‹ Histoire des conciles d'après les documents originaux (volume 2)Chapitre 88 sur 1172 · L'UNION EN DEUX TEMPS DES RUTHÈNES · texte numérisé non relu

L'UNION EN DEUX TEMPS DES RUTHÈNES

Isidore, métropolite de Kiev l, assista au concile qui proclama à Florence, en 1439, l'union des Églises romaine et orientales. Elle fut acceptée à Kiev, rejetée à Moscou. En 1458, le pape Pie II détacha de la province ecclésiastique de Kiev les territoires relevant du Grand Prince de Moscou, afin de la maintenir dans l'Union. Mais les liens avec Rome se relâchèrent assez vite et le patriarche de Constantinople parvint à rétablir son autorité. Cette province ecclésiastique « ruthène » 2 relevait, au point de vue civil, en vertu de la réunion de la Lithuanie à la Pologne, devenue définitive à la diète de Lublin en 1569, du roi de Pologne. Celui-ci était, depuis 1587, Sigismond III, catholique latin, mais sincèrement désireux de favoriser l'union avec l'Église ruthène. En 1588, la diète confirma le droit des rois de Pologne de nommer les évêques, qu'ils exerçaient depuis un siècle. En juillet 1589, Sigismond III nomma comme métropolite ruthène Michel Rahoza, moine de caractère faible et indécis, qui fut ordonné évêque au début d'août par Jérémie II, patriarche de Constantinople, au retour du voyage à Moscou pendant lequel il avait participé à l'érection du patriarcat en cette ville. Le métropolite ruthène portait également le titre de Halitch, il ne résidait pas à Kiev, mais

1. Les métropolites de Kiev transportèrent leur résidence à Moscou en 1235.

2. Le terme « Ruthènes » correspond au vieux-slave Rusyny, et est généralement employé pour désigner les Slaves occidentaux, par opposition aux « Russes » ou Slaves orientaux; les uns et les autres parlaient le vieux-slave, jusqu'au moment où, à partir du xiie-xme s., leur langue se diversifia. — L'histoire de l'Église ruthène a été écrite par J. Pelesz, Geschichte der Union der ruthenischen Kirche mit Rom von den âltesten Zeiten bis auf die Gegenwart, 2 vol., Vienne, 1878-1880. Pour l'époque qui nous intéresse ici, cet ouvrage est à compléter par ceux de E. Likowski, Historya Unii Kosciola ruskiego z Kosciolem rzymskim, Poznan, 1875, et Unia Brzeska, Poznan, 1896 (trad. française : Union de V Église grecqueruthène en Pologne avec l'Église romaine conclue à Brest, en Lithuanie, en 1596, Paris, s. d. ; trad. allemande par P. Jedzink : Die ruthenisch-rômische Kirchenvereinigung genannt Union zu Brest, Fribourg-en-Br., 1904). — Un certain nombre de documents ont été publiés par M. Harasiewicz, dans Annales Ecclesiœ Ruthense, Lwow, 1862, et par A. Theiner, Vetera monumenta Poloniœ et Lithuanive gentiumque finitimarum illustrantia, t. m, Rome, 1863.

à Vilna ou à Novogrodek; les évêques de la province étaient ceux de Chelm, Lutsk, Pinsk, Polotsk, Przemysl, Vladimir, Lwow1.

A la mi-août, le patriarche tint avec le métropolite et les évêques ruthènes un concile à Brest-Litovsk 2, dans le diocèse de Vladimir; il leur ordonna notamment de se réunir en concile chaque année, au début de l'été, sous la présidence du métropolite. Il éleva les confréries de Lwow et de Vilna à la dignité de stauropégiales, c'està-dire qu'il les soustrayait à la juridiction des évêques locaux pour les soumettre immédiatement à son autorité. Jérémie II ne laissa pas le meilleur souvenir auprès du clergé ruthène, qui comptait un certain nombre de partisans de la réconciliation avec Rome.

Conformément à la décision prise l'année précédente, le métropolite convoqua en un concile, à tenir le 14 juillet à Brest-Litovsk, les évêques, les supérieurs de monastère, des laïques et des délégués des confréries.

Quelques jours auparavant, se réunirent à Bels 3, ville du diocèse de Chelm, l'évêque du lieu, Denis Zbirujski, Cyrille Terlecki, évêque de Lutsk, Léonce Pelczyski, évêque de Pinsk, et Gédéon Balaban, évêque de Lwow. Ils arrêtèrent ensemble le texte d'un engagement de revenir à l'obédience romaine. Ils se rendirent alors à Brest- Litovsk, où ils rejoignirent le métropolite et l'évêque de Vladimir, Mélèce Hrebtowitch. L'évêque de Polotsk et celui de Przemysl ne vinrent pas au concile en raison de leur grand âge. Parmi les laïques se trouvaient Adam Pociej, castellan (gouverneur civil) de Brest- Litovsk, et de nombreux délégués des deux confréries stauropégiales.

