Epist., 1. II, epist. xn, P. G., t. xcix, col
Ses origines. Ses conséquences schismatiques
L'histoire des empiétements progressifs qui élevèrent le siège épiscopal de Constantinople,sufFragant d'Héraelée, jusqu'au rang patriarcal, gravite autour de deux textes conciliaires : le 3e canon du concile de 381 et le 28e canon du concile de 451. Cette rapide ascension fut l'œuvre collective des hommes respectables qui, pendant soixante-dix ans, se succédèrent sur la chaire de la nouvelle Rome. Ils y apportèrent un esprit de suite, une ténacité qui ne pouvaient qu'être couronnés de succès, eu égard surtout à l'indifférence ou à l'excessive condescendance que les évêques de Rome témoignèrent au cours de cet implacable assaut donné à leurs privilèges. Nous avons rencontré, au cours des assemblées synodales, la plupart de ces évêques, voici leurs noms et Tordre de leur succession.
Nectaire, juin 381-27 septembre 397, Jean Ghrysostome, 26 février 398-20 juin 404, Arsace, 27 juin 404-11 novembre 405, Atticus, mars 406-10 octobre 425, Sisinnius, 28 février 426-24 décembre 427, Nestorius, 10 avril 428-22 juin 431, Maximien, 25 octobre 431-12 avril 434, Proclus, 12 avril 434-12 juillet 446, Flavien, juillet 446-11 août 449, Anatole, décembre 449-juillet 458.
Dans le commentaire que nous avons consacré au 6e canon de Nicée nous avons reconnu que ce texte obscur confirmait les droits qu'une coutume immémoriale conférait à plusieurs sièges épiscopaux. Aucun doute en ce qui concerne Rome et Alexandrie qui exercent leur autorité sur l'Occident et sur l'Egypte. 11 n'en est pas de même pour Antioche. Ici le texte est tout à fait énigmatique et on se demande s'il garantit à l'évêqued' Antioche sur les provinces du diocèse d'Orient des droits identiques à ceux qu'il reconnaît aux évêques de Rome et d'Alexandrie dans leurs pays respectifs ;
néanmoins cette explication est généralement admise. Outre ces trois grands sièges, le canon de Nicée s'occupa des éparchies d'Héraclée, d'Ephèse et de Gésarée auxquelles il accorda des privilèges et des droits identiques sur les diocèses de Thrace, d'Asie et de Pont.
Le 6e canon de Nicée reçut son interprétation officielle dans le 2e canon du concile œcuménique de 381 : « D'après les canons, y est-il dit, l'évêque d'Alexandrie ne doit s'occuper que des affaires d'Egypte, les évêques d'Orient(Antioche) ne doivent gouverner que le diocèse d'Orient, car les prérogatives reconnues à l'Église d'Antioche dans les canons de Nicée sont maintenues ; les évêques du diocèse d'Asie (Ephèse) ne doivent veiller qu'à ce qui concerne l'Asie ; ceux du Pont à ce qui concerne le Pont et ceux de Thrace à ce qui concerne la Thrace. » On remarquera que les deux canons de Nicée et de Gonstantinople constatent l'existence de circonscriptions patriarcales, bien que le terme ne soit pas encore employé.
Ce même concile de 381 marque un pas important pour le siège de Gonstantinople. Le 3e canon est ainsi conçu : « L'évêque de Gonstantinople doit avoir la prééminence d'honneur après l'évêque de Rome, car cette ville est la nouvelle Rome. » Pour mettre fin aux interprétations tendancieuses que les canonistes byzantins donnaient de ce canon, Justinien donna, dans la Novelle cxxxi,une explication dont la clarté ne laisse rien à désirer : Item sancimus, secundum eorum (Nicée et Gonstantinople) definitioncSy sanctissimum veteris Romœ papam primum esse omnium sacerdotiimy beatissimum vcro archiepiscopum Constantinopolis , novœ Romœ, post sanctissimam apostolicam sedem veteris Romœ secundum locum habere, reliquis vero omnibus prœferri *.
Dans sa brièveté impérieuse un texte comme celui du canon 3e est symptomatique. Il résume tous les griefs et formule toutes les revendications ; à le lire on pressent qu'il exprime un état d'esprit encore obligé à des ménagements ; l'histoire nous apprend qu'il marque une date, la première, de l'évolution séparatiste qui aboutira au schisme grec. Celuici se consomma définitivement au xie siècle, mais depuis longtemps on s'y préparait et, pour ainsi dire, on s'y essayait. M. L. Duchesne a fait le compte de ces tentatives répétées. « Depuis l'avènement de Constantin à l'empire d'Orient (323) jusqu'au VIIe concile œcuménique (787), c'cst-adire pendant une durée de quatre cent soixante-quatre ans, on ne compte pas moins de deux cent trois années où l'épiscopat, soit de l'Orient tout entier (y compris l'Egypte et l'Illyricum), soit seulement des régions qui relevaient d'Antioche et de Gonstantinople, c'est-à-dire de l'église impériale, fut et demeura en schisme avec le Siège apostolique.
