Id., p
LA LÉGISLATION CONCILIAIRE RELATIVE AUX CHOREVÊQUES 1221
dans l'église latine
L'institution du chorépiscopat en Occident fut plus tardive et ne connut jamais l'expansion qu'elle eut en Orient. C'est en 439 seulement que le concile de Riez établit un chorévêque dans la Narbonnaise. Il est à remarquer que cette détermination ressemblait fort à un pis-aller : il s'agissait de régulariser une situation qui ressemblait, par certains côtés, à celle dont le concile de Nicée s'était occupé à l'occasion des évêques novatiens qui rentraient dans le sein de l'Église auxquels on donnerait un poste de chorévêque afin de ne pas jeter la division dans les diocèses. A Riez on se trouvait en présence d'un évêque d'Embrun, Armentarius, ordonné contre les canons, c'est-à-dire par deux évêques au lieu de trois et sans le consentement du métropolitain. Armentarius fut déposé, le siège d'Embrun déclaré vacant et le coupable réduit au rang de chorévêque dans un diocèse qui ne pourra être celui qu'il avait indûment gouverné. Les fonctions qu'il pourra exercer sont prévues et décrites : confirmation des néophytes, consécration des vierges, célébration de la liturgie. Dans son église le nouveau chorévêque aura le pas sur les autres prêtres ; hors de cette église, il ne pourra officier ni ordonner des clercs même pour remplacer l'évêque absent 1. Non seulement l'analogie du cas et de la solution appelle un rapprochement avec le canon de Nicée, mais les Pères de Riez ne cachent pas qu'ils s'inspirent de ce canon : quod ergo Nicœnum conciliUm statuit.., chorepiscopi nomine ut idem canon loquitur 2. La précaution prise de décrire les attributions futures d'Armentarius peut avoir une autre portée que d'éviter les empiétements et les conflits dans un cas particulier. On peut y voir le souci d'établir, en même temps qu'une innovation, les limites que l'épiscopat prétend lui imposer. C'est que, en adoptant l'institution et le titre, les évêques réunis à Riez modifiaient gravement les droits chorépiscopaux tels que la législation grecque les avait établis. Armentarius se trouve, il est vrai, dans une situation anormale, qui a pu et qui a dû imposer des restrictions à son endroit ; cependant il est nécessaire de remarquer qu'on a rogné ses privilèges au point d'entamer les droits essentiels attachés à sa charge Sans doute il a la prééminence sur les simples prêtres et il jouit de pouvoirs non concédés aux chefs des églises rurales, mais on lui retire tout privilège honorifique en dehors de son Église; il n'est pas l'auxiliaire de l'évêque, n'exer-
1. Conc. Iiegense, can. 2, 3, dans Labbe, Concilia, t. m, col. 1285-1287.
2. Conc. Iiegense, can. 3, dans Labbe, Concilia, t. m, col. 1286.
ce pas les fonctions épiscopales proprement dites et, spécialerm donne pas de clercs. Si l'expédient imaginé pour donner un emploi à Armentarius n'eût pas été une nouveauté en Gaule, on se demande pourquoi le concile de Riez aurait décrit si minutieusement les fonctions et mentionné le titre du « chorévêque » comme un emprunt à Nicée qui risquait de n'être pas entendu partout le monde sans cette explication.
Ce qui est aussi remarquable et maintient à la mesure prise à Riez le caractère d'expédient c'est que cette mesure coïncide avec l'abandon progressif en Orient et en Occident de l'institution des évêques ruraux. Le décret de Sardique commençait à porter ses effets à Rome et en Occident: on tendait non plus à multiplier mais à restreindre le nombre des évêchés, principalement dans les bourgades où le besoin ne s'en faisait pas absolument sentir. Les papes * et les conciles2 reviennent à diverses reprises sur la défense faite aux évêques isolés de célébrer une ordination épiscopale. Dès cette époque les évêques comprirent qu'étendre l'épiscopat c'était l'affaiblir 3 et les paroisses rurales furent de plus en plus confiées à des prêtres ne jouissant pas des droits épiscopaux.
