HENRI IV A CANOSSA li
reçu, dit-il, dans la communion ecclésiastifiue, mais sansle réintégrer dans l'empire et sans forcer les fidèles à lui o])éir. Cela, je le lui ai refusé pour remettre la conclusion dernière à lui-même et aux évoques et princes allemands, soit par une sentence, soit par un compromis accepté de part et d'autre ^. » Lambert dit la même chose : « Jusqu'à cette sentence finale, Henri ne devait plus porter les insignes de la royauté, ni se mêler des affaires de l'empire, ni rien demander au royaume, sauf ce qui lui était nécessaire pour vivre. De même, tous restaient jusque là déliés de leur serment de fidélité envers lui.» D'après Berthold, le pape permit à Henri de ne pas prêter serment en personne ^, mais de faire jurer à sa place, quelques seigneurs, tant spirituels que temporels, Hugues abbé de Cluny, étant moine, le prêta d'une autre façon (en donnant la main). Le roi et les autres excommuniés, tous en pleurs, furent conduits devant le pape qui les reçut aussi en pleurant. Ils se prosternèrent devant lui et avouèrent leurs fautes : puis Grégoire les réintégra dans la communion de l'Église, et, après la récitation d'une prière, embrassa le roi et les évêques (de Strasbourg, de Brème, Lausanne, Bâle et Naumbourg). Quant aux autres, il les salua d'une manière amicale, et aussitôt la messe commença. Au moment de la communion, le pape, dit Lambert, fit approcher le roi de l'autel, et tenant la sainte hostie dans ses mains lui parla ainsi : « Toi et tes amis, vous m'avez accusé d'être arrivé au Siège apostolique par la simonie et d'avoir souillé ma vie par des infamies, avant comme après mon épiscopat. Il me serait facile de réfuter ces accusations par de nombreux témoins, tant ceux qui connaissent toute ma vie depuis ma jeunesse, que ceux qui ont fait mon élévation. Je ne veux cependant pas m'appuyer sur des témoignages humains, mais bien sur des témoignages divins, et afin de faire cesser tout scandale, je vais, pour prouver mon innocence, recevoir le corps du Seigneur. Qu'il me frappe d'une mort subite si je suis coupable ! » [98] Ayant consommé une partie de la sainte hostie, il se tourna de nouveau vers le roi et lui dit : « Fais, ô mon fils, si cela te convient, ce que tu m'as vu faire. Les princes allemands t'accusent
1. Giesebrecht, Kaisergesch., 4^ éd., t. m, p. 403, croit le contraire, malgré les déclarations si claires du texte de Grégoire.
2. D'après l'usage, les rois ne prêtaient pas serment en pcrsoimc, d'autres le faisaient à leur place {in eorum anima).
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de graves méfaits, qui, s'ils sont réels, te rendent indigne, nonseulement de la couronne, mais de la communion de l'Église et de tout rapport avec les chrétiens ... Si tu te regardes comme innocent, prends cette seconde partie du Corps du Christ et prouve par là même ton innocence. » Le roi demeura interdit, s'entretint avec ses amis et répondit que : Comme les princes allemands, ses ennemis, étaient absents, une pareille justification par un jugement de Dieu ne serait d'aucune utilité. Aussi le pape devait-il remettre à la diète l'enquête pour prouver son innocence ou sa culpabilité. Grégoire n'insista pas, termina la messe, invita le roi à sa ta])le el le renvoya, après lui avoir donné de bons conseils sur sa conduite ultérieure.
Ce récit de Lambert, d'après lequel le pape aurait engagé le roi, qu'il regardait certainement comme coupable, à recevoir la sainte eucharistie en forme de jugement de Dieu, a motivé de la part de divers historiens des accusations injurieuses contre Grégoire ; en réalité, tout cela n'est qu'une fable ^. Il s-erait malaisé d'expliquer la conduite de Grégoire qui a toujours maintenu ce principe à l'encontre des désirs du roi et de ses intercesseurs : '( Je lui pardonne ce qu'il m'a fait, mais pour les plaintes portées par les princes, il doit en rendre compte devant la diète. » Si le pape avait voulu ou pu renoncer à la célébration de la diète, tout se serait passé à Canossa bien plus rapidement. Or le pape aurait été contre ses principes, s'il avait invité le roi à se purger par un jugement de Dieu. D'après la jurisprudence du temps, une épreuve par la sainte eucharistie n'aurait pu que terminer une enquête déjà faite par la diète. Mais d'autres témoignages prouvent l'inexactitude du récit de Lambert. Deux [■'-^'J évêques italiens, Bonitho et Donizo, ont certainement connu en
1. Lambert do Hcrsfcld, Annales, dans Mon. Germ. hist., Script., t. v, p. 258- 260 : Coufccta sacra oblationc... ecce corpus dominicum, quod sumpturus ero, in experimciitum mihi hodie ftcl innocentiœ meœ... si le innocentem nosti siime Iianc residuam parlera dominici cor paris... Ad hsec, ille (rex) œstuare, tergiversari. Cette célèbre ordabe de l'Eucharistie est aujourd'liui universellement rejetéc; outre W. Martens, op. cil., t. i, p. 127-133, des historiens plus rassis, par exemple Anal, holl., 1895, I. XIV, p. 218, tiennent le fait pour « improbable ». On remarquera que Bonilho, Donizo et Grégoire VII dans sa lettre aux Allemands n'y font pas même allusion. Luden, op. cit., t. ix, p. 580, objecte à Lambert l'impossibilité d'un sacrilège provoqué par Grégoire; Dôllinger, Lehrbuch der Kirchengeschichle, 1838, t. II, p. I''i5, lient l'anecdote pour apocryphe. (H. L.)