LES CINQ PREMIÈRES ANNEES d'uRUAIN II
d'un synode tenu à Soissons en 1092 ^. A cette époque, le célèbre Roscelin, chanoine de Compiègne -, appliquant à la théologie les principes de son nominalisme philosophique, avait déclaré que ce qui est commun aux trois personnes divines, c'est-à-dire Yusie divine, était une pure abstraction, ce qui revenait à faire trois dieux des trois personnes de la Trinité ^. En émettant ces théo-
de l'ai'cuser de faiblesse parce qu'il n'a pas traite comme une hérésie l'usaire des investitures réduites à des ciïets temporels : qui, sur ce point, voudrait justilier sa mémoire, trouverait un argument pcremptoire dans les clauses du concordat de Worms, par lequel, peu d'années après sa mort, se termina la lutte entre l'Empire et la Papauté. >' P. Fournier, op. cit., p. 52-75. (H. L.)
1. Labbe, Concilia, t. x, col. 484-488 ; Hardouin, Conc. coll., t. vi. part. 2, col. 1695 ; Coleti, Concilia, t. xii, col. 797 ; Mansi, Cotic. anipliss. coll., t. xx, col. 742.
2. Roscelin, un breton, transplanté à Compiègne, chef des Nominalistes, devenu chanoine de Tours, mort après 1121. H y aurait une curieuse étude à faire de ces hérétiques bretons. Comme IMenendez y Pelayo pour ses compatriotes espagnols. Cantu pour ses compatriotes italiens, il faudrait rencontrer un historien indifférent aux intérêts de clocher. De Roscelin à Renan, en passant par Abélard et Lamennais, et en taisant place au menu fretin que je n'ai pas à nommer ici, on noterait les caractères communs, immanquables : subjectivisme, vanité énorme, passion ardente sous des airs détachés et plus déforme que de fond. Pour Roscelin on peut consulter: Brucker, Hisf. crit. philos., 1766-1767, t. m, p. 673-674 ; t. vi, p. 580-581; De Caraman, dans Biographie universelle, t. xxxvi, p. 462- 465 ; J. M. Chladenius, Disserlalio historico-theologica de vila et hœresi Roscelini, in-4. Erlanga', 1756 ; V. Cousin, Ouvrages inédits d'Abeilard, 1836, t. Lxxxvi-c ; B. Hauréau, Singularités historiques et littéraires, 1861, p. 216- 230 ; Hauréau, dans Nouvelle biographie générale, 1842, t. xlii, p. 633-634 ; Histoire de la philos, scolastique, 1872, t. i, p. 243-265 ; Le même, dans Dictionn. des sciences philos, de Franck ; Du Lac, dans le Bull, de la soc. hist. de Compiègne, 1874, t. II, p. 56-70; A.Hauck.dans Beal-Encyklopâdie fiir protest.Theologie, t. xni, p. 52-60 ; J. de la Mainferme, Brevis conjutatio epistolx a Rosceliuo hœretico in beatum Koberlum de Colorissello nequiter confictse sub nomine Goffridi, abbatis Vindosmensis, in-8, Salmurii, 1682 ; F. Picavet, Roscelin philosophe et théologien, d'après la légende et d'après l'histoire, in-8, Paris, 1896; F. Saulnier, Roscelin, sa vie et ses doctrines, étude biographique et historique, in-8, Paris, 1855; Des derniers documents sur Roscelin, dans Bull. soc. acad. de Brest, 1865, t. m, p. 227-236. (H. L.)
