strasbourg, 1924, p. 193-220 et 421-439. Ces pages sont plutôt consacrées à l'histoire des circonstances extérieures qui entourèrent la réunion de ces assemblées; les textes juridiques ne sont pas analysés.
2. Un certain nombre de documents pontificaux concernant les Maronites ont été publiés dans T. Anaïssi, Bullarium Maronitarum, Rome, 1911. Voir sur ce travail les remarques critiques de C. Korolevskij, A propos d'un bullaire maronite, dans Échos d'Orient, t. xv, 1912, p. 462-473. Anaïssi a publié un autre recueil de sources concernant les Maronites, intitulé Collectio documentorum Maronitarum, Livourne, 1921; il mérite les mêmes reproches.
3. Dans la vallée de la Qadicha, h environ 45 km. de Tripoli.
4 LIVRE I, CHAPITRE l
les anciennes lois de l'Eglise cl les décrets romains récents pour l'Occident.
Les Turcs laissaient aux Maronites une certaine autonomie, sous la direction de la noblesse locale; néanmoins il fallait veiller à no pas les indisposer par des manifestations religieuses trop bruyantes.
Michel El-Ruzzi (Risi, dans la forme italianisée) devient patriarche en 1567, mais ce n'est que dix ans plus tard qu'il envoie à Home deux mandataires munis d'une profession de foi et de fidélité au Saint- Siège, signée de sa main1. Grégoire XIII, par une lettre du 14 février 1578 2, en accuse réception ; il indique en même temps quelques réformes qu'il désire voir introduire dans l'Église maronite : l'omission du « qui es crucifié pour nous » dans le Trisagion3 ; la confection du saint chrême, à faire chaque année et uniquement avec de l'huile d'olive et du baume, sans adjonction d'autres aromates 4; la confirmation, à conférer par les évêques 5 et non plus par les simples prêtres après le baptême; l'abrogation de la coutume de donner la communion aux enfants avant l'âge de raison; l'extension des empêchements de consanguinité et d'affinité en ligne collatérale jusqu'au quatrième degré suivant la computation de l'Église latine 6. Sauf le premier
1. La lettre date du 13 ou 14 avril 1577. Elle a été publiée dans Anaïssi, Collectio documentorum, n. 42, p. 52-55.
2. Elle a été publiée en appendice, sous le n. xi, dans les éditions latines des Actes du concile maronite du Mont-Liban de 1736 et d'après eux par Anaïssi, Bullarium..., n. 33, p. 70-72. Elle porte la date du 16e jour des calendes de mars de l'année de l'Incarnation 1577, 6e du pontificat du pape, ce qui indique qu'il s'agit ici du style de l'Annonciation, c.-à-d. de l'année 1578 dans le style do la Circoncision.
3. Les Maronites ajoutaient au Trisagion : « Dieu saint, Dieu tout-puissant, Dieu immortel » l'invocation : « qui es crucifié pour nous ». Mais à son origine, au ive s., le Trisagion s'adressait au Christ, et ce n'est qu'au ve s., à Byzance, qu'il fut considéré comme louange de la Trinité tout entière.
4. Cette adjonction était eoutumière dans les Eglises orientales. Déjà Innocent 111 s'était élevé contre elle dans sa bulle du 4 janvier 1215 au patriarche maronite (Anaïssi, Bullarium..., n. 2, p. 2-5).
5. Règle également imposée par Innocent III dans la même bulle.
6. En Orient, on comptait les degrés de parenté suivant le droit romain. Les Maronites contractaient généralement mariage entre eux, d'où une pratique assez large en matière d'empêchement de parenté ou tout au moins une grande facilité de dispense. Il est possible que les Maronites aient adopté la règle byzantine admettant l'empêchement de consanguinité jusqu'au septième degré, ce qui correspond au tertius gradus tangens quartum latin, mais l'empêchement d'affinité s'étendait en tout cas beaucoup moins loin. Cf. J. Dauvillier-C. de Clercq, Le mariage en droit canonique oriental, Paris, 1936, p. 130 et 143.
peut-être, les usages en vigueur représentaient la discipline orientale traditionnelle. Le pape promettait l'envoi d'une traduction arabe des décrets et du catéchisme du concile de Trente. Sa lettre est adressée au « patriarche élu des Maronites » *, mais ne le confirme pas dans sa dignité. Quelques jours plus tard, par une seconde lettre datée du lî) février, Grégoire XIII annonce l'envoi de deux légats, les jésuites Jean-Baptiste Eliano et Thomas Raggio 2. Le premier était né de parents juifs à Alexandrie, il connaissait donc l'arabe et le milieu oriental en général, mais il en ignorait les traditions religieuses, celles du Liban en particulier.
