DÉBUTS DE GRÉGOIRE VII
des projets inquiétants de Boniface VIII. Bientôt les schismes d'une part, le spectacle des abus cl les scandales des papes politiques du xv^ et du xvi^ siècle provoqueront la scission de la chrétienté occidentale. Du projet primitif de Grégoire VII la seule partie viable, l'indépendance du siège apsotolique. subsistera seule, et ne sera plus sérieusement menacée.
Si dominateur que soit le personnage de Grégoire VII parmi ses contemporains, si individuellement caractérisée que soit sa vie, on doit reconnaître que dès qu'il apparaît, dès qu'il donne inie formule et une voix au principe avec lequel son existence entière va s'identifier, il devient le chef réel de l'Église et son empire qui date de l'année lû'iU subsista bien longtemps après sa mort, en 1085. C'est lui encore qui inspire et qui gouverne l'histoire jusqu'au traité de 1122 qui mit fui à la querelle des investitures, sous l'empereur Henri V. La lutte avec la maison de Souabe continue la lutte avec la maison de Franconie; le conflit, après 1085, est plus ardent, la bataille plus acharnée, mais la pensée, la tactique et la volonté de Grégoire VII inspirent la conduite de ses successeurs, dominent les événements, règlent le destin de la papauté et de l'empire.
C'est cette période de transition entre l'émiettement de l'empire barbare et la Réforme qvie nous allons exposer dans le tome v de cette Histoire des conciles, On a vu à quel degré d'avilissement était tombée la papauté tiraillée entre les empereurs de Germanie et la noblesse italienne. C'est de cet abîme que Grégoire VII retira l'Église du Christ et le souverain pontificat. Cependant, avant lui, quelques tentatives avaient été faites pour restaurer le prestige de la papauté. L'empire franc avait assuré aux papes une sorte d'indépendance sous le protectorat impérial, combinaison hybride, mais d'où l'inexpérience et l'imprévoyance politiques ne doivent pas faire exclure l'intention respectable. L'extinction de la descendance masculine de Charlemagne, la décomposition sociale accomplie sous la maison de Spolète, héritière nominale et impuissante de l'empire, fit passer la papauté de la protection canonique des empereurs à la sujétion des principicules de la Campagne romaine. La papauté comme l'épiscopat tombèrent en régime féodal. La dissolution de la Rome des Césars n'a pas donné le spectacle de plus odieux débordements que la Rome des papes du x^ siècle. Cet excès ne survint pas brusquement et ne fut qu'une crise au cours du mouvement ascensionnel de la papauté. « En histoire, tout ce qui s'accomplit s'explique, et tout ce qui prévaut a sa raison d'être, » a dit Mignet, dans le Journal des savants, 1861, p. 8. Tandis que l'empire romain périssait, le christianisme recueillait son héritage politique et administratif. Les évêques devinrent, dans l'affaiblissement de l'ordre social ancien, de vrais magistrats civils, et l'État ayant fait place à la cité qu'il était incapable de défendre, celle-ci chercha son défenseur dans son évêque. Si les empereurs renonçaient à défendre militairement les provinces, ils s'obstinaient à y affirmer leur autorité impuissante ; aussi ne manquaient-ils pas d'intervenir dans la délégation faite par les villes à leurs évêques de ce titre qui comportait encore vme charge civique. A chaque vacance d'un siège épiscopal, ils autorisaient l'élection et confirmaient la nomination de l'élu. Cette intervention de l'empereur dans le choix des évêques, qu'il permettait avant qu'il se fît, et qu'il ratifiait une fois fait, devait être considérée comme plus nécessaire encore dans la désignation élective du pape. Ici, la primatie religieuse s'associait à la résidence politique pour donner à celui qui occupait ce rang suprême une importance exceptionnelle. La
confirmation des papes par les empereurs remontait loin dans le passé. Elle avait élc exercée par les empereurs byzantins et cette confirmation, que les rois ostrogoths avaient maintenue pendant qu'ils étaient les maîtres de la péninsule, se donnait à Constantinople après que l'acte régulier de l'élection avait été transmis aux exarques de Ravenne, délégués impériaux en Italie.
