DÉBUTS DE GRÉGOIRE VIT
de Gré<>oire on devait, dans des circonstances propices, avertir le roi de ses devoirs par l'intermédiaire d'hommes de confiance, ce qui fut fait en même temps (jue l'annonce de l'élection. Il est possible que de ces deux explications, combinées dans une certaine mesure, soit dérivée la tradition accueillie par Bonitho et les Acta.
L'hypothèse d'un droit de confirmation arbitraire accordé au roi nous met en face d'un problème plus ardu. Pourquoi Henri IV a-t-il confirmé l'élection d'ïlildebrand, de qui le caractère bien connu devait laisser prévoir de violents confiits ? La plupart des auteurs supposent qvie la situation ébranlée du roi en Germanie à la suite de la révolte des Saxons toujours menaçants lui interdisait tout voyage en Italie et lui faisait souhaiter la tranquillité de ce pays ^. Mais l'histoire nous apprend qu'au moment de la confirmation de l'élection (mai, début de juin), Henri était loin de songer à un soulèvement des Saxons et ne pouvait envisager une telle éventualité. Il roulait, à cette époque, d'autres projets qui le montrent rempli du sentiment de sa force sans mélange de faiblesse et de pusillanimité : tout en effet fut préparé en Germanie, en vue d'une grosse expédition au mois d'août suivant. Il serait donc inexplicable que, suivant les racontars de Bonitho, le roi se fût soumis, lâche et craintif, à la première menace. Dès le 29 juin, jour de la consécration du pape, il préparait contre la Saxe cette grande expédition qui brisa son orgueil et amena la fuite honteuse de Ilarzbourg (8 et 9 août). Substituer sans plus de façon ces événements à la réalité, c'est-à-dire à la confirmation de l'élection, est un procédé inacceptable.
On a cherché une confirmation du récit de Bonitho et des Acta Vaticana dans le récit de Lambert de Hersfeld. Celui-ci rapporte dans ses Annales que : « Le pape Alexandre II étant mort, les Romains choisirent immédiatement et sans consulter le TOI {inconsulto rege) Hildebrand pour son successeur; c'était un homme très versé dans les sciences et célèbre dans toute l'Eglise pour ses vertus. Comme il était fort zélé pour la cause de Dieu,
1. L'opinion de Gfrôrer est plus étrange encore : d'après lui Henri aurait certainement souhaité un conflit avec la papauté ot dans l'attente d'une victoire certaine, aurait confirmé avec joie l'élection d'un homme qu'il savait incapable de se prêter aux transactions. Cfrorer, Papst Gregor VII und sein Zeitaltcr, t II, p. 389 sq.
les episcopi Galliarum furent saisis d'iino grande anxiété^, car ils craignaient qu'il n'instruisît contre eux à cause de leur négligence. Aussi s'entendireul-ils pour demander au roi de ne pas confirmer l'élection qui s'était faite sans son or dro. [ej us injussu), ajoutant que s'il ne s'opposait dès le début à l'impétuosité de cet homme, il serait le premier à en supporter les plus graves [9] conséquences. Le roi envoya immédiatement à Rome le comte Éberhard de Nellenbourg qui devait s'aboucher avec les principaux des Romains [Romanos proceres conveniens) et leur demander pourquoi, au mépris de la coutume, ils avaient ordonné un pape romain sans l'assentiment du roi [quare prœter majorum consuetudinem inconsullo rege R. E. Ponti'ficem ordinassent) ^. l^'J)erhard devait ordonner au nouvel élu de renoncer à la dignité o])tenue d'une manière irrégulière {illicito), s'il ne donnait pas une satisfaction sufTisante. Grégoire reçut l'ambassadeur du roi d'une manière ferme; après avoir entendu les objections soulevées par Henri, il prit Dieu à témoin qu'il n'avait pas ambitionné cette dignité, mais qu'il avait été élu et contraint par le peuple romain ; néanmoins, il ne se laisserait sacrer qu'après avoir reçu d'une façon indubitable le consentement du roi. Henri, instruit de ces déclarations, les trouva suffisantes, et ordonna de procéder au sacre qui eut lieu le jour de la Purification de l'année suivante ^. »
Le récit de Lambert s'accorde parfaitement avec les suppositions possibles touchant cette époque troublée, à condition d'examiner séparément l'opinion des évêques allemands et la conduite du roi. Celle-ci est évidemment correcte. La question adressée aux Romains relativement à la consécration du nouveau pape sans l'assentiment royal, est conforme au droit du patriciiis Romanorum. Aussi la réponse faite, à savoir que Grégoire n'est pas consacré, mais simplement élu, vaut l'autorisation de procéder à la consécration. En tout cela rien d'incorrect. En ce qui concerne la
1. Par Galliœ, Lambert comprend les pays situés entre les Alpes et le Rhin ; il emploie souvent cette expression pour designer le sud et le centre de la Germanie, cf. Pertz, Monum. Germ. hist., t. vu, Script., t. v, p. 154, note 18.
2. Les Otton et Henri III avaient, il est vrai, introduit la pratique de commencer par demander au roi quelle était la personne (|iii lui l'iail agréable, afin que l'élection se fît dans ce sens.
3. JMonum. Germ. hiaf.. Script., t. i, p. 19'j ; Baronius, Annales, ad ann. 1073, n. 28.