Les quatre évêques qui s'étaient réunis à Bels ne parvinrent pas à obtenir l'adhésion de leurs collègues à l'engagement dont ils avaient préparé le texte ; ils le signèrent dès lors seuls 4, mais le concile entérina officiellement leur déclaration de la façon suivante au procès-verbal : « La décision prise par certains de nos évêques à Bels, en cette année 1590, et souscrite par eux est considérée par nous (le concile) comme pleinement valable et confirmée. » Cette façon de faire était entièrement dans la ligne de conduite équivoque du métropolite.

1. Ce dernier évêque n'était à proprement parler qu'un vicaire du métropolite pour les régions dépendant jadis de la métropole de Halitch; mais en pratique il agissait de façon pleinement indépendante.

2. Ville sur le Boug, affluent de la Vistule. :i. Sur le Zolokia, affluent du Boug.

4. Ce document indique comme date le 24 juin (vieux style) et comme lieu de signature Brest (il est publié dans Harasiewicz, op. cit., p. 102-103; texte français dans la trad. de Likowski, op. cit., p. 126-127).

conciles. — ■ XI. — 6 —

Le concile de 1591 réunit à Brest-Litovsk, en automne, les mêmes évêques que le précédent. Quoique nous n'ayons aucune indication positive à ce sujet, il est bien probable que les prélats s'entretinrent de la question de l'Union et que les quatre signataires de l'engagement de 1590 s'efforcèrent encore en vain d'obtenir une signature explicite de leurs collègues. Peu après le concile, Terlecki se rendit auprès du roi Sigismond III pour lui remettre la déclaration d'obédience à Rome signée par lui et ses trois partisans. Le roi répondit par une lettre du 18 mars 1592 *, dans laquelle il louait les quatre évêques de leur intention, les assurait de sa protection, ainsi que les membres du clergé qui les suivraient, et promettait à tous les mêmes droits que ceux possédés par le clergé latin. Une décision de ce genre avait d'ailleurs déjà été prise en 1443 par le roi Ladislas III.

Au début de 1593, l'évêque de Vladimir mourut, et Pociej, tout laïque qu'il était, fut nommé par le roi pour lui succéder; il prit l'habit monacal sous le nom d'Hypace, puis reçut les différents ordres. Pociej était acquis à l'idée de l'Union, il se rendit au concile annuel le 4 juillet, à Brest-Litovsk, mais la cause romaine ne semble y avoir fait aucun progrès.

Il n'y eut pas de concile proprement dit en 1594, la constitution polonaise interdisant cette réunion pendant l'absence momentanée du roi, mais les différents évêques tinrent plusieurs conciliabules, et la question de l'accord avec le Saint-Siège revint chaque fois dans les discussions. C'est ainsi que nous trouvons, au début de décembre, Terlecki et Pociej à Tortchyn, près de Lutsk, à la villa de l'évêque latin Bernard Maciejewski; ils lui remirent la traduction polonaise d'un nouvel acte d'Union 2, dont ils emportèrent chacun un exem-

1. Texte de la lettre dans Harasiewicz, op. cit., p. 163-165; trad. allemande dans Pelesz, op. cit., t. i, p. 517.

2. Daté du 2 décembre. Cette traduction porte une note écrite également en polonais, de la main de Maciejewski; on y lit notamment : « ...il y a place ici dans les originaux pour les signatures et sceaux du métropolite et des autres évoques. » (Cf. G. Hofmann, Ruthenica, dans Orientalia christiana, t. m, 1925, p. 136) ; mais ces mots ne doivent-ils pas s'interpréter comme un blanc indiqué sur les exemplaires de Pociej et Terlecki pour des signatures et sceaux encore à donner plutôt que déjà donnés, comme le veulent la plupart des auteurs? Un exemplaire ukrainien et un exemplaire latin de cet acte d'union se trouvent aux archives vaticanes (ci*, la photographie dans Hofmann, en regard de la p. 124), mais ils semblent avoir été signés et scellés dans le but d'être remis à Clément VIII. Ils le sont par le métropolite, Pociej, Terlecki, Zahorski, évêque de Polotsk, Zbirujski, Pelczyski et son coadjuteur Hohol. Les signatures de Kopystenski, évêque de Przemysl, et de Balaban n'y figurent pas, ce qui nous incline à dater ces exemplaires de septembre 1595, peu avant le départ de Terlecki et Pociej pour Rome, lorsque Kopystenski et Balaban commencent déjà à renier petit à petit leur adhésion à l'Union. — Le texte de l'exemplaire ukrainien du Vatican est

plaire en ukrainien, écrit de la main de Terlecki. Mais cet acte ne sera pas encore le texte qui permettra d'aller définitivement de l'avant.

Les négociations pour l'Union étaient restées secrètes; sans les révéler, l'évêque de Lwow, Balaban, réunit au début de 1595, dans sa ville épiscopale, un synode diocésain où il demanda aux nombreux moines et prêtres séculiers présents d'abandonner le patriarche de Moscou et de reconnaître le pape pour chef.