Dès le viii^ siècle, les papes entreprirent de diriger la société chrétienne et se haussèrent à l'idée de tenir un rôle politique du moment où ils se trouvèrent placés à la tète de la république romaine comme magistrats élus de la ville éternelle. Ils s'attribuèrent dos droits très grands et se posèrent en régulateurs de l'ordre moral et en dispensateurs de la suprême autorité. Déléguant l'empire à Charlemagne de qui elle tenait un vaste territoire, la papauté se trouva dès lors engagée dans une situation assez étrange dont on pourrait dire qu'elle régnait et ne gouvernait pas. Le pape jura fidélité à rcmpcrcur crée par lui et sa juridiction sur le territoire concédé ou restitué par Pépin et Charlemagne releva de la juridiction impériale. La coutume des confirmations reprit, et les empereurs francs rendirent valables les élections des papes en les approuvant, ainsi que l'avaient fait les empereurs byzantins et les rois ostrogoths. Le droit de confirmation, admis comme loi, bien que suspendu quelquefois dans son exercice, passa des empereurs francs aux empereurs allemands. Ceux-ci même le poussèrent dans certains moments plus loin, de l'aveu des papes et avec leur assentiment. Ils n'approuvèrent pas seulement leur choix, ils les nommèrent ; mais cette désignation directe fut exceptionnelle et passagère, tandis que la confirmation resta la règle à peu près constante jusqu'au dernier quart du xi^ siècle ; le pape Grégoire VII sera le dernier à s'y soumettre.
En même temps que la papauté était soumise à la confirmation impériale, les empereurs recevaient de l'autorité papale la couronne et l'onction. Les papes avaient rétabli l'empire, ils le conféraient, chez eux, au Latran, au nom du clergé et du peuple romain, dont ils s'étaient érigés les délégués et fondés de pouvoir. Car c'était bien du vieil empire augustal qu'ils prétendaient disposer, le seul empire, celui dont le souvenir traditionnel était inséparable de la vieille Rome. Et la superstition de ce passé lointain était telle que les barbares, un Clovis, un Pépin, un Charlemagne et d'autres barbares, un Henri III, un Henri IV ne se sentaient pas satisfaits, s'ils ne possédaient le titre pompeux et vain de « patrice ». Toute leur force, toute leur puissance était souillée d'une tare originelle : la barbarie; et le génie et l'éclair de leur épée, tout cela leur paraissait ne pouvoir conférer ce qu'une populace amoindrie et un magistrat ecclésiastique s'arrogeaient le droit de posséder et de donner : l'empire. Mais celui qui donne peut revendiquer le droit de reprendre. C'est ce à quoi les papes s'essayèrent avec une entreprenante audace, lorsqu'ils furent en position de le tenter et se jugèrent en état d'y parvenir. Grégoire VII commença. Il considéra la déposition comme conséquence de l'élévation. Il fit la théorie du pouvoir papal et passa lui-même à Tapplication. Si l'usage de conférer la couronne impériale au nom de la ville et du peuple de Rome, suggéra plus tard l'idée de les en déposséder, on peut dire que ce fut uniquement sur leur autorité comme souverains pontifes et comme successeurs du prince des apôtres que les papes firent reposer ce droit, du xi^ siècle au commencement du xiv^. Depuis Grégoire VII, qui l'établit, jusqu'à Boniface VIII, qui la ruina, la théorie en vertu de laquelle les papes s'arrogeaient Ja faculté de donner les couronnes et de les ôter prévalut, d'après les maximes
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émises el avec les foiimiles employées par son ioiidaLcur. JlUc amena des eoiiUils dont la grandeur n'a guère été surpassée.