« 1° A propos de saint Athanase et de l'arianisme, depuis le concile de
1. Cornus juris civilis, édit. G. Beck, Leipzig, 1837, t. n, part. 2, p. 271.
Sardique (343) jusqu'à l'avènement de saint Jean Chrysostome au siège de Constantinople (343-398). 55 ans.
«2° A propos de Jean Chrysostome (404-415). 11 ans.
« 3° A propos d'Acace et de l'IIénotique (484-519) 35 ans.
« 4° A propos du monothélisme (640-681) 41 ans.
« 5° A propos des images (726-787) 61 ans.
Total 203 ans.
« Encore avons-nous négligé quelques petites ruptures passagères 1. »
Cette statistique est très instructive et ne permet pas de douter que, dès le temps où Byzance sort de son rôle effacé pour devenir la capitale de l'empire et la résidence de l'empereur, on ne se familiarise à l'idée que cette ville doit régler son rang ecclésiastique d'après son rang dans l'ordre civil, qui est le premier de tous et l'égal de celui de Rome. Ainsi Constantinople donne naissance à un groupement nouveau et distinct dont l'empereur sera le centre attractif. Il ne faut rien moins qu'un tel avantage pour lutter avec succès contre les rivalités tenaces et formidables des trois groupes ecclésiastiques compacts composés des provinces situées à l'est de Rome. Ces groupes sont formés autour de trois personnages d'une importance considérable : les évêques d'Kphèse, d'Alexandrie et d'Antioche.
Le siège d'Ephèse placé à la tête de l'épiscopat de l'Asie proconsulaire est occupé par des titulaires d'une énergie et d'une habileté contestables, aussi les évêques de Constantinople auront-ils relativement peu à faire pour placer cette immense région et sa multitude de prélats sous leur juridiction. La résistance mal concertée, les forces éparpillées ne laisseront que la perspective de se laisser absorber et la ressource de se venger par des coalitions et des alliances détestables.
Le siège d'Alexandrie préside à l'épiscopat égyptien et libyen qu'il maîtrise et conduit à l'assaut du siège de Constantinople dont il compromet périodiquement les entreprises, dévoile les prétentions et accable plusieurs fois les titulaires.
Le siège d'Antioche réunit, dès le milieu du me siècle, les évêques de toute la Syrie et de l'Asie-Mineure orientale et c'est avec ce groupe compact qu'il va falloir engager le fer. Le groupement d'Antioche s'était peu à peu accru et fortifié -, c'était autour de lui qu'on se ralliait le plus volontiers, aussi son rayon d'influence était-il immense 3.
La fondation de Constantinople fut, on put s'en rendre compte de bonne heure, tout autre chose qu'une lubie et la construction d'une résidence impériale. Ce fut le déplacement d'une capitale et l'inauguration d'une conception nouvelle du gouvernement de l'empire. Dès lors la ville nouvelle devint un centre chrétien d'une importance exceptionnelle et le
1. L. Duchesne, Églises séparées, in-12, Paris, 1896, p. 164-165.
2. Td., p. 171-172, citant les Origines du culte chrétien, 2e édit., Paris, p. 19. 3« S. Vailhé, dans le Dictionn. de théol. cathol., t. i, col. 1399 sq.
titulaire de son siège épiscopal cumula l'administration d'une communauté considérable par le nombre et la richesse avec le privilège unique d'être le conseiller-né, le confident religieux de l'empereur, des princes et princesses. Son influence ne pouvait manquer de l'emporter très vite sur celle de tous ses collègues orientaux, au détriment surtout de Pévêque d'Antioche. Celui-ci jouait de malheur ! Sous Licinius et Constantin la résidence impériale avait été quelque temps à Nicomédie dontl'évêque Eusèbe avait su mettre à profit pour son siège une telle aubaine. Antioche revit les empereurs, mais c'étaient l'arien Constance et l'apostat Julien sur lesquels on ne pouvait guère faire fond quand il s'agissait de conférer des privilèges à un siège épiscopal orthodoxe. Après Julien le siège de l'empire fut définitivement installé à Constantinople ; ceci marqua pour Antioche le commencement de la déchéance.