Le métropolite Rahoza se montrait toujours réticent et se dérobait aux rendez-vous que lui demandaient Terlecki et Pociej ; ce n'est que sur leurs instances répétées qu'il convoqua à la dernière minute, vers la mi-juin 1595, une conférence épiscopale à Brest-Litovsk.

Nous possédons deux textes importants qui sont à mettre en rapport avec cette assemblée : d'une part, une liste de desiderata à soumettre au Saint-Siège, en la personne du nonce Malaspina, et au roi de Pologne; elle est datée du 1er juin (vieux style) et signée par le métropolite et Terlecki, Pociej, Pelczyski et son coadjuteur Jean Hohol1; d'autre part, une lettre adressée à Clément VIII, datée du 12 juin (vieux style) et signée par tous les membres de l'épiscopat ruthène 2. Il est possible que la conférence épiscopale ait duré douze jours et que les autres évoques aient rejoint leurs collègues vers la fin de celle-ci 3. La liste des conditions de l'Union avait déjà été discutée dans les conciliabules antérieurs; elle est de toute pre-

reproduit dans V. Milkowicz, Monumenta conjraternitatis stauropegianœ Léopoliensis, t. i, Lwow, 1898, p. 550-552; le texte latin a été reproduit d'après les archives vaticanes par G. Baronius, Annales ecclesiastici, t. vu, Rome, 1596, p. 681-682 (un grand nombre d'auteurs ont suivi son édition, notamment Thomas de Jésus, De procuranda salute omnium gentium — Migne, Theologise cursus completus, t. v, Paris, 1840, col. 504-506) ; par Theiner, op. cit., n. 185 A, p. 232-233; par Hofmann, op. cit., p. 136-138.

1. Texte polonais dans Hofmann, p. 142-149; texte latin, ibid., p. 149-157; photographie en regard de la p. 172. Le texte latin avait déjà été publié de façon incomplète par Thomas de Jésus, loc. cit., col. 508-513; Theiner, op. cit., p. 234-237.

2. Texte ukrainien dans Milkowicz, op. cit., t. i, p. 625-627; texte latin dans Baronius, op. cit., t. vu, p. 682-683; Theiner, op. cit., t. m, n. 185 C, p. 237-238; Hofmann, op. cit., p. 140-142 et photographie en regard de la p. 125.

3. Telle est la thèse d'A. Amann, Der Aujenthalt der ruthenischen Bischôje llypathius Pociej und Cyrillus Terlecki in Rom im Dezember und Januar 1595- 1596, dans Orientalia christiana periodica, t. xi, 1945, p. 111. Jusqu'alors les auteurs admettaient généralement que Terlecki et Pociej allèrent recueillir la signature des évoques absents.

mière importance, puisque les bases doctrinales et juridiques de l'Union y sont formulées. Elle comprend trente trois articles.

1. Nous admettons que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, comme de deux principes ne formant qu'une seule source.

2. Nous désirons conserver intactes les liturgies de S. Basile et de S. Jean Chrysostome, et celle des présanctifiés l.

3. De même nous voulons continuer à faire usage de l'eucharistie sous les deux espèces.

4. La forme du baptême demeurera intégralement telle qu'elle est jusqu'à nos jours.

5. Nous ne soulevons aucune controverse au sujet du purgatoire, mais acceptons l'enseignement de l'Église.

6. Nous admettons le nouveau calendrier, pourvu que nous puissions garder nos fêtes, par exemple celle du 6 janvier et la bénédiction solennelle de l'eau ce jour-là.

7. Nous ne serons pas forcés à faire la procession du Saint-Sacrement 2.

8. Nous ne devrons pas faire la bénédiction de l'eau ni employer des crécelles lors de la semaine sainte 3.

9. Les prêtres pourront avoir contracté mariage, sauf en secondes noces. *

10. Les dignités de métropolite et d'évêque ne seront pas données à des gens n'appartenant pas à l'Église ruthène. Nous indiquerons quatre candidats à chaque vacance et le roi choisira parmi eux. Si la dignité est conférée à un laïque, il devra recevoir les ordres dans les trois mois.

11. Les évêques ne demanderont pas la confirmation de leur nomination à Rome, mais le métropolite leur conférera l'ordination. Celui-ci cependant devra demander des lettres de confirmation à Rome pour sa propre nomination, sauf si c'est un évêque qui est choisi comme métropolite; dans ce cas il se bornera à prêter serment d'obéissance au Saint-Siège.

12. Nous demandons que le métropolite et les évêques de notre rite soient admis au Sénat.

13. Personne ne pourra nous faire reproche ou grief de notre adhésion à l'Union.

14. Si des excommunications nous menacent de la part des Grecs, le roi s'y opposera. Les prêtres et moines qui ne veulent pas nous obéir n'exerceront plus de fonctions spirituelles; de même, les Grecs qui viendraient de l'étranger n'en obtiendront pas.

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