‹ Histoire des conciles d'après les documents originaux (volume 5)Chapitre 248 sur 505 · LES CINQ PREMIÈRES ANNEES d'uRBAIN II · texte numérisé non relu

LES CINQ PREMIÈRES ANNEES d'uRBAIN II

bles, 1p droit que s'arroge le roi est encore assez efTicace, car, faute d'obtenir l'investiture, Gualon, quoique consacré, ne put jamais prendre possession de l'évêché de Beauvais. Quelques années auparavant, en 1097, Daimbert, archevêque élu de Sens, avait (au moins le bruit en courait) accepté de Philippe I^' l'investiture de son siège. Yves, à qui appartenait la mission de sacrer son métropolitain, reçut du légat du Saint-Siège, l'archevêque Hugues de Lyon, la défense de procéder au sacre; un des motifs invoqués par Hugues était précisément l'investiture royale, qui, conférée à Daimbert, le plaçait en contradiction avec les lois ecclésiastiques. Yves, se conformant à l'ordre reçu, sursit à la consécration ; mais il se mit en devoir de faire entendre au légat qu'à son avis le mieux eût été, par une dispense peut-être tacite, de fermer les yeux sur cette violation des récents décrets des pontifes romains. Ainsi, par tolérance, Yves ne se fût pas scandalisé de l'investiture reçue par Daimbert postérieurement à son élection, mais avant sa consécration ; il ne faut pas se dissimuler qu'Yves en cette circonstance se montra moins sévère qu'à propos de l'élection de Beauvais [Epist., lx). Enfin, en 1109, deux rivaux se disputaient depuis plusieurs années le siège archiépiscopal de Reims : Gervais, protégé du roi Philippe 1^^, et Raoul le Verd, désigné par Pascal II. Louis le Gros, après être monté sur le trône, crut bon de mettre un terme à ce conflit ; abandonnant Gervais , la créature de son père, il assura le triomphe définitif de Raoul. Toutefois, à son adhésion le roi avait mis une condition : Raoul lui prêterait le serment de fidélité que les rois ses prédécesseurs avaient coutume d'exiger des archevêques de Reims. C'était là une exigence contraire aux décisions du concile de Clermont (can. 17) et de Pascal II (P. L., t. CLxni, col. 91); cependant Yves de Chartres qui, en sa qualité de partisan dévoué de Raoul, avait pris une part très active à toutes les négociations, estima que le plus sage était de donner satisfaction au roi. Il faut voir comment il s'en excusa auprès du pape : « Encore que la rigueur des lois ecclésiastiques le rendît « illicite, de l'avis et par le conseil de tous les grands de la cour, ce serment a été « prêté, parce qu'il était utile au rétablissement de la paix de l'Eglise et de la « concorde fraternelle. La plénitude de la loi est la charité; or, nous croyons avoir « obéi aux lois en consommant l'œuvrede la charité. Nous supplions donc à genoux « votre indulgence paternelle de nous pardonner au nom de ce même esprit de « charité et de paix, vous souvenant que ce n'est pas la loi éternelle qui condamne « ce serment, mais une défense faite par les supérieurs ecclésiastiques à seule « fin d'assurer la liberté de l'Eglise. Pour punir ce que vos fils ont fait d'irrégu- « lier parce que les circonstances le leur faisaient croire utile, que Votre Pater- « nité se contente du verbe pour verge et pour supplice de leurs supplications. « Car si l'autorité apostolique veut juger avec rigueur tous les cas où nous « sommes forcés d'user d'une condescendance salutaire, il faudra que presque «tous les ministres de la religion renoncent à leur gouvernement ou quittent le « monde... Il faut parfois céder à la nécessité des temps ; c'est ce qu'enseignent « les sublimes préceptes du Siège apostolique et l'autoi'ité de tous les auteurs « orthodoxes ; car, quand le salut des peuples est en jeu, on doit adoucir la sévé- « rite des canons et apporter une charité sincère à la guérision des maladies « mortelles » [Episl., cxc).