Au ive siècle, l'évêque de l'empereur ne cesse de travailler à étendre sa juridiction et à égaler son rôle à celui des évêques des grands sièges. Dans ce but il imagine la création et le fonctionnement d'un rouage original, la <tjvo5o; èvSrj jouera, et bientôt la partie n'est plus égale. La (TJvooo; £v6Y)[i.o*jaa est un concile permanent et ambulant, dont l'effectif varie et qui se tient à la disposition et généralement à portée du palais impérial1 . L'on peut dire que, psychologiquement parlant, la c-jvoSoç évor^overa est sortie du concile de 381 2 . En effet, c'est à partir du pontificat de Nectaire (371- 397) que nous voyons fonctionner à Constantinople ce puissant moyen de domination et cet incomparable engin d'expansion et d'annexion. Ce concile devait, on l'a très bien dit, son existence à un fait des plus étranges. « De bonne heure, les prélats d'Orient s'étaient habitués à venir entretenir la cour des affaires de leurs diocèses. Querelles dogmatiques ou querelles personnelles avec leurs paroissiens, leurs prêtres ou leurs métropolitains, ils soumettaient tout à l'empereur. Souvent même, il ne s'agissait que d'obtenir des honneurs et des dignités pour eux, pour leurs familles ou pour leurs créatures. Ces séjours devenaient si nombreux et si fréquents que, parfois, on compta jusqu'à soixante évêques dans la capitale et qu'on fut contraint, à la longue, de leur imposer à tous un certain temps de résidence. L'empereur qui ne pouvait naturellement traiter tou-
1. Sur ce concile, cf. L. Duchcsnc, Églises séparées, p. 17# sq. ; J. Pargoire, L'Église byzantine de 527 à 847, in-12, Paris, 1905, p. 55-56 ; S. Vailhé, dans le Dictionn. de théol. cathol.,t. ni, col. 1327 sq.
2. L, Duchesnc, Églises séparées, p. 173, paraît vouloir assigner les débuts de Pinslilulion beaucoup plus tôt, jusqu'en 343 au concile de Sardiquc où Pempereur expédie en bloc son concile domestique au lieu de la réunion, dans un long convoi de voitures postales, sous la protection d'un officier général. Le fait est indiscutable, mais ce n'est là qu'un essai de l'épiscopat domestiqué, ce n'est pas encore l'épiscopat discipliné et dressé à la besogne spéciale exclusive et officielle du concile permanent.
tes les affaires ecclésiastiques, se déchargeait de ce soin sur l'évêque de sa capitale, et celui-ci devenait ainsi l'arbitre obligé entre la cour et l'épiscopat de l'empire. D'ordinaire, il tenait un synode avec les évêques qui séjournaient depuis plus longtemps à Constantinople, et, avec eux, il examinait et solutionnait les affaires que lui avait confiées l'empereur. Il se forma ainsi une sorte de tribunal ecclésiastique permanent, que l'on nomma aûvoSoç èv8Y][xo0cra, c'est-à-dire le concile des évêques résidant à Constantinople. C'était l'évêque de Byzance qui, en sa qualité d'ordinaire du lieu, en avait la présidence et se trouvait amené, par les circonstances mêmes, à trancher les différends entre les métropolitains des provinces et les exarques, ses supérieurs en temps ordinaire 4 . »
Nul évêque, à l'époque où la résidence de la cour est définitivement fixée, ne jouit d'une situation assez privilégiée pour lui permettre de contrebalancer l'influence du collègue byzantin. Celui-ci marche à son but sans cesser un seul instant de poursuivre le travail de groupement artificiel qui le mettra à même de supplanter l'ancien groupement naturel d'Antioche. Toutes les ressources de l'administration impériale lui viennent en aide et on a la preuve évidente d'une partie liée dans ce fait que l'évêque de la cour, qu'il réside à Nicomédie, à Constantinople où à Antioche, est toujours le centre et l'organe de la résistance au symbole de Nicée et de l'opposition à saint Athanase. L'évêque de Constantinople s'associe corps et âme à la conception politique qui sert de base à son élévation. Dès lors on s'étonne et on s'afflige de rencontrer dix évêques parmi lesquels se trouvent des saints, se laisser conquérir à des projets qui n'eussent jamais dû obtenir leur sympathie, moins encore leur concours. L'excuse de leur conduite est dans leur sincérité et leur abnégation qui écartant de leur esprit toute idée d'ambition personnelle ne leur laissa pas deviner les conséquences fatales du plan qu'ils contribuaient à faire triompher. Enumérons maintenant les démarches de plus en plus graves qui conduisent à la situation énoncée par le canon 3e du concile de 381.
En 335, l'épiscopat d'Orient tient concile à Tyr et, après une procédure inique, dépose saint Athanase. En 339, il s'entremet pour établir à Alexandrie un évêque arien en face d'Athanase ; en 340, c'est Athanase luimême qu'il prétend remplacer ; en 341, ce même épiscopat, de plus en plus dévoyé, refuse insolemment au pape Jules d'entrer en discussion avec lui touchant la déposition d'Athanase par le concile de Tyr, sous prétexte que les jugements rendus en Orient sont indéformables par l'Occident. En 343, il perd toute mesure à Sardique et, se séparant du vrai concile, lance une encyclique qui prétend déposer le pape Jules, Athanase et Osius. Constance est obligé de compter avec son collègue d^ccident ; celui-ci disparu, l'empereur devenu seul maître de tout l'empire