Ces conflits entre le pouvoir impérial, deux fois rétabli par les papes Cn faveur de Chaiifiuagne et dOtton le Grand, et constamment consacré par eux, et le pouvoii- pontifical confirmé par les empcicius élaicnl, jtonr ainsi dire, inévitables. Le di'saccord dn pi)nvoir rcliu'icnx cl du pitUNoir inii)érial demeura latent pendant une longue suite d'années })ar suile d'une circonstance i>arliculicrc. La décomposition générale qui sigiude la ilisparition de l'empire carolingien atteignit égalenu'iit les deux pouvoirs sous l'orme de régime féodal, mais le désaccord subsista; en fait il s'était manifesté dès le ix'' siècle. A celle ('•pu(|nc le clergé exerça une sorte lie supiénialie. I,e corps des évè(jucs disposa de la souveraineté sous les carolingiens et le pape, cjni donnait remj>ire, prétendait déjà à la supériorité sur l'empereur. En 833, ce fut une assemblée d'évèques qui imposa une pénitence pnbli(]ue au lils même de Charlemagne, à Louis le Pieux et, le dépouillant du baudrier militaire pour i'er.l'enner dans un monastère, entendit ])ar la le rendre incapable de remonter sur le trône el de eommander. Ce fut une assemblée d'évèques qui, en 842, déposa Lolbaire et investit de ses états ses deux frères Charles et Louis. Ce fut une assemblée d'évèques qui, en 8G9, réunie à Metz, décerna à Charles le Chauve le royaume de son neveu Lothairc, royaume que Charles partagea l'année suivante, du gré des évcques, avec son frère Louis le Germanique. Ce fut une assemblée d'évèques qui déposséda à son tour Charles le Chauve lequel ne craignit ^las de déclarer, deux ans après, tjuc les évèques avaient le droit de le déposer, se bornant à protester contre la manière dont ils avaient exerce ce droit, parce qu'ils l'avaient jugé sans l'entendre, et qu'ils auraient dû l'entendre avant de prononcer sur lui. Les évêc{ues n'étaient pas seulement les couronnes, n'autorisaient pas seulement le partage des Etats ; ils créaient des royaumes et faisaient des rois. Les évèques de la Gaule orientale, depuis le Valais jusfju'à la Méditerranée, réunis en synode au nombre de vingttrois, à Mantaille, non loin de Vienne, fondèrent, en 879, le royaume d'Arles et le donnèrent à Boson. Les évèques lombards, assemblés en 889, à Pavie, disposèrent du royaume d'Italie en faveur de Guy de Spolète, et firent passer la couronne, de la tète- d'un prince carolingien, sur celle d'un duc du pays. Représentants principaux des peuples, dont ils étaient les élus, les évèques érigeaient des États et distribuaient des trônes surtout au nom de l'autorité religieuse, qui était alors la plus respectée et la mieux obéic. En réalité, ces élus se comportaient comme pourraient le faire des élus de nos jours, décidant la substitution d'une forme de pouvoir à une autre forme (Chambre des Communes, 1688, Assemblée nationale, 1871-1873, Cortès, 1874).
