LES CINQ PREMIÈRES ANNEES d'uRIÎAIN II [k
titures à Henri V, parut abandonner les traditions de Grégoire VII, ne se firent pas faute de déclarer que le pape ne peut rien contre la tradition des saints Pères. Tel est par exemple renseignement de Placide de Nonantula ou de Geolîroy de Vendôme (Libelli de lile, t. ii, p. 688). Au premier abord, la pensée d'Yves de Chartres sur cette question semble dillicile à démêler. Yves répète, en effet, ce que disait déjà le pape Zozime : « Changer une loi contre les décisions des Pères, c'est chose impossible, même à l'autorité de ce siège apostolique, car en nous vit l'antiquité en laquelle nous plongeons par nos racines ;>. Kt plus loin, dans la même lettre adressée au légat Hugues de Iaou, Yves rappelle le passage de la profession de foi des pontifes romains, contenue au Liber diuiiins, où le pape s'engage à conserver la tradition qu'il tient de ses prédécesseurs. » Il est bien obligé cependant de lui reconnaître le droit d'innover et il souhaite qu'on n'en abuse pas; la mesure à garder se trouve remise à la papauté, pouvoir éminemment conservateur de qui on peut attendre une politique traditionnelle. « Au surplus, Yves, dans la pratique du gouvernement ecclésiastique, compte surtout, non sur la possibilité de réformes législatives, mais sur les tempéraments qui résulteront de dispenses judicieusement accordées. S'il fallait partout appliquer le droit strict, écrit Yves, «les ministres de l'Eglise n'auraient qu'à renoncer à leur administration et à se retirer du monde » (Epist., cxc). Pour accomplir leur mission, il faut que les supérieurs puissent user largement du droit de dispense. C'est d'ailleurs à la dispense qu'il a consacré le seul exposé doctrinal cju'il ait fait d'une institution de droit canonique ; la célèljre introduction, si connue des canonistes et des théologiens du moyen âge, qui précède le Décret et la Panormia, n'est autre chose qu'un traité de dispense. Sur cette question on trouvera tout l'essentiel dans Stiegler, Dispensation und Dispensationswesen, dans Archiv fiir kalholisches Kirchenrecht, 1897, t. lxxvii, p. 1-12, 225-259 et, pourYves, p. 542 sq. ; P. Fournier, dans Revue des Quest. liist., 1898, t. lxiii. p. 58-62.
C'est surtout dans la querelle des Investitures qu'il nous importe de connaître la position prise par Yves de Chartres. « Essayons d'al)ord de déterminer les dispositions qu'Yves apportait lorsqu'il s'agissait de résoudre les questions sur lesquelles les deux pouvoirs étaient en conflit. Ses lettres nous attestent les idées qu'il s'était faites sur la situation respective de l'Eglise et de l'État. En théorie, il se prononce nettement pour la supériorité de l'Eglise. « Comme le sens animal, écrit-il au roi d'Angleterre Henri l^^, doit être subordonné à la raison, de même la puissance terrestre doit être soumise au gouvernement ecclésiastique. De même que le corps ne peut rien, s'il n'est régi par l'âme, de même le pouvoir temporel ne peut rien, s'il ne se laisse éclairer et diriger par la doctrine de l'Église. Et de même que le royaume du corps est en paix quand la chair ne résiste plus à l'esprit, de même les royaumes du monde obéissent en paix à leurs maîtres quand nul n'essaie d'y résister au royaume de Dieu. Pensez-y, comprenez que vous êtes le serviteur des serviteurs de Dieu et non leur maître, leur protecteur et non leur possesseur» (Episl. , cvi). Voilà des paroles non équivocjues que n'eût pas répudiées le plus avancé des partisans de Grégoire VII, s'il eût voulu établir la subordination absolue du pouvoir civil au pouvoir religieux. Mais, un peu plus haut, dans la même lettre, vous retrouverez cette idée chère à Yves, plus d'une fois mise en lumière dans ses collections canoniques, comme dans sa correspondance : « II ne saurait y avoir de bon gouvernement là oii il n'y a pas union entre la royauté et le sacerdoce. » Ailleurs, dans une lettre à l'archevêque Bruno de