De son côté, le cardinal Carafîa, protecteur des Maronites, rédigea des instructions pour les légats, datées du 3 mars 3. Elles comprennent vingt-trois articles. Les légats devront faire une enquête sur la doctrine et les usages des Maronites, notamment en matière de sacrements, et en faire rapport à Rome. Retenons plus spécialement les quelques articles suivants :
7. Les légats s'informeront comment les Maronites acceptent les quatre premiers conciles œcuméniques 4 et s'ils en admettent d'autres.
8. Les légats avertiront les Maronites de toutes les erreurs qui se trouvent dans leur Bible, ils éloigneront ou feront brûler les livres entachés d'hérésie.
9. Us prendront pleine information sur les erreurs et abus dans l'administration des sacrements et autres rites, ils tâcheront d'introduire les changements nécessaires.
1(). lis lâcheront d'obtenir que chaque nouveau patriarche envoie un évoque à Home chargé de notifier son élection et de porter sa profession de foi.
17. De même, à chaque élection d'un nouveau pape, un mandataire sera envoyé pour lui rendre hommage.
18. Ils réduiront à l'obéissance certains çvêques qui ont obtenu leur dignité sans l'assentiment du patriarche.
20. Les légats « prendront avec eux le concile de Trente et la somme des conciles, pour s'en servir, comme ils doivent aussi traduire le dit concile (de Trente) pour le rendre applicable et intelligible ».
1. La lettre lui donne le nom de Pierre, nom généralement pris par tes patriarches maronites eu montant sur le trône patriarcal.
2. La lettre est publiée dans Anaïssi, BuUarium..., u. 34, p. 73-74. Le 25 lévrier, Grégoire Xi II accorde des pouvoirs extraordinaires aux légats (ibid., n. 35, p. 74-75).
3. Publiées dans A. Kabbath, Documents inédits pour servir à l'histoire du cltristianiême en Orient (xvie-xix* s.), t. i, Paris, 1907, p. 140.
\. Lé quatrième concile œcuménique, tenu à Chalcédoine eu 451 , condamne !<• lunuophysisme, que certains accusaient les Maronites de professera Cependant, 1rs collection! canoniques maronites contiennent ce concile; elles ignorent lès conciles œcuméniques ultérieurs.
<i LIVRE I, CHAPITRE 1
On voit donc que la traduction promise par le pape était loin d'être déjà faite.
Débarqués à Tripoli vers la mi-juin 1578, les légats pontificaux y restèrent une dizaine de jours, puis se rendirent auprès du patriarche à Qannoubin. Ils donnèrent connaissance au patriarche, aux évêques et aux prêtres qui se trouvaient avec lui de la lettre de Grégoire XIII du 14 février précédent et s'efforcèrent aussitôt de faire signer par la hiérarchie maronite une réponse aux desiderata exprimés dans ce message. A cet effet fut arrêté le texte de quatre lettres, datées du 2 juillet 1 et adressées les unes au pape, les autres au cardinal Caraiïa, par le patriarche d'une part, par cinq évêques d'autre part. Elles comportaient l'engagement additionnel de veiller à ce que le baptême des enfants ne soit généralement pas différé de plus de huit jours au delà de la naissance, mais ne parlaient pas des empêchements de mariage. Elles sollicitaient la confirmation de Michel Risi dans sa dignité patriarcale.
Les légats partirent à la mi-juillet pour Jérusalem. A leur retour, en septembre, Eliano seul alla résider à Qannoubin. Il s'y livra, conformément aux directives cardinalices, à un véritable autodafé des livres suspects se trouvant au patriarcat. Il s'efforça aussi, mais en vain, de réconcilier le patriarche avec des évêques qui étaient réfractaires à son autorité.
La première de ces activités est indiquée dans la relation de la mission des légats 2 et se retrouve dans un projet de constitutions à promulguer par un concile du patriarcat maronite 3. Rédigé en latin, ce projet comporte trente et un articles, il reflète fidèlement la mentalité des légats et est indubitablement leur œuvre. Il faut y joindre un autre texte qui reproduit des questions à poser par le patriarche à Sa Sainteté (c'est-à-dire aux légats) lors du synode. Dans l'édition que nous en possédons, peut-être sous une forme remaniée plus tard, nous trouvons d'abord une série de questions pratiques sur chacun des sept sacrements, sauf l'extrême-onction (ch. i-vi) ; puis une question sur les conciles œcuméniques, autres que les quatre premiers, à recevoir (ch. vu) ; enfin des questions diverses (ch. vin) 4. On retrouve