En même temps que les évèques renversaient les rois et en faisaient, les papes, chefs de l'éplscopat, et maîtres de la Ville, décernaient l'empire et commençaient à proclamer la suprcmalic du pontificat. Déjà en 834, Grégoire IV avait dit à des évèques des Gaules : « Sachez que l'autorité du pontife passe avant toutes les autres, et que le gouvernement des âmes l'emporte sur le pouvoir impérial (jul n'est que temporel,» Epist. ad episcopos regiii Fraitcur., dans Rcc. des //(.s7. de la France, t. vi, p. 352. Le pape Nicolas I*^"^ s'était fait l'arbitre des rois, et II avait excommunié Lothaire, roi de Lorraine, petlt-fils de Louis le Débonnaire. Le pape Jean Xlll, consacrant l'élection de Boson, comme roi, par les évèijues de la Gaule orientale, avait écrit à l'empereur Charles le Gros : « .J'ai adiqili' l'illuslte piincc
Boson pour mon fils; ainsi contenlez-vous de noire propre programme, car j'excommunierai aussitôt quiconque oserait attaquer mon fils. « Schmidt, Gcschichte der Deutschen, in-8, Ulm, 1785, t. i, p. 681-682, note O. Lorsque le même pape eut élevé Charles le Chauve à l'empire, dans un synode romain tenu en 877, il proclama son autorité en ces termes : « Nous l'avons justement élu, et nous l'avons approuvé, avec l'asseutimcnt et lo vote de tous nos frères et co-évcques, ainsi que des autres ministres de la sainte Église romaine, du magnifique sénat et de tout le peuple romain ; et, selon l'ancienne coutume, nous lui avons solennellement remis le sceptre de l'empire ronaain, l'avons décoré du nom d'Auguste et oint extérieurement de Ihuilc qui est le signe de la vertu et de l'onction intérieure de l'Esprit-Saint. » 11 ajouta : « Après avoir exercé notre ministère, dont Dieu est l'auteur, dans cette Eglise romaine qui est la niaîtresse, la mère et la tête des Eglises, en répandant les prières de la bénédiction, en décernant la couronne et le sceptre de l'empire, aujourd'hui, dans cette sainte et générale assemblée de nos frères, nous confirmons et corroborons ce ([uc nous avons fait par les sentiments du cœur, les paroles de la bouche et les souscriptions de la main. » Coiic. rom., 877, dans Baluze, Conc. t. ii, p. 253-254. Les pouvoirs qu'exercèrent les papes, au ix"^ siècle, et les prétentions qu'ils émirent, s'accrurent et s'imposèrent au xi'^'. Il y eut, entre la conception de cette théorie et sa jileine réalisation, l'intervalle dun siècle et demi, dû à une interruption prolongée dans la marche ascendante de l'Église et de son chef suprême. Deux causes surtout y concoururent : 1° l'état de l'Europe, qui loin de tendre alors, comme elle le fit plus tard, à se réorganiser à l'aide de l'unité religieuse, allait au démembrement le plus extrême par l'anarchie militaire et la décomposition territoriale ; 2° le mode d'élection au pontificat, qui était fort vicieux. Pendant cette universelle désorganisation, les royaumes se morcelèrent, l'empire cessa quelque temps d'exister, le clergé se corrompit, l'épiscopat devint féodal, et la papauté, réduite au plus triste isolement, tomba dans la plus déplorable dépendance. Les papes furent assujettis, non plus aux empereurs, mais aux petits dominateurs de Rome, qui décidèrent de leur élection. Nous avons rapporté l'histoire de ces temps troublés dans les livres 27^ et 28^ de la présente histoire, t. IV, part. 2, p. 721-995, nous n'y reviendrons pas. Un des plus vils parmi ces papes, Jean XII, rappela les Allemands à Rome, rétablit l'empire dans la maison de Saxe et fut la cause involontaire du premier essai de réforme religieuse (961). Otton le Grand renoua la tradition impériale interrompue depuis trente-huit ans et confirma la donation de Pépin et de Charlemagne au siège apostolique. Mais les anciennes inimitiés ne tardèrent pas à renaître entre le pape et l'empereur, les Romains et les Allemands. Elles durèrent autant que les Otton, c'est-à-dire jusqu'au commencement du xi^ siècle.
Aux rivalités de pouvoir et aux dissidences de nationalité se joignirent, cette fois, les tentatives de réforme, que l'état de l'Église rendait nécessaires, et qui ne convinrent pas à l'Italie. Les Otton étaient une famille très religieuse, sans être exempte toutefois des passions de la barbarie. Élèves des moines qui leur avaient inspiré des goûts et des desseins pieux ; vainqueurs des Scandinaves, des Slaves, des Hongrois, chez lesquels ils avaient introduit le christianisme ; protecteurs du clergé en Allemagne, où ils avaient investi les évêqucs de l'autorité séculière dans les villes, ils auraient voulu restaurer en Italie la discipline ecclésiastique et redonner au siège de Rome sa grandeur spirilucUu, en y élevant des