Trêves [Epist., ccxiv), Yves déplore les conséquences de la querelle qui divise les deux pouvoirs : « Nous voyons, dit-il, la discorde entre le trône et l'autel, ces deux puissants piliers sur lesquels reposait principalement le tabernacle de Dieu, de façon qu'il pût résister au choc des terapètes et des ouragans. » Enfin, dans une lettre adressée à Pascal II, vers la fin de 1113 (Epist., ccxxxvin), afin do maintenir sur un point d'administration locale la bonne entente entre la papauté et le gouvernement du roi Louis le Gros, Yves écrit ces lignes : « Le roi de France, prince d'ime nature droite, s'est toujours montré dévoué à l'Eglise de Dieu et bienveillant j)oui' le siôgo apostolique ; nous vous demandons d'éviter toute surprise, de ne céder à aucun conseil qui puisse vous faire perdre sa bienveillance. Car, votre Paternité le sait bien, «piaiid le trône et l'autel sont unis, le monde est bien gouverné ; l'Église produit non seulement des fleurs, mais des fruits de salut. » La pensée d'Yves, telle qu'elle se dégage de ces passages, est bien claire. Sans doute en théorie, les conflits entre les deux pouvoirs pourraient être, en plus d'un cas, résolus par une décision de l'Église, à laquelle l'État serait tenu d'obéir ; mais, en fait, le mieux pour l'un et l'autre pouvoir est d'éviter par une entente honorable, l'application toujours délicate de ces principes; la sagesse leur commande de ne point reculer devant des sacrifices mutuels pour établir et conserver cette entente. C'était autrefois la pensée d'Hincmar ; ])endant des siècles, ce sera celle de nombreux membres de l'épiscopat français qui ne sépareront pas leur dévouement à la monarchie de leur dévouement à l'Église. Elle trouvera son expression dans le fameux dicton, qui exprime une des idées fondamentales de l'ancienne société française :
Mariage est de bon devis
De l'Église cl des fleurs de lis.
« C'est animé de ces dispositions traditionnelles qu'Yves de Chartres aborde l'étude des délicats problèmes soulevés par la pclitique de Grégoire VII à l'endroit des investitures. Il est arrivé à nombre d'esprits cultivés de ne point comprendre exactement la véritable portée de cette querelle, qui mit le feu à la chrétienté. La faute en est pour beaucoup à la polémique des hommes du xii® et du xiii^ siècle, qui, comme il arriva trop souvent en pareil cas, a accumulé des nuages assez épais pour obscurcir les notions les plus simples. Pour se rendre compte de la situation qui souleva les protestations de Grégoire VII et du parti réformateur, on doit se rappeler tout d'abord que, dès l'époque carolingienne, un régime s'était généralisé d'après lequel la plupart des églises rur; les étaient soumises à la propriété privée. (Urb. Stutz, Geschichtedeskirchlichen Beneficialwesens, von seinen Anjangen bi.s auf die Zeit Alexanders III , in-8, Berlin, 1895; Die Eigenkirche als Elément des mitlelaUerUch-germanischen Kircheniechtes, in-8, Berlin, 1895 ; cf. Nouvelle revue historique du droit français et étranger, 1897, t. xxi, p. 486-506.) Sur un grand domaine s'élève une église, qui en est l'accessoire, tout comme le moulin, le four ou la brasserie ; le propriétaire ne répugne nullement à l'idée de lircr iiii profit |i('cuiiiaire de cette église qui lui appartient, comme il tire des bénéfices de son moulin, de son four ou de sa brasserie. Peu à peu cette idée dangereuse de l'appropriation des églises s'était, au xi^ siècle, étendue à nombre d'églises cathédrales. Alors, le roi ouïr seigneur affecte, en beaucoup de cas, de se croire le propiii'lairc de 1 ('vrclir, doiil il dispose comme d'un bien lui appailciiant, eu le concédant en liénclice; ainsi les propriétaires des temps