Dans son Étude historique sur les chorévêques, M. H. Bergère rapporte le fait relatif à Armentarius et ajoute que « hors l'accident de 439, l'Occident chrétien n'a pas connu les chorévêques avant la seconde moitié du vme siècle ». Cette affirmation, sous sa forme générale, est inexacte. Tout au plus, en l'état de nos connaissances, pourrait-on l'appliquer à la Gaule. Ne faut-il pas assimiler aux chorévêques les évêques des suburbia des vici et des pagi que l'on rencontre en Italie dès le me siècle 4 ; le titre
1. Concile de Rome, tenu en 386, sous le pape Sirice, Epist. ad episcopos Hispanix, v, 2, P. Z., t. xni, col. 1157 ; Innocent 1er, en 404, Epist. ad Victricium Rothomagensem, i, 3, P. Z., t. xx, col. 471. Une lettre de saint Léon 1er Epist.) cxlvii, Ad Rusticum Narbonn. (en 458-459),/». Z., t. liv, col. 1203, contient une consultation relativement à des évêques que le pape représente comme non élus par le clergé, non demandés par le peuple, non consacrés par plusieurs évêques ni par le métropolitain. Léon 1er les appelle pseudoévêques, néanmoins il concède que les ordinations de clercs faites par eux peuvent être ratifiées. Au temps du concile de Riez, nous voyons un évêque de Marseille, Proclus, établir Ursus et Tuentius, évêques des bourgades de Citharista (= Ceyreste) et de Gargarium (== Garguier), Zozime, Epist, ad episc. Viennens. et Narbon.y P. Z., t. xx, col. 605.
2. Concil. Arelatense, 314, can. 20, dans Mansi, Concil. ampliss. coll.) t. n, col. 473.
3. Imbart de la Tour, Les origines religieuses de la France. Les paroisses rurales du IV* au IXe siècle, in-8, Paris, 1900, p. 61 ; Innocent 1er Epist. ad episc. Hispanix, P. Z., t. xx, col. 489 ; Léon Ier, Epist. ad episc. Maurétanixy P. Z. , t. liv, col. 645^646.
4. Théodoret, Hxreticarum fabularum compendium, n, 5 ; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1872, p. 47 sq. ; 1873, p. 182-183; 1875, p. 142 sq.
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seul semble leur faire défaut pour que l'identification soit complète. Pour rencontrer un chorévêquc en Occident, contemporain d'Armentarius d'Embrun, il faut aller en Dalmatie. L'épigraphie du cimetière de Manastirine 4, à Salone, nous donne une inscription ainsi conçue 2 :
DEPOSITIO EVGRAFI
CHOREEPISCOPI DE. X. K.
NOVEMBRES
Cette épitaphe était gravée sur un sarcophage faisant partie d'un groupe de tombes réunies dans la confession de la principale basilique cimitériale de Salone. Les lombes voisines de celles d'Eugraphus sont celles d'évêques de la fin du me siècle, du ive et du ve siècle 3 ; il n'y a aucune raison d'assigner à la tombe d'Eugraphus une date moins ancienne ; de plus, la paléographie de l'inscription accuse, elle aussi, le ve siècle. Cette attribution ne saurait faire de doute. Mais on peut arriver à plus de précision. Pendant toute la seconde moitié du ve siècle le cimetière de Manastirine demeura à peu près complètement abandonné. Les barbares et les armées impériales ravagèrent les environs de la ville. La population de la banlieue s'enferma dans Salone où l'on fit entrer les corps des saints inhumés depuis cent cinquante ans ou plus dans les cimetières suburbains. Les inhumations cessèrent ; la dernière inscription datée relevée à Manastirine pour cette période est de 443 ; on n'en retrouve plus ensuite jusqu'en 511. Il faut donc admettre que le chorévêque Eugraphus aura été enterré dans la première moitié du Ve siècle. Malgré l'intérêt légendaire très particulier qui s'attache à ce personnage 4, nous ne devons ici nous attacher qu'à son titre. Malheureusement, sauf son nom, sa qualité et sa singulière transformation légendaire, nous ignorons tout de lui. Quelle était au juste la nature de ses pouvoirs ? ou sur quel territoire, par exemple, exerçait-il son autorité ? Impossible de répondre à cette question 5. ce Dès le début du ive siècle nous connaissons l'existence de communautés chrétiennes dans des villages voisins de Salone, tels que : Epetium et Pituntium 6. Seraient-ce les églises de ces bourgs qu'Eugraphus aurait gouvernés en qualité de chorévêque Pou bien
1. H. Leclercq, Manuel d'archéol. chrét., in-8, Paris, 1907, t. i, p. 327.
2. Corp. inscr. lat., t. ni, n. 9547 ; J. Zeiller, Le chorévêque Eugraphus, dans la Revue dliist. ecclés., 1906, t. vu, p. 27-32.
3. Depuis saint Venance, martyrisé dans une persécution locale sous Aurélien, et saint Domnio, victime de la persécution dioclétienne, jusqu'à l'évoque Hésychius, qui fut en relations avec le pape Zozime et avec saint Augustin.
4. Delahaye, L'hagiographie de Salone, d'après les dernières découvertes archéologiques y dans Anal. Bollandiana, 1904, t. xxm, p. 15 ; Les légendes hagiographiques, in-12, Bruxelles, 1905 ; J. Zeiller, op. cit., p. 30.