3. Ce qu'on u su longtemps sur Roscelin se ramenait sans peine à un unique document ; une lettre de Jean, moine, à Anselme, abbé du Bec. La voici : Epistola Johannis ad Anselmum. Suo domino et patri Anselmo frater Johannes suus servus , quod domino servus quod patri filius. Scimus cerle, veneraiule pater, et vere scimus perspicacitalem vestram etiam in illis scripturarum nodis solvendia proficere in quibus plerique alii deficiunt. Quid igitur fuies et simplex prudentia et prudens simplicitas vestra de tribus deitatis personis sentiat, ad communcm utililalnn
calhoUcorum dili'j,Pnliatn vcsiram niilii et qiiihusdam alil.s scribere non pigeaL Ilanc enim inde qua'slioiieni Roscclinus de Compendlo movet. Si très persomc suiU itna tanlum res, et non sunt très res per se, sicut très angeli, aut très animse, ita Idinrii ul s'olunlale et poleiilia oitinino s//// idcitt, criio jxiler et spirilus sanctus ciim fllio incarnatus est. Dicit einm huic sciUentiiv donnium Lanjrancum Archiepiscopiini concessisse et vos concedere se dispiilnute. Sed de tribus angeliset de tribus anitnabus trinitalis et idenlitatis .sintililudini isti illa sancti Augustini trinitatis cl unitatis similitudo de sole, qui una et eadeni res est, et calorein et splendorem inscparabiliter in se liabel, oimiino resislil. .1 Deo de qiio agitur, trino et uno iiilegritas vestra incoluniis conservetur in pnesenti et in futuro. Amen. Jean, embarrasse par la question de Roscelin, demande donc à son correspondant ce qu'il pense des trois personnes de la Trinité. Sont-elles une seule chose, ou trois choses en soi — comme trois anges ou trois âmes — de façon que, par la volonté et la puissance, elles soient identiques, en sorte que le Père cl le Saint-Esprit aient été contraints de s'incarner avec le Fils. Lanfranc et Anscitno eu seraient demeui'és d'accord. Cependant, l'unité et la Trinité sont, selon saint Augustin, comme le soleil inséparable de sa chaleur et de sa lumière, et ceci ne peut s'accorder avec l'enseignement de Roscelin,
Anselme envoya au moine Jean une réfutation sommaire de la doctrine trinitaire de Roscelin et il écrivait plus longuement à Voulques, évèque de Beauvais et ancien moine du Bec : « Le clerc Roscelin aflirme qu'en Dieu les trois personnes existent séparément les unes des autres, comme trois anges, de façon toutefois que sa volonté et sa puissance soient une, — ou que le Père et l'Esprit-Saint sont incarnés ; qu'on pourrait dire vraiment qu'il y a trois Dieux, si l'usage le permettait. Lanfranc est mort, mais ceux qui l'ont connu sont là pour témoigner qu'il n'a jamais rien dit de semblable. » En ce qui le concerne, Anselme fait la leçon à Foulques s'il est mis en cause. Il écrit ce qui est contenu dans le symbole et jette l'anathème sur le blasphème de Roscelin. Ce qui est capital dans cette lettre ce sont ces mots : Audio quia Roscelinus dicit in Deo très personas esse très res ab invicem separatas et très deos vehe posse dici si usus ad^mitteket : ce qui distingue nettement Anselme de Roscelin et fait de ce dernier un vrai trithéiste. C'est cette accusation, lue probablement par Foidques au concile de Boissons, qui souleva les esprits contre Roscelin.
Dans une troisième lettre, adressée d'Angleterre à Baidricus, Anselme demande la lettre qu'il a commencée contre Roscelin. S'il l'a abandoiuiée, dit-il au pape, dans le De fuie Trinitatis, c'est que celui contre qui elle était dirigée avait abjuré son erreur dans le concile réuni par rarchcvrcjuc de Reims et tjuc personne ne paraissait ignorer (piii se trompait. Devenu archevêque, il a appris que l'auteur de cette nouveauté persévérait dans son opinion, ne. l'ayant, disait-il, abjurée que parce qu'il craignait d'être mis à mort par le peuple. Le traité envoyé par Anselme à Urbain II nous donne quelques utiles renseignements. « D'abord Roscelin a abjuré ou plutôt réprouvé l'opinion qu'on lui attribuait ; il n'a pas été condamné. Anselme parle de nouveauté, non d'hérésie. En outre, Anselme reproduit deux fois le passage que nous avons relevé dans la lettre de Jean (.si très personiv] en n'ajoutant à si très res per se que unaquœque separatini ; il n'écrit plus comme à Foulques : et très deos vere posse dici si usus admitlerel, ce qui impliquait formelionient le trithéismc. Même il établit la fermeté de sa foi, non, dil-il, puui' la nictlre hors de doute, ad confirnutndani ilhini, mais parce (pio ses Irci'cs