HENRI IV \ CANOSSA
aucune invitation du pape, le roi parut devant la porte de la forteresse, en compagnie de quelques-uns de ses conseillers excommuniés, et demanda l'entrée. Il resta là avec les siens, en simple robe de laine, les pieds nus, et exposé au froid jusqu'au troisième jour, implorant par ses exercices de pénitence et par ses larmes la grâce de la communion chrétienne et de la réconciliation apostolique. Le pape, si souvent trompé par lui, ne voulut pas ajouter foi à ses paroles, et ce ne fut qu'après de nombreuses et vives discussions (avec Mathilde, etc.) qu'il se décida à le recevoir dans la communion, après lui avoir fait promettre par serment de remplir fidèlement les conditions qui lui seraient imposées. Le ['J4] roi et les siens trouvèrent ces conditions dures, mais, la réintégration étant à ce prix, le roi céda, quoique à contre-cœur ^. »
apostolique. Cette obstination à recourir à une diète impériale procédait aussi d'un autre mobile. Cet homme, vigoureux jusqu'à la dureté, tenace jusqu'à la l'entêtement, était un timide, un timoré à sa manière, un esprit soucieux de s'exonérer de la responsabilité d'un avenir confus dont il appréhendait de se charger, si, par son choix, un successeur était donné à Henri qui ne valût pas mieux que le souverain déposé. La diète était d'abord un moyen de temporiser, puis, une fois la diète assemblée, un moyen de choisir suivant les indications d'une majorité qui porterait le poids de cette responsabilité que le pape redoutait pour lui seul. L'événement imprévu qui s'était produit, l'arrivée du roi à Canossa, pouvait dénouer la situation si le pape rejetait l'excommunié ; mais Grégoire se trouvait surpris, et puis, il ne voulait pas que cette situation lût dénouée, du moins par lui. Il attendait quelque chose, et ce qui le rassurait, c'est que, ne sachant pas ce qu'il attendait, il pouvait retarder éternellement la solution jusqu'à ce que la volonté de Dieu fût si claire, si claire... C'est par ses lacunes que Grégoire VII est surtout intéressant, c'est par là qu'il nous apparaît tel que nous l'avons montré au début de ce livre, grand dignitaire du royaume d'Utopie. Sans trop d'eiïort, on peut s'apercevoir qu'il s'est souvent abusé faute de connaître les hommes. Il estimait les honnêtes gens, ce qui est l'indice d'une belle àme, mais il avait tort de mépriser les coquins qui sont assez redoutables pour qu'on leur fasse l'honneur de compter avec eux. Henri IV ne lui inspirait plus ni estime, ni confiance, c'était fort bien jugé ; mais il aurait dû garder envers lui cette crainte salutaire qui lui eût épargné ses prochains revers de fortune, et cette crainte prévoyante eût suIU à faire échouer le 27 janvier la comtesse Mathilde. Au lieu de cela, le pape pardonna en prenant des garanties; comme si, avec certaines gens, on prend jamais des garanties. Avec Robert Guiscard, Grégoire n'est pas moins insuffisant ; au reste, il n'a jamais eu une idée nette de ces Normands rusés dont il croyait sans cesse venir à bout, et par qui il fut régulièrement joue ou battu. Pour venir à bout des embarras d'une position compliquée à l'excès, il eût fallu à Grégoire VII une intelligence politique très fine et une fermeté intermittente dans la poursuite de ses projets. (H. L.)
1. licrthold, dans Mon. Geiin. liisL, Script., i. v, p. 280. D'après Lam-
CONCII. KS — V — 1 J
l'J4 LIVIIE XXXI
D'après le récit de Berthokl, i)lusieurs des conseillers excommuniés seraient donc avec Henri à Canossa pour obtenir leur absolu lion, tandis que, d'après Lambert, ils auraient été absous avant le roi, puis de nouveau à Canossa ^. Il résulte, en outre, do la lettre de Grégoire ^ et de la narration de Berthold, que le pape n'a pas exigé ces trois jours de pénitence; le roi les fit spontanément; et ce ne fui ])as cette pénitence, mais les conditions imposées par le pape, et que nous énumérerons plus loin, qui ])arurent dures à Henri. Il ne faut pas non plus se représenter l'incident de Canossa sous des couleurs trop sombres, comme si, au grand déshonneur de l'empire d'Allemagne 3, le roi était resté trois jours et trois nuits sans nourriture, sans sommeil, à peine couvert d'une chemise et grelottant de froid. Avant tout, il ne faut pas oublier que ces œuvres de pénitence volontaire étaient goûtées et pratiquées par le moyen-âge, qui ne les regardait pas comme déshonorantes, mais comme nobles et dignes. Beaucoup do princes, même plus grands qu'Henri, par exemple son propre père, et plus tard saint Louis, se sont soumis à des pénitences et à des châtiments corporels. De plus, Henri et son escorte ne restèrent pas trois jours et trois nuits devant la porte, ils y restèrent seulement a mane usque ad vesperam, et si le roi avait revêtu une chemise, c'était une chemise de pénitent qui pouvait très bien se mettre par-dessus les habits. Le château de Canossa se composait de trois enceintes, et, tandis que le pape se uy\ trouvait dans la dernière où il ne voulait pas laisser pénétrer le roi, celui-ci frappait à l'entrée de la première et y campait. Floto qui n'aime guère le pape Grégoire, dit cependant "* :
bert de Hersfeld, Henri aurait accepté ces conditions avec reconnaissance.
1. Lambert peut avoir raison en ce sens, que ces hommes n'étaient pas venus en Italie avec le roi, mais après la diète de Tribur. Henri avait déjà dû les éloigner de lui par d'autres chemins. Ils avaient pu, eux aussi, tromper les gardiens des défilés [clusx). Néanmoins, deux d'entre eux, Dietrich évêque de Verdun et Rupert de Bamberg, furent pris, l'un par le comte Adalbert de Calw, l'autre par le duc Welf. Cf. Gfrôrer, Gregor VII, t. vu, p. 569 sc[.
2. Registrum, 1. IV, n. 12 ; Mon. Gregor., p. 25G ; Jaiïé, Reg. pont, rom., n. 5017; cf. Hugues de Flavigny, Chronicon, dans Mon. Germ. hisL, Script., t. viii, p. 445. (H. L.)
3. Toujours la gamme chauvine de llefcle. L'empire d'Allemagne est sauf, bien que son chef ait passe trois jours en chemise les pieds dans la neige ! (II. L.)