Débuts de Grégoire Vin
Le pape Alexandre II était mort le 21 avril 1073, au milieu
1. Dans la période de dix siècles de l'histoire de l'Église que nous avons déjà parcourue, un seul homme peut, par la hauteur du caractère et la vigueur de l'action, être rapproché du pape Grégoire VII, c'est saint Athanase. Tous deux incarnèrent un principe au nom duquel ils engagèrent et soutinrent un combat qui dura autant que leur vie. Comme Moïse, ils moururent à l'entrée de la terre promise, avant l'heure du triomphe éclatant, mais désormais certains que leur vaillance et leur exemple l'avaient rendu possible et prochain. Athanase plus instruit, plus disert, Grégoire plus génial, plus silencieux, apportent une ardeur et une intelligence égales dans la direction et les incidents d'une lutte dont la grandeur épique ne doit pas dissimuler la gravité tragique. En effet, il ne s'agissait de rien moins, sur les deux champs de bataille de l'arianisme et des investitures, que de l'avenir du christianisme. Tous les peuples contaminés par l'arianisme sont morts depuis longtemps sous l'action de ce virus, dont le poison secret tuait lentement et sûrement la foi et l'idée chrétiennes. Non moins périlleuse était la doctrine des investitures dont une application prolongée avait déjà amené une décadence universelle. Pour s'attaquer à une situation à tel point compromise, et que de moins perspicaces et de moins vaillants eussent jugée désespérée, il fallait un homme doué de vertus surhumaines. Jusqu'à l'avènement d'Hildebrand, le catalogue des papes offre, parmi beaucoup de noms glorieux et quelques noms indigues, plusieurs pontifes d'une capacité supérieure : Calliste, Silvestre, Léon le Grand, Grégoire le Grand, Jean VIII, Nicolas P"" ; mais aucun de ces hommes, capables de grandes choses proportionnées aux besoins de leur temps, n'avait eu le regard d'aigle, n'avait tenté de considérer la destinée de l'Église et de l'humanité au-dessus et en dehors des contingences de l'exécution pratique. Le conflit et ses péripéties, l'issue incertaine, l'échec possible, les moyens à mettre en œuvre n'étaient pour Hildebrand que les conditions secondaires, les chances maîtrisables et la région inférieure de l'entreprise. Son domaine propre, c'était la région inaccessible à tous autres qu'aux rêveurs de génie, là où s'élabore la construction gigantesque des plus profonds, des plus
14 LIVRE XXXl
vastes et des plus mémorables desseins. Sevds avant Grégoire VII, Alexandre et César semblent avoir conçu le plan d'un édifice politique comparable par les dimensions mais non par la solidité à celui qu'enfanta l'extraordinaire coup d'œil de ce pape. Et quand on parle de son dessein, il faut distinguer entre le plan d'émancipation de la souveraineté pontificale et le projet de gouvernement théooratiquc du monde. On peut qualifier celui-ci : délire de l'imagination, fantaisie luineuse, car tel fut ce dessein, faute d'une connaissance exacte et d'une supputation rigoureuse de toutes les conditions qui le rendaient inexécutable. Mais il faut savoir y reconnaîtro la hardiesse pratique d'une des cinq ou six conceptions politiques transcendantales de l'histoire de la civilisation. Grâce à elle, Hildebrand a pris place parmi les métaphysiciens politiques les mieux doués et les maîtres les plus éblouissants du royaume d'Utopie.
L'exécution heurtée ne répondit pas en tous points à la sereine simplicité de la conception ; du moins les épisodes dramatiques, les situations extrêmes, les dénouements sans exemple en marquèrent les phases diverses, de manière à imprimer à l'ensemble un caractère excessif digne d'un tel projet et d'un tel ordonnateur. Celui-ci avait mis dans son plan le même caractère essentiel qu'on retrouve dans les détails de l'exécution : le progrès par le despotisme. Dans l'ordre civil ainsi que dans l'ordre religieux, le développement moral et matériel sera stimulé et contenu en vue de produire le progrès social par des règles dont le fonctionnement est confié à la papauté. Ce que ce plan de centralisation absolue renfermait d'inexécutable, l'avenir le montra bientôt; mais la pensée même de cette centralisation impliquait une ambition si haute, une générosité si grande, un si indomptable courage qu'on aurait le devoir de lui être indulgent alors même qu'on oublierait le respect auquel a droit le génie entreprenant et viril qui, en présence des débris de l'empire romain et des royautés barbares, osa concevoir et entreprendre la création d'une société nouvelle et d'un pouvoir nouveau, n'ayant pour gages de succès de sa tentative que la conviction du devoir dont s'inspirait sa foi altière, et l'obstination du courage qui eniplissait son àme héroïque.
A travers bien des vicissitudes, malgré les réductions infligées au plan primitif, on peut dire que la cause de Grégoire VII triompha. La théorie théocratique de la prééminence du pouvoir spirituel ramenée aux limites de l'indépendance de la papauté a décidément montré la valeur politique et sociale du grand dessein de Grégoire VII. Les tristesses et les hontes oîi avait sombré pendant les x''-xi^ siècles le souverain pontificat n'étaient plus désormais qu'un cauchemar dont le retour apparais'sait impossible. Une fois atteint le but réel de la lutte et l'œuvre de Grégoire VII accomplie, il arriva que la papauté se préoccupa d'assurer aux conquêtes si laborieusement achevées la garantie de positions avancées. Mais les temps avaient marché, les prétentions politiques du Saint-Siège causèrent les mêmes alarmes que trois siècles auparavant les prétentions impériales. Si les fidèles furent pour le pape contre l'empereur dans la période grégorienne, si sous Innocent III l'opinion publique força Philippe-Auguste à céder, si sous l'empereur Frédéric II, Grégoire IX et Innocent IV eurent encore assez de puissance pour détacher les peuples d'une race illustrée par le génie et par l'héroïsme, des indices certains commençaient à révéler l'appréhension desEtats à l'égard des prétentions pontificales. Le spectacle ailligeant des ardeurs de la lutte contre les Hohenstaufen avait rendu réservé le sage Louis IX lui-même ; au xiv^ siècle, nous verrons les rois s'appuyer sur les peuples et manifester leur hostilité à l'occasion