« Toute la politique ecclésiastique d'Yves de Chartres tient en ces lignes, Cette politique qui, par l'importance qu'elle accorde à l'usage des dispenses. laisse la porte ouverte aux transactions, est critiquée par Geoffroy de Vendôme,

dans certains passages où il semble viser les éerils d'Yves de Chartres ; c'est à elle aussi que le légat d'Hugues de Lyon, qui l'expose inexactement, adresse l'accusation d'hérésie (EpisL, cci.vii). Une fois de plus dans l'histoire de l'Église, une polémique ardente devait fournir l'occasion d'appréciations injustes et de qualilications violentes. Yves n'a peut-être pas compris toute la portée de la lutte engagée par Grégoire VII contre les investitures ; peut-être, en un moment où l'enjeu de la partie était la liberté de l'Eglise universelle, a-t-il trop visiblement blâmé l'action du chef de l'Église et de ceux (jui le suivaient. En tous cas, il était sincère et désintéressé. La meilleure preuve (ju'il en avait donnée résulte de son attitude dans les controverses que soulevèrent, de son temps, les élections épiscopales. Sans doute Yves ne refuse pas absohmient au roi le droit d'exercer son influence sur ces élections. Mais, à coup sûr, il ne veut pas que cette influence enlève aux électeurs la liberté de leur choix ; il condamne sévèrement les violences ou les manœuvres simoniaques que le roi emploierait pour arriver à ce résultat. Qu'il s'agisse de Paris, d'Orléans, de Beauvais, sa pensée est toujours la même ; une désignation arrachée aux électeurs par la pression du roi devrait être tenue pour nuWo [Episl., xxvii, xliii, liv, lxvi, lxviii, lxxxvii, cii, cxxxviii, CLvri passim). Et, là-dessus, Yves ne manque pas d'argumenter : il renvoie les Capétiens à l'exemple des Carolingiens et invoque volontiers le canon du VIIP concile général sur la liberté des élections," canon quel'Église romaine approuve et entoure de vénération» (Epist., eu). Il est impossible de lire la correspondance d'Yves sans être frappe de cette idée : Yves tient essentiellement à ce que les évêques soient librement désignés par les électeurs. Le roi possède de son côté l'influence de fait ; Yves trouve vraisemblablement que cela lui suffit bien. Si, ce qui est certain, il lui reconnaît le droit de concourir à l'élection, Yves n'en fait pas mention expresse, le droit du roi et celui des électeurs étant sans doute, à son avis, de ceux qui ne s'entendent jamais mieux que dans le silence. En somme Yves considère que deux actes sont essentiels à la création d'un évêque : la libre élection et la consécration; un troisième acte peut raisonnablement être toléré s'il ne détruit pas la liberté des électeurs : l'investiture royale, pourvu qu'il soit bien entendu que cette investiture ne produit d'autres effets que pour le temporel. « Si Yves de Chartres a pris dans la lutte une position moyenne, il faut reconnaître qu'il y était poussé, non seulement par son propre tempérament, mais par les aspirations de ses contemporains. Au début du xii*^ siècle, il y avait vingtcinq ans que durait en Europe la querelle soulevée par la question des investitures ; les ardeurs des premiers temps de la lutte étaient éteintes ; en présence des tristes résultats de la guerre que se faisaient les deux pouvoirs, beaucoup d'âmes aspiraient ardemment à la paix. Cette tendance se manifeste alors jusque dans les écrits des partisans acharnés de l'Église ou de l'État, chacun y fait à ses adversaires des concessions qui eussent étonné au début de la querelle (cf. Mirbt, op. cit., p. 530 sq.). Puis, la discussion des questions controversées n'est pas sans avoir produit quelque lumière ; des distinctions sont maintenant admises que la génération précédente eût moins facilement accueillies ; il est reconnu, par exemple, qu'où peut restreindre les elfels de l'investiture accordée par les laïques au domaine des choses purement temporelles. C'est là une idée dont est pénétré Yves de Chartres ; elle devait taire son chemin parmi ses contemporains. Yves, qui la mit en lumière, n'a pas peu contribué à préparer le terrain où devait se faire la rencontre entre les deux pouvoiis. Il me païaît d'ailleurs injuste

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